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Soldat en Algérie

politique, ça devient grave. Il a fait un topo sur la « générosité > de la France tel que Clavel lui-même dans Combat protestait. Bost est au comité de vigilance du cinéma et furieux de leur prudence; dix sur les quinze sont communistes. Sartre dit qu’il s’agit seulement d’une mise en place, que les comités ne peuvent rien faire de sérieux avant l’approche du référendum.

Dîner, dimanche soir, avec Suzanne Flon, plaisante, et Huston; il a la séduction américaine, malgré un gros orgelet. On a beaucoup parlé de Freud, chaste jusqu’à son mariage, à vingt-sept ans, et époux parfaitement fidèle. Huston a eu l’idée de ce film après avoir tourné un documentaire sur les névroses provoquées par la guerre; le film sortait tellement antimilitariste qu’il a été censuré.

Mercredi 11 juin

Comme j'avais ma soirée d’hier libre, j’ai fait signe à Joan. Ça me serre un peu le cœur de penser que pendant cinq ans elle a souhaité me voir, qu’elle y a mis tant de ténacité et d’habileté, qu’elle y a réussi et que ça s’est réduit à ces trois conversations banales. Maintenant, ayant lu presque tout son journal, j’ai voulu lui parler d’elle. Qu'elle a été malheureuse! Quel beau petit «enfer privé» elle s’est fabriqué, avec ce curieux mélange, si américain, de liberté et de tabous, sur le fond de sa laideur qui a été atroce et de ses rapports torturés avec une mère jolie, célèbre, et détraquée par l’abandon de son mari — un homme calme et charmeur — parti pour le bout du monde. Joan, une taie sur l’œil, les dents de travers, ravagée de tics et de timidité a passé dans son ombre une enfance solitaire et traquée. À seize ans, idylle avec Bodenheim, célèbre poète des années 20, alors perdu d’alcoolisme, impuissant, demi-fou; il la tripotait dans les squares. La mère, avisée par une «police-woman»> a écrit à Bodenheim une lettre où, feignant d’être un boxeur professionnel, elle menaçait de lui casser la gueule. Il a expliqué à Joan qu’il devait rompre avec elle parce qu’il avait des hémorroïdes et une hernie; et aussi parce qu’il avait eu déjà tant d'histoires avec des mineures qu’une de plus, il risquait la prison, ou du moins le scandale, et qu’alors son éditeur ne

réimprimerait plus ses livres. Il est mort cinq ans plus tard, surpris au lit avec une femme assez belle par un mari jaloux qui l’a poignardé en plein cœur, a étranglé la femme et fini sa vie dans un asile. Il y avait tout Greenwich aux obsèques de Bondenheim, personne derrière le cercueil de la femme. Ensuite, l’histoire de Joan est une longue suite d’aventures plus ou moins sordides et de passions malheureuses. Elle a passé deux ans à Yale : autres passions malheureuses. Liée à des communistes, à des trotskystes, véhémente, agitée, on se méfiait d’elle bien qu’elle fût une étudiante brillante. Enfin elle est venue à Paris. C’est ainsi qu’elle a assisté à ma conférence, qu’elle est intervenue, qu’elle m’a écrit. Nous avons dîné au Falstaff. Une marchande de fleurs, demi-folle, chantait et se contorsionnait sur le carreau au milieu des rires. J’ai conseillé à Joan de rentrer en Amérique, de ne plus tenir de journal, de penser à autre chose qu’à elle, de lire au lieu de parler. Je lui ai conseillé d’écrire, il me semble qu’elle le pourrait parce que dans cet extravagant journal quelque chose « passe >» et même quelque chose de fort. Elle n’ose pas; elle veut travailler dans une usine pour « être près du prolétariat ». Mais je crois que la littérature est pour elle l’unique moyen de s’arracher à sa solitude. Elle avait mis une robe en velours noir avec un assez joli bijou bleu, elle avait fait friser sa frange. « Je ne suis pas ugly, seulement plain », m’a-t-elle dit. Elle rentrera en Amérique en août. Ça m'étonnerait qu’elle se décide à écrire.

Ce matin, passée chez Gallimard. Causé pendant une heure et demie aux Deux Magots avec Jacques Lanzmann. Il me raconte son voyage au Mexique, à Cuba, Haïti, Saint-Domingue. Il affirme qu’à Santiago de Cuba il a vu de ses yeux des hommes pendus par les couilles, et un tigre à qui on donne à bouffer les cadavres. Mais c’est un poète. La presse de Batista publie quotidiennement les photos des types qu’il fait torturer et tuer : plus de cent par jour. Claude Julien qui a été torturé pendant la résistance en était malade. Ils avaient trouvé un moyen de gagner le maquis : ils comptaient faire un reportage sur Castro et l’armée rebelle. On les a arrêtés une heure avant leur départ. Ils ont eu l’idée de dire au général (qui châtre volontiers de ses propres mains) : «Nous avons en Algérie des problèmes analogues au vôtre : alors nous sommes venus voir comment vous les résolviez. » Julien a pu, grâce à

ses papiers, repartir pour La Havane, pendant qu’on mettait Jacques dans l’avion de Haïti.

Hier soir, le comité de Salut Public d'Alger a fait une déclaration incendiaire. Salan l’a-t-il ou non approuvée? Après hésitation, de Gaulle se décide tout de même à dire qu’il n’est pas content.

Chez Sartre, je corrige mes épreuves, je prends des notes. Il est aussi content que moi de partir pour Venise. Impossible pour moi de travailler avant d’être installée là-bas. J’avais de l’élan voici trois semaines, mais il a été brisé net.

Jules Moch (En retard d’une guerre) distingue l’époque de la destruction individuelle, artisanale, en petite série, en grande série, quasi universelle. Pourquoi suis-je (Sartre est comme moi) si peu touchée par la menace atomique? Peut-être faute d’avoir contre elle la moindre prise; on ne peut qu’y rêver, c’est oiseux; surtout quand les problèmes de l’Algérie sont si réels, si urgents et nous concernent directement.

Vendredi 13 juin

Très aimable lettre d’une étudiante de vingt ans. En ce moment, tout m’encourage au narcissisme : le journal de Joan, un tas de lettres amicales, le livre de Gennari sur moi, mes propres souvenirs que je relis à longueur de journée en corrigeant mes Mémoires. Ça me décide à écrire la suite de cette autobiographie : il y a sûrement des gens que ça intéressera; Sartre me répète, que de toute façon, j'en ai fait assez pour que la tentative soit légitime. En Italie je m’y mettrai donc. Journées contingentes qui précèdent les départs; courses, courrier, énormes paquets d'épreuves à corriger. J’ai emprunté à V. Leduc le Virginia Woolf de Monique Nathan; je voulais regarder de nouveau, après avoir lu son journal, les extraordinaires visages de cette femme — quel visage solitaire!

Malraux et son «choc psychologique » : en pleine aberration.

Lundi 16 juin — Milan

Soudain, changement complet de perspectives : des vacances. Je me suis réveillée samedi dès 6 h 30, et qui m’empéchait de

partir tout de suite? Je suis partie. Quel rajeunissement de replonger dans la solitude, dans la liberté, comme au temps des voyages à pied. Un beau matin. Je la connais par cœur cette route du Morvan, elle est jalonnée de souvenirs... Annecy, aussi, est un souvenir, plus ancien; je reconnais bien, à vingt ans de distance, les canaux, les rues à arcades, les petits restaurants au bord de l’eau. Je dîne dans la vieille ville, je bois un whisky sur le lac en lisant le Premier Pas dans les nuages de Hlasko. J’aime ces départs très tôt, avant le lever du rideau. Jolie route, encore déserte, au bord du lac, et peu à peu les villages se peuplent, s’endimanchent. Au Petit-Saint- Bernard il y a de la neige et même des skieurs qui font un concours de slalom. Ça me donne un peu de nostalgie, ces paysages de montagne, parce que ça, c’est perdu pour toujours : les longues marches de dix à douze heures entre deux et trois mille mètres et même au-dessus, le sommeil sous la tente ou dans des granges, tout ce que j'ai tant aimé. Je déjeune à Saint-Vincent. « Comment ça va en France? >» me demande la patronne. « Ça dépend de quel côté on est, ça dépend si on aime ou non les généraux », lui dis-je. Pour profiter du soleil, je m’arrête dans un pré avec un superbe paysage autour de moi, un château démantibulé loin sur ma droite, un autre loin sur ma gauche et enfoncée dans l’herbe haute, je finis Hlasko : beaucoup de vodka, peu d’amour, faute de logements pour faire l’amour, une méchanceté ambiante faite de mécontentement du monde et aussi de soi-même; c’est adroitement raconté, sans plus. Je traverse encore quelques petites villes, grouillantes de la gaieté des dimanches et pavées de cailloux jaunes, puis c’est l’autostrade et la place de la Scala.

