Merleau-Ponty vivant
d’autres. Il se préparait ainsi à poursuivre les Communistes et la paix. Mais auparavant Lefort l’ayant critiqué dans les Temps Modernes il lui répondit longuement.
Les nouvelles positions de Sartre comblaient d’aise Lanzmann. La politique lui semblait plus essentielle que la littérature, et j'ai dit que s’il n’adhérait pas au P.C., c'était seulement pour des raisons subjectives. Quand il avait lu le brouillon des Mandarins il m’avait convaincue de mieux m'expliquer sur les distances que prennent Henri et Dubreuilh par rapport aux communistes : jusqu'alors, elles m’avaient paru aller de soi. J'étais loin de désapprouver Sartre, mais il ne m’avait pas convaincue de le suivre parce que je jugeais son évolution en me référant à son point de départ : je craignais que pour se rapprocher du P.C. il ne s’écartât trop de sa propre vérité. Lanzmann se situait à l’autre bout du chemin : il appelait progrès chaque pas que faisait Sartre vers les communistes. Installé d’emblée et comme naturellement dans leur perspective, il m’obligea à rendre des comptes, alors que j'avais l’habitude d’en demander; je dus quotidiennement contester mes réactions les plus spontanées, c’està-dire mes entêtements les plus anciens. Peu à peu il grignota mes résistances, je liquidai mon moralisme idéaliste et finis par reprendre à mon compte le point de vue de Sartre.
Tout de même, travailler avec les communistes sans abdiquer son jugement, ce n’était guère plus facile — malgré la relative ouverture du P.C. français — qu’en 1946. Sartre ne se sentit pas concerné par les difficultés intestines du parti, par l'élimination de Marty, de Tillon. Mais il n’encaissa pas les procès de Prague ni l’antisémitisme qui se déchaïînait en URSS. ni les articles qu’Hervé écrivait dans Ce Soir contre le sionisme en Israël, ni l’arrestation des « assassins en blouses blanches ». Il reçut des visites de communistes juifs qui lui demandèrent de prendre position. Mauriac dans le Figaro le somma de condamner l'attitude de Staline à l’égard des Juifs et il répondit, dans l’Observateur, qu’il le ferait en son temps. Il se serait trouvé acculé à se brouiller avec ses nouveaux amis si le cours des événements ne s'était pas soudain brisé. Un jour, Sartre devait déjeuner avec Aragon; il le vit arriver chez lui, avec une heure et demie de retard, bouleversé, pas rasé : Staline était mort. Tout de suite Malenkov fit relâcher les médecins inculpés et prit à Berlin des mesures
de détente. Pendant des semaines, dans notre groupe comme partout dans le monde on se perdit en hypothèses, en commentaires, en pronostics. Sartre se sentit drôlement soulagé! Le rapprochement qu’il souhaitait avait enfin ses chances. L’article de Péju, sur l'affaire Slansky !, publié dans les Temps Modernes, ne fut pas attaqué par le P.C.
La guerre continuait en Indochine. L’Afrique du Nord bougeait. Après deux années d’efforts pacifiques et d’espoirs déçus, Bourguiba ne comptait plus que sur la violence pour affranchir la Tunisie; son arrestation ? suscita dans le pays une grève générale et des émeutes; le ratissage du Cap Bon, 20.000 arrestations, la terreur, la torture rétablirent l’ordre. En décembre 52, il y eut à Casablanca, le lendemain de l’assassinat de Fehrat Hached#, une grève de protestation; une émeute provoquée, quatre ou cinq Européens tués, permirent à M. Boniface de matraquer le syndicalisme marocain naissant : il fit massacrer cinq cents ouvriers. Le Néo-Destour, l’Istiqlal étaient des partis bourgeois, mais tout de même ils incarnaient la volonté d’indépendance de la Tunisie, du Maroc, et Sartre les soutint par tous les maigres moyens dont il disposait : des rencontres, des meetings, la revue.
Il y avait une diversion qui gardait pour moi tout son attrait : les voyages; je n’avais pas vu tout ce que je souhaitais voir et dans beaucoup d’endroits je désirais retourner. De son côté Lanzmann ne connaissait presque rien de la France ni du monde. La plupart de nos loisirs, nous les passions en promenades, brèves ou longues.
Je crois que les arbres, les pierres, les ciels, les couleurs et les murmures des paysages n’auront jamais fini de me toucher. Je m’émouvais autant que dans ma jeunesse d’un coucher de soleil sur les sables de la Loire, d’une falaise rouge, d’un pommier en fleur, d’une prairie. J’aimais les chaussées grises et roses sous la haie infinie des platanes, ou la pluie d’or des feuilles d’acacia, quand vient l’automne; j'aimais,
1. Une grande partie de la documentation avait été fournie par l’ambassade tchèque.
2. Cent cinquante membres du Néo-Destour furent arrêtés avec lui.
3, Dirigeant du mouvement syndicaliste tunisien, abattu par la Main Rouge.
non certes pour y vivre mais pour les traverser et pour me souvenir, les bourgades provinciales, l’animation des marchés sur la place de Nemours ou d’Avallon, les calmes rues aux maisons basses, un rosier grimpant contre la pierre d’une façade, le bourdonnement des lilas au-dessus d’un mur; des bouffées d’enfance me revenaient avec l’odeur des foins coupés, des labours, des bruyères, avec le glouglou des fontaines. Quand le temps nous était mesuré, nous nous contentions d’aller dîner aux environs de Paris, heureux de respirer des verdures, de voir les lumières en fleurs de l’autostrade, de sentir au retour l’haleine de la ville. Nous buvions du vin frais au bord d’une colline, des étoiles rouges et vertes passaient au-dessus de nos têtes en clignotant, elles plongeaient vers une plaine scintillante, hérissée de pylônes rouges, et leur ronronnement me troublait comme autrefois le sifflement d’un train à travers la campagne. Oui, pendant quelques années encore j'ai pu me plaire aux tuiles dorées des toits bourguignons, au granit des églises bretonnes, aux pierres des fermes tourangelles, à ces chemins secrets, le long d’une eau plus verte que l’herbe, à ces guinguettes où nous nous arrêtions pour manger une truite ou une fricassée, au brasillement des autos, la nuit, sur l’asphalte des Champs-Elysées. Quelque chose en sourdine minaït cette douceur, ces fêtes, ce pays; mais pour l'instant on ne m’obligeait pas à mettre le nez dedans et je me laissais prendre au chatoiement des apparences.
