Qui coordonnait tous les Comités de section
thoin a pris la parole, au point qu’on n’a pas entendu son discours; alors la police a foncé, par-devant, par-derrière, il n’y avait aucune issue, la foule a été sauvagement matraquée. Pendant que Scipion racontait, Adamov a eu soif et nous sommes tous entrés dans un bistrot; soudain, dehors, c’est la ruée: des agents chargeaient. (Déjà une charge s'était amorcée, avant, et nous nous étions réfugiés sous une porte cochère; la concierge laissait entrer tout le monde et disait : « S'ils s’amènent, vous fermerez. ») Des femmes en sang sont entrées dans le bistrot, l’une calme, l’autre hurlante, vraiment sonnée, qu’on a couchée sur une banquette de la salle arrière. Une blonde avait sa chevelure inondée de sang; des hommes ensanglantés passaient dans la rue. Evelyne a versé trois larmes d'émotion et quelqu'un lui a dit sévèrement : « Vous n'allez pas vous évanouir! >» Nous sommes sortis, nous avons recommencé à manifester. Tout le long de la rue de Bretagne, il y avait le marché, les commerçants avaient l’air d’être de notre côté. La foule était très sympathique : dure, très gonflée, et gaie; c'était la plus vivante des manifestations auxquelles j’ai assisté : pas licite comme le grand cortège-enterrement de la République, ni hésitante comme le dimanche de l’investiture; c'était sérieux et pour certains dangereux. La femme de V. était blême en arrivant à 5 heures, verte à 5 h. 15, vomissante à 5 h. 30; son mari lui appuyait la tête contre un mur et la cajolait : « Elle est malade », a dit un ami; et un autre a rectifié : « Elle a peur.» Il a ajouté, compréhensif : « C’est chaque fois comme ça. » J’ai demandé pourquoi elle ne restait pas chez elle : « Ah! alors elle a tellement mauvaise conscience que ça la rend encore plus malade que d’avoir peur.» On l’a planquée dans un café de la rue des Archives.
Vers 7 h. 30, on a décidé de se tirer. Le père de Lanzmann nous a emmenés dans sa voiture, on est repassé au carrefour Arts-et-Métiers : le sol était jonché de Non; rue Beaubourg, des pavés avaient été arrachés; sur les boulevards, des groupes discutaient. Nous avons été chez Bost. Il avait manifesté avec Serge. Nous avons tous dîné chez Marie-Claire, en nous racontant la journée et en mettant en pièces l’article de Germaine Tillon que nous tenions Bost, Lanzmann et moi, pour une saloperie.
Ignominie de la presse, le lendemain. Tout de même, les « centaines de manifestants > du Figaro, c’est un peu vif. La
Préfecture annonçait 150.000 personnes, il y avait 6.000 invités, 4.000 badauds, étrangers ou même gaullistes mystifiés; nous étions donc 140.000. (Quand j’ai téléphoné le chiffre à Sartre, il a été déçu; à Rome, les journaux parlaient de 250.000 manifestants.) Rue Beaubourg, il y a eu des balles tirées : quatre blessés par balles. L’Humanité et Libération donnent des comptes rendus qui se recoupent exactement avec celui que Lanzmann a écrit pour le journal du Comité de résistance : le malheur, c’est que personne ne les lit, sauf les gens de leur bord. Tout de même, à travers les truquages de France-Soir, quelques vérités sortent; et il y a eu les lettres publiées par le Monde, le lendemain; et le ton de Paris-Presse n’est pas triomphant. Ils avouent qu’un certain « contact » ne s’est pas établi entre de Gaulle et le public. On a entendu son discours, chez Marie-Claire : pas en direct, retransmis à une demi-heure de distance afin qu’on puisse effacer la rumeur des Non; voix et discours de vieillard très peu vert. La perle de la journée, citée par un grand nombre de journaux : «Six journalistes suédois ont été sauvagement matraqués, emmenés au poste et de nouveau tabassés. Leurs protestations ont fini par atteindre l'ambassade; on les a relâchés en disant : « Excusez-nous, on vous avait pris pour des Hollandais. » Un autre journaliste a dit : « Je suis américain »; un agent lui a poché un œil en lui disant : «Go home! »
M. était parmi les invités; même là, tout le monde n’a pas applaudi et on entendait formidablement les : Non; les diplomates étrangers regardaient de tous leurs yeux le matraquage, au fond de la rue. Pendant le discours de de Gaulle, les gens tournaient sans cesse la tête du côté de la foule et de temps en temps le bruit courait: «Ils ont franchi les barrières. » Alors ces messieurs avaient tous le même réflexe : ils détachaient leur ceinture pour s’en faire une arme. Radical truquage des Actualités, de la radio, de la télévision, Tout de même, de Gaulle renonce à sa grande tournée de propagande; il n’ira, d’ici le 28, que dans quelques villes et encore se bornera-t-il à prendre contact avec les « corps constitués ».
