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CHAPITRE IX

Le bombardement de Sakiet avait entraîné l’intervention des Bons Offices anglais et américains; on parlait d’un Dien-Bien- Phu diplomatique; l’armée criait très haut qu’elle n’y consentirait pas. On commença à évoquer le retour de de Gaulle. Il ne fallait pas compter sur la police pour maintenir l’ordre républicain. Un certain nombre de flics ayant été abattus à Paris par des Algériens — non pas au hasard, dans la majorité des cas, mais par représailles singulières — la police manifesta en masse le 13 mars devant la Chambre. Noyautée par le réseau Dides, elle sympathisait avec le fascisme : quand, après la chute de Gaillard, descendu le 15 avril par Soustelle et Bidault, la gauche multiplia les forums et les meetings, les « patriotes » qui venaient casser la gueule aux orateurs étaient assurés de sa protection. Il semblait impossible de faire tenir debout aucune combinaison ministérielle et le nom de la Gaulle revenait de plus en plus souvent sur le tapis. Le 6 mai, on prononça celui de Pflimlin mais, pour être investi, il avait besoin des voix des Indépendants qui n’arrivaient pas à se décider.

Le F.L.N. avait résorbé en grande partie le M.N.A. et suscité des ralliements spectaculaires !. Il exigeait qu’on appliquât à l’A.L.N. les conventions du droit international. Quand le gouvernement français fit guillotiner deux combattants algériens, les trois prisonniers français furent fusillés. Alger décida de manifester le 13 mai contre ces représailles.

1. Le 18 avril, neuf joueurs de football algériens, de l’équipe de France, dix sous-officiers algériens de Saint-Maixent et le grand muphti Lakdam gagnèrent Tunis.

Le soir, j'étais chez moi avec Lanzmann quand Pouillon, secrétaire-rédacteur à l’Assemblée, nous a téléphoné : la manifestation du Forum avait tourné à l’insurrection; la foule, avec Lagaillarde en tête, avait pris le Gouvernement Général; Massu présidait un Comité de Salut public; bref, pour rester française, l'Algérie, avec l'appui de l’armée, se séparait de la France. D’autres coups de téléphone suivirent : des amis journalistes nous communiquaient les dernières dépêches. Pouillon, de nouveau, nous annonça que la riposte de la Chambre avait été ferme; elle avait voté l’investiture de Pflimlin par 280 voix contre 120, les communistes s'étant, par principe, abstenus. Je m’endormis rassurée. Le bruit courut le lendemain qu’en apprenant le vote de la Chambre, les colonels avaient pâli; l’un d’eux avait dit : « C’est foutu! >» Pflimlin fit couper les communications entre l’Algérie et la France : contre ce blocus, la sédition ne tiendrait pas le coup huit jours. Le 14 mai, personne autour de moi n’était très inquiet. Lanzmann avait été invité, avec une délégation de journalistes d'extrême gauche, à visiter la Corée du Nord : il s'était demandé dans la nuit si ce voyage n'allait pas être annulé; il ne le pensait plus.

Le lendemain on apprit que le matin, sur le Forum, Salan avait lancé : « Vive de Gaulle.» Et de Gaulle venait d’annoncer dans un communiqué : «Je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République. >» Pflimlin rétablit les liaisons avec l’Algérie et ne prit aucune autre mesure. Le jour suivant les journaux décrivirent la mascarade organisée à Alger et dans tout le pays sous le nom de fraternisation.

Le soir où j’entendis au théâtre Sarah-Bernhardt Ja Condamnation de Lucullus de Brecht, sombre attaque contre la guerre et les généraux, la salle applaudit à tout rompre; mais elle était composée d’intellectuels de gauche, depuis longtemps isolés dans leur pays. Les communistes faisaient profession d’optimisme. Lanzmann représentait Sartre au Comité de résistance contre le fascisme; à chaque séance Raymond Guyot déclarait : « D’abord, il faut nous réjouir : des comités se forment partout. La situation est excellente... » Mais le 19, la grève générale lancée par les syndicats échoua. Le même jour, de Gaulle tint une conférence de presse; Lanzmann nous la raconta comme nous dînions rue de la Büûcherie avec les Bost; il avait reconnu dans l’assemblée toutes les vieilles têtes R.P.F. Tout en réclamant pour son investi-

ture une procédure exceptionnelle, de Gaulle avait fait savoir qu’il voulait être légalement appelé par le pays. Des dames du monde écoutaient, en extase; Mauriac se pâmait. Bourdet demanda à de Gaulle s’il ne pensait pas qu’il faisait le jeu des factieux. « Votre univers n’est pas le mien », répondit à peu près de Gaulle. Il allait réussir son coup, Lanzmann n’en doutait pas; la démocratie bourgeoise aimait mieux se saborder au profit d’un dictateur que de ressusciter un front populaire. Bost ne voulait pas le croire : ils parièrent une bouteille de whisky.

Des Américains, en escale à Orly, refusèrent de quitter l’avion car ils imaginaient Paris à feu et à sang: nous en rîmes, sans gaieté. Tout se passait dans un calme funèbre. Le pays se laissait convaincre qu’il n’y avait qu’une alternative : de Gaulle ou les paras. L’armée était gaulliste, la police fasciste; Moch avait proposé de mobiliser des milices populaires; mais le seul souci de la droite et des socialistes, au moment où les paras se préparaient à monter sur Paris, était d’éviter « le coup de Prague ». L’appel du pied adressé par de Gaulle à Mollet, le 19, avait choqué par sa grossièreté l’intéressé luimême; puis il se disposa à y répondre. Quant à l’inertie du prolétariat, il fallait bien la prendre pour un consentement; sans de Gaulle, il aurait eu sans doute un sursaut; maïs son gouvernement, entre 1945 et 1947, n’avait pas été pire que ceux qui lui succédèrent; il gardait son prestige de libérateur et, n'étant pas vénal, il passait pour honnête. Alger triomphait grâce à lui.

Ce qui le 13 mai semblait impossible nous apparaissait le 23 comme fatal. Les pieds noirs et l’armée avaient gagné. Tout se passerait sans bagarre : c'était si évident que la délégation à laquelle Lanzmann appartenait décida de ne pas remettre son départ. Il aurait voulu rester, mais il ne pouvait pas se désolidariser des autres. J’allai passer deux jours avec lui dans un hôtel proche de Honfleur que nous aimions. Me montrant les clos fleuris de pommiers, il me dit d’une voix désolée : « Même l’herbe n’aura plus la même couleur.» Ce qui nous accablait c'était de découvrir soudain le visage qu'avait pris peu à peu la France : dépolitisée, inerte, prête à s’abandonner aux hommes qui voulaient poursuivre à outrance la guerre.

Je conduisis Lanzmann à Orly le matin du 24 mai. Dans

l'après-midi, on apprit le soulèvement de la Corse. Ce furent pour moi comme pour tant d’autres des jours déconcertants. Je ne travaillais plus En mars, j'avais remis à Gallimard les Mémoires d’une jeune fille rangée. J'hésitais à les poursuivre. Mon oisiveté et l’anxiété générale m’amenèrent, comme en septembre 1940, à me remettre à mon journal. Je le commençai aussi en grande partie pour le montrer plus tard à Lanzmann, avec qui il m'était presque impossible de correspondre. Cette fois encore, je vais le transcrire.

