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Au sens que Kafka donne à ce mot dans Le Château

l'interprète. Elle prit son pouls, et se précipita hors de la chambre pour appeler un médecin qui aussitôt expédia Sartre à l’hôpital. On l’avait soigné, il avait dormi, il s'était reposé, il s'était jugé guéri. En fait, non. Je réunis quelques intimes, et il lui fallut visiblement un grand effort pour nous raconter ses histoires. Il donna une interview à Libération : il parla hâtivement et, quand on lui proposa de revoir le texte, il se déroba. En Italie où il alla se reposer avec Michelle, il commença une autobiographie; mais il n’arrivait pas, m’écrivit-il, à joindre deux idées. Du moins dormait-il énormément et voyait-il des gens qui l’intéressaient : il avait été très amicalement accueilli par les communistes italiens. Il dîna en plein air, place du Trastevere, avec Togliatti; le musicien attaché au restaurant montra fièrement à Togliatti sa carte du P.C.I. et chanta en son honneur de vieilles chansons romaines; toute une foule se rassembla, chaleureuse et pressante; mais des Américains sifflèrent; les Italiens grondèrent : pour éviter une bagarre il fallut décamper.

Pendant ce temps, je voyageai en Espagne avec Lanzmann; depuis des années, bien des antifranquistes s’y promenaient sans scrupules : j'étouffai les miens. Sauf à Tossa, devenue laidement touristique, je trouvai peu de changements; la misère avait encore augmenté; dans certains coins de Barcelone, presque partout à Tarragone, les rues étaient des égouts, peuplées d’enfants affamés, de mendiants, d’infirmes, de prostituées chétives. La capitale, on sentait que Franco la soignait; les quartiers pouilleux que j'avais vus en 45 avaient été rasés; mais où avait-on relogé les habitants? les immeubles qui avaient poussé dans les parages abritaient des fonctionnaires aisés.

Enfin, nous étions renseignés sur la situation du pays. Si nous étions venus tout de même, c’est qu’il gardait de quoi nous attacher : son passé, son sol, son peuple. Je revisitai le Prado : à présent, je préférai au Gréco, Goya et aussi Vélasquez. À Avila, à l’Escurial, dans les cigarales de Tolède, à Séville, à Grenade, je retrouvai mes joies d’autrefois.

Lanzmann et moi, nous aimions comprendre et apprendre, mais aussi l'émotion fugitive des apparitions : un château rouge, dressé sur une butte au bord d’un lac; du haut d’un col, une vallée creusée à l'infini sous ses voiles de brume; une lumière qui crève soudain un nuage et baigne obliquement les

champs de la Vieille Castille; la mer, au loin. Et ma vieille manie, il la fit sienne, ratisser minutieusement les régions où nous passions : des montagnes couleur de corail, des plateaux cendreux et boursouflés, des plaines couvertes de chaume que le crépuscule embrasait et cette côte abrupte et déchirée dont Dali a si bien dessiné les splendeurs et l’effroi. La chaleur ne nous intimidait pas : un vent brûlant balayait l’Andalousie des steppes quand nous visitâmes par 40° ses hameaux troglodytes. Nous nous reposions sur des plages ou dans des criques solitaires, nous baignant longtemps dans la mer et dans le soleil. Le soir dans les villages, nous regardions parader et rire les jeunes filles en robes claires.

A la Lerica c'était fête; des petites filles, déguisées à l’andalouse — longues jupes à volants, éventails et mantilles — lèvres, joues et cils fardés, se pavanaient entre les stands de tir, les loteries, les manèges, les cafés à ciel ouvert; des pétards éclataient à tous les coins de rues. Lanzmann vit sa première corrida, mauvaise, mais qui l’émut tout de même. Et puis nous montâmes vers le nord que je ne connaissais pas; je vis les vitraux de Léon, le musée de Valladolid, les petits ports basques : Guernica. Enfin Saint-Sébastien d’où nous rentrâmes d’un trait.

Je démêlais mal les sentiments que m'’inspirait à présent le peuple d’Espagne. La défaite est une disgrâce; impossible d’y survivre sans pactiser avec ce qu’on déteste. J'étais gênée par une patience que n’éclairait plus l’espoir. Quand nous passions en auto, les terrassiers sur les routes n’auraient pas dû nous sourire. Ils savaient pourtant que les riches ne sont pas leurs amis, ces paysans qui jamais ne levaient un doigt pour nous arrêter; ils étaient stupéfaits quand nous leur proposions de monter; une vieille crut même à un kidnapping. Un soir nous embarquâmes un homme très âgé qui portait un gros sac : « Où allez-vous? — Mais... à la capitale! » dit-il avec un geste noble; il parlait de Badajoz, à 70 kilomètres : « C’est loin! — Eh oui! J’aurais marché toute la nuit. >» A Séville, dans les bars de l’Alameda, les petites prostituées auraient dû nous regarder d’un air hostile; mais non. L’une d’elles, toute jeune, s'installa à notre table et elle me suppliait : « Emmenez-moi à Paris; je sais bien laver, bien repasser, je suis dure au travail, je vous soignerai... »

Une conversation m’éclaira. À Grenade, comme nous diînions

à l’hôtel de l’Alhambra, Lanzmann, irrité contre le maître d'hôtel qui lui interdisait d’ôter son veston, fit une sortie contre les militaires et les curés qui gouvernaient ce pays; l’autre se mit à rire : il ne les aimait pas non plus. Pendant la guerre civile, il avait travaillé dans l’hôtel de Valence où se trouvaient Malraux et Ehrenbourg. Il évoqua quelques souvenirs, puis sa voix se durcit : « Vous nous avez encouragés à nous battre; et puis vous nous avez laissé tomber; et qui a payé? nous. Un million de morts; partout sur les routes, sur les places, des morts. Nous ne recommencerons pas, plus jamais, à aucun prix.» Oui; ces hommes tranquilles avaient risqué leur vie pour un autre avenir; ils étaient les fils, les frères de ceux qui l’avaient donnée; l’Angleterre et la France étaient aussi responsables de leur résignation que l’Allemagne et VItalie. Il fallait attendre qu’une autre génération, moins écrasée de souvenirs, retrouvât l’espoir et reprit la lutte.

Quand je rentrai à Paris, Mendès-France avait signé les accords avec le Viet-Nam, il s'était rendu à Tunis et avait négocié avec les dirigeants tunisiens. Il avait incité la Chambre à voter contre la C.E.D. Bien qu’il eût refusé l’appui des voix communistes, sa politique était celle que la gauche souhaitait.

Sartre était encore mal en point quand à la fin d’août je partis en auto avec lui; le premier soir, dans sa chambre de Strasbourg, il resta un long moment assis sur une chaise, les mains sur les genoux, le dos rond, l’œil fixe. Nous avons dîné dans un restaurant de la petite France: «La littérature, m’a-t-il déclaré, c’est de la merde »; et pendant tout le repas il a exhalé son dégoût. La fatigue le rendait misérabiliste; écrire lui demandait un tel effort qu’il n’y trouvait plus aucun sens. Nous avons traversé l’Alsace, la Forêt-Noire, la Bavière. Que de ruines! Ulm était en morceaux, Nuremberg en miettes. Des croix gammées flottaient à toutes les fenêtres. Rothenburg, adroitement restaurée, nous transporta de vingt ans en arrière : en 1934, nous marchions sur ces remparts, refusant d’affronter l’imminente catastrophe, incapables, même Sartre qui avait l'imagination du malheur, d’en pressentir l’énormité. Dans les rues peintes d’Oberammergau, on aurait pu croire que rien n’avait eu lieu. À Munich nous retrouvâmes les brasseries géantes et la gaieté bavaroise. En 48, à Berlin, la détresse des

habitants avait éteint mes rancunes; mais je détestai Munich, bruyamment cossue, où se pavanaient, réjouis, les profiteurs de la défaite. Je n’en ai gardé qu’un souvenir plaisant : un matin, au milieu du fleuve presque à sec, deux hommes en haut-de-forme et en habit titubaient dans l’eau; avec leurs noirs vêtements de cérémonie, leur air égaré, leurs efforts désordonnés pour retrouver la rive, ils incarnaient le fantastique incongru de l’Allemagne.

