‹ La force des chosesChapitre 41 sur 65 · Qui publia Témoignages et Documents · texte numérisé non relu

Qui publia Témoignages et Documents

lectuels se constitua contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord.

En novembre, le Sultan rentrait au Maroc; la Tunisie obtenait «l'indépendance dans l’interdépendance » selon le mot d'Edgar Faure; les problèmes de l’Algérie, colonie de peuplement, étaient plus compliqués que ceux des deux protectorats, mais il nous semblait que la France ne pourrait pas éviter de lui accorder un statut analogue au leur. Après les élections du 2 janvier — malgré le succès inattendu des poujadistes — nous crûmes que le moment était proche; le Front républicain rassemblait la majorité des voix et il s’était engagé à terminer rapidement cette guerre que Mollet qualifait de « cruelle et imbécile ». Dans son discours d’investiture, le 31 janvier, il parla de la « personnalité particulière de l’Algérie ». Aux assises socialistes, Rosenfeld déclara : «Il faut reconnaître le fait national algérien. »

La réaction de l’Armée et des pieds noirs — les adieux passionnés d'Alger à Soustelle, les tomates du 6 février, les comités de Salut public — nous n’en fûmes pas étonnés; la capitulation de Mollet, remplaçant Catroux par Lacoste, nous parut moins naturelle. Elu pour conclure la paix, il intensifia la guerre : nous vimes avec stupeur le Front républicain l’appuyer et les communistes voter, le 12 mars, les pouvoirs spéciaux. On justifia ce retournement par une propagande que n’effrayait aucun bobard. La population algérienne chérissait la France. La révolte était le fruit d’une « conspiration islamique » dont Nasser et la Ligue arabe tiraient les ficelles. Cette philosophie de l’histoire qui alimente les romans de Mickey Spillane, les comics américains et la série noire, rayon espionnage, Soustelle la faisait applaudir par des députés français dans l’exercice de leurs fonctions. La presse la diffusait, les lecteurs s’en régalaient, flattés d’être introduits dans ces arcanes, fort peu secrets. Les journaux dissimulaient par des silences et des mensonges le vrai caractère de la répression. On savait que la pacification n'étant pas la guerre le droit international ne s’appliquait pas à l’A.L.N. : on évitait de s'interroger sur le sort des prisonniers. Il n’y eut que l'Humanité pour signaler en avril les quatre cents Musulmans de Constantine égorgés, assommés, précipités dans des ravins en un après-midi par les forces de l’ordre. Seuls l’Observateur et l'Humanité dévoilèrent la vérité sur le drame de

Rivet !. Quand l’aspirant Maillot, le 6 avril, passa à l’A.L.N. on le couvrit d'insultes sans examiner ses raisons. Les conditions de vie des Nord-Africains en métropole, les bidonvilles de Nanterre, personne n’en parlait, sauf deux ou trois journalistes de gauche.

Le gouvernement entreprit de les museler. Il fit arrêter Bourdet, suspendre Mandouze, perquisitionner chez Marrou qui, le 5 avril, dans le Monde avait protesté contre les répressions collectives, contre les camps, contre la torture : il évoquait Gurs, Buchenwald, la Gestapo. L'Humanité fut plusieurs fois saisie et André Stil inculpé. On tenta de compromettre la gauche dans la ténébreuse « affaire des fuites »; la droite imputait à Bourdet, à Stéphane, à d’Astier et aux manœuvres de Van Chi la perte de l’Indochine : il ne fallait pas laisser une seconde fois les traîtres poignarder dans le dos la mère patrie. Tout de même, avant de s'installer dans la guerre, le pays, qui avait voté pour la paix, eut quelques soubresauts. En plusieurs endroits, il protesta par des violences contre le départ des rappelés. Un peu partout il y eut des meetings, des défilés, des grèves, des débrayages; des pétitions circulaient, des délégations allaient trouver les parlementaires. Les communistes organisaient ou soutenaient ces manifestations. Après l’aimable réception ménagée en juin par Moscou à Mollet et Pineau, ils mirent une sourdine. Sartre souhaitait que le Mouvement de la Paix condamnät la guerre d'Algérie. Un délégué soviétique important, de passage à Paris, lui déclara qu’une telle motion serait inopportune; il voulait faire voter une décision selon laquelle le Mouvement ne s’opposait qu’aux guerres d'agression : les Français n'étaient pas des agresseurs. Nous pensions que l’U.RSS. se tenait sur la réserve parce qu’elle redoutait que le Maghreb devint une zone d'influence

1. Un gendarme y fut tué le 8 mai,puis en représailles, deux Musulmans, puis en contre-représailles, le 10, un boulanger européen. Alors se déchaîna une mitraillade sanglante, et on appela la troupe. Elle encercla le quartier musulman, embarqua dans des camions tous les hommes — une quarantaine — et les abattit. On ramassa aussi, et on abattit des jeunes gens des mechtas avoisinantes; ensuite, on y mit le feu: presque tous les habitants furent brûlés vifs, sauf une poignée qui réussit à s’enfuir et qui supplia les militaires de leur laisser la vie sauve. Dans les journaux bon teint on publia leur photo : «La population de plusieurs douars se rallie à la France»; Rivet devint un fortin, les paysans assassinés des < fellaghas », et on fit de cet Oradour une victoire de nos armes.

américaine. Et puis le P.C. craignaït de se couper de la masse s’il se montrait moins nationaliste que les autres partis. Il s’opposa officiellement au gouvernement; mais il n’incita plus les disponibles à la désobéissance. Il ne combattit pas le racisme des ouvriers français, qui voyaient dans les 400.000 Nord-Africains fixés en France à la fois des intrus qui leur volaient leurs places et un sous-prolétariat méprisable.

La campagne électorale avait reposé sur des équivoques et des surenchères; le Front Républicain promettait la paix tout en repoussant l’idée d’ « abandon » et sans prononcer le mot d'indépendance, tellement impopulaire que même dans les Temps Modernes, alors que nous la voulions et que nous la pensions fatale, nous évitions de l’appeler par son nom. S’il n’eût pas capitulé, Mollet eût-il réussi à traiter? Ce qui est certain c’est qu’à la fin de juin toute résistance à la guerre avait cessé. Ne mesurant pas ce qu’elle allait lui coûter, convaincu que la «perte de l'Algérie» l’appauvrirait, la bouche gonflée de slogans — empire français, départements français, abandon, braderie, grandeur, honneur, dignité — le pays tout entier — ouvriers et patrons, paysans et bourgeois, civils et soldats — sombra dans le chauvinisme et dans le racisme. Si Poujade perdit toute importance, c’est que tout le monde en France était devenu poujadiste. On envoyait gaiement dans les djebels une jeunesse qui s’en consolait en jouant aux dépens des « bicots » le jeu de la virilité !. Alors, et pour des années, on put observer, dans son morne éclat, le phénomène que Sartre appelle la récurrence ?, chacun trouvant dans la conduite — ou l’inconduite — de l’autre, les raisons de son attitude qui, sans autre raison, sert aussi de raison à l’autre. Quand Mollet fit guillotiner deux prisonniers le 20 juin, un autre le 5 juillet, ce qui provoqua chez les Musulmans d'Algérie une grève générale, personne en France ne broncha.

Nous avions d’abord détesté quelques hommes et quelques factions : il nous a fallu peu à peu constater la complicité de tous nos compatriotes et dans notre propre pays, notre

1. En mars il y avait en Algérie 190 000 hommes; le 1°’ juin 373 000. Et le demi-million fut bientôt atteint.

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