Un détail parmi d’autres, sur la propagande. Je trouve de nouveau chez moi un avis de saisie. J'écris au percepteur : « D’accord, fixez le jour.» Il me répond: «Si vous devez payer en novembre, je ne saisis pas.» Et j'apprends que les comptables ont reçu l’avis « confidentiel » de ne pas recouvrer
les impôts avec brutalité, de ne pas opérer de saisie. Histoire d’amadouer les contribuables.
Dimanche 14 septembre
C’est un somptueux automne. Hier, à 8 h. 30 du matin, j'avais l’impression de me retrouver à Pékin : c’était la même tendresse dorée du ciel et de l’air et j'attendais une auto qui devait m’emmener à une réunion ennuyeuse; il s’agissait d’une conférence à des enseignants protestants, à Bièvre; j'avais accepté, dans la perspective du referendum, pour leur arracher des non. C'était joli, ce vieux manoir bancal dans un grand pare moutonneux. Les assistants semblaient sympathiques; beaucoup de pasteurs, entre autres Mathiot qui vient de passer six mois en taule pour avoir aidé un F.L.N. à gagner la Suisse. J’ai parlé de l’engagement des intellectuels; on a un peu discuté, ils avaient l’air d’accord. Mais j'ai été déçue dans l’auto du retour; la femme aux cheveux blancs pensait comme moi; mais les deux autres, la psychiatre et la doctoresse avaient peur des parachutistes et des communistes, elles disaient qu'après tout de Gaulle, c'était de Gaulle; à gauche, il n’y a que Mendès, et c’est une personnalité tellement odieuse! Tous ces gens qui s’étranglent, comme ça, de leurs propres mains ne sont pas des fascistes : mais ils ont une telle terreur du communisme!
Le soir, Lanzmann m’a emmenée dîner à la Vanne Rouge. Je me suis retrouvée à Paris, si ensommeillée à la fois et si énervée que je n’ai même pas pu aller boire un verre au Dôme, je suis rentrée me coucher. Ce matin, je me sens encore tendue. Est-ce que ça va recommencer comme en mai? J’en ai peur. J'ai peur jusqu’au 28 de rester crispée. Et après? Je n’imagine pas ce mois d'octobre.
Le goût m'est revenu de tenir ce journal, en partie parce que dans cet état de tension tout autre travail m'est difficile. C'était sympathique, vendredi soir, la réunion du « Comité de liaison » du 14°. Je suis partie à pied vers la rue du Chiteau; c'était doux et poétique de marcher rue Froidevaux, de passer devant l'Hôtel Mistral et devant les Trois Mousquetaires. J’ai tellement plongé dans mon passé, ces derniers
temps, qu’il est en ce moment une dimension de ma vie. La petite salle, qui doit être une permanence C.G.T., était pleine. Jusquin m’a demandé de m’asseoir au bureau. J'étais à côté de Francotte, sénateur et ancien conseiller municipal communiste, tout à fait l’air vieux politicien de gauche roublard. Il m'a dit: «Ah! Les Mandarins! c’est bien.» Et rigolard : « C’est juste la même situation, le même problème : avec ou contre nous... » Je lui ai dit : « Oui, et la même solution : on est obligé de travailler avec vous. » Alors il a eu un ton inimitable pour dire : « C’est que, que voulez-vous, on se trompe quelquefois, on fait des erreurs : qui n’en fait pas? Mais en gros, nous sommes daps la vérité. » Jusquin a fait un exposé de la situation, pas mal, mais bon Dieu! pourquoi cet optimisme? Pourquoi dire que «la victoire des non est assurée >» quand le problème est de savoir s’il y aura un peu plus de non que de voix communistes? On m’a demandé des articles pour le petit journal du quartier et j’ai aussi accepté de voir des étudiants de la Cité Universitaire. Et puis on m'’a fait passer un mot : « Quel plaisir de vous retrouver, etc. » C’était F. d’Eaubonne que je n’avais pas vue depuis longtemps. Je l’ai emmenée aux Trois Mousquetaires où j’ai mangé un morceau. Elle s’occupait de Travail et Culture, mais il y a eu des dissensions politiques, elle est partie. Elle écrit encore dans Europe et elle est lectrice chez Julliard.
Sartre rentre demain; il me dit au téléphone qu’il est assez fatigué. L'article qu’il a envoyé — j’ai fait des coupures avec S.-S. — s’en ressent; il est peu inspiré. Mais il fallait qu’il l’écrive.
