Elles cessèrent d’ailleurs bientôt
3. Jeanson a parfaitement répondu à ces doutes : « Quand nous avons entrepris cette action qu’on nous reproche, nous ne manquions pas de
dais par cette parade que je déteste, le psychologisme, sans me demander si ma méfiance ne m'était pas dictée par des mobiles subjectifs. Je n’avais pas compris qu’en aidant le F.L.N. Jeanson ne reniait pas son appartenance à la France. Même si j'avais plus lucidement apprécié son action, il restait qu’en y participant on se rangeait, aux yeux de l’ensemble du pays, dans le camp de la trahison : quelque chose en moi — une timidité, des survivances — me retenait encore de l’envisager.
Mon essai sur la Chine achevé, j’attaquai en octobre 56 le récit de mon enfance. C'était un vieux projet. Plusieurs fois, dans des romans et des nouvelles, j'avais essayé de parler de Zaza. Mon désir de me raconter, je l’avais prêté à Henri, dans Les Mandarins. Quand deux ou trois fois, je m'étais laissé interviewer, j'avais toujours été déçue : j'aurais voulu faire les demandes et les réponses. Dans des notes que je n’ai pas publiées, je m’expliquais : « J’ai toujours sournoisement imaginé que ma vie se déposait dans son moindre détail sur le ruban de quelque magnétophone géant et qu’un jour je déviderais tout mon passé. J’ai presque cinquante ans, c’est trop tard pour tricher : bientôt tout va sombrer. Ma vie ne peut être fixée qu’à grands traits, sur du papier et par ma main : j'en ferai donc un livre. Je souhaitais à quinze ans que des gens, un jour, lisent ma biographie avec une curiosité émue; si je voulais devenir «un auteur connu », c'était dans cet espoir. Depuis, j'ai souvent songé à l’écrire moi-même. L’exaltation avec laquelle jadis je caressais ce rêve m’est aujourd’hui bien étrangère; mais j'ai gardé au cœur l’envie de le réaliser.
… J'ai passé les vingt premières années de ma vie dans un gros village qui s’étendait du Lion de Belfort à la rue Jacob, du boulevard Saint-Germain au boulevard Raspail : j'y habite encore. De ma table de travail, je vois passer sur la place Saint-Germain-des-Prés une bande d’écolières : l’une d'elles,
travail, nous aimions nos métiers respectifs, nous n’y étions pas réduits à la médiocrité. Et nous ne pouvions pas ignorer que la France était bien le seul pays où nous ayons une chance de nous sentir tout à fait à l’aise pour y vivre et pour travailler selon nos diverses aptitudes. »
c'était moi. Elle rentre à la maison, à l'heure où les premiers réverbères s’allument; elle sera assise devant une feuille blanche, elle tracera des signes comme je trace des signes sur ce papier blanc. Il y a eu des guerres et des voyages, et des morts et des visages : rien n’a changé. Dans la glace, je verrais une autre image : mais il n’y a pas de glace, il n’y en avait pas. Par instants, je ne sais plus bien si je suis un enfant qui joue à l'adulte, ou une femme âgée qui se souvient.
Non. Je sais; c’est moi, aujourd'hui. La petite fille dont l'avenir est devenu mon passé n’existe plus. Je veux croire, quelquefois, que je la porte en moi, qu’il serait possible de l’arracher à ma mémoire, de défroisser ses cils fripés, de la faire asseoir, intacte, à mes côtés. C’est faux. Elle a disparu sans même qu'un squelette menu commémore son passage. Comment la tirer du néant? »
Pendant dix-huit mois, avec des hauts, des bas, des difcultés, des joies je m’attachai à cette résurrection : une création, car elle faisait appel à l’imagination et à la réflexion autant qu’à la mémoire.
Sartre cependant, à l’instigation de Lissowski, examinait les rapports entre l’existentialisme et le marxisme; il écrivit un essai qui devint un peu plus tard Question de méthode. Son élan pris, il commença l’ouvrage qu’il intitula Critique de la raison dialectique. Depuis des années il y réfléchissait, mais ses idées ne lui paraissaient pas encore mûres; il lui fallut une sollicitation extérieure pour sauter le pas. D’autre part un éditeur lui demanda, pour une collection d’art, un texte sur un peintre; Sartre avait toujours aimé le Tintoret; il avait été intéressé, avant-guerre déjà, et surtout depuis 46, par la manière dont il concevait l’espace et le temps. Il décida de lui consacrer une étude.