A Salzbourg, dans un hôtel de la vieille ville, qui en reflétait toutes les grâces, Sartre se remit à travailler; il se retrouvait. Lacs et montagnes, nous revisitâmes les environs et au bout d’une semaine, nous filâmes sur Vienne. Par suite de contrats signés, sans l’accord de Sartre, par Nagel, on se préparait à y jouer les Mains sales; le Mouvement de la Paix l’en avisa; il protesta et s’expliqua au cours d’une conférence de presse. Enfin je vis les Breughel du musée, le Danube, le Ring, le Prater et les vieux cafés dont on m'avait tant parlé; nous nous attablions le soir dans des caves moyenâgeuses, au cœur de la ville, ou dans des cabarets des faubourgs, au pied des collines couvertes de vignobles blonds.

J'avais envie de revoir Prague; Sartre obtint facilement des visas; l’idée de franchir le vrai rideau de fer piquait ma curiosité; il ne s’agissait pas d’une métaphore; la petite route herbeuse qui nous conduisit à un poste frontière isolé butait contre une grille que flanquaient, épais et menaçants, des réseaux de barbelés; en haut d’un mirador, une sentinelle marchait de long en large avec nonchalance; je klaxonnai : elle ne broncha pas; je recommençai; un soldat sortit du poste et examina nos passeports, à travers les barreaux; il fit signe à la sentinelle qui fouilla dans ses poches et lui jeta une clé; il ouvrit la grille, comme il eût poussé le portail d’un parc privé.

C'était dimanche; pas de voitures; mais beaucoup de gens pique-niquaient sur les talus, dans les prés et sous les sapins. Je roulais à travers campagnes et villages, étonnée de connaître d'emblée une si facile intimité avec une démocratie populaire. À Prague, Sartre demanda en allemand à un passant l’adresse de l’hôtel que nous savions réservé aux étrangers; il téléphona au poète Nezval, qui parut soulagé quand Sartre lui dit de ne pas se déranger, car sa femme était en train d’accoucher. Nous avons emprunté de l’argent au portier, et nous avons

marché dans la ville, émus de tout reconnaître — les avenues, le pont, les monuments, mais aussi les cafés, les restaurants — alors que plus rien n’était pareil. (C'était devant cette taverne, exactement que nous avions lu par-dessus une épaule le nom de Dollfuss et un mot qui commençait par M.) Il y avait des enseignes au néon, des étalages soignés, une foule animée, et beaucoup de gens dans les cafés, assez semblables à ceux de Vienne. Longtemps nous avons erré à travers les rues et nos souvenirs.

Le lendemain, le gros poète Nezval — qui aimait tant Paris, qui restait assis pendant des heures, coiffé d’un béret, à la terrasse du Bonaparte — nous a montré «le petit côté », les églises, le cimetière juif, le musée, d’antiques tavernes; des amis l’accompagnaient. Nous passâmes devant une immense statue de Staline; prévenant tout commentaire, une jeune femme dit sèchement : « Nous, elle ne nous plaît pas du tout. » Nous vimes un opéra, médiocre, et en séance privée plusieurs films joués par des marionnettes; le plus plaisant exhortait les conducteurs à la sobriété : il était charmant, le petit motocycliste éméché qui doublait les autos, les trains et qui se cassait les reins en essayant de battre de vitesse un avion. Nous partîmes comblés de cadeaux : livres d’art, disques, dentelles et cristaux. Une seule ombre, mais de taille; comme nous visitions une bibliothèque, un des administrateurs se trouva un instant seul avec nous; abruptement il murmura : «Il se passe des choses terribles, ici, en ce moment. »

Au retour, nous franchîmes sans histoire une douane banale; mais du côté autrichien, un jeune soldat russe refusa de nous laisser passer : nous avions négligé de demander l’autorisation de circuler en zone soviétique; pendant qu’il téléphonait à son capitaine, un soldat autrichien engagea une conversation avec Sartre : « Paris, je connais bien, dit-il aimablement, j'y ai séjourné en 1943. »

Lanzmann nous rejoignit à Vienne. Jamais encore je n’avais fait cette expérience : attendre à un aérodrome quelqu'un de cher. C’est poignant, le désert du ciel, son silence, et ce murmure soudain, ce minuscule oiseau qui grandit, qui s’approche, qui vire, qui s'éloigne, et qui fonce sur vous. Nous gagnâmes l'Italie. Je suggérai de passer par le Grossglokner et Sartre s’indigna : la route historique c'était celle du Brenner; il évoqua avec faste pendant que nous le franchissions la chevau-

chée de Maximilien descendant de la sombre Allemagne vers le soleil romain et la couronne impériale. A Vérone, à Florence, nous nous reposimes de l’Europe Centrale.

Sartre prit le train à Milan où je fis un bref séjour chez ma sœur. Je revins en France avec Lanzmann par Gênes et la côte. Les cadeaux tchèques m’avaient été en partie volés à Florence où une nuit je les avais laissés dans l’auto; il me restait des livres et des disques que les douaniers de Menton flairèrent avec malveillance; ça venait de Prague, c'était suspect. J’expliquai : ouvrages d’art, chansons folkloriques. « Prouvez-le! » répondit-on. Je montrai des photos qui illustraient un des ouvrages : « Vous voyez bien: ce sont des paysages. — Des paysages, ça ne manque pas ici», dit un des douaniers en désignant d’un geste ample la côte et la mer. Livres et disques furent confisqués.

* LE

A partir du 1° octobre, je m’attendis d’un jour à l’autre à la sortie des Mandarins; depuis le Deuxième Sexe j'avais acquis de l’expérience : d’avance, les commérages me salissaient les tympans. J’avais tant mis de moi dans ce livre que par moments les joues me brülaient à l’idée que des gens indifférents ou hostiles allaient y traîner leurs regards.

Comme je montais avec Lanzmann de Nice à Paris, j’entrai vers minuit dans un hôtel de Grenoble; un Paris-Presse était posé sur le bureau de la réception; je l’ouvris et je tombai sur un article de Kléber Haedens consacré aux Mandarins. A ma grande surprise — car nous ne voyons pas le monde d’un même œil — il en disait du bien. Quand je téléphonai à Sartre, le lendemain, il m’apprit qu’un papier très aimable avait paru dans les Lettres françaises : allais-je donc être accueillie avec faveur de tous les côtés? Dans l’ensemble, oui. Renversant mes prévisions, ce furent les critiques bourgeois qui trouvèrent que mon roman fleurait bon l’anticommunisme tandis que les communistes y virent, justement, un témoignage de sympathie; quant à la gauche non communiste, j'avais essayé de parler en son nom. Seuls quelques socialistes et l'extrême droite m’attaquèrent avec hargne. En un mois quarante mille exemplaires furent vendus.

«On parle de vous pour le Goncourt », me dit Jean Cau.

