‹ La force des chosesChapitre 6 sur 65 · Steinbeck · texte numérisé non relu

Steinbeck

fesseur ; il m’aurait paru stupide et même coupable de sacrifier des heures précieuses pour me prouver au jour le jour que je la possédais. Je ne me suis jamais dirigée d’après des principes, mais selon des fins; or j'avais à faire; écrire était devenu pour moi un métier exigeant. Il me garantissait mon autonomie morale; dans la solitude des risques courus, des décisions à prendre, je réalisais ma liberté, bien mieux qu’en me pliant à des routines lucratives. Je voyais dans mes livres mon véritable accomplissement et ils me dispensaient de toute autre affirmation de moi. Je me consacrai donc entièrement et sans scrupule à Tous les hommes sont mortels. Chaque matin j'allais à la Bibliothèque Mazarine lire des récits des anciens temps; il y faisait un froid glacial mais l’histoire de Charles Quint, l’aventure des anabaptistes me transportaient si loin de mon corps que j'oubliais de grelotter.

L’année précédente, je l’ai dit, nous avions conçu deux projets : une encyclopédie et une revue. Sartre ne donna pas de suite au premier, mais il tenait au second. Faute de papier, seules étaient autorisées à paraître les publications qui avaient existé avant la guerre ou qui s’étaient fondées en zone libre pendant l'occupation. Esprit, Confluences, Poésie 44 avaient de l’intérêt mais n’exprimaient que très insuffisamment notre temps. Il fallait inventer autre chose. Sartre s’est expliqué sur ses intentions : « Si la vérité est une, pensais-je, il faut, comme Gide l’a dit de Dieu, ne la chercher nulle part ailleurs que partout. Chaque produit social et chaque attitude — la plus intime et la plus publique — en sont des incarnations allusives. Une anecdote reflète toute une époque autant que le fait une Constitution politique. Nous serions des chasseurs de sens, nous dirions le vrai sur le monde et sur nos vies » ?, Nous constituâmes, dès septembre, un comité directeur; Camus était trop absorbé par Combat pour s’y joindre; Malraux refusa; y entrèrent Raymond Aron, Leiris, Merleau-Ponty, Albert Ollivier, Paulhan, Sartre, moi-même : à l’époque, ces noms ne juraient pas ensemble.

Nous cherchâmes un titre. Leiris, qui avait gardé de sa jeunesse surréaliste le goût du scandale, proposa un nom fracassant : le Grabuge; on ne l’adopta pas parce que nous

1. Réintégrée dans l’Université, je me fis mettre en congé. 2. Merleau-Ponty vivant.

voulions certes déranger mais aussi construire. Le titre devait indiquer que nous étions positivement engagés dans l’actualité : tant de journaux, depuis tant d’années, avaient eu le même propos qu’il ne restait guère de choix; on se rallia à Temps Modernes; c'était terne, mais le rappel du film de Charlot nous plaisait. (Il arriva souvent, une fois la revue fondée, que l’Argus nous envoyât des coupures qui concernaient le film). Et puis disait Paulhan, de son ton faussement sérieux d’où le sérieux n’est pas exclu, il est important qu’on puisse désigner une revue par ses initiales, comme on l’avait fait pour la N.R.F.; or T.M. sonnait assez bien. Le second problème fut l'établissement d’une couverture. Picasso en dessina une, très jolie, mais qui eût mieux convenu à des Cahiers d’art qu'aux Temps Modernes; il était impossible d’y faire tenir un sommaire; elle eut pourtant des partisans et au sein du comité se déroulèrent des querelles très vives, quoique sans hargne. Finalement, un maquettiste de la maison Gallimard soumit un projet qui réconcilia tout le monde. Nos discussions ne portaient que sur des vétilles, mais déjà j’y prenais grand plaisir : cette communauté d’entreprise me semblait la forme la plus achevée de l’amitié. En janvier, Sartre voyageant, j'allai en son nom demander à Soustelle, alors ministre de l'Information, de nous allouer du papier. Leiris, qui le connaissait par le Musée de l'Homme, m’accompagna. Soustelle fut très aimable mais la composition du comité de rédaction le fit tiquer : « Aron? Pourquoi Aron? » Il lui reprochait son attitude anti-gaulliste. Il finit par nous faire des promesses qui furent tenues quelques mois plus tard.

Dès que les trains recommencèrent à circuler nous allâmes passer trois semaines chez Mme Lemaire; assis dans un compartiment bondé, nous avons roulé de huit heures du matin à huit heures du soir; le train ne suivait pas l'itinéraire habituel; nous avons laissé nos valises au Lion d'Angers et nous avons fait à pied, d’une traite, les dix-sept kilomètres qui nous séparaient de La Pouèze. Ce séjour fut, comme les autres, heureux et sans histoire.

De retour à Paris, je me préoccupai de faire jouer les Bouches inutiles. Sartre en avait communiqué une copie à Raymond Rouleau. Celui-ci me dit que j'avais «visé trop court » : la concision du dialogue touchait à la sécheresse. Je passai ma pièce à Vitold; il la mettrait volontiers en scène,

me dit-il. Badel, le directeur du Vieux Colombier, accepta de la monter. Vitold commença à faire passer des auditions, il distribua des rôles : j’avais destiné à Olga celui de Clarice. Il fut question que Douking établit les décors et j’en discutai, avec lui. À cette occasion, j’allai plusieurs fois diner chez Badel avec Sartre. Un soir on joua au murder-party et, à ma grande fierté, je fus le seul détective qui découvrit l’assassin. J'avais de la sympathie pour Gaby Sylvia que sa beauté et son talent laissaient insatisfaite et qui voulait s’instruire : elle avait pour précepteur Robert Kanters qui la préparait très sérieusement au bachot. Mais je me sentais mal à l’aise dans ce salon trop riche où les gens ne parlaient pas mon langage. Gaby Sylvia portait des robes de Rochas, d’une astucieuse et éblouissante simplicité, auprès desquelles mon tailleur noir, la robe d’une simplicité sans malice que je venais de me faire faire à La Pouèze, semblaient presque une impolitesse. J'étais très sociable, en ce temps-là, mais le rituel mondain m’ennuyait.