Excellente conférence Mendès-France. Lanzmann y a été et, curieusement, Genet. Il paraît que Mauriac avait l’air touché, mais ça ne l’a pas empêché de répéter sénilement dans son bloc-notes : «Tout de même, il y a de Gaulle; il y a de Gaulle.» Il s’accuse — très véridiquement, je le crains pour lui — d’avoir recherché toute sa vie le genre d’isolement regrettable qu’apporte le sleeping-car.
16 septembre
J’ai retrouvé Sartre hier, gare de Lyon, sous la pluie, et nous avons passé la journée à causer. Il est très fatigué. Je continue
à « militer >» : rédaction d'affiches, colloques, articles. Lanzmann est complètement absorbé par la campagne électorale. A sa conférence de Montargis, devant deux cent cinquante instituteurs, il avait parlé de « viol des consciences ». Z., communiste, lui a dit: « Vous n’auriez pas dû prononcer ce mot : il y avait des femmes. »
Mercredi 23 septembre
Autour de moi, ça a été la folie jusqu’à ce matin. Sartre a piqué une crise de foie juste comme il devait commencer dimanche son nouvel article pour l’Express. Il était si épuisé, fiévreux, vacant, dimanche après-midi, que ça semblait impossible qu’il s’en sorte; et comme il avait été ennuyé que son premier article fût un peu terne, ça l’irritait, l’idée que celui-ci le serait aussi. Il a travaillé vingt-huit heures de suite, sans dormir et presque sans une pause; il a dormi un peu, la nuit de dimanche-lundi, mais quand je l’ai quitté, lundi, à 11 heures du soir, harassé, il s’est remis à l’ouvrage et il a continué jusqu’à 11 heures du matin; il avait l’air sourd et aveugle hier après-midi; je me demandais comment il pourrait tenir debout pendant le meeting. Et il paraît qu’il a très bien parlé. Il ne s’est couché qu’à minuit et demi. Cependant le lundi soir, j'ai trouvé Lanzmann en proie à son article sur la Chine, qu’il a passé la nuit et tout le lendemain à écrire — et qui est très bon. Moi cependant j’ai passé la soirée de lundi à faire des coupures dans l’article de Sartre, ce qui est un travail ingrat et assez fatigant quand il y a urgence. Enfin l’Express vient d'arriver chez Sartre; l’article est vraiment excellent et les raccords ne se voient pas trop.
Je ne sais si c’est l’'énervement ou le travail, maïs je n’arrête pas d’avoir un excès de tension; ça se sent dans la nuque, les yeux, les oreilles, les tempes et ça rend le travail difficile. J'ai écrit les articles promis; c’est fou combien le moindre entrefilet me demande de temps. Et j’ai tout de même repris vaille que vaille mon livre, à partir du premier chapitre.
Hier matin, un trappiste sonne à ma porte : Pierre Mabille. Il m’apportait des carnets de Zaza, pour m'aider à compléter mes Mémoires. Rien d’intéressant; ses lettres disent tout.
Déjeuner ce matin avec Badiou, le normalien; il me parle
du parti socialiste, de |’ « occupation » de Toulouse par les paras le 14 juillet; ils bousculaient tout le monde sur les irottoirs, buvaient dans les cafés, refusaient de payer, et faisaient danser les filles de force. Les capitaines criaient au micro : « Allez-y les gars, faites-les danser, vous valez mieux que ces maquereaux de civils. » Mais ça ne faisait pas de propagande anti-gaulliste, au contraire, les gens pensaient : de Gaulle nous sauvera de ça. Badiou me dit que son père a été sérieusement en danger le 27 mai, quand des anciens de Tunisie-Maroc, nombreux à Toulouse, ont voulu faire un putsch nationaliste. Nous parlons de l’Algérie, évidemment. Et du référendum. Il est extrêmement pessimiste.
Tout le monde attend dimanche : 60 %? 70 %? Nous parions pour 65 à 68 % : plutôt 68. Ensuite, ce sera la campagne électorale, qui s’annonce mal.
Les tortures continuent de plus belle et en métropole même. Tous les jours des mitraillades entre policiers et Nord-Africains.
Samedi 27 septembre
Oui, ça me fait du bien de sortir de ma coquille, j'avais regretté souvent l’an dernier de vivre trop confinée. J’ai bien aimé la soirée d’hier. Non que j’en aie tiré la petite satisfaction personnelle que j'avais éprouvée à ma conférence à la Sorbonne, devant six cents personnes venues pour moi et qui m'’avaient si chaleureusement accueillie; mais je suis «une vraie démocrate > moi aussi, c’est ce genre de contact qui me touche le plus, quand on bénéficie d’une sympathie collective.