En juin, nous partîmes pour notre premier grand voyage. Lanzmann était malade, le médecin lui avait enjoint la montagne et nous allâmes à Genève; mais il pleuvait; il pleuvait sur toute la Suisse; nous errâmes autour des lacs italiens, puis nous gagnâmes Venise où se trouvaient Michelle et Sartre. On s'attendait d’un jour à l’autre au dénouement de l'affaire Rosenberg. Il y avait déjà deux ans qu’ils avaient été condamnés à mort et que leurs avocats luttaient pour les sauver. La Cour Suprême venait de leur refuser définitivement tout sursis. Mais l’Europe entière et le pape lui-même, réclamaient si bruyamment leur grâce qu’Eisenhower allait être obligé de l’accorder.
Un matin, après avoir passé quelques heures au Lido, nous avons pris, Lanzmann et moi, un vaporetto pour retrouver, piazza Roma, Sartre et Michelle et aller déjeuner avec eux
à Vicence; nous avons vu sur un journal une énorme manchette : « 1 Rosenberg sono stati assassinati. » Sartre et Michelle débarquèrent quelques instants après nous. Le visage de Sartre était sombre : «On n’a plus du tout envie de revoir le théâtre de Vicence », dit-il; il ajouta, d’une voix irritée : « Vous savez, on n’est pas très contents. » Libération, appelé par Lanzmann au téléphone, accepta de publier un article de Sartre. Il s’enferma dans sa chambre et écrivit toute la journée; le soir, place Saint-Marc, il nous lut son papier; personne n’en fut enchanté; lui non plus. Il le recommença dans la nuit : « Les Rosenberg sont morts et la vie continue. C’est ce que vous vouliez, n'est-ce pas? » Il téléphona cette phrase et la suite à Libération, le matin.
La vie continuait : qu'y faire? que faire? Nous parlions des Rosenberg, Lanzmann et moi, tandis que nous roulions vers Trieste. Mais aussi nous regardions le ciel, la mer, ce monde où ils n’étaient plus.
«Si vous allez en Yougoslavie, je peux vous procurer des dinars », nous dit le portier de l’hôtel de Trieste. On pouvait y aller? Rien de plus simple. En vingt-quatre heures, l’agence Putnik nous fournit visas, cartes et conseils. Munis de deux roues de secours, d’un jerricane, de bougies, d’huile, de planches et d’instruments divers, nous fimes le plein d’essence : « La Yougoslavie, en auto! Je vous promets du plaisir! », dit le pompiste. Nous étions émus en passant la frontière : presque un rideau de fer. Et en effet, on changeait de monde. Pas une voiture sur la route, qui longeait la mer; la chaussée était si crevassée qu'il fallut bientôt rentrer dans les terres : même alors, impossible de dépasser le quarante à l’heure. Il faisait nuit, nous mourions de faim quand nous avons trouvé un hôtel à Otokac. « On va vous servir à diner, nous dit-on, mais pour une chambre, il faut attendre le portier.» Le portier : il jouait un aussi grand rôle que dans l’œuvre de Kafka. Une chambre? c’est le portier qui a la clé. De l’essence? seul il peut débloquer la pompe ou ouvrir le magasin. Où est-il? jamais là. On le trouve enfin : il n’a pas la clé; il part la chercher. Il reviendra : mais quand? Ce soirlà, dans une salle à manger enfumée, nous avons patienté en mâchonnant des boulettes et en buvant de l’eau-de-vie de prune. « Il y a ici une Française qui aimerait vous parler », nous dit le serveur. Une vieille institutrice édentée s’est assise
à côté de nous; elle connaissait un prince, qu’elle grillait de nous faire rencontrer, et qui en aurait eu long à nous dire sur les exactions de Tito; quant à elle, son mari était en prison, et elle gagnait très mal sa vie. Il s'était battu comme colonel aux côtés des Allemands, et elle avait séjourné à Paris en uniforme de souris grise, ajouta-t-elle. Nous fimes un tour dans la ville baignée de nuit et de silence et qui nous semblait fantastique tant nous nous étonnions de nous y trouver.
Le pompiste italien aurait eu beau jeu de ricaner. Le tourisme renaissait à peine; de très rares hôtels, de rares restaurants, les nourritures les plus frugales; on avait du mal à trouver de l’essence; la moindre réparation posait des problèmes; dans les garages, tout manquait; les mécaniciens donnaient au hasard quelques coups de marteau. Nous ne ricanions pas. Ce pays qui était avant 1939 le plus pauvre d'Europe avait été ravagé par la guerre. Les raisons de son austérité, c'était sa résistance au fascisme, et aussi son refus de ressusciter les anciens privilèges; pour la première fois de ma vie, je ne voyais pas l’opulence côtoyer la misère; chez personne on ne rencontrait de l’arrogance ni de l’humilité; en tous la même dignité; et pour les étrangers que nous étions, une cordialité sans réticence; on nous demandait et on nous rendait des services avec le même naturel.