« Est-ce que ça vous amuserait, Sartre et vous, de faire la connaissance d’Hemingway? >» me demanda Lise un soir. « Bien sûr! > dis-je. Voilà le genre de proposition qui me plaisait. Celle-ci ne me surprit pas trop. La principale distraction de Lise, depuis la Libération, c’était ce qu’elle appelait «la chasse à l’Américain». Les Américains distribuaient facilement leurs cigarettes et leurs « rations » et Lise, toujours affamée, entendait profiter de cette prodigalité. Seule le plus souvent et quelquefois, les premiers temps, en compagnie de Scipion, elle s’asseyait le soir à la terrasse du Café de la Paix ou sur les Champs-Elysées, attendant qu’un G.I. lui adressât la parole; les soupirants ne lui manquaient pas : si elle en trouvait un qui lui parût à la fois discret et distrayant, elle acceptait un verre, une promenade en jeep, un dîner; en échange d’une promesse de rendez-vous qu’elle ne tenait généralement pas, elle rapportait à l’hôtel du thé, des Camel, du café en poudre, des boîtes de spam. Le jeu avait ses risques. Sur les boulevards, des soldats lui criaient : « Zig-Zig Blondie »; elle riait et s’éloignait; s’ils insistaient, elle leur jetait des injures à faire rougir un soudard, car son vocabulaire était aussi éloquent en anglais qu’en français; l’un d’eux, place de l’Opéra, se vexa : il lui cogna vivement la tête contre un réverbère et la laissa inanimée. Mais il lui arrivait aussi de faire des rencontres plaisantes : elle s’était liée avec un jeune

géant blond et gai, frère cadet d’Hemingway; il lui montrait des photos de sa femme et de ses enfants, il lui apportait des caisses de rations, il lui parlait du «best seller » qu’il avait l'intention d’écrire : « Je connais la recette », disait-il.

Ce soir-là, Hemingway, qui était correspondant de guerre et qui venait d'arriver à Paris, avait rendez-vous avec son frère au Ritz où il logeait; le frère avait suggéré à Lise de l'accompagner et de nous emmener, Sartre et moi. La chambre où nous entrâmes ne ressemblait pas du tout à l’idée que je me faisais du Ritz; elle était grande mais laide avec ses deux lits aux barreaux de cuivre; dans l’un d’eux Hemingway était couché, en pyjama, les yeux protégés par une visière verte; sur une table à portée de sa main, en quantité respectable, des bouteilles de scotch à moitié ou tout à fait vides. Il se redressa, empoigna Sartre et le serra dans ses bras : « Vous êtes un général! » disait-il en l’étreignant. « Moi, je ne suis qu’un capitaine : vous êtes un général! » (Quand il avait bu, il forçait toujours sur la modestie.) La conversation entrecoupée de nombreux verres de whisky se déroula dans l’enthousiasme; malgré sa grippe, Hemingway débordait de vitalité. Sartre, saisi par le sommeil, partit en titubant vers trois heures du matin; je restai jusqu’à l’aube.

Bost souhaitait faire du journalisme; Camus lut le manuscrit du livre qu’il avait écrit pendant la guerre, sur son expérience de fantassin, Le Dernier des métiers; il le retint pour la collection Espoir qu’il dirigeait chez Gallimard et envoya Bost sur le front comme correspondant de guerre. Dès qu’on lui demandait un service, il le rendait avec tant de simplicité qu’on n’hésitait pas à lui en demander un autre : jamais en vain. Plusieurs jeunes de notre entourage désiraient eux aussi entrer à Combat : il les embaucha tous. Ouvrant le journal le matin, il nous semblait presque dépouiller notre courrier personnel. Vers la fin de novembre, les U.S.A. voulurent faire connaître en France leur effort de guerre et invitèrent une douzaine de reporters. Jamais je ne vis Sartre aussi joyeux que le jour où Camus lui offrit de représenter Combat. Pour se procurer des papiers, un ordre de mission, des dollars, il eut à faire un tas de démarches ennuyeuses; il les accomplit, à travers la froidure de décembre, avec une allégresse qu’exaspérait une pointe d'inquiétude : à cette époque, rien n'était jamais sûr. Et, en effet, on crut pendant deux ou trois jours

que le projet tombait à l’eau : à la consternation de Sartre, je mesurai son désir.

Ça signifiait tant de choses, l'Amérique! Et d’abord, l’inaccessible; jazz, cinéma, littérature, elle avait nourri notre jeunesse mais aussi elle avait été un grand mythe : un mythe ne se laisse pas toucher. La traversée devait se faire en avion; il semblait incroyable que l’exploit de Lindbergh fût aujourd’hui à notre portée. L'Amérique, c'était aussi la terre d’où nous était venue la délivrance; c'était l’avenir en marche; c'était l’abondance et l'infini des horizons; c'était un tohubohu d’images légendaires : à penser qu’on pouvait les voir de ses yeux, on avait la tête tournée. Je me réjouissais non seulement pour Sartre mais pour mon compte car, ce chemin brusquement ouvert, j'étais sûre de le suivre un jour.

J'avais espéré que les réveillons de fin d’année ressusciteraient la gaieté des fiestas mais, le 24 décembre, l’offensive allemande venait tout juste d’être stoppée, il restait de l’angoisse dans l’air. Bost était sur le front, Olga inquiète; nous passâmes chez Camille et Dullin un moment assez morne; vers une heure du matin, nous descendîmes à pied, avec Olga et une petite bande, vers Saint-Germain-des-Prés et nous achevâmes la nuit chez la belle Evelyne Carral; nous avons mangé de la dinde; Mouloudji a chanté ses habituels succès et Marcel Duhamel — qui ne dirigeait pas encore la Série noire — avec beaucoup de charme des chansons américaines. La Saint- Sylvestre, nous l’avons fêtée chez Camus qui occupait rue Vaneau l’appartement de Gide; il y avait un trapèze et un piano. Tout de suite après la libération, Francine Camus était arrivée d'Afrique, très blonde, très fraîche, belle dans son tailleur bleu ardoise; mais nous ne l’avions pas souvent rencontrée; plusieurs des invités nous étaient inconnus. Camus nous en désigna un qui n'avait pas articulé un mot de la soirée : «C’est lui, nous dit-il, qui a servi de modèle à l'Etranger.» Pour nous, la réunion manquait d'intimité. Une jeune femme m'avait acculée dans un coin et m’accusait d’un ton vindicatif : « Vous ne croyez pas à l’amour! » Vers deux heures du matin Francine joua du Bach. Personne ne but beaucoup sauf Sartre, persuadé que cette soirée ressemblait à celles d’autrefois et bientôt trop égayé par l’alcool pour remarquer la différence.