Il est 6 heures, je n’ai absolument rien à faire, c’est un peu déconcertant et plaisant. Je bois deux gin-fizz au bar de l'hôtel : ils sont toujours aussi bons. Ce bar, en 46, comme il me semblait luxueux! C'était vraiment une nouvelle jeunesse, plus étourdissante que l’ancienne. Je me rappelais ce temps et je suis sortie dans Milan tiède, désœuvré, presque vide : une fin de dimanche. Toutes les Italiennes en robes-chemises, élégantes ou de confection et, à mon avis, regrettables. De nouveaux gratte-ciel, de nouveaux immeubles, les choses changent vite en Italie. L’autostrade a changé depuis l’an dernier, avec cet énorme pont qui la rattache à la ville.

Sartre est arrivé ce matin à 8 h 30; nous avons lu les jour-

naux au café de la Scala. Merveilleuse Italie! On est tout de suite dans l’ambiance. Toute la une est occupée par un grand drame artistique : un fou, qui se dit « peintre anachronique », hier matin, à la Brera, a attaqué à coups de marteau «le mariage de la Vierge» de Raphaël. Un gardien a empêché que le massacre ne fût total, mais il restera des traces du « sacrilège », ce qui consterne, paraît-il, le monde entier. Les journaux d’aujourd’hui parlent peu de la France, mais chez le coiffeur j'ai trouvé dans un numéro d’Oggi un article très amusant, Les dix commandements du gaulliste; ils mettent en parallèle les événements actuels avec ceux de 22, chez eux; c’est notre tour de goûter au fascisme et ils s’en égaient. La gauche, tout en riant, s'inquiète; une dictature de droite en France représente pour l'Italie aussi un grave danger.

Ce matin, on a flâné dans Milan, puis déjeuné avec les Mondadori au restaurant de la Scala. Il n’a guère changé en douze ans, toujours son air de superbe corsaire; elle est devenue blonde, elle a toujours son sourire, son naturel, son charme. Il écrit ses premiers poèmes, des poèmes engagés, il est à gauche. On parle de Hemingway. M. raconte qu’à Cortina, il buvait comme à son habitude, mais qu’il était terrorisé par son foie, par son cœur, par l’idée que la boisson le tuerait. Un jour, en fin de repas, il a eu le hoquet. Epouvanié, il a appelé le médecin. «Il faut prendre l’ascenseur », a dit le médecin. Et six fois de suite H. a monté, descendu, monté, descendu, soutenu d’un côté par le médecin, de l’autre par Mondadori. Le hoquet s’est arrêté. Il a ajusté sa visière verte et il s’est couché.

Nous allons voir l’exposition d’art lombard ancien; rien de bien, sauf un grand retable. Sartre s’irrite : « C’est un art de militaire! Voilà la peinture qu’on fait quand les militaires sont au pouvoir! » (Mondadori nous disait avec une sympathie un peu malicieuse : « Pendant vingt ans, nous n’avons eu ni art, ni littérature... »)

Nous avons dîné à la brune sur la place du Dôme, soulagés, délivrés de la France. Sartre disait que depuis bien longtemps il ne s'était pas senti si paisible.

Mardi 17 — Venise

Tout de même, je continue à faire de mauvais rêves; j'ai hâte de me réveiller le matin.

Nous partons un peu avant 10 heures; ciel bleu-gris, temps soleilleux et moite : l'Italie du Nord. Déjeuner à Padoue. Nous prenons le café dans un café qui a la réputation d’être le plus vaste du monde. J’ai acheté le journal. En première page : Nagy fusillé, Malester aussi et deux autres. «Il ne faut plus acheter les journaux! » dit Sartre, toute sa tranquillité perdue.

Venise; la dixième, la douzième fois? Aimablement familière. « Canal barré — travaux en cours ». On est détourné par des canaux inédits, si étroits qu’il est difficile de se croiser. Chambres charmantes au Cavaletto. Sartre commande « trois thés » et s’installe à travailler. Festy m’a envoyé des épreuves; je vais place Saint-Marc, mais il y a trop de musique; je m'installe sur le quai et je corrige quarante pages, puis je reviens ici. Le ciel est pâle, à peine rosé, une légère rumeur monte du bassin aux gondoliers et des quais. Il faut que demain je me remette à travailler ou je commencerai à languir.

Mercredi 18 juin

Sur des journaux italiens, les manchettes en première page : «Le mani sporche ». On ne parle que de l’exécution de Nagy et de Malester. Pourquoi? Nous discutons indéfiniment, sans comprendre. Pour la France, c’est sinistre parce que les communistes vont être encore plus isolés, la gauche démoralisée, le gaullisme renforcé. Les contre-manifestants aujourd’hui manqueront d’enthousiasme. Et Sartre qui voulait pendant quelques jours oublier la politique!

Longue lettre de Lanzmann ébloui par la Sibérie et que les Coréens ont saoulé au geng-seng. Il a appris l'investiture de de Gaulle à Pyong-Yang par la radio d’Okinawa.

Vendredi 20 juin

J’aime bien ma chambre, avec les lumières et les ombres qui clapotent au plafond et le « batti-becco » des gondoliers. Mais

jusqu’à ce matin, j’ai mal travaillé, je n’ai fait que lire, j'étais fatiguée. Ce matin, je me décide à plonger. Je devrais m'imposer d'écrire un brouillon de dix pages par jour. Au bout des vacances j'aurais du matériau, un beau paquet de « gâchis » sur lequel je pourrais bâtir quelque chose. Il y a tant de souvenirs à rassembler que ça me paraît la seule méthode. J’ai relu d’un bout à l’autre l’Invitée et noté ce que j'en pensais. J’ÿy retrouve presque mot à mot des choses que je dis dans mes Mémoires et d’autres qui sont revenues dans les Mandarins. Oui — ce n’est pas décourageant d’ailleurs — on n’écrit jamais que ses livres.

On a revu San Rocco et son église et l’Académie. Je confronte avec ce que Sartre me disait l’an dernier sur le Tintoret.

Il semble que le 18 juin il ne se soit à peu près rien passé, sauf quelques bagarres fascistes à Ajaccio, Pau, Marseille,

Samedi 21 juin

Des lettres. L’une, d’une Romaine, mariée, mère de deux grands enfants, ayant milité contre le fascisme et dans le P.C., atterrée par l’exécution de Nagy et qui se plaint de sa vie : n'avoir rien à faire, ne pouvoir agir sur rien. Que de correspondantes me répètent : « C’est terrible d’être une femme! » Non, je ne me trompais pas en écrivant le Deuxième Sexe, j'avais même encore plus raison que je ne le pensais. Avec des extraits de lettres reçues depuis ce livre, on aurait un document navrant.

Hier, au Musée Correr, nous avons vu un Antonello de Messine, pas très beau, mais qui montre avec évidence ce que Sartre m’avait dit : c’est par lui que s’est fait le passage de Vivarini à la « Tempête» de Giorgione et plus précisément de la première manière de Bellini à la seconde. Nos goûts n’ont pas tellement changé, en vingt-cinq ans; je retrouve chaque fois le même étonnement admiratif devant les Cosimo Tura, découverts autrefois avec tant de surprise.

Le rythme de notre vie s’installe. Lever à 9 h 30, long petit déjeuner avec lecture des journaux, place Saint-Marc. Travail jusqu’à 2 h 30. On mange un peu. Promenade ou musée. Travail de 5 à 9. Dîner. Scotch au Harry’s Bar. Dernier scotch à minuit sur la place, quand elle est enfin délivrée des musi-

ciens, des touristes, des pigeons et qu’en dépit des chaises des terrasses, elle retrouve cette beauté tragique que le Tintoret lui a prêtée dans l’Enlèvement de saint Marc.

Hier après-midi, j’ai corrigé un énorme paquet d'épreuves envoyées par Festy : pour une fois un livre que j’ai écrit me fait plaisir à relire. Si je ne me trompe, il devrait avoir du succès auprès des jeunes filles, en mal de famille et de religion et qui n’osent pas encore oser. D'autre part, j'ai pris mon élan, je crois, pour mon nouveau livre.

Journaux de Paris. Mauriac dans le Bloc-Notes en est à faire l'éloge de Guy Mollet! Lettres de Paris. La réunion du 6° où Reggiani a lu le texte de Sartre a été un succès, le 17 juin; en particulier, on a fait une ovation à Sartre dès les premières phrases et encore davantage à la fin. (Ils étaient environ sept cents aux Sociétés Savantes.) Henri Lefebvre est exclu du parti pour un an parce qu’il a adhéré au «Club de Gauche ».

