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Le grand poète russe du xix

D'autre part, la culture chinoise — je m’en suis longuement expliquée — est essentiellement une culture de fonctionnaires et d'hommes de cour : elle me toucha peu. J’aimai l'Opéra, la grâce rituelle des gestes, l’imminence tragique de la musique, le gazouillis des voix. J’aimai dans la gloire de l’automne les huntungs gris de Pékin et ses nuits immaculées. Au théâtre parfois, parfois au coin d’une rue, les choses m’envahissaient, je m’oubliais. Mais d’ordinaire, j'étais là, avec en face de moi un monde que je m’efforçais de comprendre, et où je n’entrais pas.

Il n’était pas facile à déchiffrer. Pour la première fois je touchai l’Extrême-Orient; pour la première fois je compris pleinement le sens des mots : pays sous-développé; je sus ce que signifiait la pauvreté à l’échelle de 600 millions d'hommes; pour la première fois j’assistai à ce dur travail : la construction du socialisme. Ces nouveautés se chevauchaient et se brouillaient; la pénurie chinoise ne m’apparaissait qu’à travers les efforts faits pour la surmonter; les réalisations du régime devaient à cette misère leur sévérité; sur les foules que je coudoyais, sur leurs plaisirs et leur peine, l’exotisme jetait un voile. Tout de même, regardant, consultant, confrontant, lisant, écoutant, une évidence creva ces demi-ténèbres : l’immensité des victoires remportées en quelques années sur les fléaux qui accablaient naguère les Chinois, la crasse, la vermine, la mortalité infantile, les épidémies, la sous-alimentation chronique, la faim; les gens avaient des vêtements et des logements propres et ils mangeaient. Une autre vérité s’imposait : l'énergie impatiente avec laquelle ce peuple construisait l’avenir. D’autres points s’éclairèrent. Si incomplète que fût mon expérience, je commençai à penser qu’il serait peut-être intéressant de la rapporter.

Moscou, à l’aller j'y passai seulement une journée, mais sans que rien ni personne me gâchât cette apparition; avec Sartre pour guide, je marchai dans les rues du matin jusqu’à l'heure où s’allument sur les tours du Kremlin des étoiles de rubis. Nous y restâmes une semaine à notre retour de Pékin. Après deux mois de pauvreté chinoise, Moscou m'éblouit, comme New York naguère au sortir de la disette européenne. Il faisait nuit quand Simonov vint nous chercher à l’aérodrome; l’Université, si laide en plein jour, jetait mille feux; nous soupâmes avec lui et sa femme — une actrice connue

que tout le monde regardait — à la Sovietskaïa dont la salle à manger se transformait le soir en cabaret. Quelle joie de retrouver les nourritures et les boissons qui saoulent! Il y avait un orchestre, des attractions; des couples dansaient et s’étreignaient, le feu aux joues : on était loin du flegme confucéen. À travers toute la ville, on construisait à tour de bras, mais non pas avec des truelles et de petits paniers de terre : camions, rouleaux, grues, bulldozers, rien ne manquait; les vieilles isbas, qui subsistaient un peu partout, étaient hérissées d’antennes de télévision.

Olga P., notre interprète, nous promena sans programme au gré de nos désirs et de ses inspirations. Elle nous conduisit au monastère de Zagorsk, aux environs de Moscou; les églises, très belles, étaient remplies de vieilles femmes marmonnantes; dans les salles de classe, des séminaristes barbus et crasseux feuilletaient des livres; les popes qu’on croisait dehors, dans les allées, ne semblaient pas mieux lavés; dès qu’une bigote en apercevait un, elle se jetait sur sa main et la baisait goulûment. Cependant l’archimandrite qui nous offrit à déjeuner était superbe : robe violette, longs cheveux bien peignés, longue barbe soignée. « C’est maigre aujourd’hui, vous nous excuserez », nous dit-il, tandis qu’un moinillon remplissait de caviar nos assiettes; d'immenses photographies de Lénine et de Marx étaient clouées aux murs. L’archimandrite nous expliqua quels services la révolution avait rendus à la religion : aujourd’hui le peuple savait qu’on devenait pope par vocation et non par intérêt. Olga P. israélite, s’étranglait de fureur : «Je traduis», disait-elle d’une voix raide, et elle répétait, sans une intonation, les propos du prêtre. «Je sais, nous dit-elle en sortant, et se faisant à elle-même la leçon, il faut instruire le peuple et non pas le brusquer; on doit respecter ses croyances; mais tout de même, ils abusent. »

Nous avons rencontré Carlo Levi. Le côté désuet de Moscou le ravissait : les rideaux bouillonnés, les abat-jour gaufrés, les peluches, les glands, les franges, les lustres : « C’est mon enfance, c’est Turin en 1910», disait-il Nous avons regardé pendant un long moment un ivrogne accoté à un mur et que les passants essayaient charitablement de maintenir debout : ceux qui se couchaient par terre, on les ramassait, on les gardait jusqu’à midi et ils arrivaient en retard à leur travail.

