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Un magasin brillamment éclairé ruine maintenant ce décor

par la nécessité; et par éclair ressuscitait une illusion depuis longtemps perdue : notre vie avait la plénitude et la rigueur des histoires qu’on raconte. Sartre me parlait de son livre. Il travaillait sans se presser, attentif à ses phrases : il y en avait que je me répétais avec délectation, à travers le silence velouté de la nuit. À Capri, cet été-là, les pierres étaient belles comme des statues, et les mots parfois scintillaient.

Ma sœur n’habitait plus Milan; nous n’y restâmes qu’une journée. Lanzmann vint nous y rejoindre. Nous gagnâmes, par le col de Tende, Nice d’où nous allâmes coucher à Aix. Comme nous roulions dans la nuit étoilée, nous avons aperçu au ciel l'éclat cuivré d’un météore : le spoutnik! Les journaux le lendemain en confirmaient le passage à cette heure, à cet endroit. Nous pensions avec amitié à ce petit compagnon éphémère et nous regardions d’un œil neuf la vieille lune où des hommes iraient peut-être de notre vivant. Contre toutes les prévisions, le premier satellite avait été envoyé par V'U.R.S.S. : cela nous comblait d’aise. Les adversaires du socialisme en démontraient l’échec par l’arriération industrielle et technique de la Russie : quel démenti! L’Amérique parla de « Pearl Harbour scientifique». Leur exploit donnait aux Russes une supériorité militaire dont nous nous félicitions : si le pays qui a le moins d'intérêt à faire la guerre a le plus de chances de la gagner, la paix en est favorisée. Les « antiparti » avaient été limogés; l’esprit du 20° Congrès s’affirmait. Nos espoirs de calme coexistence devaient se fortifier quand en avril Moscou suspendit les essais nucléaires.

Dans toute l’Amérique du Sud des révoltes couvaient contre l’impérialisme américain. On parla beaucoup des rebelles cubains quand, deux jours avant le grand prix automobile de La Havane, ils enlevèrent dans le hall d’un hôtel le célèbre coureur Fangio, qu’ils relàächèrent après la course. Leur chef, Castro, un avocat exilé au Mexique par Batista en était revenu en bateau avec quelques camarades. On le décrivait comme une espèce de Robin des Bois barbu. Dans la petite armée qui tenait le maquis avec lui, il y avait des femmes, ce qui suscitait chez les bourgeois français des rires égrillards; il semblait avoir des appuis dans la population, entre autres parmi les étudiants et les intellectuels; mais il était difficile de le croire quand il annonçait que par des grèves, des émeutes, des combats, il allait dans un bref délai renverser Batista,

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La gauche française se relevait mal de Budapest. La sévérité des sanctions qui avaient frappé les insurgés — Tibor Déry, entre autres, condamné à neuf ans de prison — indigna les non-communistes, tandis que le P.C. continuait d’affirmer sa solidarité avec Kadar. L’Etincelle fut suspendue. Vercors qui avait été un ami zélé du parti, expliqua dans un petit livre assez drôle, P.P.C., qu’il en avait assez de jouer le rôle de potiche d’honneur et qu’il quittait la scène. Plus grave que ces dissensions d’intellectuels était l’inertie politique du prolétariat. Fin octobre, après le succès de la grève du gaz et de l'électricité, la C.G.T. et la C.F.T.C. en lancèrent d’autres. A Saint-Nazaire, elles explosèrent avec tant de violence qu’un ouvrier fut tué, le journaliste Gatti, blessé. Les ouvriers de Renault cessèrent le travail; et aussi les membres du corps enseignant, les fonctionnaires. Mais le fait même que ces mouvements fussent déclenchés en pleine crise ministérielle indiquait qu’ils étaient apolitiques. Ni les partis ni les syndicats ne les lièrent à une lutte contre la guerre d'Algérie. La droite cependant s’agitait; on parlait de complots. L'Express créa des Forums régionaux pour lutter contre la menace fasciste.

Le « dernier quart d’heure » de Lacoste durait depuis plus d’un an et les méthodes pacificatrices restaient les mêmes. Signalant à des amis le sommaire d’un numéro des Temps Modernes, Daniel, collaborateur de l’Express, conclut : « Et puis, bien entendu, il y a la ration habituelle de tortures. » C'était monotone, d’accord; gégène, baignoire, pendaisons, brûlures, viols, entonnoirs, pals, ongles arrachés, os brisés : on en revenait toujours là. Mais nous ne voyions pas de raison de changer de disque tant que l’armée et la police n’en changeaient pas.

Un universitaire, Audin, avait été arrêté en Algérie le 1* juin: on n’avait plus eu de ses nouvelles. Le personnel du lycée Jules-Ferry avait demandé une enquête : en vain. Au début de décembre, un ami soutint à sa place en Sorbonne sa thèse de mathématiques : il s’agissait d’une cérémonie funèbre à laquelle assistèrent en grand nombre des professeurs et des écrivains.

