Critique de la raison dialectique
exil Nous n’étions qu’un tout petit nombre à ne pas faire chorus. On nous accusait de démoraliser la nation. On nous traitait de défaitistes, — Ces gens-là sont des défaitistes, disait mon père en passant devant la Rotonde — de « fellaghas de Paris », d’anti-français. Mais pourquoi aurions-nous été animés, Sartre et moi — pour ne parler que de nous — d’une rage anti-française? Enfance, jeunesse, langage, culture, intérêts, tout nous rattachait à la France. Nous n’y étions ni méconnus, ni affamés, ni brimés d'aucune manière, Quand il nous était arrivé de nous trouver d’accord avec sa politique et ses émotions, nous avions été heureux de cette entente. Notre isolement navré et impuissant n’avait rien d’enviable. Il s’est imposé à nous parce que certaines évidences nous habitaient.
L’A.L.N. comptait à présent 30.000 hommes munis non plus de fusils de chasse mais de fusils de guerre et d’armes automatiques; ils contrôlaient, de l’aveu même de Lacoste, le tiers de l’Algérie, ce qui signifiait que la population les suivait. Ferhat Abbas avait rejoint le F.L.N. De la masse à ses leaders, le combat se radicalisait et l’unité se forgeait dans la lutte. L'Algérie gagnerait. Nous jugions — comme Mollet auparavant — «imbécile et cruelle » la prolongation des hostilités, parce qu’elle condamnait à la mort et aux supplices des centaines de milliers d’Algériens; en France, elle sacrifiait des milliers de jeunes gens, elle exigeait une systématique mystification de l’opinion, l’étranglement des libertés, la perversion des idéologies, le pourrissement d’un pays gavé de mensonges au point de perdre le sens même de la vérité, aliéné, dépolitisé, passif, mûr pour toutes les démissions et pour la première dictature venue.
Nous refusions de nous indigner contre les méthodes de lutte du F.L.N. «On ne fait pas la guerre avec des enfants de chœur », répétait-on du côté des paras. Cependant, on criait à l'assassinat quand en France les militants algériens liquidaient des traîtres. Alors que le Français en égorgeant, violant, torturant, prouvait sa virilité, le terroriste algérien manifestait l’ancestrale « barbarie islamique ». En vérité, l’A.L.N. n'avait pas le choix : elle se battait avec les moyens du bord. Pourtant, parmi ceux mêmes qui reconnaissaient la validité de ses objectifs, nous n’étions qu’une poignée à récuser la symétrie : terrorisme-répression. Par précaution, mais aussi avec une ver-
tueuse sincérité, quand ils dénonçaient les tortures et les ratissages, la plupart commençaient par déclarer : « Bien entendu, nous savons que de l’autre côté il y a de terribles excès. » Quels excès? Le mot ne convenait à aucun des deux camps. Jamais Camus ne prononça de phrases plus creuses que lorsqu’il demanda : pitié pour les civils. Il s’agissait d’un conflit entre deux communautés civiles; les ennemis des colonisés, c'était d’abord les colons, accessoirement l’armée qui les défendait; celle-ci ne pouvait vaincre qu’en anéantissant les populations en qui résidait la force de l’A.L.N.; c’est cette nécessité même qui loin de justifier son action la condamnait. Le massacre d’un peuple misérable par une nation riche (fût-il exécuté sans haine, comme l’affirme un jeune parachutiste ?) soulève le cœur. Nos convictions relevaient du simple bon sens; pourtant elles nous coupaient de l’ensemble du pays et elles nous isolaient au sein de la gauche même.
La Révolution et les fétiches d'Hervé représentait la première tentative faite, depuis la mort de Staline, par un intellectuel communiste français, pour critiquer l'idéologie officielle du parti : malheureusement l’ouvrage était mince et confus. Hervé fut vivement attaqué par les orthodoxes, en particulier par Guy Besse, avant de se voir exelu du parti. Sartre dans les Temps Modernes renvoya Hervé et Besse dos à dos. Il soulignait l’importance qu'avait pour lui la pensée de Marx: «Les hommes de mon âge le savent bien : plus encore que les deux guerres mondiales, la grande affaire de leur vie fut un affrontement perpétuel avec la classe ouvrière et son idéologie qui leur offrait une vision irrécusable du monde et d'eux-mêmes. Pour nous le marxisme nest pas seulement une philosophie : c’est le climat de nos idées, le milieu où elles s’alimentent; c’est le mouvement vrai de ce que Hegel appelle l'Esprit objectif. >» Mais il déplorait que le marxisme fût arrêté; Naville qui estimait l’avoir fait avancer l’attaqua dans l’Observateur et Sartre répliqua. Les communistes laissèrent passer l’article de Sartre sans beaucoup réagir. Un
1. Perrault : Les parachutistes. En quoi une atrocité est-elle moins atroce pour avoir été accomplie sans haine? Je trouve qu’elle l’est davantage.
éditorial des Temps Modernes leur reprocha le vote des pouvoirs spéciaux; mais nous demeurions leurs alliés.
À partir de février, nous pensâmes que la face du monde communiste allait être bouleversée : Khrouchtchev affirmait, au 20° Congrès, que la guerre n’était pas inévitable, qu’il pouvait y avoir un dépérissement pacifique de l’impérialisme et un triomphe de la classe ouvrière sans lutte armée; il parla du droit qu'avait chaque pays à définir sa propre voie vers le socialisme. Mais la surprise l’emporta sur l'espoir quand son rapport du 25 février eut transpiré : la brutalité de ce réquisitoire, sa soudaineté, son côté anecdotique déconcertaient. Il ne suffisait pas de déboulonner Staline : il aurait fallu analyser le système qui avait rendu possible sa tyrannie et ses «crimes sanglants ». Des questions gênantes restaient en suspens : la dictature policière ne risquait-elle pas de renaître au profit d’une autre équipe? Les gens qui dénonçaient aujourd’hui le «culte de la personnalité >» avaient travaillé avec Staline : pourquoi n’avaient-ils rien dit? Jusqu’où allait ou n’allait pas leur complicité? et quel crédit leur accorder?
Personne, ni en U.RS.S., ni ailleurs, n’a encore expliqué de manière satisfaisante la période stalinienne. En revanche la raison et le sens du rapport de Khrouchtchev se dégagèrent assez vite. C'était une manœuvre préméditée. Il avait voulu établir que les changements survenus depuis trois ans ne s'étaient pas additionnés au hasard, mais constituaient une sorte de révolution, cohérente et irréversible; il avait préféré à une démonstration abstraite un acte; en condamnant Staline, il avait créé une cassure définitive entre le passé et le présent; désormais les bureaucrates staliniens devaient rompre avec leurs habitudes et se plier aux nouvelles consignes, sinon ils apparaîtraient sans équivoque comme des opposants.
La réhabilitation de Rajk, le 29 mars, marqua que la déstalinisation s’amorçait dans les démocraties populaires. On pouvait espérer qu’elle gagnerait les partis frères : mais le P.C. français résista. L'Humanité reproduisit, fin mars, un article de la Pravda contre Staline; mais dans leurs commentaires du 20° Congrès, Thorez, Stil, Courtade, Billoux, Wurmser, s’appliquèrent à noyer le poisson. On ne fit que des allusions au «rapport attribué à Khrouchtchev » et le 14° Congrès qui se tint au Havre n’en souffla pas mot. Le parti ne se démocratisa pas.
