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CHAPITRE VIII

Ce n’est pas de mon plein gré, ce n’est pas de gaieté de cœur que j'ai laissé la guerre d’Algérie envahir ma pensée, mon sommeil, mes humeurs. Le conseil de Camus — défendre, malsré tout, son propre bonheur — personne n’était plus enclin que moi à le suivre. Il y avait eu l’Indochine, Madagascar, le Cap Bon, Casablanca : je m'étais toujours rétablie dans la sérénité. Après la capture de Ben Bella et le coup de Suez, elle s’effondra : le gouvernement allait s’entêter dans cette guerre. L’Algérie obtiendrait son indépendance : mais dans longtemps. À ce moment où je n’en entrevoyais plus la fin, la vérité de la pacification acheva de se dévoiler. Des rappelés parlèrent; des renseignements affluèrent : conversations, lettres adressées à moi, à des amis, reportages étrangers, rapports plus ou moins secrets que de petits groupes diffusaient. On ne savait pas tout, mais beaucoup, mais trop. Ma propre situation dans mon pays, dans le monde, dans mes rapports à moi-même s’en trouva bouleversée.

Je suis une intellectuelle, j’accorde du prix aux mots et à la vérité; j’eus à subir chaque jour, indéfiniment répétée, l’agression des mensonges crachés par toutes les bouches. Des généraux, des colonels expliquaient qu’ils menaient une guerre généreuse et même révolutionnaire. On vit ce phénomène digne d’une baraque de foire : une armée qui pensait! Les pieds noirs réclamaient l’intégration alors que la seule idée de Collège unique les faisait sauter en l’air. Ils affirmaient qu’à part quelques meneurs la population les aimait. Cependant, au cours de la « ratonnade » qui suivit l’enterrement de Frogier, ils ne firent aucune distinction entre les bons Musulmans, leurs

Musulmans et les autres : ils lynchèrent tous ceux qui leur tombaient sous la main. La presse était devenue une entreprise de falsification. Elle passa sous silence les hécatombes provoquées par Fechoz et Castille !, mais poussa de grands cris contre les attentats qui ouvrirent la bataille d'Alger. Les paras bouclèrent la Casbah, le terrorisme fut stoppé : on ne nous fit pas savoir par quels moyens. Les journaux ne redoutaient pas seulement les saisies, les poursuites, mais la désaffection de leurs lecteurs : ils disaient ce que ceux-ci souhaitaient entendre.

Car, à condition qu’on la lui fardât, le pays consentait allégrement à cette guerre. Je ne m’émouvais pas quand les ultras manifestaient sur les Champs-Elysées; ils réclamaient qu’on se battît « jusqu’au bout », et qu’on collât la gauche au poteau, ils cassaient au passage les vitres de l’Agence de tourisme au-dessus de laquelle l'Express a ses bureaux. C'était des ultras. Ce qui m'’atterra, c’est que le chauvinisme eût gagné l’immense majorité des Français, et de découvrir la profondeur de leur racisme. Bost et Jacques Lanzmann — qui avait repris ma chambre, rue de la Bûcherie — me racontaient comment les policiers traitaient les Algériens du quartier : tous les jours, des fouilles, des perquisitions, des rafles; ils les frappaient, ils renversaient les voitures des marchands des quatre-saisons. Personne ne protestait, loin de là; les gens — que jamais un Nord-Africain n’avait effleurés du bout du doigt — se félicitaient d’être « protégés ». Je fus plus stupéfaite encore et plus désolée quand j’appris avec quelle aisance les jeunes soldats du contingent se pliaient aux méthodes pacificatrices.

J'avais si peu le goût de me supplicier que lorsque Lanzmann me mit entre les mains le Dossier Müller, mon premier mouvement fut de l’écarter. Aujourd’hui, en ce sinistre mois de décembre 1961, comme beaucoup de mes semblables, je suppose, je souffre d’une sorte de tétanos de l’imagination. Je lis la déposition de Boudot au procès Lindon : « J’ai vu venir un soir à ma table des hommes qui étaient livides : c’étaient des hommes du génie qui venaient d’enterrer vivants quatre hommes, quatre fellaghas dont l’âge se répartissait entre vingt et soixante-quinze ans. Le dernier, le vieillard, est mort en der-

1. La bombe au plastic déposée par Fechoz dans la Casbah en juillet fit 53 morts et d'innombrables blessés. Castille en déposa une autre, à peine moins meurtrière, le 6 août.

nier. Il avait si peur, m’a-t-on dit, … que la sueur de son corps montait en vapeur dans la nuit. Ils mouraient au fur et à mesure que le bulldozer jetait de la terre sur eux. » Je lis celle de Leuliette. «Ces prisonniers avaient été pendus par les pieds. Je les ai vus le matin, et le soir ils y étaient toujours. Leurs figures étaient toutes noires, ils étaient toujours vivants. Je voudrais citer aussi l’utilisation du courant électrique. Lorsqu’on arrivait au bas ventre, c’est à ce moment-là qu’il y avait le plus de cris. On le promenait aussi dans la bouche. > Je lis et je passe à un autre article. C’est peut-être ça le fond de la démoralisation pour une nation : on s’habitue.