Nous vimes quelques spectacles : les Bas-Fonds, classique-

ment monté dans la tradition de Stanislavski; une comédie de Simonov jouée par sa femme, et la Punaise de Maïakovski, au théâtre de la Satire. Olga P. nous avait raconté la pièce en détail et elle nous en traduisit, sur place, de grands morceaux; le texte était servi par une mise en scène rapide, désinvolte, fourmillante d’inventions et par un remarquable acteur qui jouait «à distance » !, dans un style brechtien. A l’entracte, jetant un coup d’œil sur le public, je reconnus le joli nez d’Elsa Triolet; mais ce n’était pas ses yeux et la chevelure était rousse : il s’agissait de sa sœur, l’ancienne amie de Maïakovski. Elle échangea quelques mots avec Sartre : « On a dit que c'était une pièce contre le communisme, ditelle d’une voix claironnante, mais non : c’est seulement contre une certaine hygiène. » A la fin, Prissipkine s’avançait sur le devant de la scène, il interpellait les spectateurs : « Pourquoi n’êtes-vous pas en cage, vous aussi? » Sautant brusquement de l’imaginaire au réel, il mettait tout le monde dans le bain. Olga P. reprochait à la Punaise son caractère édifiant. Pour nous, le sens de la pièce était clair : impossible d’accepter la société bourgeoise, ses tares, ses excès; mais quand on a ‘té formé par elle, impossible de se soumettre à « l’hygiène » à ’avaient exigée en U.R.S.S. les débuts de la construction soc liste. Le suicide de l’auteur nous semblait confirmer cette inter) tation qui était, d’ailleurs, celle du directeur du théâtre et de à: troupe. Plus tard, m’a-t-on dit, la pièce fut représentée s\\ une autre scène moscovite qui en effaça l’ambiguîté et e» fit une leçon de morale ?.

Je comj is pourquoi Sartre avait échoué, un an plus tôt, dans un h pital : les écrivains russes jouissaient d’une santé terrifiante :t il était difficile de se dérober à leur impérieuse hospitali |: Un congrès de critiques venus de toutes les -6-2::: de l'URSS. se tenait à Moscou. Simonov demanda à Sartre de participer un après-midi à une des séances; auparavant, nous déjeunerions avec lui et quelques amis géorgiens.

1. J'ai su depuis que Brecht, à quelques jours de là, avait assisté à ce spectacle et qu’il avait chaleureusement approuvé l’art avec lequel l’acteur présentait Prissipkine sans s'identifier à lui.

2. Ni la traduction qui parut dans les Temps Modernes, ni l'adaptation montée par Barsacq à l’Atelier n’eurent le moindre succès. Je suppose que, privée de tout contexte, la Punaise est restée hermétique au public français.

«Soit! mais je ne boirai pas », dit Sartre. D’accord. Il y avait tout de même sur la table du restaurant quatre bouteilles de vodka, de différentes espèces, et dix bouteilles de vin. « Vous goûterez seulement les vodkas», dit Simonov qui inexorablement remplit quatre fois nos verres; il fallut ensuite boire du vin, pour accompagner un chachlick barbare et somptueux : un énorme quartier de mouton embroché sur une pique et ruisselant de sang. Simonov et les trois autres convives racontèrent en riant qu’ils avaient festoyé toute la nuit, Géorgiens et Moscovites se défiant à la vodka et au vin; Simonov n’avait pas dormi, il s'était mis au travail à 5 heures du matin. Et ils vidèrent encore toutes les bouteilles sans en paraître affectés. Olga P., qui s'était cependant défendue de son mieux, quand nous arrivâmes au Congrès se trouva trop fatiguée pour traduire; moi j'avais la tête en feu et j’admirai que Sartre réussit à parler sainement sur le rôle de la critique. On débattit sur la place qu’il convient d’accorder, dans un roman paysan, aux tracteurs et aux hommes; je trouvai la discussion pénible, mais pas beaucoup plus qu’il n’est habituel dans ce genre de palabres. Je n’imagine pas qu’à l'Ouest non plus qu’à l’Est un écrivain ait jamais rien appris de son métier en conférant avec d’autres écrivains.

Je dus faire deux articles, donner des interviews, parler à la radio; je passai au lit ma dernière journée, ayant pris froid sans doute, mais surtout épuisée. Je lus le Chemin des tourments d’Alexis Tolstoï, en savourant ma solitude, et le silence.

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