26 mai

Curieuses journées où on écoute d’heure en heure la radio et INF. 1 et où on achète toutes les éditions des journaux. Hier, en ce dimanche de Pentecôte, 800.000 Parisiens avaient quitté la ville, les rues étaient désertes; il faisait lourd, mais pas chaud, un ciel gris. De la fenêtre de Sartre on voyait passer des voitures de pompiers, rouges, avec leur grande échelle, qui enfilaient le boulevard Saint-Germain. Beaucoup de voitures de police en patrouille. Le nouveau comité d’Alger (Massu, Sid-Cara, Soustelle) a déclaré samedi : « De Gaulle ou la mort.» Ce sont eux qui ont envoyé Arrighi en Corse, mais ils affirment aussi avoir rompu toute relation avec la Corse.

Lanzmann parti avant-hier pour la Corée. Télégramme de Moscou où il reste trois jours.

Conversations avec Sartre le soir à la Palette sur mon livre. Il me rappelle comme on était heureux à Rouen, dans l’anonymat de la jeunesse (je revois la brasserie Paul où je corrigeais mes copies). Ne pas trahir cette période en la racontant.

Aujourd’hui, il fait glacial. Le vent bouscule le lierre sur le mur du cimetière et il entre dans le studio par toutes les jointures des fenêtres. Le travail que j’entreprends va me prendre trois ou quatre ans, c’est un peu effrayant. Je pense qu’il faut d’abord amasser d’un élan un grand nombre de matériaux.

Oui, toute la journée encore, ce lundi de Pentecôte, —- Paris aussi vide qu'hier, les journaux censurés, presse étrangère interdite — atmosphère de catastrophe fade. Il a plu, et puis il y a eu ua grand orage avec tonnerre. Déjeuner à la Palette avec Nazim Hikmet. Dix-sept ans de prison, et maintenant

obligé de rester couché douze heures par jour à cause de son cœur. Plein de charme. Il raconte comment, un an après sa sortie de prison, il y a eu deux attentats contre lui (des autos, dans les rues étroites d’Istamboul). Et puis, on a voulu l'envoyer faire du service sur la fontière russe : il avait cinquante ans. Le médecin major lui a dit: « Une demi-heure debout au soleil et vous êtes un homme mort. Mais je dois vous signer un certificat de bonne santé.» Alors il est parti, à travers le Bosphore, sur une minuscule barque à moteur, par une nuit de tempête : par temps calme, le détroit était trop bien gardé. Il voulait gagner la Bulgarie, mais impossible avec cette mer démontée. Il a croisé un cargo roumain, il s’est mis à tourner autour en criant son nom. Ils l’ont salué, ils ont agité des mouchoirs : sans s’arrêter. Il les a suivis et a continué de tourner dans la tempête déchaïînée; au bout de deux heures ils se sont arrêtés, mais sans le faire monter. Son moteur a calé, il a cru que tout était fini. Enfin on l’a hissé à bord : il avait fallu téléphoner à Bucarest pour prendre des ordres. Transi, à demi mort, il est entré dans la cabine des officiers; il y avait une énorme photo de lui avec une inscription : «Sauvez Nazim Hikmet.» Le plus piquant, at-il ajouté, c’est qu’il y avait déjà un an que j'étais libéré.

Lanzmann téléphone de Moscou. Il est 7 heures ici, 9 heures là-bas et la nuit tombe sur la Moskova. Si près, si loin. Des jeunes types l’abordent à la porte de l’hôtel en murmurant : « Business? » Ils veulent lui troquer des filles contre ses vêtements. Il est égaré, inquiet des événements qu’il ne connaît que par le correspondant de l’Humanité.

Difficulté de travailler. On attend, on ne sait pas quoi.

Soirée avec Sartre et Bost. On spécule sur les événements.

Mardi 27 mai

Déjeuner avec Sartre à la Coupole. La C.G.T. avait donné l’ordre de faire grève, F.0. et la C.F.T.C. ne suivaient pas mais on s'attendait tout de même à quelque chose : rien; les autobus marchent et les métros. Dans le taxi, à la radio, fin de la déclaration de de Gaulle. Oui, c’est « le dernier quart d’heure », comme écrit Duverger. Le chauffeur : «Eh bien! Ils l’ont dans le baba, depuis le temps qu’ils se foutent du

monde, à nous prendre notre argent, et tous les gars qui se font tuer en Algérie. >» Furieux contre les « cocos >» parce qu’ils ont voté les pouvoirs spéciaux et un hommage à l’armée; eux aussi se moquent du monde : « Aussi vous voyez comment qu’elle marche, leur grève! » Sans doute un type de gauche, prêt à accepter de Gaulle, par fureur. Quel escamotage! Tout va se faire en douceur et puis se durcir. Pays à l’abandon qu’on a eu à l’écœurement. Quelle fadeur dans cette défaite! Impression de vivre des journées «historiques », mais pas de la façon poignante, aiguë de juin 1940; des journées de dupe, vaseuses, comme celles que raconte Guillemin. On barbote dans la matière confuse du livre d’un futur Guillemin.

Cette nuit, il y avait de terribles choses noires, tordues comme des sarments, qui tombaient du ciel; l’une atterrissait à côté de moi, c'était un énorme python et la peur m’empéchait de fuir. Une espèce de voiture de police passait, je sautais dedans : ils faisaient la chasse aux serpents qui depuis des heures déjà s’abattaient sur le pays — un étrange pays de jungles et de routes défoncées. Mais la seule vision saisissante, c'était ces grandes formes apocalyptiques, au-dessus de ma tête, et qui tombaient.

Toute la journée des coups de téléphone, comme la nuit du 13 mai. Et mon jeune ami marseillais m’écrit presque tous les matins. On a besoin de se parler, même si on n’a rien à se dire.

Péju vient de téléphoner (à 6 heures) que Pflimlin est sorti décomposé de chez Coty, que de Gaulle a quitté Colombey, il rapplique. Pas de grève, nulle part, sauf chez les mineurs du Nord. De Gaulle avait dit, cette nuit, que s’il n'avait pas le pouvoir dans les quarante-huit heures, il le prendrait. L’armée est avec lui. A Toulouse, on a demandé au commandement militaire d’assurer l’ordre (à cause de la manifestation prévue ce soir) et il a refusé.

Sartre travaille à sa pièce; et j'essaie de m'’intéresser à mon passé. Sur la route de Honfleur, Lanzmann me disait : « Même l’herbe ne sera plus de la même couleur ». Je regarde la place Saint-Germain et je pense : « Ça ne sera plus la même ville ».

Radio de 7 h. 30: peut-être encore un espoir.

Mercredi 28

On a passé la soirée d’hier avec les Leiris. Chez eux, on a écouté la radio; impossible de capter Radio-Luxembourg, on n’a eu que la radio d'Etat. Séance de nuit : Pflimlin fait voter la loi sur la Constitution. Souvenir du temps où on écoutait aussi la radio avec eux, au moment du retour des Allemands en Belgique.