Que c’était joli, place Saint-Marc, dans la nuit, cet œil-debœuf sous les combles, seul allumé dans les vastes façades plates, et cette silhouette d'homme; il regardait; on aurait dit qu’il ne pouvait pas s’arracher au spectacle de cette place, la nuit. Soudain ça s’est éteint, si inopinément que Sartre et moi ensemble nous avons dit: «Tiens! c’est comme une étoile filante. »

Dimanche 22 juin

Oui, me voilà repartie, je pense, pour au moins deux ans. En un sens, c’est une sécurité. Il y a toujours cette écolière sage en moi qui s'inquiète si pendant plus d’une ou deux semaines «je reste sans rien faire». Un voyage, c’est une activité, je m'y donne sans remords. Mais à Paris, je flottais, je me le reprochais. Je n’ai tout de même pas tout à fait perdu mon temps. Outre ce journal et mes épreuves corrigées, j'ai amassé du matériel pour mon livre, relu mes vieux romans, des lettres, noté des souvenirs. Je crois que maintenant je bâclerai vraiment mes dix pages par jour. Il y a quelque chose d’écœurant dans ce gâchage, mais je ne peux pas m'’attarder à écrire plus d’une page avant que ce canevas ue soit en place. C’est ainsi que j’ai procédé pour l’Amérique; maïs pas pour mes Mémoires que j'ai composés par petits paquets.

Mardi 24 juin

Dimanche après-midi, nous nous sommes promenés du côté de l’Arsenal; il y avait foule sur les Fundamenta nuova, mais pas de touristes : des Italiens qui venaient assister aux régates. Des barques, des canots, des gondoles, remplis de gens, s’agglutinaient autour des grands poteaux à la tête peinturlurée de vert. Partout sur la lagune verte — du même vert, exactement, que les arbres — des processions de gondoles, et des gondoliers, d’une blancheur éclatante, penchés sur leurs gaffes, fesses moulées comme sur les tableaux de Carpaccio. Quelques voiles, couleur de rouille ou violacées; deux ou trois yatchs, au loin. Nous partons avant les régates. Quelle paix dans ces rues : la province. Et peu à peu — comme les autos sur les routes quand on se rapproche des villes — les passants deviennent plus nombreux, c’est la foule soudain, et des Führungen, avec des paysans en chapeaux tyroliens, de vrais croquants qui descendent de leurs montagnes (l’un d’eux avec une énorme barbe rousse), de grosses Allemandes en robes transparentes et chapeaux de paille, et c’est Saint-Marc, les pigeons, les photographes, la grande ville.

Après le diner à la Fenice où le patron a tenu à nous emmener visiter les cuisines, nous allons boire au Harry’s Bar. A la sortie deux Italiens abordent Sartre avec grâce. Ils nous invitent à prendre un verre au Ciro’s. « Tournez à gauche : avec Sartre, toujours à gauche », disent-ils en nous indiquant le chemin. Il y en a un tout petit qui sculpte; l’autre, environ quarante ans, une drôle de gueule très vivante, un peu fuyante, se dit « scientiste »; il s’occupe de microbes et dirige un laboratoire : « Moi, mon métier c’est de faire pisser les gens »; il s’appelle « Charmant », nous dit-il. Il a lu le Mur et ne veut rien lire d’autre de Sartre tellement il a trouvé ça bon. Il aime, comme beaucoup d’Italiens, jouer avec les mots; il emploie une jolie expression que je ne connaissais pas : faire du casino (faire du ramdam, du chahut, du grabuge). Il nous offre du vin blanc vénitien tout en parlant avec charme de Venise, si provinciale et qui abrite pourtant une grosse population travailleuse : «Personne ne travaille si bien que les Vénitiens, affirme-t-il. D’ailleurs il y en a 300.000 à Milan. » Nous finissons la soirée au dancing de la taverne

Martini, quasi vide car il est deux heures du matin.

Ils nous ont donné rendez-vous au Harry’s le lendemain à 11 heures du soir; en arrivant, nous nous disions : «Ça va être emmerdant; d’abord hier, on avait bu; et puis ils auront amené des gens.» Nous ne nous trompions pas, mais ça été différent de ce que nous imaginions.

Charmant dînait avec un type brun à une table ronde; il s’est approché de nous : « C’est un Américain, très emmerdant, qui arrive de New York.» C'était un Italien, en affaire avec l'Amérique, mais Génois, et les Génois, dit C., ne sont pas des Italiens. L’Américain ne parle pas un mot de français; la conversation s’engage mal; arrive une Italienne blonde, lourde, mais avec de beaux yeux pâles, très fardée, plus ou moins acoquinée avec l’Américain; elle ne parle pas français non plus. On la plaisante parce qu’un cambrioleur s’est amené en barque le long de sa maison, s’y est introduit par une fenêtre, lui a dérobé ses soutiens-gorge et ses slips. « Ses instruments de travail », dit C. qui a quelque chose de la misogynie pédérastique (il est hanté par la pédérastie). Il nous propose, d’un air animé, d’aller boire un verre dans un nouvel hôtel de la Giudecca, très beau, où son ami veut descendre; soit; nous montons dans le canot privé de l’hôtel; c’est charmant de traverser le canal par une belle nuit, pour une fois étoilée, avec un croissant de lune orange qui semble posé là exprès pour les touristes; au loin, les lumières du Lido, toutes jaunes, et le Palais des Ducs qui s'éloigne. L’hôtel a un jardin qui plonge dans la lagune, c’est vraiment joli. Mais nous errons avec incertitude dans les grands vestibules; le barman a « mis les voiles », nous dit le portier. L’Américain monte choisir sa chambre, nous nous installons pour l’attendre. Le sculpteur téléphone; bon; on repart et en débarquant nous nous disons Sartre et moi qu’on croirait vivre une nouvelle de Pavese : ces projets enthousiastes et creux qui font fiasco à tout coup. Le sculpteur nous attendait, avec des amis à lui; nous allons sur le campo de la Fenice où il y a, parmi des verdures, un plaisant café. C. commande d’étranges boissons : un mélange de menthe et de grappa, spécialité vénitienne que le travailleur vénitien ingurgite, prétend-il, à 5 heures du matin, et des mélanges de pernod et de whisky. Je m’en tiens à la grappa nature. Le pauvre Sartre est en proie à un petit jeune homme aux yeux éblouis qui travaille dans le cinéma; il a collaboré

au scénario de Le Amice; il me dit : « Vous êtes célèbre ici, à Venise on adore les Mandarins » et C. me demande : « Les Mandarins, c’est vous? » Il ne les a d’ailleurs pas lus. « Oui, réflexion faite, on peut penser que vous pouvez écrire », dit-il avec perplexité. Tout ça est devenu mondain, le charme est rompu. Nous prenons congé et nous nous dirigeons vers notre taverne habituelle, sur la petite place des Lions, au flanc de Saint-Marc. La grande place est déserte; une femme rousse sanglote et crie; elle a une main envelopée de gaze et elle se querelle avec deux types bien vêtus qui sont sans doute des policiers en civil; elle est prostrée sous les arcades; soudain elle s’arrête de pleurer, elle bondit sur les deux hommes et proteste avec de grands gestes; toutes les putains du coin sortent de l’ombre pour voir ce qui se passe. La rousse s'éloigne enfin, en grommelant. Nous nous asseyons devant des whiskies. Un homme sort en courant du café voisin — assez bien mis, entre deux âges, italien — suivi d’un garçon qui le frappe; le client se retourne brusquement, saisit une chaise, la brandit; le garçon le jette à terre. Quel cri parmi les spectateurs : « Non! » et ils se ruent pour les séparer. C'était sympathique : en France, il n’y aurait pas eu cet élan, on aurait laissé couler un peu de sang. On ramène le garçon à son café; le client se retire et part; deux minutes après, il revient, flanqué de deux gardes qui portent des sabres. Nous allons nous poster devant le café, parmi les badauds (tous Italiens, car il est tard). Le garçon s’agace, il demande qu’on circule, il dit en français : « Si on a de l’éducation, on ne reste pas là! — Vous me dites que je manque d'éducation? » dit Sartre. La discussion va s’envenimer, mais le patron, ennuyé, fait rentrer le garçon à qui une grande putain brune crie en italien : « C’est un Français et tu l’insultes : ce n’est pas correct! >» Nous reprenons nos places. L’Italien battu vient prendre un café au comptoir de notre taverne, l’air arrogant, mais déconfit; il s’en va. Deux clochards proprement vêtus, de beaux cheveux blancs, le visage aigu, aident le garçon de café voisin à rentrer chaises et tables, tout en écoutant son récit; il leur donne quelques pièces; ils se les partagent et s’en vont nonchalamment dans la nuit. Nous partons aussi et soudain il y a trois ou quatre garçons de café autour de nous, dont le héros du drame. Il veut s’expliquer avec Sartre; mais son ton est agressif et il semble que la querelle au lieu de se conclure va reprendre. « Ce

client-là, il vient nous emmerder tous les soirs », dit un des garçons pour défendre son collègue. Celui-ci insiste : «Je ne vous ai pas attaqué, je parlais à tout le monde, en général. — C'était des Italiens, et vous avez parlé en français», dit Sartre en souriant. Ils rient tous et le garçon tend gentiment la main : « Bon. Alors je m’excuse. » Dans toute cette histoire, un style bien particulier à l'Italie.