Mes Mémoires m’absorbaient moins que mon étude sur la Chine, je lus davantage. Des amis me prêtèrent des ouvrages, dont les conclusions convergeaient, où des Américains analysaient leur société : The lonely crowd de Riesman, les essais de Wright Mills, The organisation man de Whyte, the Exurbanist de Spectorsky. Ils décrivaient, dans ses causes et ses conséquences, ce conformisme qui m'avait déçue en 47 et qui n’avait fait que s’accentuer. L'Amérique, devenue essentiellement une société de consommation, avait passé de l’intéroconditionnement puritain à l’extéro-conditionnement qui
donne pour règle à chacun non son propre jugement, mais la conduite d’autrui; ils montraient de quelle manière consternante la morale, l'éducation, le style de vie, la science, les sentiments s’en étaient trouvés transformés. Ce pays, naguère épris d’individualisme et qui encore aujourd’hui traitait avec mépris les Chinois de « peuple de fourmis », était devenu un peuple de moutons; brimant, en soi et chez autrui, toute originalité, refusant la critique, mesurant la valeur au succès, il n’ouvrait d'autre chemin à la liberté que la révolte anarchique : ainsi s’expliquait la dépravation de la jeunesse, son recours aux drogues, ses violences imbéciles. Certes, il restait des hommes en Amérique qui se servaient de leurs yeux pour voir: ces livres mêmes et quelques autres, certains films aussi le prouvaient. Quelques revues littéraires, quelques feuilles politiques presque confidentielles osaient prendre parti contre l’opinion publique. Mais la plupart des journaux de gauche avaient disparu. La Nation, New Republic ne préservaient qu’avec pareimonie quelque indépendance d’esprit. Le New Yorker était devenu aussi bien pensant que Partisan Review.
Depuis la guerre de Corée, mon aversion pour l’Amérique n’avait pas diminué. La ségrégation était combattue par le gouvernement avec une relative vigueur, une grande partie de la nation la refusait, l’industrialisation du Sud la vouait à disparaître; elle n’en avait pas moins entraîné ces dernières années des scandales bouleversants : l’exécution de Mac Gee; le lynchage d’Emmet Till, accusé à quatorze ans, sans preuve, d’avoir violé une Blanche, et l’acquittement de ses assassins; les violences commises en Alabama contre des étudiants de couleur qui voulaient se mêler aux Blancs; et en dehors de ces éclats, je savais ce qu’elle impliquait, aujourd’hui comme hier. Quant au fanatisme anticommuniste des Américains, jamais il n'avait été plus virulent. Purges, procès, inquisitions, épurations, les principes mêmes de la démocratie étaient reniés. Algren s'était vu retirer son passeport pour avoir appartenu au Comité Rosenberg. À l’extérieur, l'Amérique soutenait à coups de dollars, contre les revendications populaires, des hommes qui lui étaient vendus et qui souvent, d’ailleurs, soucieux de leurs propres intérêts, la servaient très mal. Si des voix s’élevaient pour dénoncer cette politique, on les étouffait : je n’en entendais aucune.
Qu’étaient donc devenus les écrivains que j'avais aimés et qui vivaient encore? Et que pensais-je d’eux, aujourd’hui?