Ce matin, temps radieux. Je prends les informations. Pflimlin a eu une majorité de 400 voix contre un peu plus de 100, les Indépendants ont quitté le ministère, il démissionne, mais sans créer « la vacance du pouvoir ». Coty a annoncé que dès ce soir un nouveau ministère serait sur pied.

Il doit y avoir une vaste manifestation cet après-midi; nous y allons.

Vendredi 30 mai

Je ne peux plus rien écrire d’autre que ce journal et même j'ai à peine envie de l'écrire, mais il faut tuer le temps. Mercredi, déjeuner à la Palette avec Claude Roy qui a demandé à être réintégré au P.C. et qui sans doute le sera. Il cite un mot de de Gaulle sur Malraux qui court Paris : « Il m’a reproché d’avoir été jusqu’au bord du Rubicon pour pêcher à la ligne et maintenant que je le saute, il pêche dans la lagune. > Malraux en effet a passé tout ce temps à Venise, à parler sur l’art; mais il est rentré avant-hier soir et il s'attend, selon Florence, à être ministre de l’Information ou de la Culture.

Nous allons en taxi — mercredi — à 16 h. 45, au métro Reuilly-Diderot. Long défilé sur le trottoir de gauche : des communistes, visiblement, qui portent des pancartes : « Vive la République. >» Au métro nous attendons le Comité du 6°, mais il y a aussi le C.N.E. qui a donné là son rendez-vous. De la bouche du métro sortent un tas de gens qu’on connaît : Pontalis, Chapsal, Chauffard, les Adamov, les Pozner, Anne Philipe, Tzara, Gégé avec sa famille et son atelier, ma sœur. Tout le monde est étonné de voir une foule aussi énorme : chacun craignait que la manifestation ne soit un fiasco. La

Nation est noire de monde. Nous marchons derrière la banderole des « Beaux-Arts», pour nous retrouver derrière les « Droits de l'Homme », puis en un lieu indistinct. De vieux républicains jubilent parce que ça les rajeunit de cinquante ans; ils sautent en l’air pour voir, par-dessus les têtes. la longueur du cortège, et leur visage s’épanouit; des types se juchent sur des poteaux-bornes, au milieu de la chaussée, ils grimpent sur les épaules d’un copain et ils font des signes approbateurs : le défilé n’en finit pas, ni dans un sens ni dans l’autre. Le long des trottoirs, une quantité de gens applaudissent et crient avec nous : ce sont en fait des manifestants. Foule gaie, foule sage qui obéit aux consignes. On ne crie guère : « Vive la République », mais surtout : «Le fascisme ne passera pas »; beaucoup : « Massu au poteau, Soustelle au poteau »; un peu: «A bas de Gaulle», mais timidement. Les slogans : « De Gaulle au musée — Les paras à l’usine » ont un grand succès. (Cette discrétion, est-ce le souci des consignes ou ce respect pour de Gaulle dont parlait hier S. L.? En tout cas, si quelqu'un ébauche « De Gaulle au poteau » on le fait taire.) On chante la Marseillaise et le Chant du Départ. Sartre chante à pleine voix. Deux beaux grands types, flanqués de deux pin-up, n’arrêtent pas de hurler. Aux fenêtres, des curieux, dont beaucoup nous marquent leur sympathie; des enfants applaudissent. Au-dessus du « Berceau Doré », trois très vieilles dames, aux perruques blanches, appuyées à des coussins d’un or fané, nous saluent avec des gestes de reines. Les feux continuent à passer du rouge au vert bien que la circulation soit interrompue. Cependant, de loin en loin, le cortège se bloque; on s’arrête, on repart. Devant le poste de police, les agents immobiles, impassibles, et la foule se tourne vers eux pour crier agressivement : « Massu au poteau! » Défilé chaleureux, unanime, émouvant. Il paraît que les déportés ont défilé en vêtements rayés et les infirmes, les malades, dans leurs voitures. L'arrivée à la République a été décevante; on n’avait rien prévu. Des gens, grimpés sur le socle, agitaient des drapeaux, mais aucun mot d'ordre n’a été donné; on se disperse. On entend quelques cris : « À la Concorde », mais personne ne suit; d’ailleurs, on n’aurait pas passé. Pas un flic sur le parcours, mais les deux extrémités étaient gardées par des cars de C.R.S. La foule n’était pas combative. Ce qui était étonnant, c'était l’élan qui a emporté tout le monde : même

les types les plus apolitiques du Village sont venus. Mais certains d’entre nous remarquaient que les gens étaient de trop bonne humeur, contents de crier et de chanter, mais pas du tout décidés à agir. Et la veille, la grève avait échoué; F.0. et la C.F.T.C. se félicitaient le lendemain d’avoir manifesté « indépendamment de la C.G.T. ». Il n’y aura sûrement pas de grève générale. Bost, Olga et les Apteckman sont montés au premier étage de l’Hôtel Moderne où travaillaient, à grand renfort de whisky, des journalistes américains; de làhaut, disent-ils, la vue était saisissante. Cependant, dans la salle à manger du rez-de-chaussée, à dix mètres de la rue, des Anglaises en robes longues mangeaient leur potage avec indifférence. Il paraît que Mendès a été acclamé place de la Nation, mais à l’arrivée, comme les groupes se dispersaient, des fascistes se sont jetés sur lui : ils n’avaient pas leur chance. Nous sommes rentrés chez Sartre, émus, avec une aube d'espoir au cœur. Tout de suite de mauvaises nouvelles : les parachutistes ont débarqué (ce bruit a couru pendant quatre jours) ; ni l’armée, ni les C.R.S. ne soutiennent le Gouvernement; de Gaulle a quitté Colombey et Coty va l’appeler dans la nuit. Sartre avait sa soirée prise et je ne pouvais supporter d’être seule; j’ai été retrouver dans un restaurant de la rue Stanislas les Bost et les Apteckman. On a pris les autos qu’on a abandonnées rue du Faubourg-Saint-Honoré et on a rôdé autour de l'Elysée illuminé; il était près de minuit; les gens, qui dans la soirée étaient venus en nombre, commençaient à se disperser; on entendait scander : « Massu à Paris! Les Paras, à Paris! » C'était une poignée de quadragénaires distingués (J’ai oublié de dire que la Bourse monte allégrement, que le napoléon a baissé de 70 francs). Les flics les ont refoulés très poliment. Des régiments de C.R.S. dans leurs sombres voitures, hors des voitures, armes à la main, cernaient tout; s’ils avaient été républicains, on se serait senti défendus, mais dans les circonstances actuelles, ils faisaient plutôt peur. Ils laissaient passer la foule, piétons et voitures. Barbara Apteckman leur faisait du charme et ils lui lançaient d’aimables quolibets. Elle leur a demandé : « Qu’attendez-vous? — De Gaulle; mais ça fait deux heures qu’on l’attend et il n’est pas là.» D’autres ont dit : « On est de Bordeaux, on 8e fait chier ici. » Et d’autres : « On attend de se battre. >» Immense défilé d’élégantes voitures qui allaient au pas, à cause de l’embouteillage.