Je fus choquée : j'avais passé l’âge. « Vous auriez bien tort de refuser », me dirent tous mes amis. Si j'avais le prix, je toucherais le grand public. Et je gagnerais de l’argent. Je n’en avais pas un pressant besoin dans la mesure où je profitais de celui de Sartre : mais j'aurais aimé apporter ma contribution à la caisse commune. En outre, il pleuvait de plus en plus dru dans ma chambre : le Goncourt me permettrait d’acheter un appartement. D’accord : si on me l’offrait, je l'accepterais.

D’après ce qui transpira des discussions préalables, j'avais, me dit-on, de fortes chances de l’obtenir. Comme je ne voulais pas être la proie des journalistes je me transportai avec Lanzmann, la veille de la délibération finale, dans un logement que m'avait procuré Suzanne Blum. J’attendis le verdict à côté du poste de radio, avec quelque émotion, car on m'avait encouragée à des projets que je n'aurais pas abandonnés sans déplaisir : à midi je sus que j'avais le prix. Nous le fêtâmes « en famille » par un déjeuner chez Michelle où Sartre me fit un cadeau de circonstance : un livre de Billy sur les Goncourt qui venait de paraître; et par un dîner le soir avec Olga, Bost, Scipion, Rolland. J'avais prévenu le jury et Gaston Gallimard qu’au cas où je serais choisie je ne paraîtrais pas place Gaillon, ni rue Sébastien-Bottin. À trente-cinq ans, dans mon innocence, cela m’aurait amusée de m’exhiber; maintenant, j'y répugnais. Je n’ai ni assez de forfanterie ni assez d’indifférence pour me donner allégrement en pâture aux curieux. Des journalistes, assis sur les marches de l'escalier, assiégèrent en vain une porte derrière laquelle miaulait un chat et qui était, en fait, celle des Bost. Deux ou trois jours plus tard, des photographes se postèrent, pour me guetter, au Café des Amis: je sortis par la clinique vétérinaire dont la porte s’ouvrait sur une autre rue. Je ne donnai qu’une seule interview, à l’Humanité- Dimanche : je tenais à marquer que mon roman n’était pas hostile aux communistes et n'avait pas suscité leur inimitié.

« Si vous acceptiez le prix, il fallait jouer le jeu », m'ont dit des gens. Je ne vois pas en quoi la décision du jury me créait des devoirs à l’égard de la T.V., de la radio, de la presse, ni pourquoi elle m’aurait obligée à sourire à des caméras, à répondre à des questions oiseuses, à publier des fonds de tiroir. « Les journalistes font leur métier.» D’accord; je n’ai rien contre eux et même je compte parmi eux d’intimes amis;

seulement je n’aime pas leurs journaux. En outre, bienveillante, malveillante, la publicité défigure ceux dont elle s'empare : à mon avis, les rapports que l'écrivain soutient avec la vérité lui interdisent de se plier à ce traitement; c’est assez qu’on le lui inflige par force.

Ce prix m’a valu une énorme correspondance. Il y a bon nombre de lecteurs qui achètent automatiquement le Goncourt et à qui je n’ai rien pour plaire : ils m’ont envoyé des lettres courroucées, navrées, indignées, moralisantes, insultantes. J’y relève cette perle, d’origine argentine, ce qui en ternit un peu l’orient : «Pourquoi faut-il que dans une telle œuvre les scènes d’amour soient décrites presque à la manière du Roman d’une femme de chambre ou de la Princesse de Clèves? » Des gens, plus ou moins anciennement liés à moi m'ont félicitée, comme d’une promotion; cela m’a surprise, mais j’ai eu plaisir à voir surgir du fond des âges certains fantômes : des élèves, des camarades d’études, un professeur d’anglais du Cours Désir. Rouen, Marseille, la Sorbonne et mon enfance même : le passé soudain se rassemblait. Beaucoup d’inconnus aussi m'ont écrit, de France, de Pologne, d'Allemagne, d'Italie. L’ambassade du Portugal me fit connaître son déplaisir, mais des étudiants de Lisbonne et de Coïmbre me remercièrent. De jeunes Malgaches m’envoyèrent une statuette en bois, touchés que j’eusse parlé de la répression de 47. Je crois trop radicalement à la mort pour me soucier de ce qui arrivera, après; dans les moment où s’accomplit le rêve de mes vingt ans — me faire aimer à travers des livres ! — rien ne me gâche mon plaisir.

Mes seuls ennuis me sont venus de la légende, propagée par les critiques, selon laquelle j'aurais écrit une exacte chronique; mes inventions devenaient des indiscrétions ou même des dénonciations. Comme les rêves, les romans sont souvent prémonitoires parce qu'ils font jouer des possibilités; ainsi, Camus et Sartre se sont brouillés deux ans après que j'aie commencé de raconter les avatars et la rupture d’une amitié. Plusieurs femmes ont voulu reconnaître leur histoire dans celle de Paule. Ces coïncidences ont achevé d’accréditer mes fables. Camus ou Sartre avait-il fait le faux témoignage dont je charge Henri? m'’a-t-on demandé. Quand avais-je exercé la

1. C'est sans doute un désir commun à beaucoup d'écrivains. € J'écris

Pour quon m'aime » a écrit Genet; et Leiris a repris ce mot à son compte dans une interview.

psychanalyse? En un sens, il me plaisait que mes récits emportassent la conviction; mais je regrettais qu’on m’imputât des indélicatesses. Un personnage secondaire, Sézenac, donna lieu à un malentendu qui me fut très désagréable. Par certains traits, il évoquait Francis Vintenon dont j'ai parlé et dont on attribuait à un ancien collabo la mort violente et bizarre; dans les Mandarins, Sézenac était liquidé d’une manière analogue, mais par un camarade, car j'en avais fait un agent double, coupable d’avoir donné des Juifs. Une amie de Vintenon m’a demandé un rendez-vous : elle croyait que je possédais sur lui des informations secrètes; elle identifiait l’assassin imaginaire à un de ses amis. Elle m’a quittée sans que j'aie réussi à la détromper. Je crains que mon livre n’ait engendré beaucoup d’autres quiproquos tant les gens se sont entêtés à le prendre pour un fidèle décalque de la réalité.

Bombes, attentats : les nationalistes marocains n’abandonneraient pas la lutte avant le retour du Sultan. Quand la révolte a éclaté dans les Aurès, j’ai pensé que, du moins en Afrique du Nord, le colonialisme n’en avait plus pour longtemps. Mendès- France envoyait des renforts en Algérie; après lui, Edgar Faure se refusait à négocier; la police d'Algérie emprisonnait et torturait !; Soustelle devenu gouverneur général se convertissait à « l'intégration »; l’armée jurait solennellement de ne jamais abandonner lAlgérie; le mouvement poujadiste, né dix-huit mois plus tôt, montait en flèche. Mais l'insurrection qui venait de se déclencher était irréversible, j’en étais certaine, à cause du précédent indochinois, et de la marche du monde en général; la conférence de Bandoeng confirma cette conviction; elle annonçait l’imminente décolonisation de toute la planète.