Discutant avec Lanzmann, les relisant d’un œil neuf, je révisai beaucoup de mes jugements. Les anciens romans de Wright, de Steinbeck, de dos Passos, de Faulkner gardaient pour moi les mérites, inégaux, que je leur avais reconnus. Mais nous n’étions plus politiquement d’accord avec Wright, franchement anticommuniste; il semblait se désintéresser de la littérature. Steinbeck avait sombré dans le patriotisme et la niaiserie; le talent de dos Passos s'était tari depuis qu’il s'était rallié aux valeurs occidentales : au lieu d’un monde aux profondeurs grouillantes, appliqué à cacher sous des gestes et des phrases sa décomposition, il ne décrivait plus que des apparences sclérosées. Dans Une Fable, Faulkner racontait, lui aussi, sous le couvert d’une histoire de soldat la passion du Christ : quelle rengaine! Intruder in the dust démontrait que, dans le Sud, le racisme a souvent pour envers des richesses et des finesses qu’ignorent les gens du Nord, butés dans un rationalisme simpliste. En 1956, Faulkner avait dit dans une interview qu’il fallait laisser aux sudistes le soin de régler à leur manière le problème noir; il se déclarait solidaire des Blancs, même s’il fallait descendre dans la rue et tirer sur des Noirs. Quant à Hemingway, je continuais d'admirer certaines de ses nouvelles. Mais l’Adieu aux Armes, le Soleil se lève aussi, relus, me déçurent. Il avait fait faire un grand progrès à la technique romanesque; mais, leur nouveauté disparue, les procédés, les stéréotypies sautaient aux yeux. Surtout je découvrais chez lui une conception de la vie qui ne m'était pas du tout sympathique. Son individualisme impliquait une connivence décidée avec l'injustice capitaliste; c'était celui d’un dilettante assez riche pour financer de coûteuses expéditions de chasse et de pêche et pratiquant à l’égard des guides, des serviteurs, des indigènes un paternalisme ingénu. Lanzmann me fit remarquer que le Soleil se lève aussi était entaché de racisme; un roman est un microcosme : si le seul pleutre est un Juif, le seul Juif, un pleutre, un rapport de compréhension, sinon une relation universelle, est posé entre ces deux caractères. D'ailleurs, les complicités que nous propose Hemingway à tous les tournants de ses récits impliquent que nous avons conscience d’être, comme lui, aryens, mâles, dotés de fortune et de loisirs, n’ayant jamais éprouvé notre corps que sous la figure du sexe et de la mort. Un seigneur s’adresse à des seigneurs. La bonhomie du style peut tromper, mais ce n’est pas un hasard si la droite
lui a tressé de luxuriantes couronnes : il a peint et exalté le monde des privilégiés.
Les jeunes, j'en connaissais peu. J'avais beaucoup aimé Carson McCullers que j'avais rencontrée une fois à Paris, rongée par l'alcool, bouflie, presque paralysée; il semblait qu’elle n’écrivit plus. J'avais aperçu aussi, chez les Wright, Truman Capote, couché sur un divan, en pantalons de velours bleu pâle; il avait du talent, mais il n’en faisait pas grandchose. On m'avait trop vanté Catcher in the rye de Salinger; j'y trouvai surtout des promesses. Et malheureusement la poésie m'échappait; je ne connaissais pas assez bien la langue pour l’apprécier, et je me méfiais des traductions. Bref, en littérature comme ailleurs, rien de l'Amérique ne me touchait plus, sinon son passé. J’éprouvai à son égard le même dépit que m'’inspirait la France. Je conservais un ardent souvenir de ses paysages, de ses villes, de ses espaces, de ses foules, de ses odeurs; j'aimais sa langue rapide et foisonnante, désinvolte, drue, et si apte à saisir la vie toute chaude; je pensais avec affection à mes amis américains, je m'étais plu à leur cordialité, à la franchise de leur rire, à leur humour abrupt. Mais je savais que, si je retournais à New York ou à Chicago, l’air que je respirerais là-bas serait, comme celui de Paris, empoisonné.
Le meilleur moment de cette année, ç’avait été les quinze jours passés à Davos avec Lanzmann : j'y avais retrouvé les plaisirs du soleil et de la neige, et éprouvé le soulagement de ne plus entendre de voix françaises. Au début de l'été, je quittai de nouveau avec joie ce pays où un gouvernement socialiste supprimait les fêtes du 14 juillet. Je gagnai avec Lanzmann le sud de l'Italie. Les routes étaient meilleures qu’en 1952, les hôtels plus confortables; les villes s'étaient agrandies, souvent avec élégance. Mais la campagne semblait toujours aussi pauvre; autour du Golfe de Tarente il y avait eu un simulacre de réforme agraire; des maisonnettes, qui portaient des noms de saints, s’élevaient au milieu des marécages qu’on avait répartis entre les paysans : ils manquaient d’eau et d'engrais, rien ne poussait. On croisait des braccianti sur les places des villages et la vie de province n’avait pas changé depuis que Fellini l’avait peinte dans les Vitelloni; buvant de la grappa, vers 11 heures du soir, dans une rue déserte de
Cantazaro, nous assistâmes à une scène qui rappelait fidèlement celles de son film : des jeunes gens couraient après une topolino, ils la saisissaient, la secouaient, bouchaient le pot d'échappement avec un tampon de papier, elle repartait, le bouchon sautait au milieu des rires qui ressemblaient à un bâillement; elle faisait demi-tour, tout recommençait. Nous nous lassâmes les premiers.