« Où allez-vous? — Voir de Gaulle. » Un taxi de chez Maxim’s, de style antique, avec un vieux chauffeur très chic et les armes de Maxim’s sur la portière; à l’intérieur, un homme en habit et une superbe femme en robe rouge, couverte de bijoux. On aurait dit de la figuration de cinéma : le petit trait typique et inattendu dans un film tourné dix ans plus tard. Une voiture est sortie de l'Elysée; il semblait que ce fût fini et de Gaulle n’était pas venu. On a passé devant la Chambre et on a été boire à la Bûcherie. C'était plein de gens qui avaient manifesté l’après-midi et tous s’étonnaient de s'être trouvés si nombreux. Mais personne ne savait ce qui arrivait maintenant et la radio des Bost était cassée. J’ai téléphoné à Péju. Plus question de parachutistes et les socialistes tenaient bon contre de Gaulle. En fait, il est reparti dans la nuit pour Colombey. Apteckman était convaincu comme moi que les socialistes trahiraient. Le lendemain (hier, jeudi) la matinée a été d’une étrange tristesse. Il faisait merveilleusement beau, je suis sortie lire les journaux, des oiseaux chantaient dans les squares, les marronniers perdaient leurs fleurs. Je me suis assise à la terrasse du café, au coin de l’avenue d'Orléans. Le Figaro critiquait la manifestation. L’Humanité annonçait 500.000 manifestants, ce qui m’a déçue parce que je croyais qu’on était vraiment 500.000. L’Express, prêt à se saborder, avec un Mauriac navrant. Je suis rentrée, incapable de lire sérieusement les journaux, d'écrire, de rien. J'étais nouée d’angoisse. Sur le trottoir, les poubelles débordaient d’ordures parce qu’il y a grève des boueux.

Et dans la journée, la trahison a été amorcée. On a sorti la lettre où Auriol demande à de Gaulle de se désolidariser d'Alger et soixante-neuf socialistes ont déclaré que, s’il le faisait, ils voteraient pour lui, « afin d’écarter la guerre civile ». Nous avons déjeuné chez les Pouillon. C’est là que nous avons entendu le message de Coty aux Chambres : il menaçait de démissionner si de Gaulle n’était pas investi. Le soir de Gaulle est revenu. Il a rassemblé à l'Elysée les chefs des groupes « nationaux ». Il est reparti de nouveau pour Colombey dans la nuit. Il va y avoir encore une journée de maquignonnage et le tour sera joué selon un scénario bien conçu et parfaitement exécuté.

Au déjeuner, Pouillon a parlé d’une manière très amusante des mœurs et des rites parlementaires. Il y avait Lévi-Strauss,

toujours aussi silencieux. Il a demandé d’un air surpris : « Mais pourquoi de Gaulle méprise-t-il les hommes? », ce qui était charmant, parce qu’il affecte de s'intéresser beaucoup plus à la faune et à la flore d’un pays qu’à ses habitants; mais en fait, c’est un humaniste et rien ne lui répugne plus que l’idée de « grandeur ».

Chez Sartre à 5 heures : journaux, radio, irritation. Il travaille tout de même.

Soirée avec Olga. Elle a demandé à Bost de nous rejoindre à la Coupole. Un jeune journaliste de gauche qui l’accompagne se refuse à croire que de Gaulle soit mêlé à un complot. Il spécule sur son «caractère», ce qui me met les nerfs en boule. Je rentre chez moi, dans un état de vive exaspération.

Samedi 31 mai

Le calme m'est revenu, je ne sais pas pourquoi; peut-être parce que Sartre s’interdit la corydrane, se force au sommeil et au calme, et que c’est contagieux. Et puis, surtout, les jeux sont faits, la partie est perdue et, comme disait Tristan Bernard après son arrestation, maintenant c’est fini de craindre, on va commencer à espérer. De Gaulle sera investi ce soir, certainement. Du moins la S.F.[L.O. va éclater. La grève des enseignants, appuyés par les parents d'élèves, a été une réussite, hier, dans le primaire et le technique, une demi-réussite dans le secondaire. Il y aura de sérieuses forces d'opposition et, d’une manière ou d’une autre, elles compteront.

Il y a eu des incidents, jeudi soir, à Saint-Germain-des-Prés, Evelyne y était. De belles autos pleines de beaux messieurs montaient vers les Champs-Elysées; il y a eu un embouteillage. Ils se sont mis à klaxonner : « Algérie française ». Les cafés se sont vidés, tous les « villageois >» sont sortis, et comme il y avait des pavés devant l’église, ils en ont ramassé et en ont jeté contre les autos. Elle a suivi en auto avec Robert les belles voitures. Autour de l’Elysée, les dames en robes du soir, longs gants de peau et bijoux, fraternisaient avec les C.RS. casqués.

Même autour de nous, des gens lâchent. Z. l’autre jour : « De Gaulle, c’est tout de même mieux que Massu. >» Et X. aujourd’hui m'explique que, si les socialistes ne votaient pas

pour de Gaulle, ça serait la guerre civile. Il attend que de Gaulle gouverne avec Mendès-France et révolutionne l’économie. Sa femme, seule avec moi, me dit : « Vous comprenez, nous avons besoin de penser que Jean (son mari) ne sera pas obligé de démissionner. »

Sartre a déjeuné avec Cocteau qui n’était pas d’accord avec l'appel envoyé à de Gaulle par l’Académie.

Conférence de presse à Lutétia sur la torture. Mauriac se déclare gaulliste et on ne l’applaudit que faiblement. Grande affluence. Peu de journalistes, en fait, mais cinq cents intellectuels.

Je lis en ce moment beaucoup plus que je n’écris. Dans Critique, un article intéressant sur la recherche opérationnelle. Si une machine à calculer avait à calculer |’ « optimat >» dans un cas comme celui-ci : le plus court chemin pour visiter vingt villes américaines, il lui faudrait deux cent cinquante mille ans. L’homme lui, prend des « raccourcis»; chacun a affaire à d’autres qui décident aussi par raccourcis. Tout se passe à un niveau où l’optimat n’existe pas.

Lanzmann arrive en Corée aujourd’hui. Curieuse situation.

Comme je revenais de la rue Blomet, hier vers 3 heures, j'ai vu des groupes de jeunes gens qui rôdaient sur le boulevard Pasteur. « Les flics les ont chassés, mais ils reviennent », me dit le chauffeur de taxi. C’était des types de droite qui voulaient faire ouvrir les classes de Buffon. Le chauffeur : « Les grèves, j'en ferai plus jamais, j’ai compris, on ne travaille pas et les autres travaillent, ce n’est pas la peine. Ce qui va arriver? Ça ne sera pas plus mal que ce qu’on avait avant. » (Ça, c’est la réflexion qu’on entend partout: au moins ça changera, ça ne peut pas être pire.) Il ajoute pourtant, sur de Gaulle : « Tout ça, c’est sa faute : en 1945, il n’avait qu’à chasser tous les Juifs. >» Comme je m’esclaffe, il conclut : « Je n’y comprends rien, rien de rien; on n’y comprend rien. Et j'ai un fils en Algérie! »

Hier soir, annonce Inf. 1, encore des manifestations sur les Champs-Elysées avec klaxons et « Vive de Gaulle ». Des contremanifestants crient : « Le fascisme ne passera pas. >» Bagarre; plusieurs blessés graves; ce sont les communistes qui ont eu le dessus.