Je vis changer la physionomie de ma rue. Des Nord-Africains en veste de cuir, d’aspect soigné, rendaient souvent visite au Café des Amis; l’alcool fut interdit; à travers les vitres, j’apercevais les clients installés devant des verres de lait. Plus

1. Dès janvier 55, dans le Bloc-Notes que depuis avril 54 il tenait dans l'Express, Mauriac, sous le titre la Question, dénonçait l’usage de la torture en Algérie.

de bagarres la nuit. Cette discipline était imposée par des militants du F.L.N. dont l'influence était devenue prépondérante sur le prolétariat algérien fixé en France. Celle du M.N.A. avait beaucoup décliné. En Algérie, il représentait une dissidence nuisible, affirmaient Francis et Colette Jeanson dans l'Algérie hors la loi; la gauche française, dans son ensemble, hésitait entre le F.L.N. et le M.N.A.; sur aucun point d’ailleurs sa position n’était nette; elle souhaitait une solution « libérale » du conflit : le mot pouvait avoir bien des sens. D’accord avec Jeanson, Sartre et les Temps Modernes réclamaient l’indépendance pour le peuple algérien et estimaient qu’il s’incarnait dans le F.L.N.

Les événements d'Afrique du Nord, la chute de Mendès, exaspérèrent l'opposition entre les Français qui voulaient des changements et ceux qui avaient intérêt au statu quo. Dans le premier camp il se fit des regroupements. L’Express rassembla autour de Mendès la Gauche nouvelle que soutenaient aussi Malraux et Mauriac. Mendès avait fait voter par l’Assemblée, le 31 décembre, les accords de Paris qui ressuscitaient la Wehrmacht; il se défendait de vouloir «abandonner » l'Algérie; son clan proposait d'aménager le capitalisme et le colonialisme dans une perspective technocratique : il s'agissait en fait d’une droite un peu rafraîchie. La Nouvelle Gauche dont l’idée avait été lancée un an plus tôt par Bourdet méritait davantage son nom.

Il nous parut nécessaire de distinguer dans «la gauche » nos vrais alliés et nos adversaires. L'équipe des Temps Modernes entreprit d’élucider le sens de cette étiquette galvaudée. Lanzmann se chargea d’attaquer le problème de front en écrivant un article sur «l’homme de gauche ». D’autres menèrent des enquêtes ou étudièrent des points particuliers. Moi je pris la question à l’envers, tentant de définir les idées que professe la droite, aujourd’hui. Je m'étais plu à débrouiller les mythes tissés autour de la femme; en ce cas aussi, il s’agissait de mettre à nu les vérités pratiques — défense des privilèges par les privilégiés — qui dissimulent leur crudité derrière des systèmes et des concepts nébuleux; j'avais beaucoup lu déjà, j'avais avalé bien des sottises : j’en entonnai d’autres. Je m’ennuyais, mais allégrement car ces fumées indiquaient la débâcle idéologique des privilégiés. Des économistes affûtaient à leur usage des théories plus adroites que celles de leurs

pères; mais pour justifier leur combat, ils ne savaient plus quelle éthique ou quel idéal invoquer. Leur pensée, conclus-je n’est plus qu’une contre-pensée. L'avenir m’a donné raison. Par la bouche de Kennedy et de Franco, de Salan et de Malraux, le « Monde libre» n’invoque aucune autre raison d’être ni d’autre règle que celle-ci : faire échec au communisme; il est incapable de proposer une contre-partie positive. C’est pitié que de voir le gouvernement des U.S.A. chercher désespérément des thèmes de propagande : il ne peut cacher au monde que les seules valeurs défendues par l'Amérique, ce sont les intérêts américains. Même le mot de Culture est devenu inutilisable : contre Spender et Denis de Rougemont, les savants russes risqueraient de le revendiquer. Bien sûr, il restera toujours quelques Thierry Maulnier pour agiter, contre l’avenir, des mots éculés: ces missions retardatrices ne retardent jamais rien.

En juin, dans les Aventures de la dialectique, Merleau-Ponty qu’agaçait l’attitude politique de Sartre reconstruisit sa pensée de la manière la plus fantasque. Lié à l’époque à la Gauche nouvelle, il la servait en discréditant l’ « ultra-bolchevisme » de Sartre; et il réjouissait ainsi la droite la plus extrême : choisissant avec sûreté une des phrases les plus malheureuses de Merleau-Ponty — où il confond besoin et liberté — Jacques Laurent déclara qu’il avait en ces quelques mots liquidé le sartrisme. Les idées de Sartre étaient déjà assez mal comprises pour qu’il me parût déplorable qu’on les dénaturât encore : si souvent on oubliait que dans l’Etre et le Néant l’homme n’est pas un point de vue abstrait, mais une présence incarnée, si souvent on réduisait la relation avec autrui au seul regard! Gurvitch, dans un de ses cours, avait prétendu récemment qu’autrui, chez Sartre, c’est «un gêneur ». Je voulus rétablir la vérité; Sartre appliquait dans un grand nombre de domaines la méthode dialectique; il laissait la porte ouverte à une théorie générale de la raison dialectique; sa philosophie n’était pas une philosophie du sujet, etc. Les phrases de lui que je citai contredisaient, terme à terme, les allégations de Merleau- Ponty.

On a dit que c'était à Sartre de répondre : rien ne l’y obligeait; en revanche, n’importe quel sartrien avait le droit de défendre une philosophie qu’il avait fait sienne. On m'a reproché aussi la virulence de ma riposte : mais l’attaque de

Merleau-Ponty était dans son fond d’une grande âpreté. Quant à lui, il ne m’en voulut pas, ou du moins pas longtemps : il pouvait comprendre les colères intellectuelles. D’ailleurs, tout en ayant l’un pour l’autre une très grande amitié, nos disputes étaient souvent vives; je m’emportais, et il souriait. D'une manière générale, je suis dans mes essais trop tranchante, m’ont dit certains : un ton plus mesuré convaincrait davantage. Je ne le crois pas. Si on veut faire éclater des baudruches il ne faut pas les flatter mais y mettre les ongles. Il ne m'intéresse pas de recourir à des appels au cœur quand j'estime avoir la vérité pour moi. Dans mes romans pourtant, je m’attache à des nuances, à des ambiguïtés. C’est qu’alors mon propos est différent. L'existence — d’autres l’ont dit et je l’ai répété déjà — ne se réduit pas en idées, elle ne se laisse pas énoncer : on ne peut que l’évoquer à travers un objet imaginaire; il faut alors en ressaisir le jaillissement, les tournoiements, les contradictions. Mes essais reflètent mes options pratiques et mes certitudes intellectuelles; mes romans, l’étonnement où me jette, en gros et dans ses détails, notre condition humaine. Ils correspondent à deux ordres d’expérience qu’on ne saurait communiquer de la même manière. Les unes et les autres ont pour moi autant d'importance et d’authenticité; je ne me reconnais pas moins dans le Deuxième Sexe que dans les Mandarins; et inversement. Si je me suis exprimée sur deux registres, c’est que cette diversité m'était nécessaire.

L'hiver, avec Lanzmann, nous descendîimes à Marseille; malgré les dévastations et la laïideur des reconstructions, je l’aimais encore et il l’aima aussi; c'était un plaisir d’ouvrir les yeux chaque matin sur la flottille du Vieux Port et de voir, le soir, blondir ses eaux lisses. Nous travaillions à nos articles, nous nous promenions, nous causions, et nous lisions assidûment les journaux. Un matin, un gros titre en première page nous informa que Boulganine remplaçait à la présidence du gouvernement soviétique Malenkov démissionnaire; il aurait pour bras droit Khrouchtchev. De nouveau l’industrie lourde avait la priorité sur l’industrie légère. Rakosi reprit en Hongrie le pouvoir à Nagy. Mais on ne revint pas au stalinisme.

On commença à parler de coexistence. En juin Boulganine et Khrouchtchev rendirent visite à Tito.