Aujourd’hui pluie, Venise fond en brumes, les monuments se diluent. Quelques gondoliers ont endossé des capes noires.

De Gaulle continue à négocier la venue de Mollet à Alger : il veut s’assurer qu’il ne sera pas obligé de le laisser au vestiaire. Sous la pression d’Alger, un des reporters de la radio est limogé; et l’ensemble du personnel modifié : Delannoy s’en va, Nocher revient. De plus en plus, Alger gouverne.

Mercredi 25 juin

Le Corriere della Sera s'amuse beaucoup de la conférence de presse de Malraux. Photographes, télévision, grand tralala; Malraux parlait avec une voix de prédicateur mystique et les quatre cents journalistes ont été surpris. Peu d’informations, dit le correspondant italien, mais on a beaucoup appris sur «le style psychologique et chorégraphique du régime ». Malraux veut faire de l’Algérie une Tennesse Valley; et envoyer les trois prix Nobel français enquêter dans les prisons. Comme dit Sartre : « On tombe de la lâcheté dans le symbole. »

Jeudi 26

Lettre de Lanzmann, admiratif et excédé. Il dit que les Coréens sont extraordinairement sympathiques mais que l’optimisme officiel est pire que celui des Chinois.

Des poursuites judiciaires sont engagées contre l’Observateur et contre l'Express : au moins, on sait où on en est avec la liberté de la presse. D’ailleurs on se rend compte, en comparant avec les journaux italiens, que la presse française s’autocensure d'elle-même, elle est châtrée. Les articles incriminés concernaient bien entendu l’Algérie; il y avait entre autres une interview d’un dirigeant F.L.N. Cependant Alger écume; la conférence de Malraux les a exaspérés.

Lundi 30 juin

Nous avons revu Torcello et les Carpaccio de San Giorgio; nous sommes montés au Campanile et les cloches nous ont sonné à toute volée dans les oreilles. Nous avons visité la Biennale : très vilaine exposition de Braque, une très belle de Wols; des sculptures intéressantes de Pesvner. Et nous avons passé des soirées charmantes; pour éviter les rencontres, nous avons émigré du Harry’s Bar au Ciro’s où une pianiste allemande jouait de jolis vieux airs. Je m'amuse de deux jeunes Américains qui restent des heures assis côte à côte, sans ouvrir la bouche, mais l’œil perpétuellement illuminé, un sourire aux lèvres, comme s’ils n’en revenaient pas d’être sur terre, d’être Américains, et que le reste du monde existe. Un gros Belge blafard a entrepris, sans l'identifier, de faire un portrait de Sartre : c'était piteux. Il arrivait de Bruxelles en compagnie d’un comte pédéraste qui était en proie à une de ces terribles souffrances amoureuses fréquentes chez les pédérastes : l’œil noir, vide, fasciné par une image au loin, et reprenant difcilement ses esprits quand l’autre lui adressait la parole.

Ce soir, le dernier, nous avons été au Harry’s pour dire au revoir à Charmant et au sculpteur. Ils buvaient du vin blanc avec un riche armateur suédois et sa femme. Il m’a touchée parce qu’il avait acheté les Mandarins et passé une nuit à en lire 137 pages; il m’a dit avec enthousiasme qu’il trouvait ça «encore meilleur qu’Autant en emporte le vent ». Il dit : « Bien sûr, je suis snob : qu'est-ce que j'ai d’autre? » Il désigne la Suédoise : « Elle déteste les Mandarins. >» Elle, pas gênée du tout : « Oui, il y a trop de politique; je déteste la politique. D'ailleurs, ajoute-t-elle avec grâce : je suis de droite. J’ai un mari, un amant légal et beaucoup d’argent : alors je suis de droite. » Puis, un peu inquiète, à l’armateur : « N'est-ce pas, j'ai beaucoup d’argent? » Il secoue la tête et elle rit : « Non! Alors c’est la ruine. » Elle attaque C. : « Toi, tu es une merde. » Et lui avec élan : « Oui, mais si humaine! »

Mardi 1°" juillet

Départ. Mais d’abord nous prenons le petit déjeuner au Rialto, sur le Grand Canal, en lisant les journaux. De Gaulle

avec Mollet est parti sur «le front» algérien. L'affaire du professeur de Perpignan qui a tué un élève semble claire. Perpignan est plein d’ «Africains» venus du Maroc et de la Tunisie, radicalement fascistes et qui ont constitué une espèce de «Comité de Salut public > contre les professeurs qui ont fait la grève en mai et, en général, contre tous les professeurs de gauche. Les Amiel étaient de gauche et on leur rendait systématiquement la vie impossible, en classe par des chahuts et, chez eux, avec des pétards dans leur boîte aux lettres; on l’avait sérieusement menacé de mort. Quelques jours auparavant, des élèves ayant chahuté devant sa porte, il avait tiré en l’air. Cette fois, il y a eu sous ses fenêtres un charivari pire que de coutume : il a tiré. Et maintenant dans la cour du lycée les professeurs se bagarrent entre eux, fascistes contre antifascistes. Bianca m'avait parlé de la tension, à Paris même, entre élèves et professeurs, dans les lycées «bien > comme Pasteur, Janson, etc.

Arrêt à Ferrare. Arrivée à 6 heures à Ravenne. C’est plaisant, au soir tombant, mais il n’y a rien de plus bruyant que ces petites villes italiennes avec leurs motos et leurs vespas. Déjà six ans que j'étais ici, que je conduisais pour la première fois pendant tout un voyage, que je venais de connaître Lanzmann.

Mercredi 2 juillet

Que c’est beau Spolète, avec ses rues tout en rampes et escaliers, les petits cailloux de ses chaussées. Il y a de grosses lanternes suspendues aux façades noires et tant d'ombre que les araignées se croient dans un grenier et tissent d’immenses toiles entre les fils télégraphiques. L’hôtel donne sur une petite place irrégulièrement pavée, entourée de verdure, où pleurniche une petite fontaine, et qui ressemble à un jardin privé. L’odeur des tilleuls en fleur se mêle à une vague odeur de cordonnerie et d’encens. Tout autour, ce sont les collines sèches, les lointains bleus de l'Italie.

Je nai pas été revoir les mosaïques de Ravenne, je n’en avais pas envie et je ne me sens plus chargée de mission : en voyage, je ne fais que ce qui me plaît. Il me plaisait de revoir Urbino où nous avons déjeuné et pris un café sous les arcades. Le garçon a demandé à Sartre : « Vous êtes français? Vous

êtes écrivain? Vous êtes Jean-Paul Sartre?» Il a prétendu l’avoir reconnu « d’après les journaux». Mais une minute après, trois jeunes professeurs italiens venaient demander à Sartre des autographes : c’étaient eux qui l'avaient repéré.

A Spolète, on vend La Tortura d’Alleg. Sur les murs, des affiches : de Gaulle, il dittatore, Mollet, il traditore, Pflimlin, il codardo. Et le commentaire : « Voilà à quoi conduit l’anticommunisme : au fascisme... Gare au pape! » Merveilleux ciel bleu et plaisir de retrouver l'Italie : Venise, ce n’est pas l’Italie.

Le soir, je me promène avec Sartre dans ces rues qui sentent la tisane. Les grosses lanternes sont allumées.

Vendredi 4 juillet

Hier, nous avons vu les rues, le Dôme et le superbe pont aux hautes arches qui enjambe une étroite et peu profonde vallée : pourquoi ce pont? Devant l’hôtel, les garçons disposent des tables et des lampions, ils peignent en violet les barricades pour je ne sais quelle fête. Nous partons pour Rome : on voit à vingt kilomètres de distance Saint-Pierre et le Monte Mario.