Nous descendîmes vers la Sicile; elle nous apparut au soir tombant, à un tournant de la route, piquée de lumières, frangée de brume; nous nous arrêtâmes; une voiture stoppa derrière nous : « Vous regardez la vue? dit le conducteur. Moi aussi, chaque fois que je passe, je regarde. » Il était gendarme. Il balaya l’espace de la main et déclara avec emphase : « C’est la seconde plus belle vue du monde.» « Ah? dis-je : Et quelle est la première? » Il hésita : « Ça, je ne sais pas.» Je revisitai la Sicile; je vis Raguse, rechignée et prospère, ses beautés baroques ceintes d'immeubles neufs très jolis. Nous nous enfuîmes très vite des Lipari, aux eaux noires de mazout et infestées de touristes français. Après une halte au Cap Palinure que m'avait signalé, des années plus tôt, Darina Silone, nous remontâmes sur Rome. Nous y transportâmes un transfuge yougoslave qui nous arrêta à la sortie d’'Eboli; il avait obtenu la permission de quitter quelques jours le camp italien où sont internés ses compatriotes en situation irrégulière, afin d’aller chercher du travail, mais il n’avait pas un sou en poche et il risquait des sanctions s’il rentrait avec du retard : encore une de ces situations presque inextricables comme j'en ai souvent rencontré au hasard des routes.
Je restai plus d’un mois à Rome avec Sartre. Nos amis communistes gardèrent leurs distances et nous vîimes peu de monde, mais je me plaisais à l'Hôtel d'Angleterre, près de la place d’Espagne, et je travaillai bien. Sartre voulait se reposer de la Critique. Il avait été à Venise revoir les Tintoret, il se mit à écrire sur la peinture. Il fit aussi une préface pour le Traître de Gorz!.
Je désirais respirer pendant deux ou trois semaines un air moins citadin que celui de Rome. Sartre proposa d’aller à
1. Dix ans après notre rencontre de Genève, Gorz, qui vivait maintenant à Paris avait apporté à Sartre un ouvrage de philosophie, intelligent, mais trop directement inspiré de l’Etre et le Néant. Il avait ensuite écrit un essai sur lui-même, excellent.
Capri. Les journaux romains disaient qu’une grippe venue d’Asie ravageait Naples; mais Capri n’est pas Naples et l’épidémie allait sans doute remonter vers le nord : nous partîmes. A Capri, nous lûmes dans les journaux de Naples que la grippe asiatique dévastait Rome. Chaque ville grossissait à plaisir le mal qui frappait l’autre.
J'avais craint que Capri ne fût submergée de touristes et de snobs; en fait, ils s’abattaient tous — comme à Venise, comme à Florence, comme partout — sur les mêmes lieux, aux mêmes heures. On les évitait sans peine. Nous logions dans un hôtel sans grâce, en plein centre; mais dans la région où aucune voiture ne peut pénétrer, c'était la solitude et le silence. Nous longions la côte, nous regardions les Faraglione auxquels Sartre prenait autant de plaisir qu’aux sculptures de Giacometti; nous passions au-dessus de la villa d’un rouge tapageur léguée par Malaparte aux écrivains de la Chine Populaire qui s’en trouvaient fort embarrassés; parfois, nous grimpions jusqu’au palais de Tibère; souvent nous nous arrêtions plus bas, dans quelque guinguette déserte, où nous déjeunions d’un gâteau ou d’un sandwich, avec un verre de vin blanc, tout en contemplant les jeux du soleil sur les rochers et sur l’eau. Sartre, quand il écrivait le Dernier touriste, s'était renseigné sur tous ces sites; il connaissait aussi beaucoup d’anecdotes et de potins sur la vie de Capri. Je le décidai à se faire hisser par télésiège d’Anacapri en haut du Monte Solario; il fut beaucoup moins sensible que moi aux charmes de cette glorieuse assomption, mais satisfait d’embrasser d’un coup d’œil l’île et ses formes savantes.
Le matin, pour boire notre café, et tous les soirs, après dîner, nous nous asseyions à une terrasse du salotto, pas encore envahi ou évacué par les Führungen. Passé minuit, il ne restait plus qu’un public clairsemé au pied de l’escalier noble et distant comme un décor de théâtre; seuls, en couples, en bandes, des gens le montaient, le descendaient, s’arrêtaient en haut des degrés, s’asseyaient sur une marche, ou bien disparaissaient dans l’ombre qui se creusait à l’arrière-plan ! : ils semblaient jouer une comédie mystérieuse et très belle; leurs gestes, leurs attitudes, les couleurs de leurs vêtements, où nous retrouvions le même rose que sur les toiles du Tintoret, étaient commandés