J'ai préparé quatre mots d’entrée en matière, dans un bistrot de la rue d’Alésia, et puis je suis entrée dans l’école. Environ deux mille quatre cents personnes, la moitié dans la salle, à étouffer de chaleur, la moitié à frissonner dans la cour. « La plus belle réunion de toute la campagne », a dit Stibbe. Pieusement Jusquin prétendait qu’il n’y avait qu’un tiers de communistes; mais même en renversant la proportion, un tiers de non-communistes coude à coude avec les communistes, ce n’était pas si mal. Au pied de la tribune, de vieux messieurs — un barbu, des chauves — très agités. Il y avait un meeting U.F.D. à quelque cent mètres, à la mairie du XIV”°, et on ne
l'avait pas avisé que celui-ci avait lieu; personnellement, chacun s’en moquait, mais il fallait ménager la susceptibilité des autres, etc. Bref, on a décidé de s’envoyer mutuellement des délégations. Et puis mon co-président a pris la parole, j'ai dit quelques mots et les orateurs ont défilé : Madaule, Gisèle Halimi, très convaincante; elle parlait sans éclat, sur un ton de conversation, maïs passionné, avec de tout petits gestes et une ardeur souriante; elle avait fait un meeting la veille à Toulouse, passé la journée en train, elle allait le lendemain matin demander une grâce au président de la République, elle a des enfants et un métier qui doit éprouver les nerfs et le cœur : encore une de ces jeunes femmes superactives à qui je tire mon chapeau. Nous avons sympathisé et échangé des adresses. Il y a eu ensuite un charmant numéro d’Yves Robert, que flanquait Danièle Delorme, fraîche comme une fleur, dans un tailleur jaune dernier cri; on devrait utiliser davantage les «gens du spectacle »; il a beaucoup fait rire. Surprenante intervention d’un avocat qui était jusqu’à avanthier gaulliste de gauche, lustré, soigné, genre « sujet d’avenir », radicalement différent de toute l’assistance et jonglant avec des mots incompréhensibles; il raconte que jeudi au meeting Pleyel, les applaudissements déchaînés couvraient la voix de Soustelle; ils criaient : « À mort les communistes! » et Soustelle les encourageait. « On le tuera! >» a crié quelqu'un. (Les gens intervenaient, comme au guignol, avec des «oui! non! bravo! » c'était sympathique comme tout.) L'avocat a conclu avec un grand geste rhétorique : « J’ai vu cette salle, là-bas, et je vois celle-ci : et j’ai choisi! >» On l’a acclamé, chacun se sentant personnellement choisi. Ensuite il y a eu d’Astier, classique; un communiste, lisant (comme ils font toujours), sans sauter un mot et sans une inflexion de voix, un lorg mémoire; Stibbe, qui commente avec précision la constitution. Tous les autres orateurs étaient en sueur; lui, quand il m’a donné la main, elle était glacée. Il y a eu un épisode burlesque; un U.F.D. délégué de l’autre meeting a souligné lourdement les divergences entre l’U.F.D. et les gens d'ici; mais il s’est réjoui de «ces existences parallèles qui allaient se rencontrer pour dire non ». Pendant que le co-président réclamait de l’argent, on a annoncé que Bourdet était dans la salle : ovation : « A la tribune! » Mais il a refusé de parler. Il venait du meeting U.F.D. où ils n'étaient, paraît-il, que quatre-vingt-treize.
J’aimais bien les têtes des gens et leurs réactions. Il y avait une femme très misérable, presque clocharde, qui avait amené deux mômes : une petite fille brune qui avait une tête à la Modigliani sous ses cheveux noirs coupés en bol; un petit garçon de dix ans qui riait, qui applaudissait et qui avait l’air passionné.
A la sortie, des étudiants, des gens très gentils, et un aveugle avec sa femme : il a lu les Mandarins en Braille, il dirige une bibliothèque Braille, a fait une anthologie couronnée par l’Académie et voudrait que je patronne sa revue de poètes aveugles : il a déjà Fernand Gregh et Duhamel! Je me tire. Je retrouve à la grande brasserie C. Chonez, F. d’Eaubonne, Renée Saurel. À une table voisine, H. Parmelin, O0. Wormser, Pignon; à une autre table les U.F.D. : Stibbe, Bourdet, Halimi; on s’envoyait des délégations de table en table; c'était très gai et je suis restée jusqu’à 1 h. 30 du matin. Tout le monde dit grand bien de l’article de Sartre.
Aujourd’hui, travail; le premier chapitre prend forme. Il n’est pas impossible que le livre soit fini dans deux ans.