Ce que nous voyions nous plaisait. Autour des lacs Plivice, dans un grand bruit de feuillages et de cascades, des enfants vendaient des paniers en écorce de bouleau, pleins de fraises sauvages; de belles paysannes blondes nous regardaient passer le long des routes; je connus à nouveau cette joie : du flanc d’une montagne, découvrir soudain la Méditerranée et les oliviers descendant de terrasse en terrasse vers le bleu infini de l’eau; abrupte, découpée, piquée de promontoires et d’ilots scintillants, la côte était aussi belle que mes souvenirs de Grèce; nous vîimes Sibenik, Split et son palais: dans les églises, de vieilles femmes marmonnaient devant des icônes. Soudain, ce fut l'Orient : Mostar, ses coupoles et ses minarets effilés; mais il y faisait plus de 40°, l’air était moite, Lanzmann piqua une fièvre et je me rappelai avec remords les prescriptions du médecin. Nous décidâmes de remonter vivement sur Belgrade et de regagner la Suisse. Sarajevo nous retint une journée; si près de la Méditerranée, les grandes avenues,
l'hôtel lourdement meublé appartenaient à l’Europe Centrale; les mosquées, gracieuses et délabrées, à l'Orient; et quel méli-mélo de femmes aux fichus noirs, de paysans bottés, de costumes ouvragés, sur le pauvre marché qui évoquait pour moi ce mot d'avant l’autre guerre : les Balkans.
Pour gagner Belgrade, nous choisîmes sur la carte la route la plus courte qui franchissait la Save. Traversant des villages et hésitant aux carrefours, nous demandâmes plusieurs fois : « Beograd? » On nous répondait par des phrases volubiles où revenait le mot «autoput» et par des gestes qui semblaient nous enjoindre de rebrousser chemin. Tout en évitant les lapins qui surgissaient de partout sous ses phares, Lanzmann me demandait : « Tu crois que c’est la route? » Je lui montrais la carte. Au milieu de la nuit nous arrivâmes au bord d’une vaste étendue d’eau sombre : pas de pont. Il nous a fallu revenir en arrière, sur 200 kilomètres, pour rejoindre l’autoroute. J’ai relayé au volant Lanzmann épuisé et j'ai assommé un lièvre. «Ramasse-le donc, me dit-il, on le donnera à quelqu’un ». Le lièvre était énorme et saignait à peine.
Le jour se levait quand nous entrâmes dans Belgrade : nous avons dormi, puis visité cette ville au cœur massif, flanqué de gros bourgs paysans; les magasins, les restaurants, les rues, les gens, tout semblait pauvre. Dans le vieux quartier, nous descendîmes de l’auto, décidés à nous débarrasser de notre lièvre que je tenais par les oreilles. Nous n’osions l’offrir à personne : et nous ne pouvions tout de même pas le jeter! Enfin nous nous arrêtämes devant un jeune couple qui promenait une voiture d'enfant, et je leur tendis le lièvre en disant : « Autoput ». Ils nous remercièrent en riant.
Le lendemain soir, nous filâmes de nouveau sur l’autoroute déserte, où ne roulaient que des tombereaux de foin; un orage d’une terrifiante violence nous arrêta à Brod, un grand centre métallurgique; il y avait bal à l’hôtel : les ouvriers et les ouvrières dansaient. Le gérant nous fit remarquer leur gaieté, puis il nous exposa avec véhémence les griefs de son pays contre l’'U.R.S.S. Lanzmann savait l’allemand que parlaient un assez grand nombre de Yougoslaves : tous ceux avec qui nous avons causé détestaient alors presque autant l’U.R.SS. que l’Allemagne. Je me rappelle entre autres une halte dans un village où nous donnâmes à réparer deux chambres à air.
Des terrassiers nous invitèrent à prendre un verre dans un hangar décoré de guirlandes en papier et de drapeaux; ils évoquèrent leurs souvenirs de maquis, Lanzmann raconta les siens. Pour eux aussi un des plus beaux titres de gloire de Tito, c'était sa rupture avec Staline.
Après quelques heures d’arrêt à Zagreb, à Liubliana, nous quittâmes la Yougoslavie : non sans regret. Sa pauvreté était extrême; elle manquait de ponts, de routes; nous avions roulé sur un viaduc qu’utilisaient à la fois les piétons, les voitures et les trains. Mais à travers cette pénurie quelque chose me touchait que je n’avais rencontré nulle part: un rapport simple et direct des gens entre eux, une communauté d’intérêts et d’espoirs, de la fraternité. Que l'Italie nous sembla riche, aussitôt passée la frontière! D’énormes camions-citernes, des autos, des stations d’essence, un réseau de routes et de voies ferrées, des ponts, des boutiques opulentes : ces choses m’apparaissaient à présent comme un privilège. Et nous retrouvions, en même temps que la prospérité, les hiérarchies, les distances, les barrières.
Enfin ce fut la Suisse, la neige, les glaciers. Tous les cols, tous les sommets accessibles aux autos, nous y sommes grimpés. Après les hasards des itinéraires yougoslaves, cela nous dépitait de suivre des chemins battus; escaladant la nuit des routes abruptes et verglacées, plus d’une fois nous avons puisé dans la peur un délicieux sentiment d’aventure. Nous avons dormi à plus de 3.000 mètres, au pied de la Jungfrau, et vu le soleil se lever sur l’Eiger. Et puis nous avons marché : j'en étais encore capable; en espadrilles à travers des névés nous allions pendant sept à huit heures d’affilée. Lanzmann découvrait la haute montagne; à Zermatt, il apprit par cœur tous les drames du Cervin. Après quelques jours à Milan, chez ma sœur, nous nous sommes promenés autour du val d’Aoste; nous avons lu sur une pancarte, au bord d’une prairie : « Respectez la nature et la propriété. » Nous étions étonnés, en rentrant à Paris, de trouver pêle-mêle dans nos souvenirs les oliviers de Dalmatie et le bleu des glaciers.
Presque aussitôt, je quittai de nouveau Paris avec Sartre. Nous passimes un mois dans un hôtel d'Amsterdam, sur les canaux; nous travaillions, nous visitions les musées, la ville, et toute la Hollande. En France venait d’éclater une grève d’une exceptionnelle vigueur qui paralysait tous les services
publics et entre autres les P.T.T. 1 : pour correspondre, Lanzmann et moi portions nos lettres aux aérogares, nous les confiions à des voyageurs. Il essaya une fois d’attendrir une téléphoniste en plaidant l’ardeur de ses sentiments : « L'amour n’est pas une urgence », lui répondit-elle sèchement.