Cela n’empêchait pas les anticommunistes professionnels de poursuivre en France leur fructueuse carrière. Ils inspirèrent à Sartre une farce, Nékrassov. Elle n’était pas terminée quand Jean Meyer commença de la mettre en scène, avec Vitold dans le rôle de Valéra, le faux Nékrassov; Sartre avait de la difficulté à la finir car il ne voulait ni faire de son héros un franc salaud, ni le convertir. Après quelques répétitions, il apporta le texte d’un nouveau tableau où il peignait avec un lyrisme bouffon la grande peur bourgeoise. Tandis que le club des futurs fusillés donnait une sombre fête chez Mme Bounoumi, des grévistes défilaient sous ses fenêtres et le catastrophisme nébuleux des invités se transformait en une verte trouille. Simone Berriau pâlit : « On me cassera mes fauteuils. >» Meyer effrayé protestait : «C’est beaucoup trop long! »> Valéra fuyant la police devait sauter par une fenêtre et tomber au milieu des grévistes qui par la suite lui ouvraient les yeux. A la réflexion, cet optimisme jadnovien déplut à Sartre: il supprima l’émeute; du coup la scène se trouva édulcorée. Elle était aussi plus courte; cependant, une fois achevée, la pièce durait encore plus qu’il ne convenait : on sacrifia le prologue. Meyer monta Nékrassov sans invention ni gaieté, et Sartre s’est reproché depuis de n’avoir pas axé l’intrigue sur le journal plutôt que sur Valéra. Il n’empêche que, servie par d’excellents acteurs, c'était une comédie très drôle; les terreurs, les délires, les lubies, les berlues, les slogans, les fabulations des anticommunistes — entre autres la légende de la « valise à poudre » propagée naguère par Malraux — il en avait tiré des effets irrésistibles. Le soir de la générale, les critiques et le beau monde qui composaient la salle étaient hostiles : ils ne purent pas s'empêcher de rire, quitte à déclarer ensuite qu’ils avaient bâillé. Mais la presse ne pardonna pas à Sartre d’avoir osé la moquer; elle voulut sa peau. Françoise Giroud se fit inviter à la couturière et prit de vitesse la critique dramatique de l'Express, Renée Saurel, qui démissionna; elle éreinta avidement Nékrassov. Tous les journaux, ou à peu près, l’imitèrent. Une pièce peut braver les critiques quand elle a les faveurs de l’orchestre; c’est le cas du théâtre d’Anouilh : il plaît aux riches. Mais Nékrassov s’en prenait précisément aux gens qui assurent les bonnes recettes; ceux qui vinrent s’amusèrent mais se firent une loi de dire à leurs amis qu’ils s'étaient ennuyés. La bourgeoisie digère, sous prétexte de culture, bien des

avanies : cette arête-là lui restait dans la gorge. Nékrassov n’eut que soixante représentations.

Mes articles de cette année-là me prirent du temps à cause des lectures qu’ils exigèrent de moi. Tout de même, j'avais des loisirs. Avec Lanzmann je me promenais, je sortais, je voyais des amis. J'avais fait la connaissance de son frère Jacques, à son retour d'Amérique. Il racontait en bégayant de drôles d’aventures où ses rêves et la réalité s’entremélaient. Son premier livre, la Glace est rompue, peignait l'Islande avec extravagance et exactitude : nous regrettâmes que l’ambassadeur se sentît désobligé par les fragments qu’en publièrent les Temps Modernes. Lanzmann avait aussi une sœur, Evelyne Rey, qui appartenait à la troupe du Centre de l’Ouest; elle jouait le plus souvent en province; mais le Centre monta à Paris Les Trois sœurs et je la vis alors pour la première fois. Peu après elle reprit le rôle d’Estelle, dans Huis clos, au théâtre de l’Athénée. A vingt-deux ans, fauchée et sans expérience, elle était rousse, grasse, se maquillait en vamp et portait des robes de velours noir. Paris eut vite fait de lui former le goût. Je la vis devenir en un an blonde, mince, juvénile et élégante. Ce qui est rare chez les femmes, elle était drôle; et si jolie que son intelligence étonnait. Nous sortions souvent avec elle. Je l’aimais beaucoup.

Avec Lanzmann j'allais au cinéma. Le Sel de la terre était une histoire poignante, racontée rudement. Je me plus à la divagation de Bunuel sur Robinson Crusoe et au chef-d'œuvre de Fellini, Les Vitelloni. Sartre autrefois m'avait donné et j'avais gardé le goût des western. Au-dessus de tous les autres, je mettais le Trésor de la Sierra Madre tourné par Huston d’après le roman de Traven, ce mystérieux auteur de bestsellers qui vivait au Mexique et dont personne ne connaissait l’identité. Mais aussi Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois, Marylin Monroë dans Rivière sans retour, les bagarres de Shane m’avaient tenue en haleine. Cette année dans Johnny Guitare je retrouvai Joan Crawford, plus belle que jamais dans l’éclat de ses cinquante ans. Cependant, la plupart du temps, les Américains gâchaient maintenant ce genre de film en les chargeant d’un « message » politique, toujours le même. Un des héros, homme, femme ou enfant, par une sorte de névrose, répugnait à la violence; pendant une heure et demie,

parfois deux heures, la méchanceté de ses ennemis échouaïit à l’y convertir : soudain, à la dernière minute, pour sauver son ami, son fiancé, son père, il tuait. Le spectateur rentrait chez lui convaincu, espérait-on, de la nécessité de la guerre préventive.

J’allai à Porgy and Bess présenté d’une manière ravissante par une troupe américaine, et aux Sorcières de Salem que Rouleau avait très bien monté. Ping-Pong où jouaient des amis — Evelyne, Chauffard — me parut la meilleure pièce d’Adamov. Je ne sais pourquoi j'avais manqué en 54 Mère Courage qui fit connaître Brecht au public français; il me fut révélé! en juin 55 par le Cercle de craie caucasien que le Berliner ensemble joua au Sarah-Bernhardit.

En dehors de ceux qui me renseignaient sur mon temps, peu de livres me retenaient. Il y eut le Bel été de Pavese. Il m’apportait tout ce qu’on peut demander à une œuvre romanesque : la re-création d’un monde qui enveloppe le mien et qui lui appartient, qui me dépayse et m'’éclaire, qui s’impose à moi à jamais avec l’évidence d’une expérience que j'aurais vécue. Dans Fourbis de Leiris je retrouvai ce qui m'avait attachée dans Bifur : ces volutes de mots qui s’enroulent sur ellesmêmes et se déroulent à l'infini, forant les abîmes du passé et du cœur, et cependant scintillant au grand jour, renvoyant d'image en image à un secret qui s’évanouit au moment où il s’annonce, la quête n’ayant d’autre issue qu’elle-même dans le tournoiement de ses mille miroirs.

