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CHAPITRE X

Depuis le mois de mai, des rafales de mots s’abattaient sur la France; le clair vocable de « mensonges » ne leur convenait même pas : c'était des lecta, sans relation positive ou négative avec la réalité, des bruits produits dans l’air par un souffle humain. Des équipes spécialisées les interprétaient. Elles traduisaient par «offre généreuse» l'expression «paix des braves >» qui pour les Algériens signifiait capitulation.

La presse se coucha. Les élections furent en Algérie une farce, en France une victoire pour les U.N.R. qui, avec les élus musulmans imposés, formèrent un bloc de deux cent soixante députés gaullistes. Les communistes perdirent du terrain. Beaucoup de gens qui jusque-là se situaient à gauche choisirent ce qu’ils appelaient « le réalisme ». Un cas frappant fut celui de Serge Mallet, un syndicaliste qui, au début de 58, avait parlé à Sartre avec beaucoup d'intelligence des nouvelles tactiques patronales et des difficultés qu’elles créaient aux syndicats; il cherchait alors, dans le cadre de la lutte des classes, le moyen de les surmonter. La longue étude où il reprit par écrit cet exposé étonna Sartre par sa gaucherie : Mallet s’en corrigea vite. Il donna aux Temps Modernes et à plusieurs journaux de gauche des articles excellents où il analysait le néo-capitalisme et décrivait les conditions actuelles du travail dans les campagnes et les usines. Je fis sa connaissance à la Coupole au moment du référendum et il me surprit : il savait de source sûre qu’un envoyé de de Gaulle se trouvait à Tunis, en train de négocier; la paix serait signée dans deux jours. Je le revis quelques semaines plus tard : il décrivit les manœuvres des jeunes patrons pour atomiser la classe ouvrière,

il blâma les syndicalistes qui s’entêtaient dans des positions périmées et je m’aperçus que, sous couleur d’adapter l’avantgarde ouvrière aux inventions du néo-capitalisme, il donnait dans la collaboration de classes. Il se ralliait à cet économisme qui était la tarte à la crème du régime. Les Temps Modernes n’acceptèrent plus de lui aucun article théorique.

Les résultats du référendum avaient achevé de me couper de mon pays. C’en était fini des voyages en France. Tavant, Saint-Savin, d’autres lieux que j'ignorais, je n’avais aucun désir de les connaître; le présent me gâchait le passé. Désormais, la fierté des automnes, je la vécus dans l’humiliation, la douceur de l’été naissant, dans l’amertume. Il arrive encore que la grâce d’un paysage me prenne à la gorge, mais c’est comme un amour trahi, comme un sourire qui ment. Chaque nuit, quand je me couchais, je craignais le sommeil, des cauchemars le traversaient et au réveil j'avais froid.

« La période des combats est terminée », déclara de Gaulle à Touggourt. Ils n'avaient jamais été aussi sérieux. Challe remporta des succès militaires, il brisa les katiba. Mais ses offensives psychologiques échouèrent, il ne gagna pas les populations. Au début du printemps 59 nous fut révélé un visage peu connu encore de cette guerre exterminatrice : les camps. On savait qu’à partir de novembre 57 l’opération dite de « regroupement» avait commencé à prendre de l’ampleur. Puisque l’A.L.N. — en dépit de la propagande officielle — était dans le peuple « comme un poisson dans l’eau », il fallait enlever l’eau : vider les mechta et les douars, brüler les terres et rassembler les paysans, sous le contrôle de l’armée, derrière des barbelés. Le procédé fut appliqué sur une grande échelle. Le 12 mars 1959, Le Monde fit une allusion, rapide, à l’existence de ces centres. En avril, le Secrétaire général du Secours Catholique, Mgr Rodhain, menait une enquête dont il fit connaître, le 11 août, dans La Croix, certaines conclusions : « J’ai découvert qu’il s’agissait de plus d’un million d’êtres humains, en général des femmes et des enfants. Une proportion notable, surtout chez les enfants, souffre de la faim. Je l’ai vu, j'en témoigne. » Il estimait à plus de 1.500.000 le nombre des regroupés !. Certains, il l’avait vu de ses yeux, en

1. C’est aussi le chiffre indiqué par Paillat — Dossier secret de l'Algérie — généralement peu sensible aux malheurs des populations musulmanes :

étaient réduits à manger de l’herbe. La tuberculose faisait des ravages. Le délabrement des gens était si radical que les médicaments même n’agissaient plus. Le 15 avril fut rendu public un rapport plus accablant encore, adressé officiellement sur sa demande à M. Delouvrier. Il en ressortait que plus d’un million de paysans regroupés vivaient dans des conditions « extrêmement précaires » !. En moyenne, il y avait 550 enfants par groupe de mille personnes et sur ce nombre il en mouraïit un tous les deux jours; beaucoup de femmes et de vieillards ne résistant pas non plus, on peut compter que les camps firent en trois ans, plus d’un million de morts *.

Delouvrier interdit la création de nouveaux centres. On ne l’écouta pas, le nombre des regroupés ne fit que grandir. En

€ De mai 1958 à juillet 1960, le nombre des personnes déplacées est passé de 460 000 à 1 513 000. Leur chiffre ne cesse de s’accroître.»> Le titre du paragraphe : « La grande pitié des centres de regroupement » et toute la suite confirme qu’il parle des camps. Et il en souligne lui aussi, s’appuyant sur un rapport du général Parlange, la « déplorable condition matérielle ».

1. Le rapport constatait : « Tout déplacement de populations entraîne une amputation toujours sensible, parfois totale, des moyens d’existence des intéressés. » Ils perdaient au moins le tiers de leurs ressources, obligés d’abandonner leurs chèvres, leurs poules, et leurs maigres champs; aux meilleurs cas, ils retrouvaient quelques terres à travailler, mais comme il y avait très peu d'adultes mâles, — tous dans le maquis, en prison, ou morts — ils ne subvenaient pas aux besoins des femmes, enfants, vieil. lards composant la presque totalité du regroupement. En fait, ces 1 500 000 personnes déplacées vivaient d’une assistance dont l'insuffisance était atterrante. « La situation sanitaire est très généralement déplorable... Lorsqu'un regroupement atteint mille personnes, il y meurt à peu près un enfant tous les deux jours.» La situation sanitaire, poursuivaient les rapporteurs, est liée au niveau de vie: « Dans un des cas les plus tragiques rencontrés, un rapport médical précise que l’état physiologique de la population est tel que les médicaments n’agissent plus.» Et sous la rubrique niveau de vie, ils constatent : « C’est dans ce domaine que la situation des regroupés est la plus tragique, la situation sanitaire n’étant que la conséquence. La disparition quasi totale de l’élevage est une caractéristique commune des regroupements : elle implique que le lait, les œufs, la viande, sont pratiquement exclus du régime alimentaire des regroupés. Les rations distribuées à titre d'assistance sont fort maigres; dans un des cas observés, elles se limitaient à 11 kilos d’orge par adulte et par mois, ce qui est peu lorsqu'il y a des enfants en bas âge. Le plus grave, en la matière, c’est l’absence totale de régularité de ces prestations. Des moyens d’existence doivent être à tout prix fournis à ces populations pour éviter que l’expérience ne se termine en catastrophe.» Les regroupements atteignaient presque toujours 1000 personnes, parfois 6 000.

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