Il partit le 12 janvier, par un avion militaire. Il n’y avait

pas de courrier privé entre les U.S.A. et la France : je n’eus de ses nouvelles qu’en lisant ses articles. Il inaugura sa carrière de journaliste par une gaffe qui fit frémir Aron : il dépeignit avec tant de complaisance l’antigaullisme des dirigeants américains pendant la guerre qu’on faillit le renvoyer en France.

D’après un accord passé entre Camus et Brisson, il devait donner à celui-ci quelques articles; il lui envoya des impressions, des réflexions, des notes écrites au courant de la plume, réservant à Combat les papiers qui lui coûtaient du temps et de la peine : Camus qui avait lu la veille dans Le Figaro une description désinvolte et gaie des villes d'Amérique recevait, consterné, une étude appliquée sur l’économie de la Tennessee Valley.

Moi aussi, j’eus ma chance. Ma sœur avait épousé Lionel qui était maintenant attaché à l’Institut français de Lisbonne; il dirigeait une revue franco-portugaise, Affinidades. I] m’invita, au nom de l’Institut, à venir faire au Portugal des conférences sur l’occupation. Je me précipitai dans les bureaux des Relations culturelles et je demandai un ordre de mission. Je dus solliciter un grand nombre de gens; mais tous me faisaient des promesses et je me consumai d’espoir.

On commença de répéter, au Vieux Colombier, le 3° et le 4° tableau des Bouches inutiles. Je rassemblais des documents pour Les Temps Modernes, je prenais des contacts. Je rencontrai aux Deux Magots Connolly, le directeur de la revue anglaise Horizon où avaient paru pendant la guerre des œuvres d'écrivains résistants, entre autres le Crève-Cœur d'Aragon. Il me parla de la nouvelle littérature anglaise et de Kœæstler qui vivait à Londres. J'avais aimé le Testament espagnol; la nuit de Noël, Camus m’avait prêté Darkness at noon que javais lu d’un trait pendant toute la nuit suivante; je fus contente d'apprendre que Kæstler appréciait les livres de Sartre. À déjeuner, à diner, je retrouvais toujours des amis; nous allions chez Chéramy, au Vieux Paris, à l’Armagnac, au Petit Saint-Benoît; je passais mes soirées avec l’un ou l’autre, au Montana, au Méphisto, aux Deux Magots. Bost me fit une fois déjeuner au restaurant du Scribe où les correspondants de guerre avaient leurs entrées; c'était au cœur de Paris une enclave américaine : du pain blanc, des œufs frais, des confitures, du sucre, du spam.

Je nouai des amitiés nouvelles. Avant la guerre une inconnue

avait envoyé à Sartre un petit livre, Tropismes, qui avait passé inaperçu et dont la qualité nous frappa; c'était Nathalie Sarraute; il lui avait écrit, il l’avait rencontrée. En 41, elle avait travaillé dans un groupe de résistance avec Alfred Péron; Sartre l’avait revue, j'avais fait sa connaissance. Cet hiver-là, je sortis assez souvent avec elle. Fille de Russes israélites que les persécutions tzaristes avaient chassés de leur pays au début du siècle, elle devait, je suppose, à ces circonstances sa subtilité inquiète. Sa vision des choses s’accordait spontanément avec les idées de Sartre : elle était hostile à tout essentialisme, elle ne croyait pas aux caractères tranchés, ni aux sentiments définis, ni à aucune notion toute faite. Dans le livre qu’elle écrivait à présent, Portrait d’un inconnu, elle g’attachait à ressaisir à travers les lieux communs l’équivoque vérité de la vie. Elle se livrait peu, elle parlait surtout de littérature, mais avec passion.

Au cours de l’automne, je rencontrai, dans la queue d’un cinéma des Champs-Elysées, en compagnie d’une relation commune, une grande femme blonde, élégante, au visage brutalement laid mais éclatant de vie : Violette Leduc. Quelques jours plus tard, au Flore, elle me remit un manuscrit. « Des confidences de femme du monde », pensais-je. J’ouvris le cahier : « Ma mère ne m’a jamais donné la main. » Je lus d’une traite la moitié du récit; il tournait court, soudain, la fin n’était qu’un remplissage. Je le dis à Violette Leduc : elle supprima les derniers chapitres et en écrivit d’autres qui valaient les premiers; non seulement elle avait le don, mais elle savait travailler. Je proposai l’ouvrage à Camus; il l’accepta tout de suite. Quand l’Asphyxie parut, quelques mois plus tard, le livre, s’il ne toucha pas le grand public, obtint le suffrage de juges exigeants; il valut entre autres à son auteur l’amitié de Jean Genet et celle de Jouhandeau. Violette Leduc n’avait, en fait, rien d’une femme du monde; quand je la connus, elle gagnait sa vie en allant chercher dans les fermes de Normandie des kilos de viande et de beurre qu’elle ramenait à Paris à la force de ses poignets; elle m’invita plusieurs fois à dîner dans des restaurants de marché noir qu’elle ravitaillait; elle était gaie et souvent drôle, avec, sous une apparence de rondeur, quelque chose de violent et de méfiant; elle me parlait avec fierté de ses trafics, de ses dures marches à travers la campagne, des bistrots de village, des camions, des

trains noirs; elle se sentait naturellement de plain-pied avec les paysans, les rouliers, les forains. C'était Maurice Sachs, avec qui elle avait été très liée, qui l’avait encouragée à écrire. Elle vivait dans une grande solitude. Je lui fis connaître Colette Audry que je voyais assez souvent et aussi Nathalie Sarraute; une amitié naquit entre elles, assez vite brisée par le heurt des tempéraments.