A la fin du printemps parut Ravages de Violette Leduc : un roman crispé et violent, où l’auteur jette au public son expérience sans lui offrir aucune complicité; c’est pourquoi le livre ne choqua pas seulement : il déplut. Et d’abord aux lecteurs de la maison Gallimard. La première partie racontait sans ménagement — quoique sans obscénité — les amours de deux collégiennes : ils en exigèrent la suppression. Ils jugèrent impubliables certaines scènes qui ne dépassaient pas en audace bien d’autres qui sont imprimées : mais l’objet érotique, c’était l’homme et non la femme, et ils se sentirent outragés. Ainsi mutilé, le récit perdait du relief sans gagner les grâces que Violette Leduc avait délibérément refusées. Elle crut cependant qu’il prenait un bon départ. Nous nous promenions dans

1. L'Opéra de Quat’sous que j'avais vu en 1930 monté par une troupe française ne m'avait donné aucune idée de lui.

les allées de Bagatelle, parmi des parterres de tulipes et de jacinthes, dans le soleil, et d’après les chiffres de vente fournis par la maison Gallimard, nous rêvions à un succès : les chiffres étaient faux. Des critiques aimèrent Ravages et le dirent : on ne l’acheta pas. « Je suis un désert qui monologue » m’a écrit un jour Violette Leduc. D’ordinaire, la littérature évoquant l’aridité, la trahit : le lecteur se promène à l’aise parmi des paysages diaprés; elle, sous l’éclat des mots, son désert demeurait nu, hérissé de cailloux et d’épines; c'était sa réussite : ce fut son échec. Il la jeta dans un grand abattement.

J’avais un grand désir de voir l’U.R.S.S.; mais je souhaitais davantage encore connaître la Chine; j'avais lu le reportage de Belden et tous les livres, encore peu nombreux, parus en français sur la révolution chinoise; nous avions rêvé sur les photographies de Cartier-Bresson. Tous les voyageurs qui revenaient de Pékin en parlaient d’une voix éblouie. Quand Sartre me dit que nous y étions invités, je n’osai pas y croire. En juin, assistant à l’extraordinaire représentation donnée par l'Opéra de Pékin, je doutais encore.

Entre-temps, je fis un voyage plus modeste, mais qui compta pour moi; le congrès du Mouvement de la Paix se tint à Helsinki; mon évolution politique m’avait amenée à désirer y prendre part. J’y accompagnai Sartre. Nous nous arrêtâmes quelques heures à Stockholm; puis nous nous élevâmes audessus d’une mer d’un vert si froid qu’il semblait solide : de la glace en fusion. J’apercevais un éparpillement d’ilots abandonnés, plus solitaires encore quand, à leur pointe, une maison se dressait; ils se multiplièrent, et je ne savais plus si je survolais des eaux semées de terres, ou des terres trouées d’eau; le continent triompha : des sapins, des lacs aussi secrets que des récifs. Ces lieux inaccessibles, invisibles, fermés et séparés, mon regard les violait et il les unissait, prêtant à ce morceau de planète un visage qui n’existait que pour moi, et pourtant bien réel. Je retrouvai le trouble de mon enfance, quand mes yeux recréaient le monde, et cette archaïque tristesse : dans un instant, pour personne, cela ne sera plus.

J’éprouvai à Helsinki ce que Sartre avait senti à Vienne. Dans le vaste hall, décoré de banderoles et de drapeaux, tous les pays, ou presque, étaient présents; les membres du Bureau

siégeaient sur des gradins; les autres congressistes s’asseyaient devant des pupitres munis d’écouteurs, ou bien ils marchaient et chuchotaient dans les allées. Beaucoup de costumes : des Hindous, des Arabes, des prêtres, des popes. C'était émouvant ces gens attirés par un même espoir, souvent à grands risques et périls, de tous les coins du monde. Je parlai avec des étudiants américains, venus clandestinement à Helsinki, au risque de se voir retirer leur passeport. Sartre me présenta à Maria Rosa Oliver, une belle Argentine, paralysée, qui se déplaçait d’un bout de la terre à l’autre dans son fauteuil d’infirme : elle avait dû passer par le Chili pour se rendre en Finlande. Je fis la connaissance de Nicolas Guillen, le poète cubain, et de George Amado, l'écrivain brésilien, dont j'aimais les romans. Je revis Anna Seghers et ses yeux bleus. Pendant un déjeuner, Lukacs entreprit avec Sartre une discussion sur la liberté, plus amène que les lettres échangées quelques années plus tôt, mais peu fructueuse : Sartre l’écouta poliment exposer que l’homme était conditionné par son époque; il n’avait pas encore fini quand la séance de l’aprèsmidi s’ouvrit. Je dînai avec Sourkov et Fédine; buvant du vin de Géorgie à l’orée d’une nuit indécise, écoutant sous le ciel pâle le murmure des arbres, je me souvenais de la curiosité un peu triste avec laquelle, quatre ans plus tôt, nous avions regardé, par-delà le Cap Nord, les barbelés russes et les sentinelles étoilées; pour nous le rideau de fer avait fondu; plus d’interdit, plus d’exil; le monde socialiste faisait partie de notre univers.

Je rencontrai plusieurs fois Ehrenbourg. Je me le rappelais, à la terrasse du Dôme, avant-guerre, hirsute, trapu. Aujourd’hui, il était vêtu avec une nonchalante audace qui évoquait l’ancien Montparnasse : un complet de tweed vert pâle, une chemise orange, une cravate en laine; mais le corps s'était efflanqué; sous les cheveux blancs et soignés le visage s'était étiré. Sa voix était riche, son français sans tache. Ce qui me gêna en lui, ce fut son assurance : il avait conscience d’être l'ambassadeur culturel du pays qui tient dans ses mains l’avenir du monde; un bon communiste ne doute pas de posséder la vérité : rien d'étonnant à ce qu'Ehrenbourg parlât ex cathedra. Son charme, à la fois ondoyant et aigu, atténuait son dogmatisme. Il reprocha à Sartre, sur un ton d’amitié presque grand-paternelle, certains détails de l’interview que celui-ci

avait donnée sur l’U.R.S.S. à Libération. Il lui demanda instamment, quand il prendrait la parole, de ne pas attaquer avec trop de feu les U.S.A.; l’heure était aux ménagements : il avait eu l’intention de recommander à une revue certains extraits de l’Amérique au jour le jour, mais à présent cette publication ne lui semblait plus opportune. Il me parla des Mandarins; à Moscou, tous les intellectuels qui savaient le français l’avaient lu et discuté avec faveur, encore que l’histoire d’amour leur parût superflue. « Cependant, ajouta-t-il, on ne peut pas envisager de vous traduire maintenant. » Il m’en donna deux raisons; d’abord la pudibonderie littéraire traditionnelle en Russie: et puis, les discussions sur les camps n’auraient gêné personne quelques années plus tôt; on aurait pensé en souriant : « Même les sympathisants donnent dans les panneaux de l’anticommunisme! >» Mais à présent, on savait : le retour des déportés posait même de diffciles problèmes; alors le public supporterait mal qu’on mît le doigt sur cette plaie. Il raconta des anecdotes curieuses sur Staline, celle-ci entre autres. Staline causait, très détendu, avec des écrivains : «Il y a deux manières d’être un grand écrivain : peindre des fresques puissantes et tragiques ,;ç;comme Shakespeare. Ou bien décrire avec précision et profondeur les menus détails de la vie, comme Tchékov». Il prit un temps: «Moi, si j'avais écrit, J'aurais été Tchékov.»> Ehrenbourg faisait un considérable effort pour «dégeler» la littérature soviétique; il essayait dans sa revue de multiplier les contacts avec l’Occident; il protégeait la peinture non officielle. D’intelligence nuancée, le goût formé par ce qu’on appelait autrefois « l'avant-garde », il s’appliquait à concilier efficacement ce libéralisme avec l’orthodoxie soviétique; la tâche n’avait pas toujours été sans péril.

