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Merleau-Ponty vivant

Action montrait plus d’ouverture; il semblait possible de s’entendre avec la jeune équipe qui l’animait. Hervé, Courtade, demandèrent même à Sartre d’y collaborer : il refusa parce qu’Action avait éreinté Malraux d’une manière qui nous semblait injuste. Nous fûmes très surpris quand Ponge, qui dirigeait la section culturelle, nous dit qu’un monceau d'articles dirigés contre Sartre s’entassait sur son bureau. Il en publia quelques-uns. Sartre répondit par une Mise au point. On lui reprochait de s’inspirer d’Heidegger : l'attitude politique prise par Heidegger ne condamnait pas rétrospectivement toutes ses idées. D’autre part, loin d’être un quiétisme et un nihilisme, l’existentialisme définissait l’homme par l’action; s’il le vouait à l’angoisse, c’est dans la mesure où il le chargeait de responsabilités; l’espoir qu’il lui refusait, c’était la confiance paresseuse en autre chose que lui-même : il en appelait à sa volonté. Sartre était convaincu qu'après ça les marxistes ne le tiendraient plus pour un adversaire. Tant d’obstacles avaient été surmontés qu'aucun ne nous semblait plus infranchissable. Des autres et de nous-mêmes, nous attendions tout.

Notre entourage partageait cette euphorie : c'était en premier lieu la famille et la vieille garde des fiestas. Des jeunes g’étaient liés à notre groupe. Rolland, devenu communiste à vingt ans dans le maquis et pénétré des vertus du parti, tolérait cependant avec rondeur nos déviations. Scipion riait si fort qu’on le croyait gai; il excellait dans le pastiche, le calembour, la contrepèterie, l’anecdote picaresque. Astruc, au grand sourire liquide, écrivait à tour de bras dans tous les journaux, et quand il n’écrivait pas, il parlait : de lui surtout. Avec un narcissisme attendrissant, il faisait sur sa vie privée des aveux naïfs et crus. Avoir vingt ou vingt-cinq ans en septembre 44, cela paraissait une énorme chance : tous les chemins s’ouvraient. Journalistes, écrivains, cinéastes en herbe, discutaient, projetaient, décidaient avec passion, comme si leur avenir n’eût dépendu que d’eux. Leur gaieté fortifiait la mienne. Auprès d’eux, j'avais leur âge, sans rien perdre cependant d’une maturité si cher payée que je n'étais pas loin de la prendre pour de la sagesse; ainsi conciliais-je — dans une fugace illusion — les contradictoires privilèges de la jeunesse et de la vieillesse : il me semblait savoir beaucoup et pouvoir presque tout. |

Bientôt des exilés revinrent. Bianca avait passé un an

cachée dans le Vercors avec ses parents et son mari: elle avait épousé un camarade d’études. Raymond Aron était parti pour Londres en 1940; il avait dirigé avec André Labarthe une revue, la France libre, mal vue des gaullistes; bien qu’il ne fût guère enclin aux effusions, quand il surgit un matin au Café de Flore nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Plus tardivement, Albert Palle avait lui aussi gagné l’Angleterre; parachuté en France, il s’était battu dans le maquis. Je retrouvais avec émotion les anciens visages; il y en eut de nouveaux. Camus nous fit connaître le Père Bruckberger, aumônier des F.F.I., qui venait de tourner avec Bresson Les Anges du péché; il jouait les bons vivants; il s’asseyait en robe blanche à la Rhumerie, fumant la pipe, buvant du punch, parlant dru. Aron nous emmena déjeuner chez Corniglion-Molinier qui avait été condamné à mort par Vichy; on avait confisqué son mobilier et il campait, avenue Gabriel, dans un appartement luxueux et vide; empressé, charmeur, il abondaiït en anecdotes sur les Français de Londres. Romain Gary aussi nous raconta des histoires, un soir, à la terrasse de la Rhumerie. A un cocktail donné par Les Lettres françaises, j’aperçus Elsa Triolet et Aragon. L'écrivain communiste que nous rencontrions le plus volontiers, c'était Ponge; il parlait, comme il écrivait, par petites touches, avec beaucoup de malice et quelque complaisance. A Versailles, au cours d’une fête patronnée par les Editions de Minuit et où on joua une pièce de La Fontaine, je causai avec Lise Deharme. Je ne me rappelle plus toutes les mains serrées, tous les sourires échangés, mais je sais combien ce foisonnement me plaisait.