Mais en 1957, les os brisés, les brûlures au visage, au sexe, les ongles arrachés, les empalements, les cris, les convulsions, ça m'atteignait. Müller avait publiquement relaté son expérience alors qu’il était encore soldat en Algérie et ce courage lui avait valu d’être descendu par une balle française : on se devait de le lire et de le faire connaître. Mais il m’a fallu me forcer. J’ai eu bien d’autres récits du même genre à m’infliger. Pour un manuscrit que publiaient les Temps Modernes, nous en recevions dix. Il en parut aussi dans Esprit. Des bataillons entiers pillaient, incendiaient, violaient, massacraient. La torture était employée comme moyen normal et essentiel de renseignements; il ne s’agissait pas d’accidents, d’excès, mais d’un système : dans cette guerre où tout un peuple se dressait contre nous, chaque individu était un suspect. On n’arrêterait les atrocités qu’en cessant le feu.

Mes compatriotes ne voulaient rien savoir. À partir du printemps 57, la vérité transpira et s’ils l’avaient accueillie avec autant de zèle que la révélation des camps de travail soviétique, elle aurait éclaté au grand jour. La conspiration du silence ne réussit que parce que tout le monde s’en fit complice. Ceux qui parlaient on ne les écoutait pas, on criait pour couvrir leurs voix et si on entendait malgré soi quelques rumeurs, on se hâtait de les oublier. Le livre de Pierre-Henri Simon, Sur la torture, qui présentait au public le Dossier Müller fut commenté avec insistance par le Monde et par l'Express qui ne sont pas des feuilles clandestines. Toute la presse de gauche parla du recueil Les rappelés témoignent sur lequel, dans les Temps Modernes, Sartre écrivit un article, Vous êtes formidables; les auteurs de ces récits, c’était pour la plupart des séminaristes, des prêtres, certainement pas payés par Nasser,

ni par Moscou; on ne les accusa pas de mentir, d’ailleurs : on se boucha les oreilles. Servan-Schreiber, rappelé quelques mois plus tôt comme lieutenant en Algérie, n’était pas non plus à la solde de la Ligue Arabe, ni de l’U.R.S.S. Son témoignage, paru d’abord dans l'Express, puis en librairie, fit d’autant plus de bruit qu’un «ordre d'informer» fut prononcé contre lui. Malgré son respect pour les gens en place et les traditions militaires, bien qu’il gobât d’assez bon appétit la mystification des « commandos noirs », il rapportait des crimes qui auraient dû émouvoir l’opinion : des Arabes abattus par plaisir, des prisonniers brutalement achevés, des incendies de villages, des exécutions massives, etc. Elle ne s’émut pas.

Les assassins au bazooka se promenaient en liberté. Yveton qui avait déposé une bombe dans une usine vide, en prenant toutes précautions pour ne pas tuer, fut guillotiné. Pourquoi ce Français s’était-il solidarisé avec le peuple algérien? Pourquoi des médecins, des avocats, des professeurs, des prêtres d’Alger venaient-ils en aide au F.L.N.? Des traîtres, disait-on, et on avait répondu. Le public fut informé du «suicide » de Larbi Ben Mihidi trouvé pendu à un barreau de sa fenêtre, mains et pieds liés. Après le «suicide» de Boumendiel, séquestré et torturé par les paras pendant plusieurs semaines et qu’ils précipitèrent d’une terrasse, Capitant, professeur de droit à la Faculté de Paris, par protestation suspendit son cours : son geste eut des répercussions bruyantes. Le 29 mars, le général de La Bollardière fit un éclat : il demanda à être relevé de son commandement tant il réprouvait les méthodes de l’armée française. Le cas de Djamila Bouhired fut connu dans toute la France et à l'étranger. La campagne menée par la gauche contre la torture ne fut pas ignorée par l’opinion française puisqu'elle gèna le gouvernement au point qu’il créa, pour s’abriter derrière elle, une «Commission de sauvegarde ».