Je me promenai, seule ou avec Sartre dans la ville, laide, mais fouettée par une mer glauque, barrée d’écueils et de brisants. Il y avait à ses portes un immense parc planté de bouleaux et de sapins; nous y dînâmes, un soir, par petites tables, dans un grand pavillon vitré et je prenais plaisir à causer avec les uns, les autres. Vercors et sa femme me parlèrent de Pékin, du marché couvert, du palais impérial, et je me disais : « Dans trois mois! >» Nous avons été faire un tour dans les allées, avec Dominique Desanti, Catherine Varlin Guillen, arrivé à la fin du repas et qui mourait de faim;

à 11 heures du soir il faisait encore clair, c'était un soir de fête et nous croïsions sous les sapins des bandes de Finlandais qui s’en allaient en chantant célébrer un de leurs héros et voir flamber des feux de joie. Revenus à Helsinki, Guillen rêvait de hot-dogs; mais pas un bistrot ouvert, pas une boutique, pas un éventaire : partout le silence; le bar de l’hôtel fermait; nous voulûmes acheter une bouteille pour la boire dans ma chambre : «Il est minuit deux », nous dit sévèrement un employé. Nous nous contentâmes d’eau claire. Guillen fulminait contre le puritanisme nordique. Un autre soir, Sartre étant retenu par une commission, je montai au bar de l'hôtel, au quinzième étage. Longtemps, devant un verre de whisky, je regardai le soleil en suspens au bord de l’horizon, la côte et les récifs, battus par une eau tumultueuse dont peu à peu l’écume se fondait dans la nuit. C'était beau et j'étais heureuse. Ce qu'Ehrenbourg m'avait dit des Mandarins m'avait fait plaisir; les étudiants américains me prédisaient un grand succès aux U.S.A.; j’avais de la chance : la détente avait servi ce livre que la guerre froide, pendant que je l’écrivais, vouait à l’échec. Après des années à contrecourant, je me sentais de nouveau soutenue par l’histoire; et J'avais envie de m’y mêler davantage. L’exemple des hommes et des femmes que je coudoyais me stimulait. Pendant trois ans, j'avais beaucoup accordé à ma vie privée. Je ne regrettais rien. Mais de vieilles consignes se réveillaient en moi: servir à quelque chose.

Les séances du congrés manquaient d'intérêt; les orateurs surabondaient : ils n'étaient pas venus du bout du monde pour se taire. Le véritable travail se faisait dans des commissions. La délégation algérienne voulut s’entretenir avec la délégation française; Boumendiel la présidait. Ils nous exposèrent la situation de leur pays. Ils rappelèrent que depuis quelques jours l’insurrection était entrée dans une nouvelle phase; elle gagnait le pays tout entier; les 120.000 soldats français qui se trouvaient à présent sur le territoire algérien seraient impuissants à la contenir. Nous-mêmes, disait-il, nous la contrôlons à peine : demain nous ne la contrôlerons plus du tout. Ils adjurèrent les Français de briser tout de suite le cercle infernal, répression, rébellion : « Négociez avec nous! » Vallon et Capitant souriaient : «Le problème est économique : si nous faisions les réformes nécessaires, vos

revendications politiques n’auraient plus de raison d’être. » Les Algériens secouaient la tête : « Nous réaliserons les réformes nous-mêmes. Notre peuple veut la liberté. » Ils eurent des appuis parmi les Français. Sartre n’intervint pas, faute de connaître assez la question, mais il savait qu'aucune réforme économique valable ne pouvait être réalisée dans le cadre du colonialisme.

Le cycle n’était pas brisé, quand nous rentrâmes à Paris. Un député M.R.P., l'abbé Gau, dénonça à l’Assemblée les méthodes employées en Algérie par la police et dignes de la Gestapo. On l’écouta distraitement !, et un peu plus tard on décréta l’état d'urgence. Le maréchal Juin créa un Comité résolu à garder à tout prix l'Algérie à la France. De toutes parts le colonialisme craquait : rentrée triomphale de Bourguiba à Tunis, assassinat au Maroc de Lemaigre-Dubreuilh, émeutes au Cameroun. Mais cette évidence n’atteignait pas ceux qui avaient intérêt à la méconnaître.

Je retournai en Espagne avec Lanzmann. Nous étions décidés à voir des corridas. En ces temps où les paroles coûtent si peu, j'apprécie ces épreuves où l’homme engage son corps,

1. Au mois de février, Vuillaume, inspecteur général de l’Administration avait été chargé d’une enquête; je ne connus que beaucoup plus tard, quand il fut publié par Témoignages et Documents son rapport du 2 mars 55. Il décrit les différentes tortures en usage dans la police et il ajoute qu'elles lui paraissent nécessaires : «IL faut avoir le courage de prendre position sur ce délicat problème. En effet, ou bien on se confine dans l'attitude hypocrite qui a prévalu jusqu’à présent et qui consiste à vouloir ignorer ce que font les policiers. ou bien on prend l'attitude faussement indignée de celui qui prétend avoir été trompé. Or aucune de ces deux attitudes ne saurait être de mise, la première parce que le voile est levé et que l'opinion publique est alertée, la seconde parce que l'Algérie a besoin, surtout dans les circonstances actuelles, d’une police particulièrement efficace. Pour rendre à la police sa confiance et son allant il ne reste qu’une solution : reconnaître et couvrir certains procédés. » Soustelle n’entérina pas officiellement ces conclusions mais sous. crivit à celle-ci qui enveloppait toutes les autres: «La recherche des

responsabilités individuelles est des plus difficiles. Au surplus, je l'estime inopportune. »

dans un corps à corps. A condition bien entendu qu’il le fasse de son plein gré. Dans notre société, la volonté des exploités n’est jamais libre; et les tares du capitalisme se répercutent de mille façons sur le ring comme dans l’arène. Cette réserve faite — elle est d'importance — je trouve sans fondement les attaques dirigées au nom de la morale contre la boxe ou la tauromachie. Les moralistes bourgeois sont de purs esprits, ou presque; de leur corps ils ignorent les besoins, les fatigues, les ressources, les limites, la force, la fragilité; ils ne le reconnaissent que sous la figure du sexe et de la mort : ces mots viennent aussitôt sous leur plume quand ils interprètent un événement où le corps s’engage jusqu’au sang, sans intermédiaire mécanique, dans sa présence brute. S'ils crient à la barbarie, au sadisme, c’est que l'identification d’un homme avec son corps les scandalise. La foule, qui l’accepte naturellement parce qu’elle répond à son intime expérience, ils lui attribuent de « bas » et de « troubles » instincts. Ils oublient que des fêtes traditionnelles ne sauraient s’expliquer par des perversions individuelles; quant à la mort, elle est moins présente dans une arène que sur un autodrome. Les partisans de la corrida m’ennuient d’ordinaire autant que ses adversaires parce qu’ils reprennent, en les exaltant au lieu de s’en indigner, les mêmes mythes. Ceux-ci n’existaient pas dans les communautés paysannes où la tauromachie est née; ils ont été cultivés quand l’aristocratie terrienne et sa clientèle s’en furent emparées pour en tirer profit. Si on les écarte, en dépit des falbalas, des cérémonies, de toute une littérature, la corrida retient son sens original : un animal intelligent travaille à vaincre un animal plus puissant mais irréfléchi. C’est justement parce que j'ai de l’homme une vision matérialiste qu’un tel combat m'intéresse. Il est gâché par des truquages du fait qu’il est devenu (comme la boxe) une entreprise financière où prévaut la recherche du profit. Mais quelquefois, l’audace, la sincérité d’un torero lui restituent sa pureté. Nous commençâmes par Barcelone où nous vimes Chamaco, encore novillero, que les Barcelonais idolâtraient. Puis, nous allâmes à Pampelune; c'était la féria, qui ne ressemblait guère aux descriptions d'Hemingway. Sur les places, dans les cafés, en troupes, en bandes, en confréries, rien que des hommes, chantant et dansant lourdement, et se réjouissant d’être entre hommes. Nous passâmes trois après-midi aux

arènes; j'aimais bien Gijon, qui #adjugea cette année-là l'oreille d’or.