Mardi, les livres partent de chez Gallimard. Je me rappelle cette espèce d’angoisse, pour les Mandarins, à l’idée de tous les regards qui traîneraient sur des pages où j'avais tant mis de moi. Ce coup-ci, c’est différent, j'ai pris mes distances; critiques, lecteurs ne me gênent pas. Mais j’éprouve un malaise — presque du remords — en pensant à tous ceux que j'ai mis en cause et qui seront furieux.
Un bel automne, chaud, doré, ombreux et ensoleillé; mais on commence à se casser la gueule un peu partout en France.
Dernière conversation avec un chauffeur de taxi; il remarque que Paris est plein ce samedi à cause du vote : « Et comment votera-t-on? » dis-je. « Mais voyons, ma petite dame, ça va de soi: pour l’honnêteté… Il est honnête, cet homme-là : sans ça vous pensez bien que les partis l’auraient insulté... Non, je ne le vois pas en dictateur; et puis quoi : après ça, on élira les députés, on aura son mot à dire. En tout cas, il faut que ça change, ça ne peut pas être pire que ce qu’il y avait avant... Faut avoir confiance. »
Dimanche 28
Référendum.
Lundi 29 septembre
Eh bien! Nous l’avons connu, le goût de la défaite, et il était plutôt amer. C'était une bien belle journée, dorée, légère, les gens allaient voter avec le sourire, les bureaux avaient l’air presque vides, malgré l’énorme participation, sans doute parce que c'était très bien organisé. J’ai voté le matin, déjeuné chez ma sœur, accompagné Sartre rue Mabillon; le type du bureau lui a dit en souriant : « Des photographes sont venus ce matin, demander à quelle heure vous votiez. » On s’est promenés, mollement, et assis à une terrasse près de Saint-Michel : on se sentait démobilisés, vacants; on n’était pas très anxieux : entre 62 % et 68 %, les jeux semblaient faits, d’après le gouvernement même, d’après les communistes et le bon sens. Nous avons rencontré Boubal; il a dit avec conviction : « Ah! L’occupation, c'était le bon temps! » et il s’est plaint qu’au Flore il n’y eût plus que des pédales. Après, nous avons travaillé et dîné à la Palette. Sartre toujours un peu fatigué. Je lui ai extorqué la promesse d’aller voir le médecin. Lanzmann est arrivé vers minuit, catastrophé déjà, ne voulant pas trop le montrer parce que Sartre l’accuse souvent de pessimisme. Les résultats qu’on avait étaient consternants : plus de 80 %. Sartre a été dormir. Nous sommes passés à France-Soir, bourdonnant d’activité : on avait toute la province, sauf Marseille, et ça donnait plus de 80 %. On est rentrés, sinistres, et on a recommencé, comme au 13 mai, la ronde des coups de téléphone. D’abord Péju, qui avait un tas de chiffres précis, navrants. À l’Humanité, Lanzmann a eu T. et il a demandé : « Mais les communistes ont trahi : comment est-ce possible? » et l’autre a répondu sombrement : « Lis l’article de ton ami Sartre.» Je me suis mise à pleurer, je n’aurais pas cru que ça me ferait un tel coup; j’ai encore envie de pleurer ce matin. C’est plutôt affreux d’être contre tout un pays, le sien, on est déjà en exil. On a téléphoné au père de L.; il a dit que sur
les Champs-Elysées, il y avait tous les cagoulards qui exultaient. Leur joie est presque aussi dure à supporter que la déception de ceux de notre bord. Il y a eu un instant de faux espoir : d’après Europe 1, aux dernières nouvelles on était à 72 % seulement. Mais c'était une erreur, Paris a voté oui à 77 %. Il y en a beaucoup, énormément, qui ne savent pas ce qu’ils font, qui sont comme mon chauffeur de l’autre jour : il faut bien changer, il faut bien espérer. Seulement, c’est irréversible; avant qu’ils s’aperçoivent que l’espoir n’est pas là, combien d’années? Et alors? Au téléphone, Lanzmann a demandé à un préposé aux renseignements comment il avait voté : oui. « Vous avez eu tort », a dit Lanzmann. Moi aussi, en mettant la ligne aux abonnés absents, j’ai demandé : « Vous
êtes content du résultat? — Pourquoi me demandez-vous ça? a demandé le type d’un ton inquiet. — Pour savoir. — Je me suis déjà fait engueuler tout à l’heure, m’a-t-il dit. — Parce
que vous avez voté oui? — Oui. — Ah! c’est qu’en effet, c’est dommage! » ai-je dit en raccrochant. Il n’était pas sûr d’avoir eu raison : mais c'était un oui tout de même.
Des cauchemars toute la nuit. Et je me sens en morceaux.