Cependant — comme en Allemagne de l'Est après 53 — en Hongrie, en Pologne, la déstalinisation tournait à la révolte contre les dirigeants staliniens. A Budapest, le cercle Petæfi, dont les réunions étaient encouragées par le régime, soudain se dressait contre lui: Mme Rajk y parla, le 19 juin. Le 27 juin, pour réhabiliter des centaines de journalistes condamnés comme «bourgeois», plusieurs milliers d’intellectuels se rassemblèrent. Tibor Déry, Tibor Méray attaquèrent les dirigeants. On réclama la liberté de presse et d’information. On cria : « À bas le régime! Vive Imre Nagy! »
A Poznan, le lendemain, des milliers de métallos se mirent en grève aux cris de: «Nous voulons du pain! A bas les bonzes! »; ils protestaient, dans l’immédiat contre l’insuffisance du ravitaillement, et plus généralement contre un régime qui étranglait leurs libertés sans leur assurer un niveau de vie décent. La police tira, il y eut — officiellement — quarantehuit ouvriers tués. Le P.C. français, expliqua l’émeute par des « provocations » dues à des agents étrangers. Courtade dénonça la « chouannerie polonaise ». Cependant, à très peu de jours de là, le gouvernement polonais et la presse officielle reconnurent que les revendications des travailleurs étaient fondées.
Après avoir reçu le Goncourt, je m'étais acheté un studio. Je m'étais amusée avec Lanzmann à le meubler et à mon retour de Chine nous nous y installâmes. J’aime beaucoup ce rez-de-chaussée au plafond haut, plein de lumière, de couleurs et de souvenirs de voyage; on aperçoit à travers la baie vitrée un mur couvert de lierre et le vaste ciel; du premier étage, auquel mène un escalier intérieur, on découvre le cimetière Montparnasse, ses maisons basses, ses rues désertes; ici ou là, le rouge d’un bouquet éclate parmi les pierres. Peut-être à cause de ce voisinage, mais surtout par goût du définitif, je pensai, quand je me couchai pour la première fois dans ma nouvelle chambre : « Voilà mon lit de mort.» Je me le redis, parfois. C’est sans doute dans cet atelier que je finirai mes jours; c’est là, même si je rends ailleurs mon dernier soupir, que mes proches auront à liquider ma mort: trier mes papiers, jeter, distribuer ou vendre les
quelques objets qui m’appartiennent. Ce décor survivra quelque temps, à ma disparition; quand je le regarde, il arrive que mon cœur se serre, comme si j'y déchiffrais l’absence sans retour d’une amie chère.
Mais lorsque je m’accoude à la fenêtre au premier étage, j'ignore l’avenir, l’instant me possède. Je regarde souvent les couchers du soleil; vient la nuit; sous les feuillages de la rue Froidevaux rougeoient le cigare d’un café-tabac et les signaux d’un carrefour, tandis que la Tour Eiffel balaie Paris de ses bras de feu. L’hiver, dans le petit matin encore tout noir, de hautes verrières s’allument, jaunes, orange, rouge sombre. Mais c’est surtout l'été, vers cinq heures du matin que je m'attarde, entre deux sommeils, à respirer le jour naissant; déjà une lourde chaleur s'annonce dans le ciel bleu-gris; des arbres qui foisonnent au-dessus des tombes, du lierre qui couvre le mur monte une odeur verte et touffue à laquelle se mêlent le parfum des tilleuls qui fleurissent dans un square voisin et des chants d’oiseaux; j'ai dix ans, c’est le parc de Meyrignac; j'ai trente ans, je vais partir à pied à travers la campagne. Non : mais du moins cette odeur m'est donnée et ce gazouillement et cette confuse espérance.
Dès mon retour, ma décision d’écrire sur la Chine se confirma. Je savais, je sais que les Occidentaux bien nourris sont incapables de sortir un instant de leur peau. Je fus tout de même ébahie par l’ignorance qui les affectait — ou qu'ils affectaient. Un peu désarçonnés par l’évolution de l’U.RSS., c'était maintenant contre la Chine que s’acharnaient les anticommunistes. Ils plaignaient les Chinois d’être uniformément vêtus de bleu ! et omettaient de signaler qu'auparavant les trois quarts d’entre eux allaient nus. Ces excès de mauvaise foi m’aiguillonnèrent. Et puis je me rappelais la promesse que je m'étais faite à Helsinki : en démentant la propagande de Hong-Kong, je me rendrais utile. Il ne me déplaisait pas que la tâche fut austère. Elle exigea de moi un effort considérable. Pour compléter mes informations j’allai dans les bibliothèques et les centres de renseignement consulter les études, articles, livres, rapports, statistiques consacrés à la Chine d’hier et d’aujourd’hui, sans négliger les réquisitoires
1. Ce n’est d’ailleurs vrai que dans la Chine du Nord où cette monotonie est traditionnelle.
des adversaires. J’interrogeai des sinologues, qui m’aidèrent. Cette documentation me prenait du temps et il m’en fallait beaucoup pour assimiler mes connaissances et en faire la synthèse. J’ai rarement fourni un travail aussi soutenu que cette année-là. Il m'’arrivait de rester quatre heures devant ma table, chez moi le matin, chez Sartre l’après-midi, sans lever la tête. Il s’inquiéta parfois en me voyant devenir toute rouge : je me sentais au bord de la congestion et je me jetais pour quelques instants sur son divan.
Bien entendu, quand la Longue Marche parut, les anticommunistes m’ont prise à partie; aux U.S.A. surtout, lorsque le livre y fut traduit, ce fut un tollé. Quelle naïveté! clamèrent en chœur les Américains qui gobaient en chœur, on sait avec quel appétit, les salades d’Allen Dulles. Cependant, à six ans de distance, des spécialistes, dont aucun n’est suspect de communisme, René Dumont, Josué de Castro, Tibor Mende, ont confirmé ce que je disais. La Chine est le seul grand pays sous-développé qui ait triomphé de la faim; si on la compare aux Indes, au Brésil, etc., cette victoire apparaît comme miraculeuse.
Personnellement, je tirai de cette étude un grand profit. Confrontant ma civilisation avec une autre, fort différente, je découvris la singularité de traits qui m’avaient paru communs; des mots simples, comme paysan, champ, village, ville, famille, n’avaient pas du tout le même sens en Europe ou en Chine; la vision de mon propre environnement s’en trouva rafraîchie. Je lus, juste à ce moment-là, Tristes tropiques de Lévi-Strauss dont un des mérites — entre beaucoup d’autres — était à mes yeux de me découvrir à neuf la face de la terre, non grâce à l'étendue de ses explorations, maïs par la perspective dans laquelle il se situait : c’est celle que je tentai d'adopter pour décrire Pékin et les autres lieux que j'avais visités. D’une manière générale, ce voyage avait balayé mes anciens repères. Jusqu’alors, malgré mes lectures et quelques vues cavalières sur le Mexique et l’Afrique, c'était la prospérité de l’Europe et des U.S.A. que j'avais prise comme norme, le Tiers Monde n’existant que vaguement à l’horizon. La masse chinoise déséquilibra pour moi la planète; l’Extrême-Orient, les Indes, l'Afrique, leur disette, devinrent la vérité du monde, et notre confort occidental un étroit privilège.
La Longue Marche ne pouvait pas être un livre aussi vivant
que l’Amérique au jour le jour et certains passages en sont déjà caducs. Mais je ne regrette pas la peine qu’il m’a coûtée : j'ai acquis en l’écrivant des schémas, des clés, qui m'ont servi à comprendre les autres pays sous-développés.