D’Amsterdam, nous allâmes voir, parmi les forêts et les bruyères, les Van Gogh du musée Muller-Kroller; nous suivimes les bords du Rhin, ceux de la Moselle. Aux terrasses des weinestubbe nous buvions du vin parfumé dans de beaux verres épais, couleur de raisin clair. Sartre me montra, sur une colline au-dessus de Trèves, les restes du Stalag où il avait été prisonnier : le site me frappa; mais les barbelés rouillés, les quelques baraques qui tenaient encore debout m'en disaient beaucoup moins que ses récits. Nous traversâmes l'Alsace, nous descendîmes jusqu’à Bâle où je revis les Holbein et les Klee.
Lanzmann devait, selon nos conventions, nous y rejoindre pour quelques jours et je l’attendais avec impatience; je reçus une dépêche : il était à l’hôpital, il avait eu, aux environs de Cahors, un accident d’auto. J’eus peur. Je gagnai avec Sartre Cahors où Lanzmann gisait, écorché et moulu. C'était moins grave qu’on ne l’avait craint. Il se leva bientôt, et nous fîimes tous les trois un tour à travers le Lot et le Limousin; nous visitâmes les grottes de Lascaux. Nous descendimes jusqu’à Toulouse, revoyant Albi, Cordes, la forêt de Grésigne. Je finis mes vacances avec Sartre par un tour en Bretagne : elle nous parut très belle sous l’automne et ses orages. Mais j'étais anxieuse. J’avais redouté que Lanzmann ne s’accommodât pas de mes rapports avec Sartre; à présent, il tenait tant de place dans ma vie que je me demandais si mon entente avec Sartre ne risquait pas d’en pâtir. Sartre et moi, nous ne menions plus tout à fait la même existence. Jamais la politique, ses écrits, son travail ne l’avaient tant absorbé; et même il se surmenait. Moi je profitais de ma jeunesse retrouvée; je me donnais aux instants. Certes, nous resterions toujours d’intimes amis, mais nos destinées, jusqu'alors confondues, ne finiraient-elles pas par se séparer? Par la suite
1. Provoquée par les décrets de Laniel contre les postiers, elle s'était étendue aux chemins de fer et à de nombreuses industries : 3 millions de travailleurs débrayèrent.
je me rassurai. L’équilibre que j'avais réalisé, grâce à Lanzmann, à Sartre, et à ma propre vigilance, était durable et dura.
1953 s’acheva bien. La déposition du Sultan était une victoire du colonialisme: mais précaire, pensions-nous. L’armistice avait enfin été signé en Corée; Ho Chi Minh, dans une interview accordée à un journal suédois, l’Expressen, ouvrait la voie à des négociations. L’émeute du 17 juin, à Berlin-Est, où la police avait tiré sur les ouvriers, la chute de Rakosi et l’abolition par Nagy des camps de concentration avaient brutalement obligé les communistes à reconnaître certains faits que jusqu'alors ils niaient; quelques-uns se posaient des questions; d’autres «serraient les dents ». Aux sympathisants, l’évolution de l’U.R.S.S. apportait une satisfaction sans mélange : les camps et Béria disparaissaient; le niveau de vie des Russes allait s’élever, ce qui favoriserait une démocratisation politique et intellectuelle, car l’industrie légère n’était plus sacrifiée à l’industrie lourde; et déjà en effet s’annonçait un « dégel », selon le titre du dernier roman d’Ehrenbourg. Quand Malenkov eut fait connaître que PU.RSS. possédait la bombe H, l'éventualité d’un conflit mondial parut écartée pour longtemps. Un «équilibre des terreurs », c’est tout de même mieux qu’une terreur sans équilibre. Dans ce contexte, la victoire d’Adenauer, qui présageait la création de l’armée européenne, perdait un peu de sa gravité.
Sartre avait écrit en quelques semaines et en s’amusant beaucoup l’adaptation de Kean demandée par Brasseur; pour une fois, les répétitions se passèrent sans drame. Je vis En attendant Godot. Je me méfie des pièces qui présentent, sous des symboles, la condition humaine dans sa généralité; mais j'admirai que Beckett réussit à nous captiver, simplement en peignant cette inlassable patience qui retient à la terre, envers et contre tout, notre espèce et chacun de nous; j'étais un des acteurs du drame, avec pour partenaire l’auteur; tandis que nous attendions — quoi? — il parlait, j'écoutais : par ma présence, par sa voix, s’entretenait un inutile et nécessaire espoir.
Le Vieil Homme et la Mer d'Hemingway venait de paraître
en français, et toute la critique l’encensait. Ni mes amis ni moi nous ne l’aimions. Hemingway savait raconter une histoire; mais il avait surchargé celle-ci de symboles; il s’identifiait au pêcheur qui porte sur ses épaules, sous la figure faussement simple d’un poisson, la Croix du Christ : je trouvais irritant ce narcissisme sénile. Je ne m’accordai pas tout à fait avec Lanzmann sur le Questionnaire de von Salomon. L'Allemagne était devenue le pays le plus prospère d'Europe; Antonina Vallentin qui en revenait m’avait raconté sa rencontre avec le néo-nazisme allemand; en dépit des « questionnaires », les anciens nazis et les hommes d’affaires qui avaient soutenu Hitler tenaient de nouveau le haut du pavé. Je comprenais qu’on accueillit avec colère l’autojustification de Salomon. Je reconnaissais combien il entrait de mauvaise foi dans son procédé et qu’elle perçait dans son style même. Mais le brio de ses récits ranimait en moi le vieux désir de raconter mes propres souvenirs.
Bientôt en effet j'aurais de nouveau à me demander : qu'écrire? Car enfin — et cela ne contribua pas peu à l’allégresse de cet automne — j’achevai mon livre. Je m’inquiétai d’un titre. J'avais renoncé aux Survivants : tout de même, en 44, la vie ne s'était pas arrêtée. J'aurais volontiers choisi les Suspects si le mot n’avait pas été utilisé quelques années plus tôt par Darbon, car le sujet essentiel du roman, c'était l’'équivoque de la condition d'écrivain. Sartre suggérait les Griots : nous nous comparions volontiers à ces forgerons, sorciers et poètes, que certaines sociétés africaines à la fois honorent, craignent et dédaignent; mais c'était trop ésotérique. « Pourquoi pas les Mandarins? », proposa Lanzmann.