Quand j'ai acheté France-Soir, Libération, que je les ai ouverts place Denfert-Rochereau, ça m’a rappelé la guerre, quand j'ouvrais les journaux et que je fondais en larmes : « Les Allemands sont entrés en Belgique. > Cette fois, j'étais préparée; mais j'ai senti presque la même détresse. Que Libération était sombre! l’Humanité aussi, paraît-il, mais il n’en restait plus. J’ai téléphoné. Sartre ne s’attendait pas à ça. Moi j'ai la mort dans l’âme.
C’est mon département, la Corrèze, qui a le mieux voté! Ce pauvre pays de bruyères et de châtaigniers, dans mon enfance il était déjà radical.
Cette horreur qu’ont les gens, du Parlement. Sartre indique dans son article qu’on regarde les députés comme des « paresseux > et comme opposant à l’exécutif des espèces de mutineries. Il y a d’autres choses encore. D’abord de vieux relents de scandales : Panama, Oustric, Stavisky; aucun n’a eu lieu pendant la quatrième (les piastres, c’était encore autre chose) ; mais les gens ont gardé l’idée qu’à la Chambre tout est francmaçonnerie, coulisses, pots-de-vin, et qu’on leur fait des coups en dessous. Le fond de l’affaire, c’est qu’ils ne veulent pas être gouvernés par des égaux : ils en pensent trop de mal, parce
qu’ils pensent trop de mal d’eux-mêmes et de leurs proches voisins. C’est «humain» d’aimer l’argent et de servir ses propres intérêts. Mais quand on est humain comme les autres, on n’est pas capable de les gouverner. Les gens demandent donc le non-humain, le surhumain, le Grand Homme qui sera « honnête » parce que lui, il est « au-dessus de ça ».
Défaite sinistre parce que ce n’est pas celle d’un parti, d’une idée, mais un désaveu par 80 % des Français de tout ce que nous croyions et voulions pour la France. Un désaveu d’euxmêmes, un énorme suicide collectif,
Mercredi 1° octobre
Journée assombrie par le référendum et la maladie de Sartre qui souffre de la tête, qui ne veut pas voir le médecin avant samedi, qui m'inquiète. Je fais des cauchemars et toute la journée je suis dans le malaise.
Le soir, j'ai dîné avec Han Suyin, très séduisante. Je l’ai retrouvée au Pont-Royal : tailleur clair, longue, mince, le visage à peine asiatique, belle pour ses quarante ans. La fille, de père chinois, est nettement asiatique; elle ne sait pas un mot de français et elle a dû bien s’ennuyer. Nous avons dîné chez Beulemans. Han Suyin est intéressante. Elle a décidé très jeune d’assumer sa condition de métisse : elle a choisi de ne pas choisir; elle se sent aussi occidentale qu’asiatique, ditelle, mais tout son cœur est à l’Asie. Elle vit à Singapour et de 9 heures du matin à 5 heures du soir, chaque jour, elle soigne des femmes chinoises (elle est médecin gynécologue) ; puis elle rentre en auto chez elle et elle écrit. Depuis 52, elle va tous les ans en Chine; elle admire énormément les dirigeants et les cadres : ce sont des saints, dit-elle. Elle me raconte qu’à Singapour et même à Canton, malgré le régime, il y a encore des communautés de femmes (trente mille environ à Canton) qui sont des lesbiennes reconnues; elles se marient entre elles et adoptent des enfants. Elles peuvent sortir de la communauté et épouser un homme. Alors elles se coupent les cheveux. Elles ont leur déesse, leurs cérémonies, etc. Elle dit que le puritanisme chinois est vraiment suflocant, que les Russes au début ont fait scandale parce qu’ils essayaient de flirter avec les Chinoises. Elle pense que, pendant cinq ans
au moins, Ça continuera à être dur pour les intellectuels chinois.
Jeudi 2 octobre
Jours sombres. La lecture de l'Express est déprimante : un numéro de défaite acceptée et de diversion. L'Observateur se tient mieux. Sartre a déjeuné avec Simone Berriau; grâces lui soient rendues, elle a réussi à lui faire peur : il va tout à l’heure chez le médecin où je l’accompagne; satisfaction mitigée : elle l’a menacé d’hémiplégie et d’infarctus; il a l’air horriblement fatigué; il se bourre tour à tour d’optalidon, de belladénal et de corydrane; il a des vertiges et d’incessants maux de tête.