Sartre aussi travaillait beaucoup. Il avait fait paraître deux ans plus tôt la troisième partie de l'essai les Communistes et la paix, qu’il avait pratiquement renoncé à terminer : les circonstances qui l’avaient suscité étaient lointaines; et son rapport avec les communistes avait changé depuis 52. Ses lectures et ses réflexions s’orientaient selon des perspectives neuves. Converti à la dialectique, il cherchait, à partir de l’existentialisme, à la fonder. D’autre part Garaudy lui avait proposé de confronter sur un point précis l’eflicacité des méthodes marxiste et existentialiste; ils avaient choisi d’expliquer, chacun à sa manière, Flaubert et son œuvre. Sartre écrivit une longue étude fouillée, mais de forme trop négligée pour qu’il envisageât de la publier. Il poursuivait aussi son autobiographie, cherchant à travers son enfance les raisons qui l’avaient poussé à écrire. Enfin il composait, d’après la pièce de Miller, un scénario sur les Sorcières de Salem que Rouleau devait mettre en scène.
Cette année-là, j’eus peu de loisirs. Tout de même, de loin en loin, je m’accordai des vacances. En janvier je séjournai avec Lanzmann au col de la petite Scheideck. Le premier matin il tenait à peine sur ses skis; moi je n’avais pas chaussé les miens depuis six ans; en retrouvant le doux crissement de la neige, il me sembla avoir marqué un point contre le temps. Nous prîmes des leçons et nous fimes des progrès, lui, rapides, moi, lents; mais je tressaillais de plaisir, le matin, quand sous le soleil naissant le froid me piquait au visage. Nous descendions sur Grindenwald; un télésiège nous hissait, au-dessus d’abîmes hérissés de sapins noirs et blancs, jusqu’au sommet de la First; nous claquions des dents, par —20°, en dépit des lourdes chappes cirées que l'employé avait jetées sur nos épaules; en haut, nous trouvions le soleil et un panorama éblouissant : l’Eiger, la Jungfrau. Bientôt nous combinâmes de longues promenades, coupées de haltes aux terrasses des chalets-restaurants qui sentaient le bois mouillé, le fart et l’écorce d’orange. Le soir, quand les petits trains à
crémaillère avaient cessé de fonctionner, le silence et la solitude enveloppaient l’hôtel; nous nous couchions sur nos lits et nous lisions. Le Royaume de ce monde d’Alejo Carpentier, sur la révolte de Haïti, était un roman brillant, mais moins riche que le récit historique de James, les Jacobins noirs. Dans le Partage des eaux, bien qu’il donnât trop complaisamment dans les mythes de la vie primitive et de la féminité, Carpentier me faisait faire à travers la forêt vierge le plus beau voyage où un livre m’eût jamais entraînée.
Au printemps, nous allâmes avec l’auto à Londres que nous aimions tous deux, malgré l’austérité de ses soirs; en avion, à Milan où ma sœur exposait ses derniers tableaux; pendant un quart d'heure, par un matin lumineux, le pilote a tourné au-dessus du Cervin et du mont Rose, et ça semblait injuste de voir sans effort l’extraordinaire paysage pour lequel des alpinistes risquent leur peau. Nous avons fait un tour en Bretagne : la pointe du Raz, le Morbihan, Quiberon. Sur la route, un homme nous a arrêtés; dans l’auto, il s’est mis à parler d’une voix rocailleuse et désespérée : il sortait de prison où on l’avait enfermé pour vagabondage; il cherchait du travail, on ne lui en donnait pas parce qu’il sortait de prison où de nouveau on allait l’enfermer pour vagabondage. Nous passâmes devant deux gendarmes : «Si j'avais été à pied, ils me ramassaient », dit-il. Il raconta un peu sa vie : des parents misérables, il n’avait pas appris à lire, il n’avait pas de métier. Il désigna les pylônes, au bord de la route : « Un de ces jours, je grimpe là-haut, je touche le câble : ils seront bien obligés de s’occuper de moi. » On lit souvent dans les journaux qu’un vagabond a escaladé un pylône et s’est électrocuté; ce jour-là j'ai compris ce que signifiait un tel suicide : un délaissement si profond que c’est seulement en se changeant en cadavre qu’on peut se faire reconnaître pour un homme. Et le trimardeur n’hésite pas sur les moyens : les pylônes, c’est son horizon et son obsession.
Je déjeunai chez Ellen et Richard Wright avec mon éditeur américain. Îl était content de la traduction des Mandarins mais il s’excusa d’avoir dû couper de-ci, de-là, quelques lignes : «Chez nous, on peut parler de sexualité dans un livre, m'’expliqua-t-il, mais de perversion, non.» Le livre eut un grand succès aux U.S.A.
Je visitai la rétrospective de Nicolas de Staël, qui s'était tué
un an plus tôt pour des raisons privées mais aussi, semblait-il, parce que jamais un coup de pinceau n’abolira le hasard; il s'était enfoncé très avant dans la plupart des impasses de la peinture d’aujourd’hui. Je vis au Palais des Sports le cirque russe et Popov; l’humanisme socialiste lui imposait le respect de son espèce et — bien que Charlot y ait réussi — il est difficile pour un clown de faire rire sans la ridiculiser. J’assistai à la générale de Soledad : je trouvais que mes amies Colette Audry et Evelyne avaient l’une, comme auteur, l’autre comme actrice, beaucoup de talent. Le théâtre de Bochum présenta au Sarah-Bernhardt le Diable et le bon Dieu; Messemer jouait beaucoup mieux que Brasseur la seconde partie, moins bien la première; mais de médiocres interprètes, une mise en scène expressionniste, des coupures démesurées, gâchaient le spectacle. Pourtant, la presse fut beaucoup plus élogieuse qu’après la générale du Théâtre Antoine; je crois que les critiques reflétèrent le snobisme d’une salle qui n’entendait pas l’allemand et qui s’enthousiasma d’autant plus volontiers qu’on la dispensait de comprendre.
J’assistai à une projection privée de Nuit et brouillard. A la sortie, Jaeger, que j'avais jadis un peu connu au Flore et qui dirigeait une firme de cinéma me proposa de commenter un documentaire tourné en Chine par Mènegos; le film était décousu, gâté ici et là par des fadaises et des truquages, mais il y avait une étonnante séquence : la construction d’une voie ferrée, à travers des montagnes abruptes, au-dessus du Yang- Tsé-Kiang; l’usage d’un bulldozer, amené en pièces détachées par des bateaux, se combinait avec les techniques incroyablement archaïques dont j'avais vu des exemples. J’acceptai d'écrire un texte. J’allai plusieurs fois au studio, passant et repassant les bobines dans un moviola et je m’aperçus que la tâche était difficile; les phrases devaient se plier au rythme des images, sans les doubler ni s’en éloigner; soucieux d’atteindre le grand public, Mènegos et Jaeger m’interdisaient toute allusion politique; ils avaient été jusqu’à supprimer tous les passages où paraissaient des portraits de Mao Tsétoung; j'étais donc condamnée à meubler les silences par cette fausse poésie où tombent la majorité des commentateurs; j'y répugnais. Et puis, les photographies peignaient les duretés et les dangers du travail accompli: mon rôle était d’en exalter l’héroïsme. Je n’aime pas m’enthousiasmer sur com-
mande. Mes scrupules littéraires et moraux m'incitèrent à une sécheresse, sans doute excessive. Metteur en scène et producteur changèrent mon texte, le fleurirent : je ne voulus jamais aller l’écouter.