Nous gagnâmes la côte ouest et nous nous arrêtâmes à la Toja, séduits par la pinède et par la solitude des immenses plages. Mais, dans ces régions, l'Espagne ne souriait pas. Quand nous marchions sur les quais du petit port voisin, les visages des pêcheurs, penchés sur leurs filets, se durcissaient; dans les villes et les villages des Asturies, autour des mines, tous les regards étaient des reproches; des enfants jetèrent des pierres contre l’auto. Nous préférions ces colères à la résignation, mais il ne nous était pas agréable de leur servir de cible. Et, plus que l’année passée, nous détestions les mystifications. Trop de pétards, partout, imitaient la gaieté; trop de prêtres promenaient dans les bourgades affamées les mirages de l’au-delà : il pullulait, ce clergé aux chapeaux velus qui n’a réduit les haines au silence que par la force des armes. A Oviédo, quand nous y entrâmes, une procession remplissait les avenues de psalmodies et de nasillements, d’orphelines, de femmes en noir, de tristes adolescents en longues robes : pas une lueur sur ces visages abêtis par les plus mesquines dévotions. Saint-Jacques-de-Compostelle, malgré sa cathédrale et l’éclat de son nom, nous mit en fuite : les rues sentaient l’eau bénite et la vénalité. Nous traversâmes des forêts dont les glands servent de nourriture aux hommes; et nous voulûmes visiter la vallée des Hurdes, révélée avantguerre par le film de Bunuel. Une route y descendait, sans issue, et si abrupte que, d’en bas, la muraille où elle serpente paraissait infranchissable. Sur une espèce de portique on lisait : « Vous entrez dans la vallée des Hurdes »; et il nous sembla qu’un monde à jamais coupé du monde se refermait sur nous. Dans la montagne, à quelques kilomètres, je savais qu’on avait récemment construit un luxueux monastère : la sollicitude publique s’arrêtait là. Les maisons étaient des étables, où vivaient pêle-mêle des chèvres, des poules, et un bétail humain; enfants, adultes, goitreux, sur tous les visages, c'était un même désespoir animal; encore n’avons-nous vu que le fond de la vallée où coule un filet d’eau, où le sol produit quelques plantes; mais sur les rocailles des plateaux, il faut amener à dos d'homme l’eau et même la terre. Au retour, il faisait nuit; pas une lumière, pas une voix; quelques portes s’ouvraient sur une silencieuse obscurité où s’entassaient

bêtes et gens; nous aussi, les sons se glaçaient dans nos bouches !.

Salamanque était belle : des places, des arcades, des pierres, des marbres, d’un classicisme inhabituel en Espagne. D'un trait, nous filâmes sur Valence à travers la Manche aux vents tumultueux, où se dressent les moulins de Don Quichotte. La féria s’ouvrait; elle nous plut beaucoup plus que celle de Pampelune; rien de folklorique : l’effervescence d’une vraie ville d’aujourd’hui. Nous assistâmes le premier matin à l’apartedo et ensuite à toutes les courses. Entre-temps, nous nous promenions dans l’Albufera, nous regardions glisser des voiles blanches au milieu des orangers de la huerta. Valence manqua d’eau pendant ces trois jours; on buvait de la bière, du vin, et nous prenions des bains de mer qui nous empoissaient la peau. Lanzmann acheta une superbe affiche rouge et jaune où Litri affronte un taureau et que j'ai clouée à un de mes murs.

L’Andalousie revisitée, nous gagnâmes Huelva; Litri y faisait — une fois de plus — une rentrée que la presse avait bruyamment annoncée. C'était un enfant du pays et le jour de la course il y avait devant sa porte une foule d'hommes et de femmes qui guettaient sa sortie avec dévotion. J’ai gardé une image très vive des arènes rustiques, crépies à la chaux, que dominait une colline aux couleurs d'Afrique; parmi les roches fauves et les eucalyptus, des gens, vêtus d’étoffes éclatantes, debout, regardaient. Rien de très intéressant n’arrivait. Ortega, blond, bedonnant, semblait un matador d’opéra; Bienvenuda ménageait ses risques et sa peine; et Litri, les joues roses comme une vierge de Zurbaran, ne méritait pas tout à fait les applaudissements qu’il suscitait. Soudain, comme un nouveau taureau jaillissait dans l’arène, un jeune garçon sauta la balustrade, armé d’un mouchoir rouge; face au taureau, encore ingénu mais intact, il fit quelques passes hardies et il me semblait déjà sentir deux cornes dans son ventre; aucun des toreros, aucun des hommes de leurs quadrilles ne bougea. Enfin un carabinier, par-dessus la barricade, matraqua l’adolescent; il s’écroula, on l’emporta.

1. Le scandale était trop flagrant. Depuis un ou deux ans, on y a superficiellement remédié. La route est ouverte de deux côtés; l’électricité a été installée; quelques écoles ont été créées.

Un grand bois d’eucalyptus, un plateau gris planté de pins parasols, des sierras nues; Madrid. Cette année-là, nous l’aimâmes, peut-être parce que nous y flänâmes avec des Madrilènes. Une nuit comme nous buvions du manzanilla à un comptoir, sous la tête d’un célèbre taureau, l’un d’eux, à travers son mauvais français et notre mauvais espagnol, se prit de sympathie pour nous; il alla réveiller son frère qui parlait couramment français; dans une antique taverne aux murs peints, nous avons mangé ensemble ces crevettes à l’huile et à l’ail qu’on sert, bouillantes, dans des écuelles de grès; jusqu’à l’aube, nous avons causé et bu au son des guitares dans les petits bars proches de la Puerta del Sol; ici, là, un homme ou une femme, inspiré soudain, se mettait à chanter ou danser. Nos amis étaient de petits bourgeois aisés; ils n’aimaient pas le régime. « Personne ne l’aime », affirmaientils; mais ils s’occupaient peu de politique. L’un d’eux croyait en Dieu avec ardeur : « Sinon, nous dit-il, je me tuerais sur l'heure. » Ils ne nous laissèrent pas payer une consommation : « Nous sommes chez nous. >» Le dimanche suivant, nous les emmenâmes, avec leurs femmes, voir à l’Escurial une corrida, d’ailleurs mauvaise.

J’ai raconté mon voyage en Chine. Il ne ressembla pas aux autres. Ce ne fut ni un vagabondage, ni une aventure, ni une expérience, mais une étude, menée sur place sans caprice. Ce pays m'était radicalement étranger; même avec le Yucatan, avec le Guatemala je m'étais découvert, à travers l'Espagne, des connivences : là, rien. Les écrivains que je rencontrai, j'appris sur place à les connaître un peu à travers des traductions anglaises; mais jusqu'alors ils n’avaient pas existé pour moi; et — à part deux ou trois spécialistes de la littérature française — le nom de Sartre ni le mien ne signifiaient rien pour eux; les journaux signalèrent que Sartre venait d'écrire une «vie de Nékrassov » ?, et nos interlocuteurs témoignaient souvent pour cette œuvre un intérêt poli; puis on parlait de gastronomie. Plus encore que les contraintes politiques, cette réciproque ignorance gêna nos conversations.

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