L’épuration créa tout de suite des divisions parmi les anciens résistants; tout le monde s’accordait à blâmer la façon dont elle était conduite; mais tandis que Mauriac prêchait le pardon, les communistes réclamaient la rigueur; dans Combat, Camus cherchait un juste milieu; Sartre et moi nous partagions son point de vue : la vengeance est vaine, mais certains hommes n’avaient pas leur place dans le monde qu’on tentait de bâtir. Pratiquement, je ne me mêlai de rien; je m'étais fait inscrire au C.N.E., par principe, mais je ne mis jamais les pieds à aucune de ses réunions; j’estimais que la présence de Sartre rendait la mienne superflue. Cependant, connaissant à travers Sartre les décisions du Comité, j’approuvais que ses membres s’engageassent à ne pas écrire dans les revues et les journaux qui accepteraient des textes d’anciens collabos. Les gens qui avaient consenti à la mort de millions de Juifs et de résistants, je ne voulais plus entendre leur voix; je ne voulais pas trouver dans des publications leur nom accolé au mien. Nous avions dit: «Nous n’oublierons pas»; je ne l’oubliais pas.

Aussi tombai-je des nues lorsque, peu de jours avant le procès de Brasillach, quelqu'un — je ne sais plus qui — me demanda de mettre mon nom en bas d’un papier que ses avocats faisaient circuler : les signataires déclaraient qu’en tant qu’écrivains ils se solidarisaient avec lui et qu’ils réclamaient l’indulgence du tribunal!. D’aucune manière, sur aucun plan je n'étais solidaire de Brasillach : que de fois, lisant ses articles, j'avais eu des larmes de rage! « Pas de pitié pour les assassins de la patrie », écrivait-il; il avait revendiqué le droit « d'indiquer ceux qui trahissent » et il en avait lar-

1. Je ne me rappelle pas les termes exacts de cette pétition mais c'en était le sens.

gement usé; sous sa direction, l’équipe de Je suis partout dénonçait, réclamait des têtes, pressait Vichy d’instituer en zone libre le port de l'étoile jaune. Ils avaient fait plus qu’accepter : ils avaient voulu la mort de Feldman, de Cavaillès, de Politzer, de Bourla, la déportation d’Yvonne Picard, de Péron, de Kaan, de Desnos; c’est de ces amis, morts ou moribonds, que j'étais solidaire; si j'avais levé un doigt en faveur de Brasillach, j'aurais mérité qu’ils me crachent au visage. Pas un instant je n’hésitai, la question ne se posa même pas. Camus eut la même réaction : « Nous n’avons rien à voir avec ces gens-là, me dit-il. Les juges décideront : ça ne nous regarde pas. »

Je voulus pourtant assister au procès; ma signature n’avait aucun poids, mon refus était symbolique : mais même dans un geste on engage sa responsabilité et il me semblait trop commode d’esquiver la mienne par l'indifférence. J’obtins une place dans la tribune de la presse; ce ne fut pas une expérience agréable. Les journalistes prenaient des notes avec désinvolture, ils traçaient des dessins sur leurs papiers, ils bâillaient; les avocats déclamaient; les juges siégeaient, le président présidait; c’était une comédie, c'était une cérémonie : pour l’accusé, c'était le moment de vérité qui mettait en jeu sa vie, sa mort. Face à la pompe futile des Assises, lui seul, son destin soudain rassemblé, existait en chair et en os. Il tint tête, calmement, à ses accusateurs et quand la sentence tomba, il ne broncha pas. À mes yeux, ce courage n’effaçait rien; ce sont les fascistes qui attachent plus d'importance à la façon de mourir qu’aux actes. Je n’acceptais pas non plus que le passage du temps suffît à changer ma colère en résignation : il ne ressuscite pas les morts, il ne lave pas leurs assassins. Mais, comme tant d’autres, j'étais gênée par un appareil qui, transformant le bourreau en victime, donne à sa condamnation l'apparence de l’inhumanité. En sortant du Palais de Justice, je rencontrai des amis communistes et je leur dis mon malaise : « Il fallait rester chez vous », me répondirent-ils sèchement.

À quelques jours de là, Camus me confia avec un peu d’embarras que, cédant à certaines pressions et à des raisons qu’il m’expliqua mal, il avait finalement signé un texte appuyant une demande de recours en grâce. Quant à moi, bien que le matin où eut lieu l’exécution je n’aie guère pu en détacher ma pensée, je n’ai jamais regretté mon abstention.

On a reproché à l’épuration d’avoir plus durement frappé ceux qui parlaient avec approbation du mur de l’Atlantique que ceux qui le construisaient. Je trouve parfaitement injuste qu’on ait excusé la collaboration économique mais non qu’on ait sévi contre les propagandistes d'Hitler. Par métier, par vocation, j'accorde une énorme importance aux paroles. Simone Weil réclamait qu’on traduisît devant un tribunal ceux qui se servent de l'écriture pour mentir aux hommes et je la comprends. Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz. Des mots ont armé l’assassin de Jaurès, des mots ont acculé Salengro au suicide. Dans le cas de Brasillach, il ne s'agissait pas d’un « délit d'opinion»; par ses dénonciations, par ses appels à l’assassinat et au génocide, il avait directement collaboré avec la Gestapo.

Les Allemands avaient perdu la partie; mais ils s’acharnaient. La famine : ils avaient ramené en Europe l'antique fléau. Grattant la terre, rongeant l’écorce des arbres, des milliers de Hollandais s'étaient vainement débattus contre cette mort moyenâgeuse. Bost rapporta de Hollande des photos que Camus me montra. «On ne peut pas publier ça! > me dit-il en étalant sur son bureau des images d’enfants qui n’avaient plus ni corps, ni visages : rien que des yeux, énormes et fous. Les journaux ne passèrent que les plus bénignes, et déjà on avait peine à les regarder en face.