Vers juin parut la Chute, de Camus. Je lui en voulais des articles qu’il écrivait dans l'Express; il avait été un des premiers, en 45, à protester contre la condition des Algériens; maintenant, le pied noir l’emportait sur l’humaniste. Cependant je m'étais émue en apprenant à quel point certaines des attaques dirigées contre l’Homme révolté lui avaient été pénibles; je savais aussi que dans sa vie privée il avait traversé des heures très sombres; sa confiance en soi avait été ébranlée, il s'était douloureusement remis en question. J’ouvris son livre avec beaucoup de curiosité. Dans les premières pages, je le retrouvai tel qu’en 43 je l’avais connu : c'était sa voix, ses gestes, son charme, un portrait sans emphase et exact, dont la sévérité était subtilement tempérée par ses excès mêmes. Camus réalisait son vieux projet : combler la distance entre sa vérité et sa figure. Lui d’ordinaire si empesé, je trouvai déchirante la simplicité avec laquelle il s’exposait. Soudain, sa sincérité tournait court; il déguisait ses échecs sous les anecdotes les plus conventionnelles; de pénitent, il devenait juge; il ôtait tout mordant à sa confession en la mettant trop explicitement au service de ses ressentiments.
Un matin, vers neuf heures, nous nous trouvâmes réunis devant la Coupole, Michelle, Sartre, Lanzmann et moi : nous partions pour la Grèce. Je regardais avec une gaieté incrédule les autos pimpantes rangées contre le trottoir et qui, dans quelque dix jours, couvertes de poussière, entreraient dans Athènes.
Deux jours de flânerie dans Venise, et nous partîmes pour Belgrade où nous rencontrâmes des intellectuels yougoslaves. L’un d’eux, très vieux, nous demanda, d’un air craintif, des nouvelles d'Aragon : il sortait de prison où l’avait conduit son attachement au stalinisme et à peine osait-il prononcer le nom de ses camarades français. Socialisme et littérature, art et engagement : on discuta les classiques problèmes; mais les écrivains de Belgrade en avaient un, plus particulier; la
plupart d’entre eux, influencés naguère et même marqués par le surréalisme, se demandaient comment l'intégrer à la culture
populaire. «Maintenant que chez nous le socialisme est réalisé, trancha un romancier, chacun est libre d'écrire à sa fantaisie ». Les autres protestèrent. Car on ne nous le cacha pas, le pays était en proie à de grandes difficultés. La collectivisation avait échoué, les paysans avaient été jusqu’au meurtre pour l’empêcher.
Nous fûmes frappés, en quittant Belgrade, par la misère de ses faubourgs, puis le long de la route poussiéreuse et défoncée, par la désolation des villages. Nous nous arrêtâmes à Skopje, une ville balkanique, morne, sale, peuplée de paysans à l’air triste, de femmes coiffées de fichus noirs qu’elles rabattaient sur leurs visages. Là aussi les écrivains étaient perplexes; le surréalisme en vogue dans la capitale les gênait; Macédoniens, ils voulaient écrire pour les hommes de leur province; leur langue, encore fruste, il leur fallait l’enrichir, la nuancer, la façonner pour qu’elle leur permît d'exprimer ce qu’ils souhaitaient dire : les problèmes de leur époque, de leur pays; quel secours puiser chez Eluard, chez Breton? Mais pouvait-on choisir un autre départ? Cette simple question leur semblait fleurer le sacrilège. Nous continuâmes notre route. À la frontière, nous vîimes avec surprise que les douaniers obligeaient les touristes venant de Grèce à laver dans des auges leurs pneus et leurs pieds.
En Grèce, nous remarquâmes tout de suite qu’on nous regardait sans aménité : partout où nous nous arrêtions, il fallait nous hâter de dire que nous étions français. Un an plus tôt, en juillet 55, des bombes avaient éclaté à Nicosia : Chypre réclamait son rattachement à la Grèce. Toute l’année, attentats et répressions avaient ensanglanté Chypre. En juin, des terroristes avaient été pendus. Les Anglais n’ignoraient pas l’inimitié des Grecs : pendant tout le voyage, nous n’en aperçûmes pas un.
Ce fut Salonique, ses jardins verdoyants, ses tuiles vernissées, ses basiliques. Nous quittâmes Sartre et Michelle. Nous descendîimes vers Athènes par les routes difficiles qui frôlent les contreforts de l’Olympe. L’Acropole, Delphes, Olympie, Mycènes, Epidaure, Mistra, Délos : sauf Santorin, je revis tout. Et je connus des lieux nouveaux : le cap Sounion, les côtes de l’Eubée, la splendeur cyclopéenne de Tyrinthe,
les solitudes fiévreuses de la Morée où, dit-on, les pères décapitent encore à la hache les filles qui ont fauté; je me promenai dans Malvoisie, au nom si beau, brûlante, presque déserte entre ses remparts démantibulés qui semblent défier des corsaires. Pas une ride au ciel et mon cœur ne s'était pas rouillé. D’Athènes, nous descendions parfois le soir boire un whisky «chez Lapin » dont la terrasse, surplombant la petite anse où mouillent les yachts, fend la mer comme une proue; l’innombrable scintillement de la cité et la palpitation des étoiles me transportaient loin de tout et loin de moi, comme autrefois. J’aimais à Delphes, ce café à ciel ouvert, au-dessus des oliveraies, où le soir les gens du pays dansaient; une petite fille de trois ans tournoyait et se balançait en mesure, le visage défiguré par l’extase, l’air tout à fait folle; on devinaït la mer à l’horizon. La campagne semblait tragiquement pauvre; des femmes cassaient des cailloux sur les routes et des paysannes sortaient de leurs maisons pour demander l’aumône. Pourtant, le soir, dans les villages, il y avait des robes claires, des rires.
A Paris, je n’ai pas beaucoup de temps pour lire. En vacances, j’emporte toujours avec moi une valise pleine de livres. Dans l’ombre de nos chambres, ou couchée sur le sable des plages je m’absorbai cet été-là dans la Morale du grand siècle de Bénichou, le Dieu caché de Goldmann, l’étude de Desanti sur Spinoza. Etablissant avec précision les liaisons d’une œuvre avec la société dont elle émane, c'était des essais qui faisaient avancer le marxisme. J’aurais souhaité pouvoir réviser en ce sens toute ma culture.
Nous avons gagné Brindisi en bateau et retrouvé Sartre à Rome. Après quelques jours passés ensemble à Naples, à Amalfi, à Pæstum, Lanzmann est reparti en train pour Paris.