L'hiver commença rudement; l’abbé Pierre lança sa grande offensive de charité, les bourgeoises consentirent avec élan à se séparer de quelques hardes, tout le monde se sentit bon et généreux et les réveillons furent très animés. Notre petit groupe se réunit chez Michelle. Le manuscrit des Mandarins confié à Gallimard, Lanzmann ayant en janvier quinze jours de vacances, je rêvai de soleil. Provisoirement le Maroc était calme; Lanzmann avait envie de le connaître et moi de le revoir : nous retînmes des places d'avion. La veille de notre départ, les journaux titraient : « Alerte au Maroc.» C'était le début de la vague de terrorisme et de contre-terrorisme déclenchée par la déposition du Sultan. Nous changeâmes
nos plans et le surlendemain matin nous nous embarquâmes, avec la voiture, pour Alger, pluvieuse, pleine de mendiants, de chômeurs, de désespoir. Derrière cette morne façade, il y avait un peuple en ébullition que des militants organisaient avec une patience tenace, mais cela, nous l’ignorions. Nous filâmes aussitôt vers le désert. Devant l’hôtel de Ghardaïa des camions étaient parqués, portant aux flancs des inscriptions qui annonçaient les buts de l’expédition. « Vendre des cuisinières électriques et étudier la parasitologie sur 30.000 kilomètres d'Afrique Noire. » Une Américaine, qui se préparait à traverser le Sahara, fourbissait sa Willis Overland. Pourquoi ne pas descendre nous aussi sur El Goléa? me demandait Lanzmann. Les gens de l’hôtel lui assuraient que l’Aronde y arriverait en pièces détachées. Je proposai d’aller d’abord à Guerrera. La ville se dressait, rouge et splendide au-dessus des sables; sur la place, au milieu d’un cercle attentif, un homme, portant un mouton sur son dos, marchait de long en large, très vite, en criant des mots : c'était une vente aux enchères; nous avons regardé les gens, les rues, marché dans l’oasis. Mais pour aller, pour revenir, quelle épreuve! on roulait sur une route ondulée, coupée de caniveaux, passant abruptement de 80 à 5 à l’heure; au retour, la nuit tombait; sous un ciel d’orage d’une terrifiante beauté nous nous sommes ensablés; nous avions une pelle, des planches, Lanzmann nous a dégagés : mais il a renoncé à El Goléa.
À Ouargla j'ai retrouvé, inchangés, les sables couleur d’abricot, les falaises couleur de praline qui m’avaient émue, huit ans plus tôt. Touggourt nous a déplu; nous y avons dormi et nous nous sommes hâtés de la quitter, malgré un vent de sable et les conseils qu’on nous prodiguait. On n’y voyait pas à dix mètres et au bout de cinq minutes nous nous sommes retrouvés dans des terrains vagues. Liguant nos entêtements, nous avons regagné la piste et allumé nos phares; une auto s’est arrêtée : un notable musulman et son chauffeur : « Suivez-nous. » Leur Citroën filait à 90 dans l’épaisse obscurité blanche. Lanzmann fonçait, les yeux rivés sur l’arrière de la voiture. Ils se sont arrêtés dans un village, et nous avons continué, à la même allure — dès que Lanzmann ralentissait l’auto trépidait, tous ses morceaux s’entrechoquaient — assurés de nous fracasser si un obstacle surgissait. Enfin, nous avons émergé de la bourrasque, mais le vent avait amoncelé des dunes sur la chaussée;
au bout de quatre kilomètres, ensablement : une équipe qui travaillait sur une étroite voie ferrée vint à notre aide; deuxième ensablement : deux wagonnets passaient, à moins de dix à l’heure, transportant des ouvriers; ils nous ont tirés d'affaire. Enfin, à 80 kilomètres d'El Oued, ensablement définitif; c'était le crépuscule, il faisait grand froid; la nuit allait être dure à passer. Nous avons béni notre étoile quand nous avons aperçu une Dodge : le chef de gare, sa femme, deux conducteurs musulmans. Dépannage, nouvel ensablement. Pour finir, nous sommes montés dans la Dodge avec nos bagages; nous avons fermé la voitnre, mais refusé qu’un des chauffeurs passât la nuit à la garder.
Au matin, les chauffeurs allèrent chercher l’auto. Le chef de gare, craignant, si son train ne servait à rien, qu’on le supprimât, voulait que nous l’utilisions le lendemain pour ramener la voiture à Biskra. «Elle se cassera », prédisait Salem, un homme jeune à l'air décidé qui, pour quatre mille francs, se faisait fort de la conduire à Neîfta à travers les dunes. Je les avais franchies naguère en camion, mais une Aronde passerait-elle? Non, nous disait-on. Comme nous nous promenions, perplexes, parmi les beaux jardins en forme d’entonnoir, nous rencontrâmes Salem; il conduisait une jeep chargée d’enfants et cabriolait de dune en dune. « Eh bien! si vous êtes toujours d’accord, tentons le coup », décidâmes-nous. Le soir, nous fîimes nos adieux au chef de gare, navré. Sa femme, arrivée depuis peu en Algérie, était encore éblouie : une grande maison, un vaste jardin, des domestiques à discrétion, elle n’avait jamais rêvé ça : « Quand j'écris à mes parents que je fais des deux cents kilomètres en auto dans la journée, pour le plaisir, ils ne veulent pas le croire! » C’était de braves gens mais ils s’opposèrent à ce que Lanzmann rétribuât les deux chauffeurs, qui étaient employés à la gare. Lanzmann le fit, derrière leur dos; ils s’en aperçurent et en prirent de l’humeur.