Le 27 février au soir, je montai dans le train d’'Hendaye, munie d’escudos et d’un ordre de mission : un bout de papier, rayé de tricolore, à mes yeux aussi prestigieux qu’un vieux parchemin scellé de cire épaisse. Mon voisin lisait avec application une vie de Staline : « C’est aride », disait-il; toute la nuit il échangea avec deux jeunes femmes des considérations sur le bolchevisme : en gros ils étaient pour. Moi j’achevai Poison Ivy de Peter Cheney, je commençai Brighton Rock de Graham Greene et vers l’aube je m’endormis. Soudain le ciel fut bleu : Hendaye. Sauf pour moi et pour un petit vieillard qui allait lui aussi à Madrid, c'était le terminus : franchir une frontière demeurait un rare privilège. Il y avait six ans que ça ne m'était pas arrivé, quinze ans que j'avais dit adieu à l'Espagne. Il me fallut attendre une heure chez le commandant militaire. Enfin, la barrière s’est levée, j'ai revu les bicornes

vernis des carabiniers. Au bord de la route, une femme vendait des oranges, des bananes, du chocolat, et ma gorge s’est nouée de convoitise et de révolte : cette abondance, à dix mètres de chez nous, pourquoi nous était-elle interdite? Soudain notre disette cessa de me paraître fatale; j'avais l’impression qu’on nous imposait une pénitence : qui? de quel droit? A la douane, on me changea mes escudos, on refusa mes francs. Ma valise à la main, je parcourus à pied les deux kilomètres qui me séparaient d’Irun, réduit par la guerre civile en un tas de décombres. Dans le train, je retrouvai le petit vieillard; il me raconta qu’en me voyant passer sur la route des Espagnols avaient dit : « C’est une pauvre femme : elle n’a pas de bas! » Eh bien, oui, nous étions pauvres : pas de bas, pas d’oranges, notre argent ne valait rien. Sur les quais des gares, des jeunes femmes se promenaient, bavardes et rieuses, les jambes habillées de soie; dans les villes que nous traversions, j’apercevais aux vitrines des magasins des monceaux de comestibles. Aux arrêts, des marchands ambulants offraient des fruits, des bonbons, du jambon; les buffets regorgeaient de nourriture. Je me rappelais la gare de Nantes où nous étions si affamés, si fatigués, et où nous n’avions trouvé à acheter, pour un prix exorbitant, que des galettes rabougries. Je me sentais rageusement solidaire de la misère française.

Et puis je dormis; au réveil, la France était loin; au-dessus des plateaux veloutés de gelée blanche s’étendait un ciel d’un bleu triomphant. L'Espagne. L’Escurial, tel qu’il était quinze ans plus tôt; autrefois, je contemplais sans surprises des pierres séculaires; maintenant, la permanence me déconcertait; ce qui me semblait normal, c'était ces villages en ruine et, dans les faubourgs de Madrid, ces maisons effondrées.

A Madrid, je ne reconnus pas mon passé; il y avait sur la Gran Via les mêmes cafés ombreux, autour de la Plaza Mayor la même odeur d’huile chaude, mais mes yeux avaient changé; l’abondance, invisible jadis, me semblait toute neuve et m'éblouissait. De la soie, de la laine, du cuir, des victuailles! Je marchais à perdre le souffle, et tout en marchant je mangeais; je m'asseyais et je mangeais : des raisins secs, des brioches, des gambas, des olives, des gâteaux, des œufs frits, du chocolat à la crème; je buvais du vin, du vrai café. A travers les rues populeuses du vieux Madrid, à travers les beaux quartiers, je regardais tous ces passants pour qui la

dramatique histoire que je venais de vivre n’avait été qu’une rumeur. Je tombai en arrêt devant une vitrine : elle exhibaïit de superbes photos, soulignées de légendes à la gloire de «la femme allemande pendant la guerre», à la gloire de la « Volksturm»; c’était un centre de propagande allemande. J'étais là, je voyais de mes yeux les images d’héroïques croisés qui étaient des S.S. Un peu plus tard, Madrid ruissela de lumière; je me mêlai au flot qui montait et descendait indolemment l’Alcala, comme autrefois; ici, le fil du temps s'était renoué : ce n'était pas mon temps, le mien restait brisé, à jamais. Soudain je fus saisie d’angoisse; un jour, à Rouen, une autre conscience avait pris ma place au centre des choses; sur l’Alcala, le même scandale m’étourdit. Jusqu’à cette minute, le sujet de l’histoire, c'était la France; maintenant l’Espagne, séparée, étrangère, m’imposait avec tant de force sa présence que le sujet, c'était elle; la France devenait un objet brumeux à l’horizon; et moi, sans prise sur ces lieux où mon corps se mouvait, j'avais cessé d'exister. Une épaisse fatigue, qui n’était celle de personne, se traînait à travers la foule.

Je me retrouvai le lendemain; mais je traversai le Prado en visiteuse distraite : j'étais coupée du Greco, de Goya, des siècles révolus, de l’éternité; mon siècle me collait aux pieds; je ne fus tout à fait rendue à moi-même que lorsqu'il me fut rendu, sur la colline pelée, bosselée, crevassée où se dressait naguère la Cité Universitaire; des gens étaient assis sur ce terrain vague, des enfants jouaient, des hommes dormaient; tout autour s’étageaient des immeubles neufs et des chantiers; au centre, des débris de maisons, des pans de murs, des portes qui ne donnaient sur rien; dans les villes sinistrées de Normandie, j'avais marché parmi des gravats tout frais; mais ces briques-ci avaient la dignité que, depuis Volney et Horace Vernet, la littérature et l’art confèrent aux ruines; cependant leur histoire s’inscrivait à l’intérieur de ma vie; cela aussi, c'était un changement. Jadis, j’avançais comme sur une route le long du temps universel; maintenant, il était au-dedans de moi une dimension de mon expérience; de loin en loin, une inscription : « Vive Franco»; sur tous les immeubles neufs flottaient des drapeaux jaunes et rouges. Je portais un foulard jaune et rouge, et un homme avait craché : « Pas de ça, ici! » Je regardai à mes pieds le déploiement des secs plateaux castillans, au loin les montagnes neigeuses, et j’achevai de me

rétablir dans la réalité : 1945, l'Espagne de Franco. Il y avait des phalangistes, des policiers, des soldats à tous les coins de rue; sur les trottoirs passaient en procession des prêtres et des enfants vêtus de noir, portant des croix. Les bourgeois bien nourris que je croisais sur la Gran Via avaient souhaité la victoire allemande. Et le luxe de leurs avenues n’était qu’une façade.

