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Transformé depuis en centre de tortures

France, constata-t-elle avait acculé la jeunesse à la haine. Un instituteur avait proposé à ses élèves, des Musulmans d’une dizaine d’années, ce sujet de rédaction : « Que feriez-vous si vous étiez invisibles? »; elle lut quelques-unes de leurs compositions : tous avaient répondu, à travers des fantasmes divers : « Je tuerais tous les Français. »

Je quittai la salle. Dans les couloirs, le général Tubert tonnait contre les Français d'Algérie. Tous les témoins louaient l’impartialité du président et la liberté qu’il leur avait accordée. Ils commentaient avec sévérité l’absence de Camus. Sa voix aurait eu d’autant plus de poids qu’on venait de lui décerner le prix Nobel. Stibbe lui avait seulement demandé de dire tout haut ce qu’il avait écrit dans un récent essai où il condamnait la peine de mort : il avait refusé de paraître à la barre et même d'envoyer un message au tribunal. Pour réclamer l’'indulgence du juge, plusieurs témoins l’avaient cité, parfois non sans malice.

Je dînai à la Palette avec Sartre et Lanzmann. Saddok sauverait-il ou non sa tête? Nous étions anxieux. Pour se consoler de la tension à laquelle toute la journée il avait été soumis, Sartre but du whisky : il supportait mal l’alcool depuis quelque temps et son agitation s’accrut; bientôt il tomba dans une morosité furieuse : « Dire que j'ai fait l’éloge de Chehkal! et j'ai parlé contre le terrorisme : comme si je condamnais le terrorisme! Tout ça pour plaire aux poujadistes du jury! Vous vous rendez compte! » Le dépit, la rage, lui mettaient les larmes aux yeux. « Tout ça pour des poujadistes! », répétait-il. Je fus effrayée par la violence de son émotion : elle ne s’expliquait pas seulement par le dégoût des concessions consenties; depuis des semaines, des mois, il avait les nerfs à vif.

Le lendemain matin, la lecture des journaux nous assombrit. Rapportant les dépositions, ils dressaient, sans le vouloir, un excellent réquisitoire contre la guerre : le public, de façon inespérée, allait se trouver informé. Mais ils prenaient violemment parti contre Saddok : « Qu'il est joli garçon, l’assassin de Chehkal! >» titrait l’un d’eux. La presse accusait les témoins d’avoir sali la France et il semblait que seul le couteau de la guillotine pût la blanchir. Nous craignions que les jurés ue fussent influencés par ces articles.

C’est avec soulagement que le soir nous apprîmes le verdict.

Détention perpétuelle : mais à la fin de la guerre les prisons s’ouvriraient. Nous fûmes heureux pour Saddok d’abord; mais aussi cela nous réconfortait de voir qu’en France il y avait encore quelques hommes capables, en face d’un Algérien, de juger selon leur conscience.

En Algérie cette notion n’avait plus cours; on désignait au hasard des boucs émissaires : six Musulmans avouèrent sous les tortures le meurtre de Frogier; on en choisit un et bien qu’il n’y eût aucune preuve contre lui, Coty refusa de le gracier.

Vers la fin de janvier 1958, M° Bruguier me demanda un témoignage de moralité en faveur de Jacqueline Guerroudj, qui avait été à Rouen une de mes très bonnes élèves. Institutrice en Algérie, elle avait épousé un instituteur musulman et elle était comme lui membre des groupes urbains de PA.L.N.; elle avait remis à Yveton la bombe qu’il avait déposée dans les locaux de l’E.G.A. Tous deux, ainsi qu’un de leurs co-accusés, Taleb, furent condamnés à mort en décembre 1957. La gauche mena une campagne en leur faveur et je m'y associai de mon mieux. Nous obtinmes leur grâce. Mais Taleb, convaincu seulement d’avoir préparé des explosifs et qui niait toute participation à cet attentat particulier, fut décapité.

Le bombardement de Sakiet navra une grande partie de la droite française : des Oradour, on en faisait tous les jours selon le mot d’un caporal !. Mais taper sur un village tunisien, c'était une gaffe. Pour la justifier, les Actualités passèrent une bande qui montrait des soldats de l’A.L.N. cantonnés en Tunisie : autre gaffe; en uniforme, disciplinés, ils constituaient une armée et non une association de malfaiteurs.