Il pleuvait et j'ai mal profité de l’après-midi, malgré le plaisir de loger place de la Rotonde, à l’hôtel Senato. Quand je dors une heure l’après-midi, juste avant le réveil l’angoisse me saisit : nous aurons donc soixante-dix ans, et nous mourrons, c’est vrai, c’est sûr, ce n’est pas un cauchemar! Comme si la vie éveillée était un rêve trop bleu d’où la mort s’est effacée et que j’atteigne dans le sommeil le cœur de la vérité.

Aujourd’hui, très beau, très bleu, le bonheur d’être pour longtemps à Rome me reprend, et le désir d'écrire. Et j'écris. Longue lettre de Lanzmann partagé entre son amour des Coréens et l’ennui du voyage en délégation.

De Gaulle revient d'Algérie. Il n’a pas reçu le Comité de Salut Public; à Alger ils sont furieux. Mais l’équivoque se poursuit, le symbole et la logomachie. Un article de Mauriac dans Le Littéraire où il exalte de Gaulle et parle, avec une affection fielleuse, de Malraux, épris de puissance, à qui on a donné «un ministère à ronger ».

Sartre, heureux de Rome, se met à écrire sa pièce avec

plaisir. Je n’ai encore rien lu. Il paraît qu’à Paris Simone Berriau commence à s’affoler.

Quand j'ai envie d'écrire, maintenant, je me mets à mon livre; quand l’envie me quitte, même ce journal m'ennuie. Je ne sais trop s’il a sa chance.

Mardi 8 juillet

Gros titres sur les journaux : « Soustelle remplace Malraux. » Les socialistes se rallient de plus en plus. Mollet ne bronche toujours pas.

Non, en ce moment je n’ai rien à dire sur ce journal. Rome est sans touristes, pas trop chaude, bleue, idéale. Même rythme que l’an dernier. Vers 10 heures, long petit déjeuner sur la place toujours remplie de croquants en chapeaux mous; travail jusqu’à 2 ou 3 heures; on mange un sandwich à une terrasse, on se promène un peu. On retravaille à 5 heures. On dîne chez Pancracio, avec des spaghettis à la carbonara et du Barolo. Et on boit un peu trop de whisky sur la place Santi Apostoli ou sur la place del Popolo. Et tout ça est si familier, si heureux, que les mots n’ont pas de raison d’être.

Vendredi 11 juillet

Et peut-être est-ce aussi pour d’autres raisons que je n’ai rien à dire. Oui, Rome est un bonheur et mon travail, bien qu’un peu écœurant, m'intéresse, et celui de Sartre est difficile, mais le prend. Seulement il y a la France. En buvant le dernier whisky, rue Francesco Crispi, et regardant les entraîneuses du dancing voisin (et la fille marrante, tout en rose et si féminine, un soir, et le lendemain en jeans et fascinée par les souliers de Sartre), nous nous sommes avoué que nous n’avions pas la gaieté du cœur. On fait semblant de vivre en veilleuse, en paix, mais les journées n’ont pas vraiment bon goût.

Bel orage hier sur Rome et le soir la Via Veneto encore toute mouillée était presque déserte. Je n’aime pas tant Fellini; mais impossible de ne pas voir la Via Veneto à travers les images des Nuits de Cabiria.

Florenne parlait amicalement dans le Monde des extraits

parus aux Temps Modernes de « la jeune fille rangée ». J’aimerais bien qu’on aime ce livre et ça me rendrait service pour écrire le suivant.

Les socialistes ont demandé à de Gaulle de supprimer les Comités d'Algérie; comme disait le Corriere della Sera, c’est très significatif, et sans aucune importance. Silence, résignation de la presse française. L'Express, l’Observateur signalent avec désespoir cet avachissement et la montée, à peine insidieuse, et tranquille, et fatale, de tout ce que nous détestons.

Dimanche 13 juillet

« Avant l’invention de la vitre, il était impossible d’avoir du génie en dehors des régions où pousse l'olivier.» Voilà un genre de considérations qui m’enchante. J'ai lu les Sauvy avec passion; et maintenant je lis les Fourastié qui m’amusent beaucoup. Il m’agace aussi, avec son côté Mme Express-technocrate. Affreuse vision technocratique de l’homme; l’envers de son optimisme, c’est |’ «organisation man». Ces villes tertiaires où Le Corbusier, Francastel, Fourastié, etc., voudraient faire vivre les gens, c’est exactement les « suburbs », les quartiers résidentiels américains : ça me donne le frisson. Espace, lumière, air, ordre, soit, mais qu’appellent-ils « harmonie »? Est-ce que « l’homme » (quel homme?) n’a pas besoin d’agressivité autour de lui autant que de calme, besoin de résistance, d’imprévu et de sentir dans ses entours que le monde n’est pas un grand jardin potager? Faut-il vraiment choisir entre des taudis ou des lotissements distingués ?

Quelle belle journée! Nous avons déjeuné à la «Tor del Carbone » à côté de la Voie Appia. Cyprès, pins parasols et briques, sous un ciel pâle, et cette route qui n’en finit pas parce que, même en auto, l’œil la mesure telle qu’elle était quand on la suivait à cheval ou à pied jusqu’au lointain Pompéi : droite entre les cyprès droits, elle suggère une terre plate et sans limite. Je l’ai aimée aujourd’hui avec presque la même émotion qu’à vingt-cinq ans.

Ce soir, les gens vont danser dans Paris, avec les plus beaux feux d’artifice, les plus grands orchestres qu’on ait vus depuis des années. Et c’était dérisoire, l’an dernier, un gouvernement socialiste interdisant les bals du 14 juillet. Mais ce « renouveau

national » qui se célèbre demain, c’est écœurant. J’ai tant aimé les 14 juillet. Ne se passera-t-il rien? Je suis contente de ne pas être à Paris. J'aurais grincé des dents toutes ces nuits.

Comme c’est plaisant! A travers l’étroite rue, la fenêtre de ma salle de bains encadre exactement celle de mon voisin d’en face, qui encadre l’écran d’une télévision; il est assis, seul sur une chaise, et je vois parfaitement ce qu’il regarde. Ce soir, une femme en robe à pois médite, seule, sur le fond blanc; et puis elle dit un mot et on applaudit. C’est une séance de « lascia-raddopia » dont ils font des comptes rendus passionnés chaque jour dans les journaux; en Italie, c’est vraiment un sport national.

L’orage a détendu l’atmosphère et la détente est aussi en moi, sans raison. Tant pis pour les bals du 14 juillet; tout à l’heure, j'étais place Navona, il y avait le ciel bleu sombre des nuits romaines, au-dessus des maisons rouge sombre, avec les œils-de-bœuf allumés, et tous ces gens qui rôdaient, et c'était la perfection du moment. Ce soir, à nouveau, la vie me mord au cœur.

Mardi 15 juillet

Désormais le 14 juillet sera aussi la fête nationale de l’Irak : Révolution à Bagdad! Voilà le pacte de Bagdad en miettes, l’Irak soutenant la « République arabe », Nasser aux anges, les insurgés de Beyrouth aussi. Je suppose que le F.L.N. jubile.

Cependant, on a défilé sur les Champs-Elysées. De Gaulle n’assistait pas au défilé parce que dans la tribune il n’aurait eu que la troisième place : toujours ce sens aigu de la « grandeur »! Malraux a parlé, place de l’Hôtel-de-Ville, mais, en guise de « peuple de Paris », il y avait des combattants musulmans et français, rassemblés par ordre. Seul épisode intéressant : quelques jeunes soldats algériens, amenés de force à Paris pour symboliser la fraternisation, en passant devant la tribune, au lieu de saluer Coty, ont tiré de dessous leurs chemises des banderoles vertes et blanches et les ont agitées avec défi. Dans la nuit, il y a eu onze personnes descendues par les Algériens, dont six Musulmans collabos.

Autre longue lettre de Lanzmann. Il n’y a pas un Coréen, dit-il, qui ne soit veuf ou orphelin; en racontant leur histoire,

beaucoup pleurent. Les Américains ont anéanti des villes et des villages pour le seul plaisir et on les hait sauvagement. Dans toutes les pièces, dans tous les films, ils jouent les « vilains », avec des nez en carton, au milieu de huées qui n’ont rien de conventionnel. Il a vu le défilé, beaucoup plus dur et militaire, dit Gatti qui a assisté aux deux, que celui du 1° octobre en Chine. Ils sont encore raidis dans la guerre; la singularité du pays, c’est cet arrière-plan de la guerre.