Nous étions, Sartre comme moi, quelque peu fatigués de voyager; entre tous les pays, nous aimions l’Italie, entre toutes ses villes, Rome; nous y demeurâmes. Depuis — sauf en 1960 où nous visitâmes le Brésil — c’est là que nous passâmes tous nos étés, avec de brèves excursions à Venise, à Naples, à Capri. Même lorsque ses briques brûlent au feu de ferragosto, que le bitume fond sur les avenues désertes où se dresse, solitaire, inutile, un agent casqué de blanc, nous nous y sentons à notre aise. Cette grande cité remuante, encombrée, évoque encore
la bourgade fondée par Romulus. « On devrait bâtir les villes à la campagne, l’air y est plus sain», disait un humoriste; à Rome, je suis à la campagne. Pas d’usines, pas de fumées; on n’y rencontre jamais la province, mais souvent, dans ses rues, sur ses places, la rudesse et le silence des villages. Le vieux nom de peuple où les clivages s’abolissent convient aux gens qui le soir, dans le Trastevere, ou sur le Campo di Fiori, à la lisière du vieux ghetto, s’attablent aux terrasses des marchands de vin devant des carafes de Frascati; des enfants jouent; les plus petits dorment, apaisés par la fraîcheur de la rue, sur les genoux de leur mère et des voix montent, impétueuses, dans l’air où flotte une fragile gaieté. On entend les pétarades des vespas, mais aussi le chant d’un grillon. J’ai certes le goût des villes massives qui vous enserrent de partout et où les arbres mêmes semblent des produits humains; mais comme il est plaisant, sans quitter l’agitation du monde, de respirer un air limpide, sous un ciel intact, entre des murs qui retiennent la couleur de la terre originelle! Rome offre une chance encore plus rare : on y goûte à la fois les bouillonnements d'aujourd'hui et la paix des siècles. Il y a bien des manières de mourir : tomber en poussière, comme Byzance; se momifier, comme Venise; ou c’est moitié l’un, moitié l’autre : des pièces de musée parmi des cendres. Rome dure, son passé vit : des gens habitent le théâtre de Marcellus, la place Navona est un stade, le Forum, un jardin; entre les tombeaux et les pins, la via Appia conduit encore à Pompéi; aussi n’a-t-on jamais fini de la découvrir; du fond des âges, quelque chose paraît à neuf dans la fraîcheur de chaque instant : quelque chose qui m'est toujours délicieux. Classique et baroque, calmement extravagante, Rome unit la tendresse à la rigueur; nulle afféterie, nulle langueur, mais jamais de sécheresse ni de dureté. Et quelle désinvolture! Les places sont irrégulières, les maisons bâties de guingois. Un campanile roman voisine avec un clocheton en forme de gâteau de noces, et de ces caprices naît une harmonie; doucement bombées, délicatement évasées, les esplanades les plus monumentales échappent à la solennité; les lignes des édifices — ici une corniche, là, l’arête d’un mur — s’infléchissent et tournoient, en brisant l’immobilité sans en gâcher l’équilibre. Parfois s’impose la sévère symétrie d’un dessin; mais l’austérité en est assouplie par le moelleux des lignes, par les ocres, les roux recuits et
patinés qui les revêtent. La lumière fait vibrer la pâleur monacale du travertin. Des herbes poussent entre des orteils de marbre. Rome. L’artifice et la vérité se confondent. Blanche et plate, une estampe du xvin° arrête le regard, elle s’anime, c’est une église, un escalier, un obélisque; partout, j’aperçois des décors de théâtre qui trompent merveilleusement mes yeux : et puis non, ils ne mentent pas, les balustrades et les rocailles, les terrasses et les colonnes sont réelles; un soir, à travers des perspectives compliquées, nous avons vu, comme à l’intérieur d’un porte-plume souvenir, un simulacre de rue où marchaient, minuscules, des simulacres d'hommes : c'était, tout près de nous, une rue et des hommes. Rome. A chaque tournant, à chaque carrefour, à chaque pas, un détail m’accroche : lesquels choisir? Parmi des verdures, au fond d’une cour, une horloge sombre avec un double balancier horizontal, aigu et menaçant, comme un conte de Poe; près du Corso, le baril de pierre où viennent boire les amoureux; les dauphins pathétiques qui se pressent, place du Panthéon, contre les tritons aux joues gonflées d’eau; et toutes ces petites maisons, avec leur cour et leur jardin, bâties sur le toit des grandes. Rome; ses coquilles, ses volutes, ses conques et ses vasques : le soir, la lumière change l’eau des fontaines en aigrettes de diamant tandis que la pierre clapote, liquide, sous le ruissellement des reflets jaspés; dans le velours du ciel nocturne, les toits, couleur de soleil mourant, découpent des plates-bandes d'étoiles; au Capitole on respire une odeur de pins et de cyprès qui me donne envie d’être immortelle. Rome; un lieu où ce qu’il faut bien appeler la beauté est la chose la plus quotidienne.
Nous buvions notre café, le matin, place du Panthéon, parmi des maquignons en chapeaux de feutre qui traitaient des affaires comme sur un champ de foire; de petits contrebandiers surveillaient les stocks de cigarettes américaines qu'ils avaient planquées sous les garde-boue des autos, devant l’hôtel Senato. Nous commentions longuement les journaux, puis nous rentrions travailler. Vers deux heures, nous partions nous promener, sur les sept collines et aux environs. Je passai cette année-là des après-midi assez rudes; ma chambre, dans un hôtel de la place Montecitorio, donnait sur une courette que ravalaient des maçons, traditionnellement coiffés de calots en papier journal; un échafaudage barrait ma fenêtre; je tra-
vaillais d’arrache-pied pour terminer mon livre sur la Chine et par moments l’afa me suffoquait. Le soir, la chaleur tombait; nous dinions ici ou là, place Navona souvent, ou place Saint- Ignace, et nous délibérions sur l’endroit où nous prendrions un verre. Nous aimions la piazza del Popolo, mais au Rosatti, le Flore de Rome, on rencontrait des journalistes qui réclamaient des interviews, et beaucoup d’importuns. Quelquefois nous nous asseyions à un petit bar au pied du Capitole; il me semblait que d’un moment à l’autre, du milieu de la place illuminée comme pour un bal, le guerrier de bronze allait piquer son cheval et descendre au galop les escaliers. Notre endroit préféré, c'était — c’est — la place Saint-Eustache, face à l’église ou rêve une tête de cerf; tard dans la nuit défilent des autos, modestes ou luxueuses, des familles, des couples, des bandes qui viennent avaler au comptoir des tasses d’un café réputé le meilleur de Rome; les femmes, souvent, restent dans la voiture, laissant les hommes discuter et rire entre eux; un vieil homme calamiteux offre à la ronde des bébés pisseurs, qu’il recharge d’eau toutes les dix minutes avec une minutie triste, et que personne ne lui achète jamais. Là, et en bien d’autres endroits où nous pouvions regarder vivre les noctambules romains, nous restions longtemps à boire et à causer. Moins confiant que naguère en l’avenir, plus sévère pour le passé, Sartre s’assombrissait parfois; il déplorait — comme Camus jadis, mais dans un autre sens — qu’il fût impossible à un écrivain de rendre la vérité; on dit des vérités, c’est mieux que rien, mais brisées, décharnées, mutilées par mille consignes. Dans nos conversations, nous nous attachions, précisément, à aller au bout de la vérité, sous toutes ses faces, nous donnant sans réserve aux plaisirs de la contestation, de l’outrance, du sacrilège; c'était une mise au point et aussi un défoulement, un jeu et une purification.