Ce matin, je relis posément les hebdos et dans Werth tous les passages sur de Gaulle. Burlesque le coup des cartes postales

envoyées à Colombey. Non, rien d’une «grande figure ».

Déjeuner et journée tranquille avec Sartre. Toujours incapable de travailler, j’essaie de lire le Maroc à l'épreuve des Lacouture. La radio annonce l'investiture de de Gaulle pour demain; les socialistes ne sont pas d’accord entre eux (77 pour, 74 contre; à la Chambre, environ 40 pour, 50 contre, Guy Mollet peut être démissionnaire); ils voteront individuellement. De Gaulle a mis de l’eau dans son vin; il se présentera en personne devant la Chambre, il accepte de se laisser photographier. Ministère prévu, très à droite, mais sans personne d'Alger. Alger doit s’inquiéter malgré la manifestation monstre d'hier soir.

En sortant de chez Sartre, je rencontre Evelyne, Jacques, Lestienne, Bénichou. Ils vont monter aux Champs-Elysées où on prévoit de grands déploiements. Les petits fascistes viennent déjà à Saint-Germain avec leurs journaux et leurs insignes; de la police partout. Il va y avoir du sang.

Evelyne assure des permanences au Comité du 6° et se bagarre tous les soirs. J’ai eu une envie aiguë d’être jeune, d’aller aux Champs-Elysées dans un vrai élan de jeunesse, avec sa bande. Peut-être l’aurais-je fait si je n’avais pas eu ce rendez-vous avec Violette Leduc. Je suis rentrée chez moi. Il est 8 heures du soir et de nouveau, angoisse. En tout cas, je l’'emmènerai à Saint-Germain, je ne peux pas rester enfermée à l’écart, ce soir : le dernier de la République. Les comités prévoient des manifestations pour demain, mais ça reste vague et ça aussi c’est angoissant.

Question numéro un : que va faire de Gaulle en Algérie?

Etrange soirée; V.L. arrive et me tombe dans les bras : « Chantal est morte! >» Et me voilà plongée dans les histoires de son immeuble : le séquestré du troisième, à qui elle a apporté du riz au lait, qui l’a reçue en slip, puis qui s’est habillé, cravaté, qui a été tenir des discours « politiques » sur le palier et que la concierge a fait expédier à Villejuif; Chantal qui avait quinze ans, des cheveux immenses, trois trous dans le cœur, qui est restée vingt-six heures sur la table d'opération et qui est morte ce matin, vidée de tout son sang. Elle raconte des histoires sinistres mais qui ne me concernent pas et qui m’empêchent de penser à ce qui me touche. Nous avons dîné à la Bûcherie où j'ai aperçu Claude Roy et nous avons été boire un verre à Saint-Germain. Des gens partout,

pas une place à la terrasse des Deux Magots; nous nous sommes assises à celle du Royal et nous sommes restées presque deux heures sans parler, à regarder. On regardait les robes des femmes, extravagantes, les visages, à l'infini, et surtout les autos, les autos qui allaient, qui revenaient, remplies de femmes arrogantes et d'hommes réjouis. Parfois un car de police ou une petite voiture de patrouille. Presque rien de perceptible sinon, à minuit et demi, cette affluence d’autos, énorme, comme un retour de week-end ou un après-midi chargé de semaine. Clouée sur ma chaise, à côté de V.L., je me sentais vide, tout entière possédée par ce beau soir sans ciel (les lumières le mangeaient) où, en somme, plus rien ne se passait, tout étant consommé, mais où, avec les automobiles lustrées, les dames et les messieurs triomphants, quelque chose de hideux se démasquait.

Dimanche 1° juin

Un peu d’insomnie; je m’étonne du classicisme civique de mes rêves : on noyait une femme nue, mi-chair, mi-statue, qui était la République. Investiture cet après-midi. Une jeune femme a sonné et m’a remis l’invitation de mon comité, du 14°, pour 3 h. 45.

Télégramme de Lanzmann, arrivé à Pyong Yang.

Lundi 2 juin

Pas une minute, hier, pour raconter ce qui se passait. Le comité m’a téléphoné. C’est V. qui téléphone et quand je dis : « C’est moi », il a toujours l’air incrédule : « C’est elle-même? — Mais oui. — En personne? — Mais oui.» Sartre dit que c’est la méfiance communiste. V. m’apprend la décision du comité : il faut aller déposer des fleurs à la statue de la République. Je demande si je dois me joindre au comité du 14°; et Sartre? V. hésite, il ne sait pas, il me dit de passer à la permanence, mais aussi de marcher avec le 14°, et il me demande de transmettre la consigne parce qu’on leur a interdit tout communiqué et qu’ils n’ont pas pu distribuer de tracts. Tout cela me semble bien mal organisé.

J'ai rendez-vous avec Rolland aux Deux Magots parce qu’il veut publier un fragment de mes Mémoires dans l’Observateur, avec une petite interview. Lui, il a des consignes communistes : s’amener à Sèvres-Babylone avec une auto pour faire des embouteillages (?). Je monte chez Sartre; de la fenêtre. j'aperçois Bost qui palabre avec Evelyne, en jupe fleurie et jumper rose, un fichu rose sur la tête, ravissante. Tous les jours, elle balaye la permanence du 6°; elle a passé la matinée à courir les commissariats avec Reggiani pour faire libérer une fille arrêtée pour distribution de tracts; ils ne l’ont pas trouvée. Elle nous propose de nous joindre au comité du 6° qui se rassemble à 3 h. 30 à Sèvres Croix-Rouge.

Nous descendons à 3 h. 25; passent Adamov et autres « gens du spectacle ». Nous montons dans l’auto où sont déjà Olga et Evelyne. Rue Jacob, j'achète des iris bleus et blancs et des glaïeuls rouges : qui nous aurait dit, voici vingt ans, que nous irions un jour déposer des bouquets tricolores au pied de la statue de la République! Au carrefour Sèvres Croix-Rouge, beaucoup de manifestants avec drapeaux et pancartes, les uns disséminés, les autres en groupe serré. Une auto passe et klaxonne : « Al-gé-rie-fran-çaise >. On se rue devant elle; le conducteur fonce en zigzaguant, ricaneur, sous les huées. On crie : « À bas de Gaulle » et des consommateurs, à la terrasse du Lutétia, ripostent : « Vive de Gaulle». Discussion : les Desanti et quelques autres disent d’aller à la République; cependant les communistes ont donné une consigne différente : le cortège se met à remonter le boulevard Raspail, en scandant des slogans. Relevant du « Comité antifasciste », nous reprenons l’auto et nous dirigeons vers la République; je m’en félicite car j'ai l’impression que le cortège va se faire casser la gueule (ce qui est arrivé — ça a même été assez sanglant). Nous laissons l’auto et les fleurs boulevard Voltaire. Quatre heures moins le quart, peu de monde, mais des flics partout, une armée : des escouades casquées, à pied, et des cars pleins; la statue est cernée, impossible d'approcher. Il fait très chaud, très lourd; nous tournons autour de la place; beaucoup de gens, mais disséminés, perplexes; dans les bras des femmes, quelques bouquets (on en voyait beaucoup ce matin-là dans les rues, mais pour une autre raison : c'était la fête des mères). Près d’une bouche de métro, une femme hurle, en proie à une crise de nerfs. Nous nous asseyons à une terrasse; passent