Au matin, tout El Oued nous regarda partir; Salem avait dégonflé les pneus; il embraya sous le feu des regards sceptiques : « Tu ne passeras pas avec ça. > Nous étions anxieux : en cas d’échec, il faudrait attendre huit jours le prochain train. Hélas! à moins de cinq kilomètres, l’auto s’enlisa; des paysans l’aidèrent à repartir, mais la prochaine fois il n’y aura personne, me disais-je consternée. Et puis, l’Aronde
s’est mise à voler sur le sable; de temps en temps, arrivé en haut d’une dune, Salem la dévalait en marche arrière afin de l’attaquer sous un autre angle : et il passait. A trois heures, nous buvions à sa santé dans un café musulman de Nefta et les clients qu’il avait ameutés le regardaient avec admiration. Il était vif, intelligent, autant qu’adroit; il a sûrement rejoint l’A.L.N. dès les premiers jours : que lui est-il arrivé?
Grâce à lui, nous avions été bien accueillis; mais un peu plus tard, au retour d’une promenade dans l’oasis, sur la place presque déserte, les rares marchands figés derrière leurs éventaires nous regardèrent d’un air mauvais; l'hôtel était fermé; un bistrot qui semblait ouvert refusa de nous servir füût-ce un verre d’eau. Nous visitämes Tataouine, Médénine, Djerba, mais nous sentions entre le pays et nous un écran d’hostilité. Près de Gabès j'entendis pour la première fois un mot qui devait bientôt me devenir familier; je demandai à un officier si on pouvait aller aux Matmata : je craignais les sables; il eut un sourire supérieur : « Vous avez peur des fellagha? soyez tranquilles : nous sommes là, ils ne s’y frottent pas! » Un soir, au crépuscule, nous avons fait le tour du Cap Bon. Rentrant de Tunis en avion, nous avons embarqué l’auto sur un bateau; un jeune docker tunisien a lu sur la voiture le nom de Sartre; il a appelé ses camarades : « La voiture de Jean-Paul Sartre! on va s’en occuper tout de suite! Dites-lui merci de notre part! » J’ai envié Sartre d’avoir su faire naître sur ces visages que la France avait voués à la haine, ces sourires d'amitié.
Je recommençai à écrire, mais mollement. Le seul projet qui me tint à présent à cœur, c'était de ressusciter mon enfance et ma jeunesse, et je n’osais pas le faire sans détour. Renouant avec de très anciennes tentatives, j'entrepris une longue nouvelle sur la mort de Zaza. Quand au bout de deux à trois mois je la montrai à Sartre, il tordit le nez; j'étais bien d’accord : cette histoire semblait gratuite et n’intéressait pas. Pendant quelque temps je me contentai de lire et de corriger, très mal, les épreuves des Mandarins.
L’année 54 démentait nos espoirs; la conférence de Berlin ayant échoué, la France se disposait à ratifier la C.E.D. Soutenue par l’Amérique qui, vaincue en Corée, voulait du moins
soustraire l’Indochine au communisme, elle repoussa les avances d’'Ho Chi Minh. Du jour où le général Navarre eut engagé, le 13 mars, la bataille de Dien-Bien-Phu je fis pour la première fois une expérience pénible : je me sentis radicalement coupée de la masse de mes compatriotes. La grande presse et la radio annonçaient que l’armée du Viet-Minh allait être anéantie; non seulement, lisant les journaux de gauche et les journaux étrangers, je savais que c'était faux, mais avec mes amis je m'en félicitais. Du côté du Viet-Minh, la guerre avait fait, dans le peuple et dans l’armée, des centaines de milliers de morts et je m’en émouvais plus que des pertes subies par la garnison : 15.000 légionnaires dont un tiers au moins étaient d'anciens S.S. L’héroïsme des unitéssuicide était plus extraordinaire que celui de Geneviève de Galard et du colonel de Castries, qu’exploitait indécemment la propagande. Bidault tirait argument de leur courage pour se refuser à négocier fût-ce une trêve qui eût permis d’évacuer les blessés. Quand Dien-Bien-Phu tomba, je sus que le Viet-Minh avait pratiquement conquis son indépendance et j'en fus heureuse. Depuis des années j'étais contre la France officielle; mais jamais encore je n’avais eu à me réjouir de sa défaite : c'était plus scandaleux que de cracher sur une victoire. Les gens que je croisais s’imaginaient qu’un grand malheur venait de frapper leur pays, le mien. S'ils avaient soupçonné ma satisfaction, j'aurais mérité à leurs yeux douze balles dans la peau.
Les ultras et l’Armée prétendirent imputer les souffrances, les agonies, les morts de Dien-Bien-Phu aux civils dans leur ensemble, à la gauche en particulier; que Laniel et Pleven se fissent botter le train, rien de mieux, il y avait au moins quelques coups de pieds au cul qui ne se perdaient pas; mais enfin ce n’était pas les ministres qui avaient choisi d’enfermer le corps expéditionnaire dans un « pot de chambre ». L’Armée, qui devait par la suite nourrir si complaisamment sa rancœur du souvenir de cette «humiliation», en portait l'entière responsabilité. Quant à la gauche, non seulement elle avait toujours voulu la paix, mais sa presse et ses hommes politiques avaient dénoncé la dangereuse extravagance du plan Navarre. Il y eut un assassin au gouvernement : Bidault; mais son crime ne fut pas de trahir les militaires : il était allé jusqu’à risquer la guerre mondiale pour les soutenir. On ne pouvait pas prévoir
à quelles extrémités nous entraînerait la paraphrénie d’une armée qui, refusant d'assumer ses fautes, rentrait en France assoiffée de vengeance. Cependant, tandis que le Parlement renversait Laniel et Bidault, s’opposait au départ du contingent et chargeait Mendès-France de négocier, tandis qu’une grande partie du pays l’approuvait, un chauvinisme hargneux, propagé par les vaincus d’Indochine, commençait d’infecter l'opinion. Oulanova devait danser à Paris: les parachutistes crurent venger Dien-Bien-Phu en empêchant la représentation par des menaces qui intimidèrent les autorités.