Un comité d’écrivains de gauche nous invita à un dîner, via Marguta. Le président, Repacci, les cheveux très blancs, les joues roses, l’œil clair, me confia qu’il s’émerveillait luimême de la prestesse de sa plume : il était capable en une semaine d’abattre deux romans. Sartre était assis à côté d’une romancière de quatre-vingts ans, Mme Sybille, encore très belle et qui avait fait du bruit, cinquante ans plus tôt; elle pouvait se croire encore jeune tant les Italiens — dont la muflerie est dosée autrement que celle des Français — la
courtisaient avec grâce; ils mettent de la fantaisie même dans un banquet et je ne m’ennuyai pas. Je m’amusai franchement à un dîner chez Alba de Cespédès; comme elle, son amie Paula Massini unissait à la savoureuse méchanceté italienne une causticité très féminine et elles nous découvrirent à belles dents les dessous de la vie littéraire romaine. Il y avait aussi Visconti, intelligent et vif, à la parole brillante; et un jeune homme qui, s’adressant à lui et à Sartre, demanda avec aisance : « Vous qui connaissez le monde du cinéma, expliquezmoi pourquoi les metteurs en scène sont toujours si stupides? »
Nous voyions de temps en temps Carlo Levi, Moravia, le peintre communiste Guttuso, Alicata. Un des charmes de Rome, c’est que, depuis notre premier voyage d’après-guerre, en 1946, l’unité de la gauche ne s'était pas brisée. Ce que Sartre avait tenté de réaliser en France, il le trouvait ici. Presque tous les intellectuels sympathisaient avec les communistes et ceux-ci demeuraient fidèles à leurs traditions humanistes. L’alliance avec le P.C., si austère en France, se traduisait en Italie par des conversations à cœur ouvert et chaleureuses. Sartre était très sensible à ce climat d’amitié. Et puis, dans ce pays, l’anticommunisme ne sévissait pas; et il avait la chance de ne plus posséder de colonies; les gens qu’on croisait n'étaient pas comme ceux de chez nous, comme nous, complices de massacres et de tortures.
Grâce à l’attitude libérale du P.C.L et à sa situation heureuse, il y a en Italie des journaux de gauche très bien faits et qui touchent un vaste public; les lire est un de nos plaisirs. Nous sommes attentifs aux faits divers, car l'Italie s’y peint. Pendant des jours la tragi-comédie de Terrazzano défraya la presse. Deux frères internés dans le sombre asile d’Aversat, près de Naples, avaient obtenu une permission pour bonne conduite. Ils achetèrent sans difficulté des mitraillettes et des explosifs et ils occupèrent l’école de Terrazzano, exigeant, contre la vie des quatre-vingt-dix écoliers et des trois institutrices qu’ils avaient ligotées, deux cent millions de lires; ils réclamèrent aussi la radio, la télévision et de la nourriture. On leur obéit : un camion apporta l’argent; mais ils ne sortirent pas, craignant un piège; six heures durant, ils menacèrent la foule et les enfants, cependant que la police, les notables, un prêtre essayaient de les raisonner. Ils tuèrent un jeune ouvrier qui tentait d'entrer par une fenêtre. A la fin, avec l’aide d’une
institutrice qui avait réussi à se dégager, la police en vint à bout.
Nous suivimes dans l’Unità et dans Paese Sera le procès de Poznan qui s’ouvrit en septembre. Contrairement aux usages, la police ne le « prépara > pas. Les accusés eurent des défenseurs qui les défendirent et des témoins à décharge témoignèrent. Le public applaudit les avocats quand ils mirent en accusation les dirigeants. Des manifestations, des émeutes les appuyèrent. Le peuple réclamait le retour au pouvoir de Gomulka, emprisonné en 48 par les staliniens et réhabilité, Le gouvernement fit d'importantes concessions; les inculpés furent jugés avec indulgence. En octobre, les masses réclamèrent l’autonomie de la Pologne, et d’abord le retrait des troupes soviétiques, commandées par Rokossovski; elles demandaient l’introduction dans les entreprises de la gestion ouvrière, le freinage d’une collectivisation hâtivement et mal conduite, la démocratisation du pays. Le 19 octobre, le huitième Plenum s’ouvrait; Gomulka nommé membre du Comité Central exigea tout de suite l’exclusion des dirigeants prosoviétiques et le rappel de Rokossovski.
Coup de théâtre : Khrouchtchev, Molotov, Joukov, Mikoyan, Kaganovitch atterrirent à Varsovie; ils s’opposaient au départ de Rokossovski; des blindés russes marchèrent sur Varsovie : Gomulka appela des troupes polonaises et arma les ouvriers. Il y eut des heurts, des débuts d’émeutes. Brusquement, Khrouchtchev et son escorte repartirent. Que s’était-il passé au juste? En tout cas, Gomulka nommé premier secrétaire du P.C., la Pologne prenait le chemin de la déstalinisation.
En Hongrie, Rakosi avait quitté le pouvoir. Le 6 octobre, une foule immense suivit les funérailles de Rajk. Le 14, Nagy fut réintégré au parti. Les étudiants décidèrent de manifester le 23 pour fêter la victoire polonaise.
Quel choc, le 24, quand achetant France-Soir à un kiosque de la Piazza Colonna, nous lûmes le gros titre : « Révolution en Hongrie. L'armée soviétique et l’aviation attaquent les insurgés. » En fait, l’aviation n’était pas intervenue. Mais les événements, tels que les rapportait Paese Sera, n’en étaient pas moins atterrants : 300.000 personnes avaient défilé dans Budapest, réclamant le retour de Nagy, une politique indépendante de l’U.R.S.S., et certains même, l’abandon du pacte de Varsovie, Les A,V.O, avaient tiré sur la foule. Des chars
soviétiques, amenés en hâte à Budapest, tirèrent aussi: au moins 350 morts, des milliers de blessés. Quand Nagy prit le pouvoir, le lendemain matin, Russes et insurgés se combattaient et la foule lynchait des A.V.O.
Ce soir-là, nous dînâmes à la Fontanella avec Guttuso et sa femme; il nous emmena «chez Georges» près de la Via Veneto, où un guitariste jouait de vieux airs romains. Nous ressassions nerveusement les événements sans les comprendre. Contre un régime impopulaire et même détesté, contre des conditions de vie d’une excessive dureté, la déstalinisation avait débouché sur une explosion nationaliste et revendicatrice, comme à Poznan; comme à Poznan la police avait tiré; mais pourquoi les chars russes étaient-ils si hâtivement intervenus, démentant les promesses du 20° Congrès, violant le principe de non-intervention, souillant l’U.R.S.S. d’un crime qui la faisait apparaître au monde comme un pays impérialiste et oppresseur? Atterré, Guttuso ne pouvait cependant pas imaginer de rompre les liens innombrables qui l’attachaient à son parti; il luttait contre son désarroi par des mots et en avalant des verres de whisky qui lui mettaient les larmes aux yeux. Sartre, presque aussi engagé que lui par les efforts qu’il avait faits pour s'entendre avec les communistes, se défendait de la même manière. Nous pensions aussi à la gauche française, qui aurait eu plus que jamais besoin de se serrer les coudes — on venait tout juste d'apprendre l’imbécile capture de Ben Bella — et que cette injustifiable tragédie allait achever de désunir. L'apparition d’Anna Magnani fit diversion; elle s’assit à notre table et chanta en sourdine quelques chansons, accompagnée par le guitariste. Puis nous retournâmes à nos perplexités. Par moments j'avais envie de pasticher dos Passos : « Sartre vida son verre de whisky, et il dit avec agitation que l’U.RSS. était la seule chance du socialisme et qu’elle l’avait trahi. On ne pouvait ni approuver l’intervention ni condamner l’U.R.S.S., dit Guttuso. Il commanda un autre verre et des larmes lui vinrent aux yeux. » Mais cet humour se brisait contre la sincérité d’une angoisse qui étreignait en ce même instant, nous le savions, des millions d'hommes.