les Apteckman qui s’asseyent avec nous; beaucoup de consommateurs sont, comme nous, en attente; la vieille dame d’à côté a un bouquet. Apteckman va voir comment ça tourne et revient en courant : on peut passer. Bost court chercher nos fleurs, mais il tarde et nous nous mêlons sans lui au cortège qui traverse la place, sous le contrôle des flics, par tout petits paquets: une jeune fille qui a un bouquet de marguerites en donne une à chacun de nous. On les pose, on se range sur le trottoir; il commence à y avoir du monde; derrière nous, des boutiques de fleuristes, dressées ou du moins multipliées pour la circonstance. La foule chante la Marseillaise et crie : « La police avec nous.» Des gars en veste de cuir achètent hâtivement des pivoines ou un hortensia et traversent dignement la place; un merveilleux vieillard — longue barbe jaune, lorgnons, sourire extatique aux lèvres — a l’air d’un dévot revenant de la sainte table. On crie toujours : « Police républicaine. De Gaulle au musée. » Brusquement, tout le monde se met à courir. Dans la cohue, un infirme tombe, des types s’arrêtent pour le ramasser. Evelyne a voulu se planquer derrière les grilles d’un cinéma. on l’a chassée, les concierges ferment les portes cochères (comme pendant la libération de Paris). Nous prenons une rue transversale, rejoignons le boulevard et cherchons la voiture que Bost a dû déplacer (c’est ça qui l’a retardé) pour laisser le terrain à des cars de C.RS. Il est environ 4 h. 30. Nous retraversons la place en voiture, elle est calme. (C’est dix minutes plus tard, je crois, que Georges Arnaud s’est fait casser le bras d’un coup de matraque, que ça a saigné.) Le bruit courait qu’on manifestait à Belleville et nous montons vers les Buttes- Chaumont. Que c’est verdoyant et gai, que les rues sont jolies, avec de grandes échappées sur les lointains bleutés de Paris! C’est un dimanche calme, les gens prennent le frais sur les bancs, des enfants jouent, des communiantes paradent. Et puis, avenue Ménilmontant, on rencontre un cortège; on sort de l’auto, on s’y joint; ce sont des communistes, les types des cellules du quartier, ils montent et descendent ces rues où j'allais autrefois faire des « équipes sociales »; ils interpellent les gens aux fenêtres : « Tous les républicains avec nous! » Comme mercredi, Sartre chante à pleine gorge la Marseillaise; il est là, non pas comme membre d’une délégation, ni même comme l'écrivain J.-P. Sartre, mais en tant que citoyen anonyme; et il n’a plus aucun respect humain, il se plaît dans

cette foule, lui qui a tant de peine à encaisser les élites et se sent tellement mal à son aise parmi elles. On regagne l’avenue: devant un café dont la terrasse est pleine de Nord-Africains, les manifestants crient : «Paix en Algérie.» Les Algériens sourient à peine. Une femme murmure: «Il n’y en a pas beaucoup qui manifestent. — Ils ont bien raison, ils risqueraient trop gros, c’est eux qui prennent tout dans ces cas-là », dit sa voisine avec sympathie. Les gens commencent à ramasser des pierres sur la chaussée en réparation; mais un autre cortège, avec drapeaux et pancartes, qui vient au-devant du nôtre, les stoppent; palabres; les responsables engagent la foule à se disperser. Venaient-ils de la République? Quand nous y passons de nouveau en auto, elle est calme; mais maintenant, outre les flics, il y a des infirmiers de la Croix- Rouge, casqués, postés aux coins des rues.

Dans la chambre de Mme Mancy nous écoutons les dernières nouvelles. Il y a eu des bagarres dans beaucoup d’endroits; aux portes, aux sorties de gares, les C.R.S. barraient le passage aux gens qui venaient des faubourgs (pour la plupart membres des cellules communistes); ça n’a pas empêché des rassemblements à la Trinité, à la Bastille, etc. Bons discours de Mendès et de Mitterand, déclarant : « Nous ne céderons pas au chantage »; plus de la moitié des socialistes, 50 sur 90, vont voter contre. À 7 h. 30 commence le scrutin.

Evelyne téléphone; Jacques a été ramassé samedi soir sur les Champs-Elysées, embarqué au centre Beaujon; il a passé la nuit à errer dans les couloirs et les cours, la journée sans manger parce qu’il a fait la grève de la faim; ses codétenus étaient des fascistes, et ils se sont bagarrés à coups de pierres. On commençait à les relâcher, mais par petits paquets. Jacques a été libéré à 9 heures du soir. (Evelyne a cité un mot charmant de Lestienne; il se plaint de Palle. « Palle est gaulliste, il me fait de la propagande gaulliste; c’est dégoûtant, parce qu’il sait bien qu’au fond je suis de droite et que c’est trop facile de m'’influencer! »).

Soirée avec Sartre à la Palette et chez moi. Espoir (incertain) d’un ressaisissement de la gauche et intense curiosité touchant l'Algérie. Malraux a causé trois heures samedi avec de Gaulle; il est ministre de l’Information sans doute.

Secteur privé : Sartre a vu samedi Huston et Suzanne Flon; c’est entendu, il fera le film sur Freud.

Vers 11 heures éclate l’orage qui avait menacé tout le jour. Des éclairs enveloppent un hélicoptère aux feux rougeoyants, l’hélicoptère de la police qui survolait Paris, mercredi, pendant le défilé, qui le surveille encore aujourd’hui; la Tour Eiffel, illuminée; ils appellent ça sa «robe de lumière »; je l’aimais mieux sombre, avec ses beaux rubis autour de la tête. Des trombes d’eau, un grand vent, c’est peu propice à des manifestations d’enthousiasme et le fait est qu’il ne s’en est ébauché aucune. L’investiture a été cette nuit aussi terne que celle de n'importe quel président du conseil. Cependant, j'ai la tête qui éclate; plus d’angoisse, mais une si énorme tension que j'avale du sarpagan.

Ce matin, je lis La Ligne de force de Herbart où il y a des passages sur Gide très méchants, maïs très marrants et une jolie anecdote sur Aragon.

Je donne à Rolland des pages de mes Mémoires; déjeuner avec l’étudiante américaine, J., qui m’étourdit de considérations aberrantes sur le gaullisme. Elle me raconte son enfance : une taie horrible sur l’œil, une mère israélite, infantile, dominatrice et agitée, des complexes partout. Une opération, à dix-neuf ans, lui a rendu un œil d'apparence normale et elle prétend que les livres de Sartre et les miens lui ont appris qu’on est marqué par le passé, mais non déterminé par lui. À partir de là, elle a été sauvée. Elle veut me faire cadeau des dix-huit volumes manuscrits de son journal intime. Elle est hantée par la bombe atomique, elle ne comprend pas que la France s’en soucie si peu. Elle a écrit à Oppenheimer. Elle m’a montré une brochure sur ces quatre Américains qui ont été en bateau dans le Pacifique s'installer à l’endroit où devait avoir lieu la prochaine expérience; ils se sont retrouvés en prison. Elle rêve d’un bateau chargé de gens de tous les pays : comme ça les U.S.A. ne pourraient pas les mettre en prison. Ou alors, elle s’offrira comme martyre pour expérimenter les effets des explosions. C’est typiquement américain, cette naïveté idéaliste, à l’échelle mondiale (Gary Davis). Elle n’est pas sotte, cependant, loin de là. Peut-être s’en tirera-t-elle si elle a un métier et les pieds sur terre.