En mars, les Américains avaient largué sur Bikini une bombe dont les effets dépassèrent toutes leurs prévisions :. Oppenheimer qui avait contribué à la metire au point n’en fut pas moins accusé d’activités antiaméricaines. La chasse aux sorcières ne se relâchait pas: pourtant l’impérialisme américain se portait fort bien; ceux qu’il opprimait et qui essayaient de le combattre étaient aussitôt écrasés. Pour attirer l’attention du monde, des Portoricains firent feu en pleine séance sur des membres du Congrès : inutilement. Arbenz, au Guatemala, avait tenté de secouer le joug de l’United Fruit : des mercenaires, baptisés « armée de libération », débarquèrent et le chassèrent.
En février, Elsa Triolet demanda à Sartre de participer à une rencontre entre des écrivains de l’Est et de l’Ouest qui allaient préparer à Knokke-le-Zoute une sorte de Table ronde; il accepta; nous l’accompagnâmes en voiture, Michelle, Lanzmann et moi; le jour, nous nous promenions, nous regardions des tableaux; le soir il nous racontait les séances; les intellectuels bourgeois, Mauriac entre autres, avaient décliné l'invitation d’Elsa Triolet; le petit groupe de communistes et de sympathisants qu’elle avait rassemblés rédigeait un appel en vue d’une réunion plus vaste : il fallait n’effaroucher personne et on pesait chaque mot; il y avait Carlo Levi, tout frileux sous un bonnet de fourrure, Fédine, Anna Seghers, Brecht, charmant, mais qui consterna tout le monde, quand enfin le texte fut arrêté, en demandant d’un air naïf qu’on y ajoutât une protestation contre les expériences atomiques américaines; Fédine et Sartre firent prudemment écarter sa suggestion. La reine des Belges, vieille progressiste, reçut à Bruxelles
1e Elle fit un grand nombre de victimes parmi les pêcheurs japonais et parmi les consommateurs qui achetèrent leur poisson.
les membres de ce petit congrès. Les écrivains russes convièrent Sartre à venir à Moscou en mai.
Il avait travaillé toute l’année avec excès : il souffrait d’hypertension. Le médecin lui avait ordonné la campagne, un long repos : il se bornait à prendre quelques drogues. Il dormit à peine les nuits qui précédèrent son voyage parce qu’il lui fallait achever sa préface à l’album de Cartier-Bresson, d’une Chine à l’autre; il devait s’arrêter à Berlin et participer à une réunion du Mouvement de la Paix, il préparerait sa communication dans l’avion : décidément il se surmenait et je m’inquiétai, il semblait exténué. Ses premières lettres me rassurèrent un peu. À Berlin il avait parlé de l’universalisation de l'Histoire et de son paradoxe : un de ses aspects, c'était l'apparition d’armes capables d’anéantir la terre; l’autre, l'intervention, dans le cours du monde, de pays colonisés ou semi-colonisés qui, pour conquérir leur indépendance, déclenchaient des guerres populaires, contre lesquelles les bombes atomiques n’avaient aucun pouvoir.
Maintenant, Sartre se remettait de ses fatigues, affirmait-il. De son hôtel, le National, il apercevait la Place Rouge, couverte de drapeaux : on fêtait l’anniversaire de la réunion de l'Ukraine à la Russie. Il assista au défilé : « J’ai mesuré de mes yeux un million d'hommes», m'écrivit-il. Il avait été frappé par la muflerie de certains diplomates étrangers qui, dans leur tribune, ricanaient : « En France, le 14 juillet sur les Champs-Elysées, on n’aurait pas toléré leur grossièreté. » Il visita l’Université, parla avec des étudiants, des professeurs, écouta dans une usine des ouvriers et des techniciens discuter les œuvres de Simonov; il se promenait beaucoup; son interprète lui avait remis 500 roubles, pour le cas où il voudrait sortir seul, ce qu’il faisait souvent. Invité par Simonov, dans sa datcha, il avait été soumis à rude épreuve : un banquet de quatre heures, vingt toasts à la vodka, et sans arrêt on remplissait son verre de vin rosé d'Arménie, de vin rouge de Géorgie. «Je l’observe pendant qu’il mange, dit un des convives : cet homme-là doit être honnête, car il mange et boit sincèrement. » Sartre eut à cœur de rester jusqu’au bout digne de cet éloge : « Je n’ai pas perdu l’usage de ma tête, mais partiellement celui de mes jambes », m’avouait-il. On le transporta jusqu’au train de Léningrad où il arriva le lendemain matin. Les quais de la Néva, les palais le saisirent; mais
on ne le ménageait pas. Quatre heures de promenade en auto à travers la ville, visite des monuments, une heure de repos, quatre heures de visite au Palais de la Culture. Programme analogue le lendemain, et soirée de ballets. Il revint à Moscou, il partit en avion pour l’Ousbekistan. Il devait ensuite accompagner Ehrenbourg à Stockholm pour une réunion du Mouvement de la Paix, et revenir le 21 juin à Paris.
En juin, ma sœur exposa, rive droite, ses derniers tableaux. Soucieuse d'approfondir son métier, elle bridait à l’excès sa spontanéité, mais déjà certaines de ses œuvres frappaient. Je rencontrai à son vernissage, accompagnée de Jacqueline Audry, Françoise Sagan. Je n’aimais guère son roman : je devais plus tard préférer Un certain sourire, Dans un mois dans un an; mais elle avait une manière plaisante d’éluder son personnage d'enfant prodige.