Paese Sera et l’Unità commentaient les faits avec beaucoup d’impartialité. À Turin, l’Unità ayant un jour défendu l’intervention russe (car d’une édition locale à une autre il y a des variantes) des ouvriers envahirent la salle de rédaction et
protestèrent. L’honnêteté des communistes italiens nous réconfortait un peu. Et la situation semblait évoluer vers des accords analogues à ceux qui avaient été réalisés en Pologne. Nagy proclama une amnistie, des conseils d’ouvriers, des comités révolutionnaires se formèrent à travers tout le pays; il promit, il obtint, le retrait des troupes russes cantonnées à Budapest. Quand je quittai Sartre à Milan pour un bref séjour chez ma sœur, nous étions un peu rassérénés. Mais, le cardinal Mindzenty sorti de prison et parlant à la radio, les exigences des insurgés, les concessions de Nagy réveillèrent l’inquiétude : Nagy annonçait la reconstruction des anciens partis et des élections libres; en dépit d’une visite de Mikoyan et de Souslov, il répudiait le pacte de Varsovie et revendiquait pour la Hongrie la neutralité; la chasse aux A.V.O. se poursuivait, on voyait apparaître des « émigrés de l’intérieur »; maintenant le socialisme était en danger. Les tanks russes encerclèrent Budapest. Le 3 novembre, A. Kæthly, socialiste, et les membres de divers partis entraient au gouvernement où il ne restait que trois communistes : Nagy, Kadar et Malester.
Le lendemain après-midi, Lanzmann étant venu en avion me chercher, nous quittâmes Milan. Nous nous arrêtâämes à Suse pour la nuit; il bruinaït; nous achetâmes les journaux; nous les lûmes dans un triste café où on grelottait. Moscou accusait Nagy d’avoir choisi «la voie fasciste »; les Russes avaient attaqué Budapest et bombardé les usines Cespel. Toute la soirée, nous remâchâmes avec anxiété ces nouvelles. Ce qui se passait en Egypte nous inquiétait aussi. Pendant tout l'été, après la nationalisation du Canal de Suez, une violente propagande avait été déclenchée en Angleterre et en France contre Nasser. Le 30 octobre, Mollet et Eden lui avaient lancé un ultimatum. Mollet avait poussé contre lui l’armée israélienne qui, fortement appuyée par l’aviation française, venait de gagner la bataille du Sinaï. On s’attendait, malgré l’opposition du reste du monde, à un débarquement franco-anglais en Egypte.
Le lendemain matin, nous quittâmes l'Italie par le Col du Mont Genèvre; entre un ciel bleu vif et la terre aux rousseurs ardentes, la neige brillait comme une joie; Budapest, Le Caire étaient loin; nous en parlions; mais seule me semblait réelle la splendeur des montagnes sous le soleil. Et puis nous sommes entrés dans une auberge, nous avons commandé
un déjeuner. Le patron riait avec des clients, il se frappait sur les cuisses : « On les a bien eus! attrapés en plein ciel comme des papillons! » Du coup, j’ai compris que j'étais en France : j'ai dégringolé au fond d’un bourbier. En donnant l’ordre d’arraisonner l’avion marocain, Max Lejeune et Lacoste avaient délibérément saboté les chances d’une négociation. Sur le plan international, la France avait opté pour ce chemin de solitude et de honte dont elle ne devait plus s’écarter. Et sans rien gagner, car en Algérie de nouveaux chefs prenaient la relève. Il y avait eu des émeutes antifrançaises à Tunis; à Meknès des massacres d’Européens. Mais l’aubergiste et ses clients, et d’autres par millions, ça les faisait bien rigoler cette plaisanterie si finement française. « Comme des papillons! » répétèrent-ils. Leur hilarité eut raison de la paisible splendeur de l’automne : je retrouvai la guerre, les guerres, nos divisions, celles qui déchiraient le monde.
Quand jarrivai à Paris, le pays s’indignait publiquement de la nouvelle « humiliation nationale » qu’il venait d’essuyer. Le 5 novembre, les paras français et anglais avaient atterri en Egypte; le 6, sous la pression de l’O.N.U. des U.S.A. de Khrouchtchev, du parti travailliste anglais, ils avaient décampé. En fait, dans le privé, mes compatriotes furent surtout sensibles au rationnement de l'essence qu’entraîna le blocus du Canal.
Rentrant d'Italie, Sartre avait retrouvé avec dégoût la presse communiste française. À propos de la Hongrie, Libération parlait de « putsch fasciste », André Stil appelait les ouvriers de Budapest « la lie des classes déchues » et Yves Moreau « des Versaillais ». Interviewé par l’Express, Sartre condamna sans réserve l’agression soviétique; il dit qu’il rompait «à regret, mais entièrement » avec ses amis soviétiques et plus définitivement encore avec les responsables du P.C. français. Il avait fait, pendant si longtemps, tant d'efforts pour arriver à une entente et pour la maintenir! Néanmoins pas un instant il n'hésita : l’intervention russe devait être dénoncée au nom même du socialisme qu’elle prétendait défendre. Je signai avec lui et d’autres écrivains une protestation contre l’intervention russe, que fit paraître l’Observateur. Après des jours de combat, l'insurrection était jugulée; mais les ouvriers hongrois protestaient par une longue grève contre ce « retour à l’ordre ». Les mensonges de l’Humanité qui représentaient les A.V.O. lynchés
comme des ouvriers victimes des fascistes nous exaspéraient. Mais d’un autre côté, nous admirions le généreux internationalisme de nos chauvins : parce que des chars russes avaient tiré sur des ouvriers hongrois, ils prétendaient faire interdire le P.C. français. De blancs justiciers — ruisselants de sang algérien — prononçaient des phrases élevées sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes; à l’appui, ils mettaient le feu au siège du P.C., ils attaquaient l’immeuble de l’Humanité. Budapest : quelle aubaine pour la droite! L'évolution de PU.RSS. l’octobre polonais avaient ébréché ses armes : on lui en donnait une toute neuve; elle s’en sert encore. Quand on demande à Malraux s’il ne regrette pas d’avoir trahi La Condition humaine, il répond : Budapest. Cette année-là, écrit, parlé, ce dialogue interminablement se répétait : « Et Suez? — Et Budapest? » On vous interdisait de condamner le coup de Suez si vous n’aviez pas crié assez fort contre les tanks russes. Les Thierry Maulnier furent bien dépités que Sartre eût crié et ils le félicitèrent, en ricanant jaune, de son adresse.
Les événements, déguisés et sollicités de tant de manières, mieux nous en étions informés, moins le sens nous en paraissait évident. Non, les travailleurs hongrois n'étaient pas des Versaillais; mais c’est bien une contre-révolution que la droite avait escomptée quand Radio-Europe-libre encourageait les insurgés. Cette éventualité avait-elle existé? En ce cas, puisque nous pensions que le socialisme, même défiguré, impur, est aujourd’hui l’unique chance des hommes, comment juger la riposte soviétique ?