Déjeuner à la Coupole avec Gisèle Halimi. De fil en aiguille, elle me raconte sa vie. Ah! ce n’est pas encore réglé le sort des femmes. Elle me raconte le procès de Philippeville : aucun hôtelier n’a voulu la loger, ni ses confrères; il a fallu que les avocats de la ville les accueillent chez eux. Le commissaire avait demandé neuf condamnations à mort : le tribunal en a prononcé quatorze, c’est-à-dire contre tous les accusés (ramassés au hasard après l’émeute, sans doute tous innocents), sauf un mouton. Le procès a été cassé d’ailleurs, il va se plaider de nouveau à Alger ces jours-ci.
Lundi 6 octobre
Sartre a vu le médecin. Il va un peu mieux, bien que ses maux de tête continuent.
Il a tellement plu que sur les avenues de Paris les arbres sont encore verdoyants. On dirait à peine l’automne.
L'avenir n’a pas de figure. On se sent en chômage, démobilisés, déconcertés.
Mardi 14
Vraiment assez horribles journées. Dans cet avion qui avait perdu un moteur, à 6 heures de Shannon, c'était ainsi : une
peur constante, avec de brefs répits et le réveil de la peur. De même avec Sartre. Par moments il semble mieux; ou, comme hier, il embrouille ses mots, il marche avec peine, son écriture, son orthographe sont affolantes, et je m'’affole. Le ventricule gauche assez fatigué, dit le médecin. Il faudrait le vrai repos qu’il ne prendra pas. Notre mort est en nous, non pas comme le noyau dans le fruit, comme le sens de notre vie; en nous, mais étrangère, ennemie, affreuse. Rien d’autre ne compte. Mon livre, les critiques, les lettres, les gens qui m’en parlent, tout ce qui m’aurait fait plaisir, radicalement annulé. Je n’ai même plus le courage de tenir ce journal.
Mardi 21
Horribles journées. Surtout samedi quand j'ai été chez le médecin. Dimanche, hier : un long cauchemar ouaté!
Mardi 28
Sortie de ce cauchemar, de cette maladie. Il faut être déjà émoussé par la vieillesse pour la supporter. Je crois que je vais arrêter ce journal.
En effet, je l’ai arrêté. J’ai mis les feuilles dans une chemise sur laquelle j’ai écrit, impulsivement : Journal d’une défaite. Et je n’y ai plus touché.
Ce qui s'était passé pendant ces horribles journées, c’est que Sartre avait évité de justesse une attaque. Depuis longtemps il mettait sa santé à rude épreuve, moins encore par le surmenage que, voulant réaliser le «plein emploi» de lui-même, il s’infligeait, que par la tension qu’il avait installée en lui. Penser contre soi c’est bien joli, c’est fécond, mais à la longue, ça esquinte; en brisant des os dans sa tête, il avait aussi endommagé ses nerfs. La rédaction de l’Imaginaire, autrefois, l'avait jeté dans des troubles assez graves; pour
mettre sur pied la Critique, il avait accompli un effort beaucoup plus athlétique. Mais surtout, la défaite de la gauche, l'avènement de de Gaulle et de tout ce qu’il incarnait, l’avait sonné. À Rome, se bourrant toujours de corydrane, il avait travaillé à une pièce; j’en connaissais les grandes lignes et à Pise, avant de le quitter, il m’en avait montré le premier acte. Dehors, il faisait quarante degrés mais, dans sa chambre, il avait réglé l’appareil à air conditionné de manière à la transformer en glacière. Je lus en grelottant un texte plein de promesses mais qui ne les tenait pas. « C’est du Suderman », lui dis-je. Il en convint. Il recommencerait, mais il lui fallait du temps et encore une fois il s’était imprudemment engagé. La crainte de gâcher une œuvre qui comptait énormément pour lui contribuait à l’irriter et à l’agiter. Enfin, à son retour à Paris, une sérieuse crise de foie s’était déclarée. Les vingthuit heures de travail ininterrompu, suivies le soir d’un meeting, que j'ai notées dans mon journal, l’avaient achevé. Ecrasé de maux de tête, la voix pâteuse, embrouillant ses mots, l'écriture et l’orthographe folles, il avait des vertiges et des pertes d’équilibre. Déjeunant chez Simone Berriau, il avait délibérément posé son verre à cinq centimètres de la table : elle avait aussitôt décroché le téléphone et pris un rendez-vous pour lui avec le professeur Moreau. L’attendant pendant la visite, dans un bistrot voisin, je pensais qu’il allait ressortir sur une civière. Il revint à pied et me montra l’ordonnance : des drogues, ne plus fumer ni boire, se reposer. Il obéit à peu près, mais continua de travailler. Les maux de tête persistaient. Lui naguère si vif et si décidé, il allait le cou raide, les membres gourds, le visage gonflé et figé, la parole