Ces rencontres me révélaient une histoire qui était la mienne et que je n’avais pas connue. Aron nous décrivit en détails les bombardements de Londres, le sang-froid des Anglais, leur endurance; les V', qu’à Neuilly-sous-Clermont j'avais vus passer, rouges dans le ciel noir, là-bas c’était un invisible sifflement, une explosion, des morts. « Quand on les entendait, la règle était de s’aplatir sur le trottoir, nous raconta Aron. Une fois, en me relevant, j’aperçus une très vieille dame qui était restée debout et qui me toisait; je fus si vexé que je la semonçai : Madame, dans des cas pareils, on se couche! » Il me prêta la collection de la France libre et je déchiffrai la guerre non plus à partir de Paris, mais à partir de Londres, à l'envers. J’avais vécu claquemurée; le monde m'était rendu,

Un monde ravagé. Dès le lendemain de la libération, on découvrit les salles de torture de la Gestapo, on mit au jour des charniers. Bianca me parla du Vercors; elle me raconta les semaines que son père et son mari avaient passées, cachés dans une grotte; les journaux donnèrent des détails sur les massacres, sur les exécutions d’otages; ils publièrent des récits sur l’anéantissement de Varsovie. Ce passé brutalement dévoilé me rejetait dans l’horreur; la joie de vivre cédait à la honte de survivre. Certains ne se résignèrent pas. Envoyé sur le front par Franc-Tireur comme correspondant de guerre, Jausion ? ne revint pas et sa mort ne fut sans doute pas accidentelle. La victoire se payait cher. En septembre, l’aviation alliée fit du Havre un champ de gravats, il y eut des milliers de morts. Les Allemands s’accrochaient en Alsace et autour de Saint-Nazaire. En novembre, de lourds engins silencieux, les V?, beaucoup plus efficaces que les V', s’abattirent sur Londres : étaient-ce les armes secrètes dont parlait Walberg, ou en existait-il d’autres, encore plus redoutables? Les troupes de Von Rundstedt inondaient la Hollande et l’affamaient. Elles reprirent en Belgique une partie du terrain perdu et en massacrèrent les habitants; par éclair, je les imaginais rentrant victorieusement dans Paris. Et on n’osait pas penser à ce qui se passait dans les camps maintenant que les Allemands se savaient perdus.

Matériellement, la situation avait empiré depuis l’année passée; les transports étaient désorganisés; on manquait de ravitaillement, de charbon, de gaz, d'électricité. Quand vinrent les froids, Sartre portait une vieille canadienne qui perdait ses poils. J’achetai à un de ses camarades de captivité, qui était fourreur, un manteau en lapin qui me tenait chaud; mais, sauf un tailleur noir que je réservais pour les grandes occasions, je n’avais que des vieilleries à mettre dessous et je continuais à chausser des souliers à semelles de bois. Ça m'était, d’ailleurs, complètement égal. Depuis ma chute de bicyclette, une dent me manquait, le trou était visible et je ne songeais pas à le faire combler : à quoi bon? De toute façon, j'étais vieille, j’avais trente-six ans; il n’entrait aucune amertume dans

1. Sa fiancée, je l’ai dit, avait été déportée. Arrêté place de la Concorde pendant l'insurrection, il avait été échangé contre un officier allemand la veille de l'entrée des alliés. Il a laissé un roman : Un homme marche

dans la ville.

cette constatation; emportée loin de moi-même par la houle des événements et par mes activités, j'étais le cadet de mes soucis.

A cause de cette pénurie, il ne se passait pas grand-chose dans le domaine de la littérature, des arts, des spectacles. Cependant les organisateurs du Salon d'Automne en firent une grande manifestation culturelle : une rétrospective de la peinture d’avant-guerre. Refoulée par les Allemands dans l'ombre des ateliers où dans les caves des marchands, c'était un événement de la voir exposée au grand jour. Toute une section était consacrée à Picasso; nous lui rendions assez souvent visite, nous connaissions ses plus récents tableaux, mais là, toute l’œuvre de ces dernières années était rassemblée. Il y avait de belles toiles de Braque, Marquet, Matisse, Dufy, Gromaire, Villon, et l’étonnant Job de Francis Guber; des surréalistes aussi exposaient : Dominguez, Masson, Miro, Max Ernst. Fidèle au Salon d'Automne, la bourgeoisie afflua, mais cette fois, on ne lui offrait pas son habituelle pâture : devant les Picasso, elle ricana.