On racontait qu'ayant l’âme pieuse et scrupuleuse, Massu avait tenu à goûter à la gégène et qu’il avait déclaré : « Très dur; mais supportable pour un homme courageux.» Un livre vint rappeler l’insupportable vérité de la torture: La Question, d’Alleg. Sartre le commenta dans un article, Une Victoire, que publia l'Express, et qui fut censuré. Le livre, néanmoins, fut vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires, et traduit dans le monde entier.

1. Rapporté en 57 par un rappelé; en août 56, un caporal du 2° B.E-P. lui avait dit: eS’il existe un jour un nouveau tribunal de Nuremberg, nous serons tous condamnés : des Oradour, nous en faisons tous les

jours. >»

La torture était à présent un fait si bien établi que l'Eglise même avait dû se prononcer sur sa légitimité. Beaucoup de prêtres la refusaient, en paroles et par des actes; mais il y avait aussi des aumôniers pour encourager les corps d'élite; quant aux évêques, la plupart allaient très loin dans la tolérance, aucun ne se hasardait bien avant dans le blâme. Parmi les laïques, que de silences consentants! Celui de Camus me révoltait. Il ne pouvait plus arguer, comme pendant la guerre d’Indochine, qu’il ne voulait pas faire le jeu des communistes; alors il grommelait que la métropole ne comprenait pas le problème. Quand il vint à Stockholm recevoir le prix Nobel, il se découvrit davantage. Il vanta la liberté de la presse française : cette semaine-là, l’Express, l’Observateur, France-Nouvelle furent saisis Devant un vaste public, il déclara : « J'aime la Justice; mais je défendrai ma mère avant la Justice», ce qui revenait à se ranger du côté des pieds noirs. La supercherie, c’est qu’il feignait en même temps de se tenir au-dessus de la mêlée, fournissant ainsi une caution à ceux qui souhaitaient concilier cette guerre et ses méthodes avec l’humanisme bourgeois. Car, comme l’a dit un an plus tard, sans rire, le sénateur Rogier : « Notre pays. a besoin de colorer toutes ses actions d’un idéal d’universalité et d’humanité.» Et en effet, mes compatriotes se débrouillaient pour maintenir cet idéal tout en le foulant aux pieds. Chaque soir, au théâtre Montparnasse, un public sensible pleurait sur les malheurs anciens de la petite Anne Frank; mais tous ces enfants qui étaient en train d’agoniser, de mourir, de devenir fous sur une terre qu’on disait française, il n’en voulait rien connaître. Si on avait essayé de l’apitoyer sur eux, il vous aurait accusé de démoraliser la nation.

Je ne supportais plus cette hypocrisie, cette indifférence, ce pays, ma propre peau. Ces gens dans les rues, consentants ou étourdis, c'était des bourreaux d’Arabes : tous coupables. Et moi aussi. «Je suis française.» Ces mots m’écorchaient la gorge comme l’aveu d’une tare. Pour des millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, j'étais la sœur des tortionnaires, des incendiaires, des ratisseurs, des égorgeurs. des affameurs; je méritais leur haine puisque je pouvais dormir, écrire, profiter d’une promenade ou d’un livre : les seuls moments dont je n’avais pas honte, c'était ceux où je ne le pouvais pas, ceux où on aimerait mieux être aveugle que

de lire ce qu’on lit, sourde que d’entendre ce qu’on nous raconte, morte que de savoir ce qu’on sait. Il me semblait traîner une de ces maladies où le symptôme le plus grave, c’est l’absence de douleur.