Une amie m'avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux; les gens marchaïent pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d'usine; mais c'était le même dénuement; les rues servaient de champ d’épandage; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. Un ouvrier gagne de 9 à 12 pesetas par jour, m’avaient dit mes informateurs; je regardais le prix des choses et je comprenais pourquoi, dans les marchés, personne ne souriait. Les gens touchaient de 100 g à 200 g de pain par jour, et une poignée de pois chiches; ceux-ci coûtaient au marché noir 10 pesetas le kilo. Les œufs, la viande étaient inabordables pour le peuple des faubourgs. Les petits pains, les beignets que des femmes vendaient, dans des paniers, au coin des rues bien famées, il fallait être riche pour se les offrir. C'était des riches que j'avais aperçus sur les quais des gares et seuls ils profitaient de cette abondance que j'avais enviée.

Je regardais, j’écoutais. On me raconta comment, pendant ces années de guerre, la Phalange avait collaboré avec l’Allemagne; la police était entre les mains de la Gestapo; le régime avait tenté de propager l’antisémitisme, mais en vain, car le mot de juif aujourd’hui n’éveillait aucun écho parmi les Espagnols. Ceux-ci supportaient de plus en plus impatiemment la dictature. La semaine précédente, trois bombes avaient explosé dans un local phalangiste; deux phalangistes avaient

été tués; en représailles Franco avait, officiellement, fait fusiller dix-sept communistes; beaucoup d’autres étaient abattus sans éclat et on torturait dans les prisons. Qu’attendaient les Américains pour chasser Franco? me demandais-je. Mais je ne doutais pas qu’ils ne s’y décidassent bientôt.

À Lisbonne, je trouvai sur le quai de la gare ma sœur et Lionel; en taxi, à pied, debout, assis, dans les rues, au restaurant, dans leur appartement, nous avons parlé jusqu’à ce que le sommeil m’emportât. La gaieté de cette arrivée, je l’ai décrite dans les Mandarins. Je retrouvais Marseille, Athènes, Naples, Barcelone : une ville brûlante, fouettée par l’odeur de la mer; le passé soudain ressuscitait dans la nouveauté de ses collines et de ses promontoires, de ses tendres couleurs, de ses bateaux aux voiles blanches.

Comme à Madrid, le luxe des magasins me parut d’un autre âge; j'y entrai. « Qu'est-ce que c’est que ces galoches! > m'avait dit ma sœur en regardant mes pieds; et tout de suite elle entreprit de me nipper. Jamais je ne m'étais livrée à pareille débauche; ma tournée de conférences m'était généreusement payée et en un après-midi je me montai un trousseau complet : trois paires de souliers, un sac, des bas, du linge, des pullovers, des robes, des jupes, des chemisiers, une veste de lainage blanc, un manteau de fourrure. J'étais vêtue de frais au cocktail donné par l’Institut français. J’y rencontrai des amis portugais de Lionel, tous adversaires du régime; ils me parlèrent avec colère de Valéry qui n’avait voulu voir au Portugal que le ciel bleu et les genadiers en fleur. Et toutes ces salades sur le mystère et la mélancolie de l’âme portugaise! Sur sept millions de Portugais, il y en a soixante-dix mille qui mangent leur saoul: les gens sont tristes parce qu'ils ont faim.

Avec ma sœur et Lionel, j’entendis des « fados », j’assistai à une course de taureau à la portugaise. Je me promenai dans les jardins de Cintra, parmi les camélias et les fougères arborescentes. En dépit des « jours sans auto» et du rationnement de l'essence, nous fîimes un grand tour à travers l’Algarve dans une voiture prêtée par l’Institut français; le temps n’avait pas émoussé cette joie: découvrir jour après jour, d’heure en heure, des visages nouveaux du monde. Je vis une terre aux couleurs africaines, fleurie de mimosas et hérissé d’agaves, des falaises abruptes heurtant un océan

qu’apaisait la douceur du ciel, des villages crépis de blanc, des églises, d’un baroque plus mesuré que celui d’Espagne; souvent derrière la sobre façade, aux lignes infléchies, s’ouvrait une boîte à surprises : les murs et les colonnes étaient peinturlurés, et aussi les confessionnaux, la chaire, l’autel; de l’ombre émergeaient d’étranges objets en bois, en étoffe, en cheveux, en cire, qui étaient des Christ ou des saints. Sur les routes, je croisais des paysans qui portaient des culottes en peau de mouton et sur l’épaule une couverture bariolée; les femmes étaient vêtues de robes éclatantes; sur le fichu, noué au-dessous du menton, elles posaient de larges sombreros; beaucoup tenaient une jarre en équilibre sur leurs têtes ou bien appuyée à leur flanc. J’apercevais de loin en loin des groupes d’hommes et de femmes penchés sur le sol qu’ils sarclaient d’un même mouvement rythmé : rouges, bleus, jaunes, orange, leurs costumes brillaient au soleil. Mais je ne me laissais plus abuser; il y avait un mot dont je commençais à mesurer le poids : la faim. Sous les étoffes colorées, ces gens avaient faim; ils allaient pieds nus, le visage fermé, et dans les bourgades faussement pimpantes, je remarquai leurs regards hébétés; sous l’écrasant soleil, un désespoir sauvage les brüûlait. La semaine suivante, nous primes le train pour Porto; à toutes les stations, des mendiants envahissaient les wagons. Le soir Porto scintillait; elle était rouge et belle, au matin, sous le tiède brouillard blanc qui montait du Douro; mais j’eus vite fait de découvrir la crasse humide des « îlots insalubres >» grouillants d’enfants scrofuleux; des petites filles en haïllons fouillaient avidement des poubelles. Je ne m'’appliquais pas au dégoût ni à la compassion; je buvais du vinho verde, de l’eau-de-vie d’arbouse, je me perdais dans la gaieté de mon sang et du ciel; nous nous levions tôt, pour voir l’aube blanchir la mer; nous regardions le soir s’allumer les phares tandis que l’Océan mangeait lentement le soleil incandescent; j’accueillais joyeusement la beauté des paysages et des pierres : les collines fleuries du Minho, Coïmbre, Tomar, Batalha, Leiria, Obidos. Mais partout, la misère était trop flagrante pour qu’on l’oubliât longtemps. A Braga, c'était fête; il y avait des processions et une foire; j'achetai des foulards, des vases, des cruches, des coqs en céramique; j'admirai les bœufs magnifiques, aux cornes en forme de lyre, attachés deux par deux par des jougs en bois travaillé; mais impossible d’ignorer les mendiants, les enfants