C'était un bel été. J’allai m’installer avec Lanzmann dans un petit hôtel, sur le lac des Settons; nous avions emporté une bibliothèque, mais nous passâmes le plus clair de notre temps par monts et par vaux, à regarder des abbayes, des églises, des châteaux; des genêts en fleur jaunissaient les collines. Le jour de notre retour, je trouvai dans ma case, au bas de l’escalier, un mot de Bost : « Passez tout de suite me voir. » Je pensai : «Il est arrivé quelque chose à Sartre. > En effet, dans la matinée Ehrenbourg avait téléphoné à d’Astier, de Stockholm, en lui demandant de prévenir les amis de Sartre : on le soignait dans un hôpital de Moscou; d’Astier avait touché Cau qui avait avisé Bost. J’eus peur, comme en ce jour de 40 où la lettre d’une inconnue m’avait indiqué la nouvelle adresse de Sartre : Kranken-revier. Bost semblait atterré lui aussi. Qu’avait Sartre au juste? Il l’ignorait. Je voulus parler à Cau; il était à la Sorbonne où se tenait je ne sais quelle réunion; nous y allâmes; d’Astier a parlé d’une crise d’hypotension, me dit Cau, ce n’est pas grave. Cela ne me satisfit pas; c'était certainement d’hypertension que Sartre souffrait : avait-il eu une attaque? Je décidai avec Bost, Olga et Lanzmann, d’aller à l'ambassade soviétique et de demander à l’attaché culturel de téléphoner à Moscou. Dans l’entrée, nous rencontrâmes des fonctionnaires et je leur exposai ma requête; ils nous regardèrent avec surprise : « Téléphonez vous-même... Vous n’avez qu’à décrocher et à appeler Moscou. » Si tenace était alors l’image du rideau de fer que nous eûmes
peine à les croire. Revenus rue de la Bûcherie, je demandai Moscou, l'hôpital, Sartre. Avec stupéfaction j’entendis au bout de trois minutes sa voix. « Comment allez-vous? lui dis-je anxieusement. — Mais très bien, me répondit-il d’un ton mondain. — Vous n’allez pas bien puisque vous êtes à l’hôpital. — Comment le savez-vous? » Il paraissait mystifié. Je lui expliquai. Il avoua une crise d’hypertension, mais c'était fini, il rentrait à Paris. Je raccrochai, mais je ne retrouvai pas la paix; cette alerte avait un tout autre sens que celle de 1940; alors c’étaient des dangers extérieurs qui menaçaient Sartre; soudain, je réalisai que, comme tout le monde, il portait sa mort en lui. Je ne l’avais jamais regardée en face; contre elle j'invoquai mon propre anéantissement qui tout en m’épouvantant me rassurait; mais en cet instant j'étais hors jeu; peu importait que je me trouve ou non sur terre le jour où il disparaîtrait, que je lui survive ou non: ce jour viendrait. Dans vingt ans ou demain c'était la même imminence : il mourra. Quel noir éblouissement! La crise se dénoua. Mais quelque chose d’irréversible était arrivé; la mort m'avait saisie; elle n’était plus un scandale métaphysique, mais une qualité de nos artères; non plus un manchon de nuit autour de nous, mais une présence intime qui pénétrait ma vie, altérant les goûts, les odeurs, les lumières, les souvenirs, les projets : tout.
Sartre revint; à part de grandes laideurs architecturales, il avait aimé ce qu’il avait vu. Surtout, il avait été très intéressé par les rapports nouveaux qui se sont créés en U.R.SS. entre les hommes, et aussi entre gens et choses : entre un auteur et ses lecteurs, entre les ouvriers et l’usine. Travail, loisir, lecture, voyages, amitié : tout avait là-bas un autre sens qu'ici. Il lui semblait que la société soviétique avait vaincu en grande partie la solitude qui ronge la nôtre; les inconvénients qu'avait en U.R.SSS. la vie collective lui paraissaient moins regrettables que le délaissement individualiste,
Le voyage avait été épuisant; du matin à l’aube, des rencontres, des colloques, des visites, des déplacements, des banquets. À Moscou le programme, étalé sur plusieurs jours, lui accordait un peu de répit; ailleurs, les organisations régionales ne lui en laissaient aucun. Il devait passer quarante-huit heures à Samarkande : « Un jour avec les officiels, un jour seul », exigea-t-il. Ce caprice surprit : la beauté, c’est la beauté, même
si on est quarante à la regarder; on l’attribua à son individualisme bourgeois, mais enfin on promit de s’y plier. Au dernier moment, l’Union des écrivains de Tachkent limita l’excursion à une seule journée : il y avait des usines à visiter, des livres pour enfants à examiner. « Mais on vous laissera seul », promit l'interprète. Un archéologue et quelques notables escortèrent Sartre à travers la ville; l’auto s’arrêtait devant les palais et les mosquées, vestiges superbes du règne de Tamerlan; tout le monde descendait, l’archéologue expliquait. Puis l'interprète étendait les bras et chassait tout le monde : «Et maintenant Jean-Paul Sartre souhaite rester seul.» Ils se retiraient et Sartre se morfondait en attendant de les rejoindre.
Le plus éprouvant, c'était les moments de détente, fort joyeux, d’ailleurs : festins et beuveries. Les prouesses accomplies dans la datcha de Simonov, Sartre avait dû souvent les renouveler. À Tachkent le soir de son départ, un ingénieur robuste comme trois armoires l’avait défié à la vodka; sur l’aérodrome où il l’accompagna, l’ingénieur s’effondra, à la grande satisfaction de Sartre qui réussit à gagner son siège où il s’endormit d’un sommeil de plomb. Au réveil, il était si crevé qu’il demanda à son interprète de lui ménager à Moscou une journée de repos; aussitôt descendu d’avion, il entendit dans le hall l’appel d’un haut-parleur : Jean-Paul Sartre... C'était Simonov qui par téléphone le conviait à déjeuner. S’il avait su le russe, il aurait demandé que le déjeuner fût remis au lendemain, ce que Simonov eût volontiers accepté : mais aucun de ses « aides ! >» — outre son interprète, un membre de l’Union des écrivains l’accompagnait dans ses déplacements — ne voulut se charger de proposer à Simonov ce changement. Le repas eut lieu le jour même; il fut généreusement arrosé et à la fin Simonov tendit à Sartre une corne aux dimensions imposantes, remplie de vin : « Pleine ou vide, vous l’emporterez »; et il la lui mit dans les mains; impossible de la poser sans l’avoir vidée; Sartre s’exécuta. En sortant de table, il alla se promener, seul, au bord de la Moskova, et son cœur cognait contre ses côtes. Il cogna si fort toute la nuit et le lendemain matin qu'il se sentit incapable de rencontrer, comme il était prévu, un groupe de philosophes. « Mais qu’avez-vous? » dit