On m'avait traitée, parmi quelques autres, d’antifrançaise : je le devins. Je ne tolérais plus mes concitoyens. Quand je dînais au restaurant avec Lanzmann ou Sartre, nous nous terrions dans un coin; même ainsi, le bruit des voix nous atteignait; entre des considérations, malveillantes, sur Margaret, Coccinelle, Brigitte Bardot, Sagan, Grace de Monaco, une phrase, soudain, nous donnait envie de déguerpir. J’allai avec Lanzmann aux Trois Baudets où chantait Vian. Dans un des

sketches, les acteurs déployaient des journaux : mise hors de combat d'unités rebelles, ralliement d’une mechta. Je lisais : Rivet, Oradour, et je détestais les rires de la salle. Un autre soir nous entendîmes Gréco à l'Olympia. Sur la scène, un pied noir raconta des histoires de «bicots»; j'en eus les mains moites de honte. Au cinéma, il fallait encaisser les Actualités qui démontraient la beauté de l’œuvre française en Algérie. Nous cessâmes de sortir. Désormais, boire un café à un zinc, entrer dans une boulangerie, ce fut une épreuve. On entendait : « Tout ça, c’est les Américains qui veulent notre pétrole. » Ou bien : « Qu’est-ce qu’on attend pour en mettre un bon coup et en finir? >» Aux terrasses, les consommateurs étalaient l’Aurore, Paris-Presse et je savais ce qu’il y avait dans leurs têtes : la même chose que sur le papier; je ne pouvais plus m'asseoir à côté d’eux. J'avais aimé les foules : maintenant même les rues m'étaient hostiles, je me sentais aussi dépossédée qu’aux premiers temps de l’occupation.

C'était même pire parce que, ces gens que je ne supportais plus de coudoyer, je me trouvais, bon gré mal gré, leur complice. C’est ça que je leur pardonnais le moins. Ou alors il aurait fallu me donner dès l'enfance la formation d’un S.S., d’un para, au lieu de me doter d’une conscience chrétienne, démocratique, humaniste : une conscience. J'avais besoin de mon estime pour vivre et je me voyais avec les yeux des femmes vingt fois violées, des hommes aux os brisés, des enfants fous : une Française.

Ma sœur et son mari étaient installés à Paris. Il était socialiste et défendait la politique de Mollet : « On a tout de même arrêté le terrorisme à Alger », me disait-il. Je savais — imparfaitement, mais déjà bien assez pour ma tranquillité — ce qu'avait coûté cette fausse paix. « La torture, ce ne sont tout de même que des cas exceptionnels », me disait-il aussi. Ça me mettait dans des colères que j’essayais de réprimer. Mais en le quittant je sentais aux battements précipités de mon cœur, à la lourdeur de ma nuque, au bourdonnement de mes oreilles que ma tension avait monté.

J'aurais voulu briser ma complicité avec cette guerre, mais comment? Parler dans les meetings, écrire des articles : j'aurais dit moins bien que Sartre les mêmes choses que lui. Il m'aurait paru ridicule de l’accompagner comme son ombre à la manifestation silencieuse à laquelle il participa avec Mau-

riac. Aujourd’hui !, si peu que je pèse dans la balance, je ne pourrais plus faire autrement que de m’y jeter de tout mon poids. Alors, je voulais encore, avant de le tenter, qu’un effort ne me parût pas vain.

Nous connaissions très bien Francis Jeanson : il avait rencontré Sartre en 46 pour lui soumettre le manuscrit de la Morale de Sartre. Pendant la guerre, pour rejoindre les combattants de la France libre, il avait passé la frontière espagnole : on l’avait pris et mis dans un camp. Relâché au bout de quelques mois, la détention avait ruiné sa santé et en Algérie il dut se laisser affecter à un bureau. Il se lia avec des Musulmans. Après la libération, il était retourné souvent en Algérie et avait suivi de très près ce qui s’y passait : ainsi avait-il pu écrire l’Algérie hors la loi. Collaborateur des Temps Modernes, il en avait été le gérant pendant quatre ans. En 55 il avait publié au Seuil Sartre par lui-même. Peu de gens connaissaient la pensée de Sartre aussi bien que lui. Après Budapest, il avait reproché à Sartre une prise de position selon lui trop intransigeante et depuis nous étions en froid. Nous fûmes mis au courant par des tiers de la lutte qu’il menait aux côtés du F.L.N. Ni Lanzmann, ni Sartre, ni moi nous n’étions encore prêts à le suivre. En Algérie, il n’y avait qu’une alternative, le fascisme ou le F.L.N. En France, pensions-nous, c'était différent. Nous trouvions que la gauche n’avait pas de leçon à donner aux Algériens et qu’El Moudjahid avait bien fait de la remettre à sa place. Mais nous croyions encore possible de travailler à leur indépendance par des moyens légaux. Connaissant Jeanson, nous savions qu’il n’avait pas pris un tel engagement sans avoir mürement réfléchi; il avait, sans aucun doute, de bonnes raisons. Cependant je m’effarouchai. J’avais rencontré deux personnes qui travaillaient avec lui ? et elles m'’avaient choquée par leur légèreté et leurs bavardages; je me demandais si l’action clandestine n’était pas une façon de liquider des complexes. N’y avait-il pas chez ceux qui l’avaient choisie une volonté de se couper de la communauté française, liée à un ressentiment peut-être ou à quelque malaise #? Contre l’inquiétante question que me posait leur option, je me défen-

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