couverts de gourme, les files de paysans aux pieds nus, les femmes courbées sous des fardeaux. À Nazaré, le pittoresque du port, des barques, des costumes, ne masquait pas la tristesse des yeux. La bourgeoisie portugaise supportait très sereinement la misère des autres. Aux enfants exsangues qui leur demandaient l’aumône, les dames en fourrure répondaient avec impatience : « Tenha paciência ». À V., petit port du Minho, nous avons déjeuné à une terrasse avec l’agent consulaire, un Portugais; des enfants nous regardaient manger, en silence; il les a chassés; l’un d’eux est revenu et je lui ai donné 5 escudos; le Portugais s’est dressé en sursaut : « C’est trop! il va s’acheter des bonbons! »

Pendant la guerre, le Portugal avait accordé toutes ses sympathies et certains appuis à l’Allemagne; Hitler vaincu, il se rapprochaït de la France et c’est ainsi qu’il avait autorisé l’Institut français à patronner cette tournée. J'avais enseigné, parler ne m'’effrayait pas; mais il y avait une distance qui parfois me décourageait entre l’expérience que j'évoquais et mon public; il venait m’écouter par désœuvrement, par snobisme et souvent avec malveillance, beaucoup d’auditeurs gardant au fascisme toute leur affection; à V. la salle fut de glace; les camps, les exécutions, les tortures, personne ne voulait y croire; l’agent consulaire me dit, lorsque je me levai : « Eh bien! je vous remercie d’avoir raconté ces choses qu’on ignorait complètement »; et il souligna avec ironie ce dernier mot. Les francophiles, cependant, substituaient à mes récits des épopées; je fus confondue de honte quand je lus dans un illustré : « Simone de Beauvoir nous dit : Nous faisions cuire des pommes de terre sur du papier journal; nous gardions l'essence pour la lancer sur les tanks allemands. > Paris avait souffert plus et moins qu’on ne l’imaginait ici; il avait été moins complaisant et moins héroïque; toutes les questions qu’on me posait tombaient à faux.

En revanche je fus très intéressée par mes entretiens avec les antifascistes portugais; je rencontrai surtout d’anciens professeurs, d’anciens ministres, d’âge mûr ou avancé; ils portaient des faux cols durs, des melons ou des feutres sombres, ils faisaient confiance à la France éternelle et à Georges Bidault; mais ils me communiquèrent une foule de documents sur le niveau de vie de la population, l’organisation économique du pays, le budget, les syndicats, l’analphabétisme, et aussi sur

la police, les prisons, la répression. Un jeune médecin m'introduisit dans des maisons ouvrières : des taudis où on se nourrissait de sardines défraîchies; il me donna des chiffres précis sur l’insuffisance des hôpitaux, des soins médicaux, de l’hygiène; d’ailleurs, il n’y avait qu’à marcher dans Lisbonne les yeux ouverts pour s’en rendre compte. Le peuple était délibérément maintenu dans la crasse et l’ignorance : on était en train de lancer Fatima. « Le malheur, c’est que Salazar ne tombera que si Franco tombe », me disaient mes interlocuteurs. Et ils ajoutaient que les deux dictateurs ne se trouvaient, hélas! que fort peu menacés par la défaite de l’Axe. Les capitalistes anglais avaient de gros intérêts au Portugal, l'Amérique était en train de négocier l’achat de bases aériennes aux Açores : Salazar pouvait compter sur l’appui des Anglo- Saxons; c’est pourquoi il était nécessaire de remuer l'opinion française. Un ancien ministre me demanda de remettre une lettre à Bidault : s’il l’aidait à établir un nouveau gouvernement, celui-ci céderait l’Angola à la France. Cette combine colonialiste m’aurait fort déplu si je l’avais prise au sérieux; mais je savais que la lettre serait jetée au panier. Je la portai

au Quai d'Orsay.

Je rentrai à Paris au début d’avril, par un beau soleil. Je rapportais cinquante kilos de victuailles : des jambons, du chorizo couleur de rouille, des gâteaux de l’Algarve, gluants de sucre et d’œuf, du thé, du café, du chocolat. Je les distribuai triomphalement à la ronde. Je donnai à mes amies des pull-overs et des écharpes; à Bost, à Camus, à Vitold, des chemises bariolées de pêcheurs nazaréens. Et je me pavanais dans mes nouveaux atours. Une élégante inconnue m’aborda, place Saint-Augustin : «Où avez-vous trouvé ces souliers? » me demanda-t-elle en désignant mes souliers à semelle crêpe. « À Lisbonne », lui dis-je, non sans fierté, tant il est difficile de ne pas tirer gloire de ses chances. Vitold m’apprit une nouvelle désagréable; il s'était querellé avec Badel qui ne voulait plus monter ma pièce; mais on trouverait facilement un autre théâtre, m'’assurait-il.