Journée chez Sartre, à lire les journaux et prendre des notes. Il a déjeuné avec S.-S. et Giroud. Un référendum a été fait à l'Express, il y a dix jours; tout le monde était énergiquement

contre de Gaulle, sauf F., par désespoir, et bien entendu Jean Daniel.

Pas un type d'Algérie au gouvernement; et pas une manifestation d’enthousiasme à Alger. Ils ont grand-peur d’avoir été joués. Beuve-Méry a entièrement capitulé. Le dernier Express était beaucoup plus correct que le précédent. Le plus têtu, le plus solide, c’est Bourdet. Sa réponse à Sirius (Beuve- Méry) dans le Monde était très bien. Le Monde est divisé, d’ailleurs; certains collaborateurs tiennent. France-Soir commence à tourner casaque : ils publient à partir d’aujourd’hui des extraits des Mémoires de de Gaulle.

Nous disions hier soir avec Sartre: «L’intellectuel peut être d’accord avec un régime; mais — sauf dans les pays sous-développés qui manquent de cadres — il ne doit jamais accepter une fonction de technicien comme le fait Malraux. Il doit demeurer, même s’il appuie le gouvernement, du côté de la contestation, de la critique, autrement dit, penser et non effectuer. Et ceci dit, mille questions se poseront à lui; mais son rôle ne se confond pas avec celui des dirigeants; la division des tâches est infiniment souhaitable. »

Mardi 3 juin

Après la tension, dépression. J’ai si peu envie de mettre le nez dans ce monde que je dors ce matin jusqu’à midi et demi. Toujours ce temps lourd et froid. Hier, soirée avec Sartre et Bost. Déjeuner aujourd’hui avec Sartre, Pontalis et Chapsal. Je les attendais au Falstaff; à la table voisine, un jeune monsieur, genre fonctionnaire un peu supérieur *, causait avec une femme très vilaine : « Tout de même, Mendès a applaudi de Gaulle. Non, X. ne veut pas du Front populaire : alors il se laissera convaincre... Essayez d’agir sur votre groupe... C’est malheureux : il paraît que Lazareff est antigaulliste à fond... » Quand Sartre arrive, ils murmurent : « C’est Sartre» et peu après ils s’en vont. Nous commençons à manger et on téléphone à Sartre : « Monsieur Sartre, je tenais à vous dire que le

1. Peut-être un petit escroc. En 63 il a rencontré de nouveau Sartre au Falstaff : < Maintenant ça va devenir dur», l’a:t-il prévenu.

général se prépare à faire la paix en Algérie, qu’il ne vous fera pas arrêter, et que nous regrettons les positions que vous avez prises dans l’Express. » Très poli : il voulait convaincre!

Ça ne m’amuse plus de noter ces choses. Mais je suis trop abattue pour écrire. Ou suis-je abattue parce que je n’écris pas? Nous partons la semaine prochaine pour l'Italie; ça ajoute au provisoire, au contingent de cette période. Il m'est difficile de m’intéresser à mon passé : je ne sais trop que faire.

Un très bon article dans le Saturday Review, avec ma photo sur la couverture. Mais Times et le New York Times ne sont pas contents du tout. Ce qui les irrite, c’est que je dise du bien de la Chine alors que je ne suis pas communiste.

Raconter les manifestations de mercredi-dimanche, comme « totalité-détotalisée >» serait un vrai problème littéraire; Sartre l’a résolu jusqu’à un certain point dans le Sursis. Ca me semble plus intéressant que les impasses de ce qu’ils appellent « l’alittérature ».

Sartre racontait tout à l’heure à Pontalis que lorsqu'il cherche un sujet de pièce, un grand vide se fait dans sa tête; à un moment, il entend retentir les mots : « Les quatre cavaliers de l’Apocalypse. » C’est le titre d’un roman de Blasco Ibañez qu’il a lu dans sa jeunesse. Lui aussi, il a bien du mal à se remettre au travail. Il reprend de la corydrane. « Je ne suis pas triste, me dit-il, mais je dors. C’est un calme mortuaire. »

Jeudi 5 juin

Je ne sais pas pourquoi j'étais exaspérée à ce point, hier soir; sans doute l’irritation de voir tous ces journaux, tous ces gens se demander ce qu’« il» dira et se perdre en exégèses sur ses silences. Et puis de l’avoir entendu, sur le fond des clameurs d'Alger, avec sa voix vieillissante et sa grandiloquence énigmatique. Et de penser qu’ils vont recommencer à déchiffrer l’oracle, voulant à tout prix lui extorquer des espoirs, alors que les jeux sont faits, implacablement : des années de guerre, massacres et tortures.

Hier matin, je vais chez le dentiste. L., communiste et juif, est lugubre, lui aussi. Il dit que les communistes ont un allant, un optimisme insupportables, convaincus qu’ils ont tout

gagné parce qu’une moitié des socialistes a voté avec eux. Quant à ses clients, il y en a qui lui disent : « Mais voyons, de Gaulle ne vous enverra pas en camp de concentration. — Je sais. — Alors, qu'est-ce que tout ça peut vous faire, à vous? » Déjeuner avec Bianca, toujours très absorbée par ses comités. Elle dit qu’on a rencontré des groupes de parachutistes en civil, dans les rues. (Ça se raccorde avec ce qui avait été censuré dans l’Express et qu’il révèle aujourd’hui : Lagaillarde a débarqué avec six copains sur un aérodrome pour contacter les parachutistes cantonnés près de Paris. On les a tout de même poliment renvoyés en Algérie.) Elle dit aussi qu’à Passy, qu’à Neuilly, des sortes de « milices urbaines » commencent à s'organiser, avec des chefs d’ilots, etc., comme pendant l’occupation.

J’ai passé l'après-midi chez Sartre, en essayant en vain de penser à mon livre. Moi aussi, je me demandais : que va dire de Gaulle? Maintenant, je sais. Il salue la « rénovation » et la « fraternisation » dont l’Algérie a donné l’exemple et qu’il souhaite voir s’étendre dans toute la France. Soustelle ne le quitte pas de la journée. Puis, sur le Forum, il rend hommage à Alger, à l’armée et, sans prononcer le mot d'intégration, dit que les Musulmans doivent être « des Français à part entière »; il parle de « collège unique ». Alger est déçue parce que ce n’est pas encore assez fasciste pour eux et qu’une véritable intégration les emmerderait drôlement. Malgré toute notre défiance, nous sommes tout de même étonnés qu’il ait si radicalement assumé Alger et repris sa politique. Du moins, c’est tout à fait clair ainsi. Nous ne parlons que de ça toute la soirée à la Palette. Je me reproche de ne pas avoir été plus active. Sartre me dit ce que je me dis souvent : il m’est difficile de refaire des doublets de ce qu’il fait; nos deux noms n’en font qu’un. N’empêche. Au retour d'Italie, j’essayerai de m’engager davantage. La situation me serait moins intolérable si j'avais milité plus énergiquement. En rentrant chez moi, très énervée et en un sens humiliée en même temps que furieuse, je trouve une lettre absolument insensée de Y., à propos du Traître de Gorz et de l’article de Sartre dans l'Express : c’est un déchainement d’antisémitisme. J’ai été prise d’une colère généralisée qui m’a étouffée pendant plus d’une heure, que je n’ai pu éteindre qu’à coup de somnifères.