Même les lecteurs du Figaro furent informés par Martin- Chauffier ! de cas d’arrestations arbitraires, de disparitions et de tortures. Dans le Monde parut, après des semaines d’atermoiements le rapport de la Commission de Sauvegarde. Le rapporteur commençait par déclarer : «Des actes qui, en d’autres temps et dans des circonstances normales pourraient paraître exorbitants sont en Algérie parfaitement légaux. >» Donc, on n’avait pas à les dénoncer. On se bornait à signaler les faits qui, au sein de cette « exorbitante » légalité, paraissaient tout de même abusifs. Ils étaient assez nombreux et assez gros pour soulever un scandale. On bläma beaucoup le Monde de cette diffusion; sur les événements eux-mêmes, l'opinion s’attarda peu.

Le 10 décembre s’ouvrit le procès de Ben Saddok. Quelques mois plus tôt, au sortir du stade de Colombes, il avait abattu Ali Chehkal, ancien vice-président de l’assemblée algérienne et le plus important des collabos musulmans. Son défenseur, Pierre Stibbe, cita comme témoins à décharge des intellectuels de gauche, dont Sartre. Sartre était ému quand nous nous rendîmes au Palais de Justice; dans les conférences, dans les meetings, les paroles ne pèsent pas tellement lourd, mais ce jour-là, un homme jouait sa tête. S’il la sauvait, d’ici quelques années une amunistie ferait à nouveau de lui un homme libre : l’alternative entre la mort et la vie était beaucoup plus extrême que dans les procès ordinaires. D’où l’angoisse des témoins, chacun pouvant penser que sa déposition risquait de faire défnitivement pencher la décision des jurés.

On enferma Sartre avec les autres à l’écart des débats. Moi, je m’assis au milieu d’un public nombreux, à côté de jeunes avocats. Au pied du tribunal, Mme Ali Chehkal, cachée par des voiles de deuil, représentait la partie civile. Je regardai l’homme jeune, au visage ouvert, qui se tenait dans le box des accusés : il avait accompli un acte analogue à ceux que, pendant la résistance, on appelait héroïques; cependant des Français allaient le lui faire payer, peut-être de sa vie.

Des camarades de Saddok parlèrent de ses qualités d’homme, de travailleur, d'ami; de vieux parents pleurèrent. Ensuite, des professeurs, des écrivains, un prêtre, un général, des jour-

1. Il avait fait une enquête au nom de la < Commission internationale de lutte contre le régime concentrationnaire ».

nalistes expliquèrent l’acte de Saddok par la condition faite à ses frères algériens : et ils la peignirent. « Eh bien! dirent d’un ton pincé deux jeunes avocats assis près de moi, c’est notre procès à nous qu’on fait: on nous explique que tout ce qui nous arrive en Algérie, nous ne l’avons pas volé! » L’accusation avait convoqué Soustelle. Il arriva, les yeux cerclés d’écaille noire, vêtu d’un pardessus de gros industriel; sans regarder personne et précipitamment il fit l’éloge du défunt. Ensuite, soutenue par des parents, une jeune fille qui marchait sur des jambes artificielles s’avança : elle avait été mutilée par l’attentat du Casino de la Corniche !. Elle se mit à crier d’une voix stridente et saccadée : « Assez d’horreurs! Vous ne savez pas ce que nous subissons! Assez de sang! Assez! Assez! » La gène qu’elle provoqua se retourna plutôt contre l’accusation qui avait mis en scène ce mélodrame que contre Saddok. Les cheveux tout blancs, frêle, chancelant, le vieil Emile Kahn réclama au nom de la Ligue des Droits de l'Homme dont il était président qu’on reconnût à Saddok de larges circonstances atténuantes. Un pasteur lut une lettre de son fils, rappelé en Algérie; le jeune garçon racontait comment il avait vu une unité territoriale — c’est-à-dire des pieds noirs — torturer un vieil Arabe; appuyé par quelques camarades, il avait dû les menacer de ses armes pour leur arracher leur proie. Ce récit — pendaison, coups, tortures — tomba dans un silence de mort; pas un soupir de surprise ni de dégoût : tout le monde savait. Encore une fois, cette évidence me glaça le cœur: tout le monde savait et s’en foutait, ou bien consentait.

Sartre fut un des derniers à déposer. Rien ne marqua son trouble sinon que, parlant avec une déférence compassée du mort, il l’appela Ali Chacal. Comparant son attitude à celle de Ben Saddok, il expliqua que les jeunes ne pouvaient pas consentir à la patience de leurs aînés car ils ne connaissaient de la France qu’un visage sanguinaire. Il souligna ensuite que l’acte accompli par Saddok était un meurtre politique et ne devait pas être assimilé à un attentat terroriste. Il faisait un gros effort pour parler un langage qui ne choquât pas le tribunal, et celui-ci parut soulagé par sa modération.

Ensuite déposèrent Massignon, puis Germaine Tillon; la

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