Nous passâmes, entre autres, une longue soirée à en discuter chez Fejtô; il y avait là sa femme, Sartre, Martinet, Lanzmann, l'ambassadeur de Pologne, et un journaliste polonais de Tribuna-Ludu qui avait assisté à l’insurrection. Fejtô avait déjà écrit un livre et un nombre incroyable d’articles sur le sujet : il était si épuisé, nous dit sa femme, qu’elle était obligée de lui faire des piqûres remontantes. Le journaliste polonais considérait qu’au début l’insurrection exprimait le mécontentement unanime du peuple; il ne croyait pas du tout que des émigrés, des croix-fléchées, des fascistes y eussent joué un rôle important. Mais il estimait que, sans la seconde intervention, le glissement vers la droite, survenu du 23 au 31, eût entraîné la guerre civile; la Hongrie ralliée au bloc occidental,
des remous se seraient produits dans les pays satellites, si graves que la guerre mondiale eût éclaté. Fejtô, farouchement antisoviétique, admettait que, surtout à l’ouest du pays, la réaction avait attisé la révolution à son profit; oui, la guerre civile menaçait et la victoire du socialisme n’était pas certaine. Alors, insistait le Polonais, fallait-il courir le risque de sa défaite? Sartre répondait — c’est l’idée qu’il développa plus tard dans le Fantôme de Staline — qu’en refusant l’épreuve, on choisissait une certaine perspective politique : celle des blocs et de la guerre froide, c’est-à-dire une perspective stalinienne; la Hongrie, tous les partis communistes, l’U.R.S.S. même allaient payer cher la décision prise par les Russes : il eût mieux valu des élections libres que cette violence faite à un peuple.
La presse communiste s’entêta dans le mensonge; le « sourire de Budapest » d'André Stil resta en travers de bien des gorges. Parmi les intellectuels du parti, quelques-uns marquèrent, plus ou moins prudemment, leur désapprobation. Rolland fut exclu; Claude Roy, Morgan, Vailland, reçurent un avertissement. Au sein du bureau du C.N.E. dont Sartre faisait partie, il y eut une violente altercation entre Aragon et Louis de Villefosse qui, avec plusieurs autres sympathisants, quitta le Comité; Vercors, Sartre, jugèrent préférable d’y demeurer; mais ils trouvaient très insuffisant le texte qu’Aragon fit finalement signer. Redoutant l’hostilité générale, le C.N.E. annula sa vente annuelle. Le Comité des intellectuels fut secoué par de violentes disputes; certains membres, en particulier des ex-communistes, voulurent imposer une motion condamnant radicalement l’U.R.SS.; cela revenait à chasser les communistes du Comité. D’autres pensaient que, pour nous, Français, la paix en Algérie demeurait le principal objectif et qu’il ne fallait pas se diviser : c’était la position de tous mes amis et Lanzmann la défendit.
Nagy qui s'était réfugié à l’ambassade de Yougoslavie fut kidnappé par la police. On apprit de nouvelles arrestations. À la lettre que les écrivains soviétiques adressèrent aux écrivains français pour déplorer leur prise de position et défendre l'attitude de l'URSS. les signataires de notre protestation répondirent par une nouvelle déclaration, aussi nette que la première, mais plus circonstanciée et qui laissait ouverte une porte : « Nous sommes prêts à vous rencontrer dans le pays
que vous aurez choisi afin de poursuivre cet examen. » Sartre, Claude Roy, Vercors, intervinrent au C.N.E. en faveur de journalistes hongrois condamnés à mort. Aragon cette fois fut d’accord avec eux.
Les Temps Modernes publièrent en janvier un numéro spécial sur la Hongrie, qui avait été presque entièrement réalisé entre le 20° Congrès et les événements d’octobre. Dans le Fantôme de Staline, Sartre expliqua sa position : « La véritable politique contient en elle à l’état implicite sa propre appréciation morale.» C’est là-dessus qu’il se fondait pour critiquer les relations de l’U.R.S.S. avec les pays satellites et pour blâmer les interventions russes. Cependant il réaffirmait son adhésion au socialisme, tel qu’il s’incarnait en U.R.S.S., malgré les fautes de ses dirigeants. Budapest lui avait porté un coup. Mais, en fin de compte, il avait fait à cette occasion l’épreuve de la conduite qu’il s’était fixée : choisir l’U.R-S.S., et ne compter que sur soi pour maintenir son propre point de vue.
Il ne retomba pas dans la solitude, il ne fut pas reconverti en ennemi du peuple. Venant après le 20° Congrès et après l’octobre polonais, Budapest obligea les intellectuels communistes à se poser des questions. Un bon nombre « serrèrent les dents» et ne bougèrent pas. Mais beaucoup se sentirent contestés jusqu'aux moelles. « Mon reportage sur la Hongrie! comment ai-je pu la peindre en couleurs si roses! Il est vrai que c'était sous Nagy » me dit une sympathisante. Certains militants se reprochèrent bruyamment d’avoir affirmé la culpabilité de Rajk, celle de Slansky. D’autres, comme Hélène Parmelin, tout en refusant de se livrer à ce qu’elle a appelé un «strip-tease mental », exercice qui faisait jubiler de bonne conscience les anticommunistes, réveillèrent leur sens critique; quelques groupes se formèrent, décidés à rester à l’intérieur du P.C., mais sans tout en accepter. La Tribune de discussions, fondée au printemps 56 par des militants ouvriers parisiens mécontents du vote des pouvoirs spéciaux, rallia un certain nombre d’intellectuels. D’autres en décembre créèrent l’Etincelle qui devait, en avril, fusionner avec la Tribune. TI s'agissait pour eux non pas de réviser le marxisme du dehors, mais de le changer, car, loin de les surmonter, ils se trouvaient pris à l’intérieur des contradictions socialistes. Sartre n’avait jamais cessé de réclamer un marxisme vivant; entre les communistes oppositionnels et lui, les dialogues se multiplièrent; il
en eut aussi de fréquents avec les intellectuels polonais. Des accords polono-soviétiques furent signés à Moscou sur la base léniniste de l'égalité des droits; on écarta les staliniens, on réhabilita quantité de militants, on encouragea les syndicats à défendre les intérêts ouvriers. Le Congrès des écrivains condamna le réalisme socialiste. Gomulka, sans affaiblir le socialisme, tentait de faire sa part à la liberté : l'indépendance de Sartre par rapport au P.C. faisait de lui, aux yeux des écrivains polonais, un interlocuteur tout désigné. En novembre nous fûmes invités à l’ambassade de Pologne; nous y rencontrâmes entre autres Jan Kott et Lissowski, qui demanda à Sartre un article pour une revue dont il s’occupait. On joua des pièces de Sartre à Varsovie. Les Temps Modernes de leur côté, avec la collaboration d'écrivains polonais, consacrèrent un numéro à la Pologne.
Même avec les communistes orthodoxes, même avec l'URSS. les ponts n'étaient pas coupés. Sartre avait brisé avec France-U.R.S.S., mais non avec le C.N.E. ni avec le Mouvement de la Paix. Il apprit que la Putain respectueuse était toujours représentée à Moscou : on la joua en Tchécoslovaquie et même, un peu plus tard, en Hongrie. Vers le printemps 57, il rencontra deux fois Ehrenbourg et, sans qu'aucun des deux modifiât ses positions, ils eurent une conversation cordiale. Fidèles à l’esprit du 20° Congrès et adroits, les Russes avaient décidé de ne pas s’aliéner les sympathisants qui avaient refusé d’encaisser Budapest : Vercors, un des protestataires, fut reçu par eux en 57. C'était une importante nouveauté, qu’on pût sur un point attaquer l’U.R.S.S. sans être considéré comme un traître. Cette modération nous permit de poursuivre un travail commun avec le P.C. français sur le point qui nous touchait de la manière la plus brûlante : l'Algérie.