J’ai mal dormi, je me suis réveillée les nerfs en boule. Une

lettre envoyée par le «Ministère de la Défense nationale », signée d’une Mme de... me demande des articles pour la revue Bellone dont elle m’envoie un exemplaire et qui est destinée aux « femmes-soldats ». Vont-ils nous faire des avances, pardessus le marché? Je vais acheter les journaux et je les lis au café du coin (le coin de l’avenue d'Orléans). L'Observateur est toujours très bien, l'Express a de bons morceaux et des articles mous. Les deux sont prudents : ils s’attendaient à ce que de Gaulle voulût vraiment négocier en Algérie; ils disent qu’il faut se regrouper contre lui « même si. »; aujourd'hui tout est clair et je suppose que Bourdet est, selon le vieux mot de Mauriac, «agréablement déçu». Abbas, Tunis, Rabat sont catégoriques : ce qu'offre de Gaulle est inacceptable. Seul ce cinglé d’Amrouche dans le Monde fait le salut militaire : « J’ai confiance en votre parole, mon Général.» Par ailleurs on apprend qu’il y a plus de trois cent cinquante comités de salut public en France. Avec les encouragements de de Gaulle, ça va châbler. Sartre dit que pour l'instant nous — lui, moi — ne pouvons rien faire. Alors, partons nous reposer, on travaillera au retour.

Déjeuner avec Reggiani et sa femme. Sartre leur raconte sa pièce qu’il voudrait faire jouer en octobre; après, ça devient aléatoire.

Je me suis acheté une robe, pour faire diversion, mais ça m'a pris cinq minutes et ça ne m'a pas divertie. Fadeur saumâtre de la défaite.

Je ne comprends pas moi-même pourquoi je suis bouleversée à ce point-là. On en arrivera au fascisme, et alors, prison ou exil, ça tournera mal pour Sartre. Mais ce n’est pas la peur qui m'occupe, je suis en deçà, au-delà. Ce que je ne supporte pas, physiquement, c’est cette complicité qu’on m’impose au son des tambours, avec des incendiaires, des tortionnaires, des massacreurs; il s’agit de mon pays, et je l’aimais, et sans chauvinisme ni excès de patriotisme, c’est difficilement tolérable d’être contre son propre pays. Même les campagnes, le ciel de Paris, la Tour Eiffel sont empoisonnés.

Pendant que je lisais, ce matin, au coin de l’avenue, deux marchands des quatre-saisons — ils vendaient des cerises — tous deux Nord-Africains, se sont jetés l’un sur l’autre. Comme ils se battaient! Tout de même il y a deux passants, à vestes de cuir — pas des bourgeois bien sûr — qui se sont précipités

pour les séparer. C'était dur parce qu’il y en avait un qui avait solidement planté ses dents dans l'épaule de l’autre à travers sa chemise à carreaux. Ensuite, un flic s’est amené, rieur et balançant sa matraque; mais c'était fini, il a perdu une occasion de cogner.

Vendredi 6 juin

Ce matin, sans aucune raison particulière, quelque chose s'était dénoué en moi, j'étais détendue. Carte de L. de Irkoutsk; la Sibérie l’a enchanté. Comme je me les rappelle ces petits aérodromes aux rideaux bouillonnés! J’ai pris la voiture, j'ai fait l’aller-retour Fontainebleau pour me rendre compte; ça va, je suis en état de marche, elle aussi. J’ai hâte de partir.

Joan a déposé chez la concierge les dix-huit volumes de son journal. Intéressant malgré le fatras parce qu’elle s’y livre sans réserve. En général, les journaux intimes me fascinent, et celui-ci est assez extraordinaire, vraiment on plonge dans une autre vie, un autre système de références et en un sens c’est la plus aiguë des contestations : pendant que je la lis, c’est elle le sujet absolu, ce n’est plus moi.

De Gaulle continue sa tournée en Algérie, visiblement assez mécontent. À Oran ils ont crié : « Soustelle! Soustelle! » et il a dit: « Cessez, je vous en prie. » Il n’aime évidemment pas ce fascisme qui va tenter de le déborder et dont pourtant il fait le jeu. Mais assez de commentaires, de prophéties et d’exégèses. Tout ce que je noterai, c’est que la presse manque de chaleur, c’est que ce « come back » ne se fait d’aucun côté dans l’enthousiasme.

Samedi 7 juin

Quinze jours, presque, sans travailler alors que je me sentais si impatiente, le 25 au matin. Mais l’angoisse n’est pas propice au travail, surtout quand il faut inventer, se lancer. Lettre de Joan ce matin; en entendant de Gaulle, elle a été dégoûtée; réaction purement sentimentale, mais qui a été celle de beaucoup de gens: style fasciste, militaire, grandiloquent qui

démasque bien des choses. Lettre intéressante d’A. B.!. Il parle de la peur des Musulmans, dans les petits bleds; ils l’évitaient parce qu’ils le trouvaient compromettant; la fausse fraternisation a été opérée par de terribles pressions; pendant tout ce temps les arrestations ont continué et les égorgements.

Je fais mon courrier; matin gris, neutre.

Dimanche 8 juin

Fini, la radio trois fois par jour, Inf. 1, toutes les éditions de journaux. Les choses vont se passer lentement à présent. Vendredi soir, à Mostaganem, de Gaulle a enfin prononcé les mots « Algérie française »; mais les « gaullistes de gauche » soulignent qu’il a refusé d’articuler «intégration ». Pour un homme de « caractère », il s’est montré curieusement accommodant; car enfin — sans parler de tout le reste — à Alger on lui a mis sous clé les deux ministres qui l’accompagnaient; et au lieu d’exiger qu’ils figurent, les jours suivants, dans toutes les cérémonies, il a encaissé le camouñlet. Il a l’échine bien assouplie.

Je continue à plonger, à m’embourber dans l’extraordinaire journal de Joan. Ça me touche parce qu’elle m’a lue de façon si vivante, que beaucoup de ses critiques sont justes, qu’elle prend toujours ma défense avec tant de chaleur et souvent d'intelligence. Mais là encore, je me sens blasée; il y a dix ans, je pense que ça m'aurait fait de l'effet; maintenant j'en éprouve un certain plaisir, mais anxieux : il faudrait écrire d’autres livres, meilleurs, mériter à neuf, mériter vraiment d'exister ainsi pour autrui. Et je suis prise entre deux projets sans parvenir à me fixer.

Mardi 10 juin Malraux a dit à S. S. qui l’a rapporté directement à Sartre :

« Nous avons des informations certaines sur la fraternisation : elle est une réalité. » Quand la mythomanie s’érige en système

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