et les gestes incertains. Son humeur aussi était insolite : une bonace coupée de rages aiguës. Le médecin avait été frappé par son air de patience puisqu'il avait tout de suite promis : « Je vous rendrai votre agressivité. » Cependant, quand je le voyais à son bureau, crispé, écorchant le papier d’une plume égarée, les yeux voilés de sommeil, et que je lui disais : « Reposezvous », il me répondait avec une violence chez lui sans précédent. Parfois, il cédait. « Cinq minutes, oui», disait-il. Il s’étendait et, terrassé, il s’endormait pour deux ou trois heures. « Il est fatigué aujourd’hui », me dit sa mère, un après-midi, comme j'arrivai avant lui. « Vous êtes fatigué? » lui demandai-je à son retour. « Mais non», dit-il en s’installant à son
bureau. J’insistai : « Je vous assure, je vais très bien »; il a souri : « Chacun a ses distillations… — Qu'est-ce que vous voulez dire? — Mais vous savez bien : les buissons du cœur. » Et il s’est mis à tracer des signes innommables. Je feignis de travailler, m'’attendant à le voir d’une minute à l’autre s’écrouler. Il avait rendez-vous le lendemain matin avec une amie; j’obtins qu’il se décommandät par un pneu; il s’y reprit quatre fois pour l’écrire et quand elle le reçut, elle fondit en larmes : les mots se chevauchaient, difformes et incohérents. J’allai voir le médecin : « Je ne vous cacherai pas, me dit-il, qu’en le voyant entrer dans mon bureau, j'ai pensé: cet homme-là va avoir une attaque. » Il ajouta : « C’est un grand émotif. Il est surmené intellectuellement, mais surtout affectivement. Il lui faut du calme moral. Qu'il travaille un peu, s’il y tient, mais à aucun prix il ne doit lutter contre la montre : sinon, je ne lui donne pas six mois.» Du calme moral, en France, aujourd’hui! Et il voulait avoir fini sa pièce avant deux mois! J’allais sur-le-champ voir Simone Berriau; d’accord, on repousserait jusqu’à l’automne suivant les Séquestrés d’Altona. Je n’avais pas parlé à Sartre de ces démarches; quand je les lui racontai, quelques heures plus tard, il m’écouta avec une souriante indifférence: j'aurais préféré qu’il se fâchât. Pendant quelque temps, il ne travailla plus qu’à très petites doses; puis, lentement il se rétablit. Le plus pénible, pour moi, pendant cette crise, ce fut la solitude à laquelle sa maladie me condamnait : je ne pouvais pas partager avec lui les soucis dont il était l’objet. Je restai marquée par le souvenir de ces journées, de celle surtout où « les buissons du cœur » avaient dressé entre nous leur mystère. En 1954, la mort m'était devenue une présence intime, mais désormais elle me posséda.
Cette emprise avait un nom : la vieillesse. Vers le milieu de novembre, nous dînâmes à la Palette avec les Leiris; depuis notre dernière rencontre, il avait avalé une dose mortelle de barbituriques, on ne l’avait sauvé qu’au prix d’une opération épineuse et d’un long traitement. Sartre et lui, c'était deux rescapés. Nous avons parlé de somnifères, de drogues, de calmants, de décontrariants dont Leiris usait; je lui ai demandé quel en était au juste l’effet : « Eh bien, m’a-t-il dit : ça décontrarie. » Et comme j’insistais : « On a les mêmes contrariétés qu'avant; seulement elles ne vous contrarient plus.» Tandis
qu’il s’expliquait avec Sartre sur les différences entre décontrariant et tranquillisant, j’ai pensé : « Ça y est, nous avons passé de l’autre côté: des vieillards.» Un peu plus tard, causant avec un très ancien ami, Herbaud, je dis que, somme toute, nous n’avions plus rien à attendre sinon notre mort et celle de nos proches. Qui s’en ira le premier? Qui survivra? Voilà maintenant les questions que je posais à l’avenir : « Allez, allez, me dit-il, nous n’en sommes pas là: vous avez toujours été en avance pour votre âge. » Je ne me trompais pas pourtant...
Le dernier câble qui me retenait loin de mon véritable état craqua : mes rapports avec Lanzmann se défirent. C'était normal, c'était fatal et même, pour l’un comme pour l’autre, à la réflexion, souhaitable; mais le moment de la réflexion n’était pas encore arrivé. L'action du temps m’a toujours déconcertée, je prends tout pour définitif, aussi le travail de la séparation me fut-il difficile; à lui aussi, d’ailleurs, bien que l’initiative fût venue de lui. Je n'étais pas sûre que nous réussirions à sauver le passé et j’y tenais trop pour que l’idée de le renier ne me fût pas odieuse. C’est d’un cœur morose que je terminai cette accablante année.