Quelquefois, l’après-midi, des parachutistes installaient sur le parvis de Saint-Germain-des-Prés une espèce de baraque. J’évitais toujours d’approcher, je ne sus jamais exactement ce qu'ils trafiquaient : en tout cas, ils se faisaient de la propagande. De ma table, je les entendais jouer des airs militaires; ils discutaient, ils quêtaient et je crois qu’ils montraient des photos, choisies, de leurs campagnes. Je reconnaissais cette boule dans ma gorge, ce dégoût impuissant et rageur : c’est ce que j'éprouvais quand j'apercevais un SsS. Les uniformes français aujourd’hui me donnaient le même frisson qu’autrefois les croix gammées. Je regardais ces jeunes garçons en tenue léopard qui souriaient et paradaient, le visage bronzé, les mains nettes : ces mains. Des gens s’approchaient, intéressés, curieux, amicaux. Oui, j’habitais une ville occupée, et je détestais les occupants avec plus de détresse que ceux des années 40, à cause de tous les liens que j'avais avec eux.

Sartre se défendait en écrivant furieusement la Critique de la raison dialectique. Il ne travaillait pas comme d’habitude avec des pauses, des ratures, déchirant des pages, les recommençant; pendant des heures d’affilée, il fonçait de feuillet en feuillet sans se relire, comme happé par des idées que sa plume, même au galop, n’arrivait pas à rattraper; pour soutenir cet élan, je l’entendais croquer des cachets de corydrame dont il avalait un tube par jour. A la fin de l’après-midi, il était exténué; toute son attention relâchée, il avait des gestes incertains et disait souvent un mot pour un autre. Nous passions nos soirées chez moi; dès qu’il avait bu un whisky, l’alcool lui portait à la tête : « Ça suffit », lui disaisje; ça ne lui suffisait pas; à contrecœur je lui tendais un second verre; il en demandait un autre; il lui en fallait beaucoup plus, deux ans plus tôt; mais à présent sa démarche et sa parole s’embarrassaient vite et je répétais : « Ça suffit ». Deux ou trois fois je pris de violentes colères, j’envoyai un verre se fracasser sur le carreau de la cuisine. Mais ça m’épuisait de me quereller avec lui. Et puis, je savais qu’il avait besoin de détente, c’est-à-dire de se détruire un peu; je

ne protestais d'ordinaire qu’au quatrième verre. S’il vacillait en me quittant, je me faisais des reproches. Et des inquiétudes me traversaient, presque aussi aiguës qu’en juin 1954.

J’espérais que la neige m’apporterait un peu de gaieté. Les deux semaines que je passai à Courchevel me déçurent. J'avais cru rajeunir quand, deux ans plus tôt, j'avais de nouveau chaussé des skis : mon âge se marquait à ce que je ne progressais pas. Lanzmann m’accompagnait rarement sur les pistes : il écrivait pour les Temps Modernes un article sur le curé d’Uruffe. C'était une étonnante histoire que celle de ce prêtre, assassinant la femme qu’il avait engrossée, l’éventrant pour baptiser le fœtus, sonnant le tocsin, dénonçant le crime et aidant ses paroiïssiens à chercher le meurtrier. Le procès avait été plus étonnant encore; Lanzmann en dégageait le sens avec malice et rigueur : «La raison d’Eglise » exigeait qu’on refusât à la fois de comprendre le curé et de le punir. Le prêtre avait sauvé sa tête alors que les assassins de Saint-Cloud, non moins dignes d’indulgence — deux garçons à demi arriérés dont les enfances s'étaient écoulées dans des orphelinats — avaient été condamnés à mort !. Les clients de l’hôtel trouvaient tout à fait naturel qu’on les guillotinit : je ne pouvais pas éviter, pendant les repas, d'entendre ce qu’ils disaient. C’est pour cela surtout que ce séjour fut peu plaisant : nous étions restés en France. Toute cette bourgeoisie qu’à Paris je fuyais, je baignais dedans. Le couple qui se plaignait qu’au Congo on n’eût plus le droit de battre les nègres, c'était des Belges; mais les Français comprenaient leur afiliction. Quand en avril je voulus voyager quelques jours avec Lanzmann, nous avons choisi l’Angleterrre : la côte sud, la Cornouaïlles. Les seuls Français qui m’inspiraient collectivement de la sympathie, c'était des jeunes; des étudiants de gauche me demandèrent de donner à la Sorbonne une conférence sur le roman et j’acceptai : je vivais si retirée que je fus étonnée, en entrant dans l’amphithéâtre, de constater, à l’accueil que me fit le public, que je ne lui étais pas inconnue. Son amitié me réchauffa le cœur : il en avait besoin.

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