Peu de livres paraissaient; je m’ennuyai sur l’Aurélien d'Aragon; et non moins sur les Noyers d’Altenburg, publié en Suisse un an plus tôt et qui avait fait dire au vieux Groethuysen : « Malraux est en pleine possession de ses défauts. » L’Arbalète rassembla, traduits pour la plupart par Marcel Duhamel, des textes d'auteurs américains inconnus — Henry Miller, Mac Coy, Nathanaël West, Damon Runyan, Dorothy Baker — et connus : Hemingway, Richard Wright, Thomas Wolfe, Thornton Wilder, Caldwell, et, bien entendu, Saroyan; on ne pouvait pas ouvrir un périodique sans rencontrer son nom. Il y avait aussi dans ce numéro un Anglais, Peter Cheney. On parlait de plusieurs nouveaux écrivains anglais : Auden, Spender, Graham Greene, mais on les ignorait encore. Quelqu’un me prêta The last ennemy d'Hillary; abattu au-dessus de la Manche, le jeune pilote, un des derniers Oxfordiens aux longs cheveux, racontait avec un rire un peu discordant les opérations et les greffes qui lui avaient rendu des yeux, un visage, des mains; par son refus de tout humanisme et de tout héroïsme, le récit dépassait de loin l’épisode qui lui servait de prétexte. Je lus aussi un grand nombre de livres de guerre — de moindre qualité — spécialement imprimés aux U.S.A. pour les pays d’outre-mer; sur la couverture blanche, filetée

de rouge, la Liberté brandissait son flambeau. Harry Brown racontait dans À walk in the sun le débarquement en Italie d’une poignée d'hommes. Dans G.I. Joe, Ernie Pyle faisait le portrait du combattant américain. Les Américains adoraient « ce petit homme en uniforme fripé qui haït les guerres mais qui aime et comprend les soldats » !. Il décrivait la guerre quotidienne : « La guerre des hommes qui lavent leurs chaussettes dans leurs casques ?. »

Au théâtre on reprit Huis clos. Dullin monta la Vie est un songe. Le «Spectacle des Alliés» au Pigalle était avant tout une cérémonie patriotique, les pièces présentées avaient peu d'intérêt. J’assistai en séance privée à l'Espoir de Malraux qui me toucha autant que le livre. Sauf les montages de Capra, Pourquoi nous combattons, et, çà et là, de vieux Mack Sennett, le cinéma n’offrait rien d’acceptable. Patience! on racontait monts et merveilles sur Hollywood. Un jeune génie de vingtsept ans, Orson Welles, avait bouleversé le cinéma; il avait réussi à donner aux plans arrière la même netteté qu’aux plans avant et, dans ses photos d’intérieurs, les plafonds étaient visibles. La révolution technique allait si loin, disait-on, que pour projeter les derniers films américains il faudrait des appareils spéciaux.

Je remis à Gallimard le Sang des autres; Sartre lui apporta les deux premiers volumes des Chemins de la liberté. Pyrrhus et Cinéas parut : ce fut un des premiers ouvrages qui virent le jour après la libération; dans l’euphorie générale, et aussi parce qu’on avait été sevré d’idéologie et de littérature pendant ces quatre années, ce mince essai fut très bien accueilli. Je recommençai à écrire. J'avais tout mon temps à moi car, grâce au cinéma et au théâtre, Sartre, qui avait demandé un congé à l’Université, gagnait de l’argent; nous avions toujours mis nos ressources en commun, nous continuâmes et je ne fus plus astreinte à des besognes alimentaires. J’ai si souvent conseillé aux femmes l'indépendance et déclaré que celle-ci commence au porte-monnaie qu’il me faut expliquer une attitude qui sur le moment me parut aller de soi. Mon autonomie matérielle était sauvegardée puisqu’en cas de besoin je pouvais aussitôt reprendre mon poste de pro-

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