Sartre voyait des gens, hier soir. J’ai été au cinéma : mauvais film américain sur les méfaits du journalisme. On donnait des morceaux des Sentiers de la gloire. Ça semble bon et je n’ai guère le courage d’y aller. Le présent est assez désagréable sans que j'aille encore m’écœurer sur les fusillades de 14-18 et la chiennerie militaire. Comme disait Georges Bataille : « Je me supplicie à mes heures. »

Rencontré en prenant le petit déjeuner avec Sartre les Merleau-Ponty, tout fringants, qui partaient pour Naples. Une petite Italienne, très intimidée, s’est plantée devant notre table et m’a dit de grandes amabilités; ça fait toujours plaisir. (Dans quelle mesure? etc. C’est un des points à élucider dans mon prochain livre.)

Si je ressemblais à cet homme de lettres fameux dont parle Fourastié que le bruit des patins à roulettes de deux enfants empêche de travailler, je serais bien malheureuse. Cette place est la plus bruyante de Rome : vespas, motos, autos qui freinent brutalement, en grinçant, klaxons, malgré l'interdiction, des bruits de ferraille, des cris, tout. Mais ça ne me gêne pas. Les Romaines sont défigurées par ces robes-chemises, plus agressives encore le soir, Via Veneto, que le matin sur les ménagères du quartier. Un déchaînement de sadisme pédérastique chez les grands couturiers.

Je lis le Jones, sur Freud; l’étonnant, le curieux dosage chez cet « aventurier » de conscience et de légèreté, de naïveté et de sagacité. Sa cocaïne a tué radicalement un type (sans parler des autres) et l’histoire de Flish est horrible. Il avait des «sentiments de culpabilité », mais il était coupable. Admirable histoire de Breuer. Il soigne Anna O. (ou plutôt, comme dirait Camille, elle «se soigne à lui», car c’est elle qui a inventé la catharsis). Il tombe amoureux d’elle sans se l’avouer; mais sa femme s’en rend compte. Il décide d’arrêter la cure et en avise Anna qui est d’ailleurs presque guérie; le soir de

la rupture, on l’appelle, elle est de nouveau au plus mal : elle mime hystériquement un accouchement; Breuer comprend, prend son chapeau, s’enfuit à Venise avec sa femme et lui fait un enfant — une fille qui se tue soixante ans plus tard à New York. Anna cependant a été la première assistante sociale de l'Europe; elle a sauvé des tas d'enfants juifs à travers les pogromes des années 1900.

Mercredi 16 juillet

Le 25 mai, j’attaquai ce livre dans la gaieté; maintenant je travaille avec peine et je doute un peu; peut-être fait-il trop chaud : 36°; et j'ai fait d’un élan quatre cents pages d’un affreux gâchis; ça tue le plaisir. Il faudrait qu’à partir de ces matériaux que je vais encore accumuler pendant un mois, les tirant de ma tête, il me revienne, à Paris, un peu d'intérêt pour moi-même, un peu d'enthousiasme. Je ne sais encore pas du tout quel sera le ton de ce livre, ni son plan.

Les Américains ont envahi le Liban, dit Paese Sera: « débarqué » au Liban dit le Messagero. Nuances.

Les jeunes Musulmans aux bannières F.L.N. ont été appréhendés; ils étaient quatre, dit-on. D’après Le Monde ils criaient : « À bas l’Algérie française. » Les Français ont abattu Bellounis!, accusé d’avoir descendu quatre cents de ses hommes; les Italiens disent que les Français ont abattu Bellounis ! et les quatre cents hommes.

Jones n’explique pas bien la névrose particulière de Freud ni comment il s’en est sorti. Peut-être est-il gêné par l’existence de sa fille, mais il y a des questions qu’il ne pose pas : les rapports de Freud avec sa femme, par exemple. C’est vite dit, de dire qu’ils étaient «excellents»; mais les dépressions, les migraines de Freud sont liées directement ou non à sa vie domestique. Après tout, c'était un homme très vivant : son amour passionné des voyages. Monogame, soit; mais justement, pourquoi? Jones évite la question. En revanche, ce qu'il décrit en détail, très bien, c’est le travail de Freud, si différent à la fois de celui d’un philosophe et de celui d’un savant. Le

1. Bellounis avait pris contact avec la France pour le compte du M.N.A, et organisé contre l’A.L.N. une «€ Armée populaire de libération ».

moment le plus émouvant, c’est celui où il découvre son erreur, sur l’hystérie : il a cru que toutes ses malades avaient été « séduites >» par leur père et a exposé cette thèse à ses collègues, au milieu de leur réprobation générale; et il a réfléchi qu’il ne pouvait pas y avoir tant de pères incestueux, que le sien ne l’avait pas été, bien que deux de ses sœurs présentassent des troubles hystériques; il a compris que ses patientes avaient tout inventé. Quel démenti! Quel choc! C’est à peine s’il a osé continuer à exercer et pendant longtemps il n’a plus gagné un sou. Et cependant il écrit à Fleisse qu’il a l'impression d’une victoire plutôt que d’une défaite : ce mensonge unanime lui est apparu lourd de sens et a ouvert une nouvelle route. En effet, c’est à partir de là qu’il a découvert la sexualité infantile. « Je suis un aventurier, un conquistador et non un savant », disait-il, avec regret parfois. C’est émouvant de voir ces notions devenues si scolastiques, mécaniques — le transfert par exemple — se révéler dans une expérience si vivante. La première fois qu'une malade a jeté les bras autour du cou de Freud, il s’est rappelé l’histoire de Breuer et a pressenti le transfert. Il fait dans une lettre une ravissante description de la place Colonna et des Italiens : il logeait à l’hôtel Milano. Sur ses photos, son visage, avec l’âge, devient de plus en plus intense et aussi de plus en plus fermé et surtout triste.

Joan lutte contre son penchant à l’idolâtrie en cherchant les faiblesses de ses « héros »; mais au contraire, quand on prend un «héros » d’abord pour un homme, on l’admire à partir de ses faiblesses dépassées.

J’ai relu ce journal et ça m’a amusée. Je devrais le continuer, mais il faudrait le soigner davantage. Toujours ce qui « va de soi » est passé sous silence : par exemple nos réactions après l’exécution de Nagy.

Pourquoi y a-t-il des choses que je souhaite dire, d’autres ensevelir? Parce qu’elles sont trop précieuses (sacrées peutêtre), pour la littérature. Comme si la mort seule, seul l’oubli était à la hauteur de certaines réalités.

Si seulement je pouvais écrire quand j’ai bu; ou rester un peu animée quand j'écris! Il devrait y avoir un joint!

Pluie, pluie romaine; c’est beau à travers les persiennes, à minuit, avec le grondement du tonnerre et ce grand bruit d’eau. Les orages seyent à Rome. J'ai ouvert mes persiennes; des cataractes tombent du ciel, du Dôme du Panthéon, des toits,

des gouttières. Il y a trois silhouettes noires, minuscules, figées, avec la tache blanche des chemises, sous les colonnades soudain immenses du Panthéon; ils bougent maintenant, à pas calmes sur le parvis noir et blanc tandis que se déchaînent autour d’eux l’eau et les éclairs. C’est beau. La rue devient un torrent, un morceau de papier s’engouffre dans le tourbillon, vacille et va s’écraser contre un mur. Quand l’éclair luit, des chapelets de strass brillant s’abattent sur la chaussée. Une puissante odeur de terre, soudain, dans cette ville de pierre. Les autos laissent derrière elles des sillages comme des bateaux. Mais il n’y a plus d’autos, soudain, et la lumière électrique, dehors, vient de s’éteindre. Des gens essaient de sortir de la Sacristie; le garçon a ouvert un parapluie et un taxi démarre en rugissant. Et toujours ces hommes, seuls, insolites et tranquilles, tout petits et qui remuent à peine, noirs et blancs sur les dalles noires et blanches.

Apaisement. Une enseigne s’est rallumée : Pizzeria. Derniers grondements. Un homme rose et bleu passe en courant. Il est 1 heure du matin.

Vendredi 17 juillet

J’ai chaque fois cette impression, quand je commence un nouveau livre, que c’est une entreprise titanesque, impossible. J’oublie comment se fait le travail, comment on passe des brouillons informes à l’écriture; il me semble que ce coup-ci c'est perdu, que je n’y arriverai jamais. Et puis le livre se fait, tant bien que mal, ce n’est qu’une affaire de temps.

Dimanche 17 août - Paris

Décidément, j’ai le caractère bien fait. J’ai aimé ces vacances, et c’est tout de même un plaisir de me retrouver à Paris, assise devant mon bureau, dans cette pièce envahie de souvenirs d’Extrême-Orient que Lanzmann a étalés en vrac sur les divans sans housse. C’est la première année depuis six ans que je ne pars pas en vacances avec lui, à cause de la Corée. Mais je vieillis. Très nettement mon désir de courir les routes s’est émoussé, celui de travailler grandit, je commence à sentir cette

urgence dont Sartre a tellement conscience. En Italie, comme il faisait chaud! Les bras collaient à la table et les mots s’empoissaient dans les cellules du cerveau, ils ne descendaient pas jusqu’au stylo. Ici, c’est la fraîcheur, presque trop, et j'ai devant moi au moins onze mois d'affilée; ça paraîtra long, mais pour l'instant ça m’encourage. Et Lanzmann me dit qu’on aime bien les fragments publiés de mes Mémoires, ça m’encourage aussi.

C’est à cause de la chaleur que pendant un mois je n’ai pas tenu ce journal : il faut l'écrire vite, avec une gaieté dans la main qui court sur le papier. Je pouvais me forcer à travailler — j'ai rédigé une soixantaine de pages, ce qui est, pour moi, considérable — mais il ne me restait pas d’élan pour autre chose. Dès ce premier matin à Paris, je m’y mets à nouveau.

Peut-être aussi n’y avait-il pas grand-chose à dire sur Capri. Nous avions cette année des chambres ravissantes dans cet hôtel de la Pineta que j'avais repéré l’an dernier, quand je respirais les fumées des cuisines de la Palma. Il y avait une vaste pièce carrelée qui semblait fraîche, bien qu’elle ne le fût pas, une grande terrasse avec des transatlantiques, des chaïses, des tables; on voyait la mer, des pins, le mont Solario et pendant une semaine on a eu le plus beau des clairs de lune. J’aimais le chant des coqs, le matin. L’île avait une bonne odeur de maquis, mais par endroits rôdait un parfum trop sucré de fraises écrasées. Petit déjeuner avec Sartre au Salotto, avec lecture des journaux, travail de 11 h. 30 à 3 heures environ, promenade dans la grosse chaleur, avec un arrêt pour manger un peu; à la Metromania il y avait un délicieux gâteau d’enfance et quelle belle vue! De nouveau travail jusqu’à 9 heures. Et longues soirées à regarder les gens sur la place, en buvant du whisky. Le côté pacotille était malheureusement accentué par les lampions accrochés au-dessus du Salotto.

Avons-nous senti si vivement cette année les faiblesses de Capri parce que nous étions moins gais? Cette situation de la France nous écœurait, si languissante dans l’écœurement que je n’ai même plus eu envie d’en parler. Et puis, l’an dernier Sartre écrivait sur le Tintoret, avec gaieté. Tandis que sa pièce est lente à démarrer; il n’est pas en humeur en ce moment d'écrire de la « fiction ». Il le fait parce qu’il a pris des engagements.

Nous avons aperçu les Clouzot et dîné deux fois avec

Moravia, très amusant, détendu, amical; au lieu de brasser des idées générales, il a parlé de lui, de l'Italie, il en parlait bien. À propos de son accident, il a avoué avec une simplicité désarmante : « Ah! J’ai tout le temps des accidents, je conduis très mal, je suis trop nerveux et je veux aller vite; une fois, de Spolète à Rome, il n’y avait personne sur la route, je n’ai pas lâché le cent quarante, ça c'était bien; mais sinon.» A Rome il avait confondu la marche arrière avec la première et coincé deux paysannes contre un mur; deux jours avant il avait presque jeté contre un camion l’immense et coûteuse Cadillac d’une princesse et freiné si brusquement que la voiture avait pris feu « à l’intérieur des roues ». Il convient que Carlo Levi est plus prudent : « Mais pour sortir du parking, il est obligé d'appeler le gardien : il ne sait pas faire de marche arrière. Et il ne dépasse jamais le quarante à l’heure !. » Il est très drôle quand on le fait parler de ses confrères. Il dit que tous ces écrivains qui viennent de province ont une chose à dire, sur leur région, c’est local, et après ils sont vidés : tandis qu’il a Rome tout entière (c’est-à-dire l’Italie, et l’homme). Avec quelle rapidité il travaille! Il écrit deux ou trois heures le matin, jamais plus, et il fait deux nouvelles par mois et un roman tous les deux ou trois ans! Nous lui parlons de ses premiers livres. Il raconte un peu sa vie, par bribes, très gentiment. Il a été malade des os, de neuf à seize ans, n’a presque pas fait d’études, a écrit les Indifférents à vingt ans; le livre a eu en Italie un succès plus grand qu’aucun n’en avait eu depuis longtemps, qu’aucun ne devait en avoir par la suite. Pendant six ans, il s’est senti vide; il n’a rien fait. Puis il a écrit les Ambitions déçues; le roman n’a pas obtenu en Italie une ligne de critique, à cause du fascisme : c'était de la littérature décadente, et de fil en aiguille on lui a interdit de signer les chroniques qu’il donnait à des journaux, puis de les écrire. Il avait de l’argent, de naissance, alors il a fui le fascisme en voyageant : en Chine, en France, en Amérique. Il a passé plusieurs années à Capri avec sa femme, Elsa Morante. Il parle d’elle avec beaucoup de considération, il tient ses livres pour

1. Un peu plus tard, à Rome, Carlo Levi disait à Sartre : « Moravia? Mais il a beaucoup plus d’accidents qu’il ne dit. Il en a tous les jours. De tout petits, n'est-ce pas. On ne les met pas dans le journal. Ce qui ne va pas, c’est le rapport psycho-moteur, le lien de la tête et du bras. Il ne sait pas, il veut se mettre en première et part en marche arrière.»

les meilleurs romans italiens contemporains, mais il a l’air affolé quand je dis que j’aimerais bien le connaître. Il s’agace parce qu’elle ne s’entoure que de pédérastes. Il prétend qu’à Rome quatre-vingts pour cent des hommes ont couché avec des hommes. Il en parle avec une espèce d’envie parce que les aventures leur sont si faciles et qu’ils ont une si joyeuse gloutonnerie; il cite le mot de P., ami de Morante : « Combien y a-t-il de gens sur terre? — Plus de deux milliards. — Ça fait plus d’un milliard d'hommes avec qui je ne coucherai pas! » Il raconte aussi avec charme, comme tous les Italiens, des histoires sur l’Eglise. Ce pape a vraiment l’ambition de devenir un saint, un saint canonisé; les cardinaux prient pour lui : « Que le Seigneur ouvre les yeux de Notre Saint-Père — ou bien qu’Il les lui ferme. »

Plaisir d'écrire pour le plaisir d'écrire : j'écris n’importe quoi. Quand nous rentrions à l’hôtel, à toute heure il y avait ce petit garçon pâle, quinze ans, à qui une cliente un jour faisait agrafer son bustier; il était toujours là, le matin, la nuit. Un jour je lui ai demandé : « Vous ne dormez jamais? — Quelquefois », m’a-t-il répondu, sans amertume ni ironie, d’un ton absolument « matter of fact ». Le lendemain je l’ai interrogé : « Combien avez-vous dormi cette nuit? — Quatre heures. — Et dans la journée? — Une heure. — Ce n’est pas beaucoup. — C’est la vie, Madame. » Il doit être content de manger et d’être proprement habillé : c’est un privilégié. Plus désolant encore peut-être le garçon en maillot rayé qui sert à la Capranica; le troisième soir où nous sommes venus, il a dit à Sartre, en bafouillant : « Usine? moi travailler... » Il voulait du travail dans une usine, en France. Son métier ne lui plaisait pas. « Service pas joli, ce soir », a-t-il dit une fois avec tristesse; jamais son service n’était joli; une fois pourtant, il s’est illuminé : «Oh! ce soir, l’addition est très jolie. »

Il y a eu le voyage éclair de Lanzmann et six cents millions de Chinois, sans compter les Coréens, envahissant la petite île de Capri. Je l’ai accompagné à Naples où l’aérodrome civil était gardé par une armée de militaires américains, parce qu’il était couvert de chasseurs U.S.A., destination Liban. Et puis retour avec Sartre, par les nouvelles routes Naples-Rome en bord de mer; sur la Domitienne les pins et le vert étrusque nous ont donné, soudain, à tous deux ensemble, l’impression d’être jetés en pleine antiquité. Soirée à Rome avec Merleau-

Ponty qu’on a rencontré place du Panthéon. Puis Pise. Les Pisano du musée : la danseuse sans tête et la femme qui se cache derrière sa robe; on dirait que le marbre a été immergé dans un volcan, la matière est tragique et le mouvement, étonnant.

Retour avec Sartre jusqu’à Pise où il attend Michelle. Enfer de la route Pise-Gênes. Et le matin du 15 août, sur la « cammionale » jusqu’à Turin, enfer. Puis plaisir de conduire, surtout hier, Bourg-Paris en cinq heures trente.

Signe de vieillesse : l’angoisse de tous les départs, de toutes les séparations. Et la tristesse de tous les souvenirs parce que je les sens condamnés à mort.

Mercredi 24 août

Travail. J’ai plongé, à la Nationale, pendant deux aprèsmidi, dans de vieilles N.R.F. et de vieux Marianne : c’est étonnant de se retrouver avant des événements qui sont maintenant du passé. Je désire de plus en plus écrire sur la vieillesse. Envie à l’égard de cette jeunesse tellement en avance sur nous, en partie grâce à nous. Qu’on était donc mal nourris! Que c'était rudimentaire tout ce qu’on nous expliquait en philosophie, en économie, etc. Impression (très injuste) de temps perdu par l’humanité à mes dépens. Et c’est dur de garder à sa vie, à son travail, une dimension d’avenir alors qu’on se sent déjà enterré par tous ceux qui viendront après.

Dans la nuit d’avant-hier, le F.L.N. a fait en métropole une série d’attentats spectaculaires : dépôts d’essence incendiés à Marseille, flics tués à Paris. Dakar et la Guinée ont hué de Gaulle. Je lis Duverger et le Conflit du siècle de Sternberg qui m'amuse comme un roman policier. Premier jour de beau temps, après la pluie et le froid; c’est chaud, doré, un peu automnal et somptueux.

Le Comité de résistance contre le Fascisme organise une grande contre-manifestation pour le 4 septembre : comment ça se passera-t-il? Lanzmann qui s’en occupe beaucoup me dit que la campagne de préparation est très bien menée. Il a parlé dans un tas de réunions, à Paris et en province.

Lundi 1” septembre

Téléphone de Sartre. Il a vu Servan-Schreiber à Rome. Il fera trois articles dans l'Express, le 11, 18 et 25.

Jeudi 4 septembre

Cette matinée a un goût vaguement sinistre, Sartre encore en Italie, Lanzmann pas rentré de Montargis où il a parlé hier soir, Paris me semble vide. Les ouvriers tapent fortement contre le mur, impossible de dormir après 8 heures et c’est difficile de travailler; d’ailleurs, je suis trop nerveuse. Ciel bleu, léger, avec des nuages jaunes au-dessus des feuillages jaunissants; c’est l’automne parmi les tombes du cimetière Montparnasse. J’ai de l’angoisse pour cet après-midi. Pas de la peur (quoique peut-être elle s’en mêle), mais l’angoisse de l’échec; je crains d’avoir à avaler une heure de cette écœurante cérémonie, sans aucun résultat. Oui, on ressuscite Pétain : on décorera de la Légion d’honneur cent ouvriers d'élite et Malraux expliquera que de Gaulle a relevé le défi de la gauche et qu’il ose parler place de la République. J’y suis passée avanthier soir avec Lanzmann. C’est disposé de telle sorte — avec des tribunes qui seront remplies d'invités, de flics, d’anciens combattants, etc. — que le public sera à des kilomètres, on ne nous entendra même pas. Hier soir, aux informations, la préfecture annonçait qu’il était interdit de porter des pancartes. Au comité, on nous a donné des papiers jaunes, avec dessus un non; il faudra les sortir quand de Gaulle apparaîtra. Les consignes varient d’ailleurs avec les comités. Celui d’Evelyne ne s’amènera qu’à 5 heures et non à 4 et sortira ses banderoles tout de suite, ce qui est idiot. On se fie à l’improvisation. De toute façon, avec tous les flics qu’il y aura dans la foule (Paris-Presse même en convenait avec le sourire) je ne crois pas qu’on ait beaucoup de chance de contrer ces parades, ces mascarades qui me tordent l’estomac de dégoût.

Une petite jeune femme avait sonné il y a deux jours, pour me « contacter ». J’ai donc été hier soir au comité de ma section. C'était piteux et touchant. J’ai commis l’erreur d’arriver à 9 heures : personne. La concierge m’a remis une clé en mau-

gréant, mais j'ai préféré attendre sur un banc. Une jeune femme est arrivée au bout d’une demi-heure et m’a fait entrer, au fond d’une cour, dans un grand atelier désert. Peu à peu d’autres femmes sont arrivées; nous étions huit en tout et pas un homme. Discussions vaseuses; cependant j’admire leur dévouement; elles n’allaient pas se coucher avant minuit et trois d’entre elles se sont offertes à coller des affiches et distribuer des tracts entre 6 heures et 7 heures du matin; et elles ont des enfants, un métier. Soir très doux, avec beaucoup de monde dans les rues et de néon.

Les Nord-Africains n’ont plus le droit de circuler la nuit. A Athis-Mons les flics ont tiré sur des Italiens qu’ils ont pris pour des Nord-Africains.

9 septembre

Je me trompais, le 4 septembre au matin, quand j’envisageais un plat fiasco. Place Saint-Germain-des-Prés, à 1 heure, je tombe sur Genet, on se saute au cou, nous déjeunons ensemble à une terrasse. Il me parle de la Grèce et d’'Homère avec enthousiasme et de Rembrandt, très bien; il y avait des extraits de son Rembrandt dans l’Express, mais hachurés, ce qu’il dit est beaucoup mieux. Lui aussi, il reconstruit le type à son image, quand il dit qu’il a passé de la superbe à la bonté parce qu’il ne voulait aucun écran entre le monde et lui : c’est une belle idée d’ailleurs. Il me parle aimablement des fragments qu’il a lus de mes Mémoires : « Ça vous donne de l’épaisseur. » Il se lance dans une apologie passionnée du terrorisme F.L.N., mais j'essaie en vain de l’embarquer pour la République.

Bost a décidé de porter sa croix de guerre et Lanzmann arbore sa médaille de la résistance. J’arrive avec lui un peu avant 4 heures, aux barrières qui, rue Turbigo, séparent les invités du public; là, les flics contrôlent les cartes d’entrée. Voyant l’agencement des barrières et des chicanes, nous avons tout de suite pensé : « C’est une souricière. » Nous sommes remontés vers le lycée Turgot où était fixé mon rendez-vous : personne; le long du trottoir, des cars pleins de C.RS., des femmes laides et très arrangées passaient devant eux en brandissant d’un air mutin leur laissez-passer : elles se sentaient d'élite.

J’ai compris que la rue était barrée, que les autres n’arriveraient pas jusqu’au lycée et je suis sortie de cette impasse. A trois cents mètres, déjà, il y avait un premier cordon d’agents. L. a été rejoindre à Saint-Maur les dirigeants du Comité de résistance !, j’ai attendu le Comité du sixième au métro Réaumur où, m'avait dit Evelyne, il devait se réunir. En effet, j'ai vu arriver Evelyne, les Adamov, etc. Maintenant les gens affluaient, en bandes, en foule, en masse. Nous avons repris espoir; nous nous sommes groupés au métro ÂArts-et-Métiers, tout près du premier barrage de flics. Un type qui voulait passer les a insultés; ils l’ont giflé, la foule a hurlé et les a inondés de petits papiers : Non. Le courage de certains manifestants m’a coupé le souffle. Quelqu'un a dit d’une voix négligente : «Ils vont charger, ils enfilent leurs gants», et nous avons un peu reculé, de manière à pouvoir prendre des rues transversales. Les gens continuaient à arriver, en masse, mais tous avaient un choc en voyant l’énormité des barrages. Adamov agacé a dit: « Essayons ailleurs! >» Moi je pensais qu’on aurait dû rester, ne pas se disperser, faire face aux tribunes en nombre aussi grand que possible; je crois que j’avais raison, à ceci près qu’on se serait fait matraquer; l’impatience d’Adamov nous a été salutaire. Nous avons commencé à tourniquer autour de la République, cherchant en vain un moyen de nous approcher. Le bruit courait que des groupes s'étaient portés à la Nation, mais j’ai convaincu le mien de revenir manifester face aux tribunes, à Arts-et-Métiers. Nous avons croisé d’autres cortèges, qui s’en allaient où? Ils ne savaient pas. On se disait les uns aux autres : « C’est barré par là. — Par là aussi. » Finalement nous nous sommes trouvés rue de Bretagne et des gens ont sorti des banderoles, des affichettes, des pancartes, des ballonnets marqués de : Non, au milieu des applaudissements. On a crié « À bas de Gaulle » au rythme des monômes d'étudiants et Adamov a dit avec irritation : « C’est trop gai, ça ne convient pas.» Des grappes de ballons montaient dans le ciel, juste au-dessus de la tribune, et des Non flottaient dans l’air. Nous avons rencontré Scipion et le père de Lanzmann; ils arrivaient de la rue Turbigo; les gens, qu’on avait laissés passer en assez grand nombre, avaient été faits comme des rats : ils ont commencé à manifester quand Ber-

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