Je rédigeai mes reportages; celui que je fis sur Madrid parut dans Combat-Magazine, sous mon nom; la radio espagnole m’accusa d’avoir forgé de toutes pièces des calomnies.

pour de l’argent et sans quitter Paris. Combat commença d'imprimer une série d'articles sur le Portugal que je signai d’un pseudonyme pour ne pas compromettre mon beau-frère: Camus se trouvait alors en Afrique du Nord et Pia, qui le remplaçait, interrompit brusquement cette publication: elle fut reprise par Volontés que dirigeait Collinet. Je reçus des lettres chaleureuses d’un certain nombre de Portugais cependant que les services de propagande protestaient. Je me remis à mon roman; à présent, je voyais à travers les fenêtres de la Mazarine des feuillages et le ciel bleu, et souvent je lisais les anciennes histoires pour le plaisir de lire, sans me soucier de mon héros.

Dullin monta Le roi Lear. Camille en avait fait une bonne adaptation, et elle avait aidé Dullin à en établir la mise en scène. Les costumes et les décors — que personnellement j'aimais bien — étaient d’une extravagance un peu agressive; mais la distribution était bonne, avec une ravissante Cordelia, Âriane Borg; tout à tour odieux, pathétique, gâteux, illuminé, inhumain, trop humain, Dullin en Lear avait réussi une de ses meilleures créations. Cependant la critique tomba sur le spectacle à bras raccourcis. Le public le bouda. Pour Dullin, cet échec était un désastre car on parlait de lui ôter la direction du Sarah Bernhardt. Il me demanda de défendre le roi Lear. J’écrivis un article que Ponge fit passer dans Action. J’accusais les critiques de mauvaise foi : ils avaient attaqué la mise en scène parce qu’ils n’osaient pas avouer que c'était Shakespeare qui les ennuyaïit. Ce petit pamphlet était plus violent qu'’inspiré; je n’en espérais pas grand-chose et il n’en résulta rien. Il me valut seulement quelques solides rancunes.

C'était le printemps, le premier printemps de paix. On projetait à Paris les Enfants du Paradis de Prévert, et enfin des films américains : Ma femme est une sorcière, la Dame du vendredi, la Vieille Fille avec Bette Davis. Je fus un peu déçue : où était la révolution qui bouleversait le cinéma?

Ce mois d’avril étincelait, je m’asseyais avec mes amis aux terrasses des cafés; j’allai me promener dans la forêt de Chantilly avec Herbaud, revenu de Londres : notre brouille s'était effacée d’elle-même. Le 1” mai il neigeait, à peine vendait-on au coin des rues quelques maigres brins de muguet. Mais de nouveau l’air était doux ce soir où de grands V cisaillaient le ciel, où tous les Parisiens étaient dans la rue et chantaient.

Sartre se trouvait encore à New York, Bost en Allemagne. Je passai la soirée avec Olga, Mme Lemaire, Olga Barbezat, Vitold, Chauffard, Mouloudji, Roger Blin, quelques autres. Nous avons pris ensemble le métro, nous sommes descendus à la Concorde; nous nous tenions par le bras, mais en débouchant sur la place notre groupe a été disloqué; je m’accrochai à Mme Lemaire et à Vitold qui grognait gaiement : « Quel jeu de con! » tandis que des remous nous emportaient vers la place de l'Opéra; le théâtre ruisselait de lumières tricolores, des drapeaux claquaient, des lambeaux de Marseillaise traînaient dans l’air, on étouffait : un faux pas et on eût été piétiné sur place. Nous sommes montés vers Montmartre et nous nous sommes arrêtés à la Cabane Cubaïine; quelle cohue! Je revois Mme Lemaire marchant sur des tables pour arriver jusqu’à la banquette où j'avais réussi à m'installer; Olga Barbezat me parlait, les larmes aux yeux, de mes amis morts. Nous nous retrouvâmes dans la rue, un peu désemparés : où aller? Vitold et Mouloudji suggérèrent l’atelier d’une de leurs amies. Nous nous mîmes en route; une jeep s’arrêta contre le trottoir, offrant de nous transporter. Deux G.I. et deux W.A.C. montèrent avec nous chez Christiane Lainier; assises sur une commode, les W.A.C. somnolèrent tandis que Mouloudji chantait et que Blin disait, très bien, un poème de Milosz. Le souvenir que j'ai gardé de cette nuit est beaucoup plus brouillé que celui de nos anciennes fêtes, peut-être à cause de la confusion de mes sentiments. Cette victoire avait été gagnée très loin de nous; nous ne l’avions pas attendue, comme la libération, dans la fièvre et l’angoisse; elle était prévue depuis longtemps et n’ouvrait pas de nouveaux espoirs : elle mettait seulement un point final à la guerre; d’une certaine manière, cette fin ressemblait à une mort; quand un homme meurt, quand pour lui le temps s’est arrêté, sa vie se caille en un seul bloc où les années se superposent et se chevauchent; ainsi se coagulaient derrière moi en une masse indistincte tous les moments passés : joie, larmes, colère, deuil, triomphe, horreur. La guerre était finie : elle nous restait sur les bras comme un grand cadavre encombrant, et il n’y avait nulle place au monde où l’enterrer.

Et maintenant, qu’allait-il arriver? Malraux affirmait que la troisième guerre mondiale venait de s’ouvrir. Tous les anticommunistes se précipitaient dans le catastrophisme. Des optimistes cependant prédisaient la paix éternelle; grâce au

progrès technique, tous les pays bientôt s’aggloméreraient en un seul bloc indivisé. On était encore loin de compte, pensais-je, mais je ne croyais pas non plus qu’on recommençât à se battre demain. Un matin, j’aperçus dans le métro des uniformes inconnus, décorés d'étoiles rouges : des soldats russes. Fabuleuse présence. Lise qui parlait couramment sa langue natale tenta de causer avec eux; ils lui demandèrent d’un ton sévère ce qu’elle faisait en France et son enthousiasme tourna court.

Peu de temps après le jour V, je passai une nuit très gaie avec Camus, Chauffard, Loleh Bellon, Vitold, et une ravissante Portugaise qui s’appelait Viola. D’un bar de Montparnasse qui venait de fermer nous descendîmes vers l’hôtel de la Louisiane; Loleh marchait pieds nus sur l’asphalte, elle disait : « C’est mon anniversaire, j'ai vingt ans.» Nous avons acheté des bouteilles et nous les avons bues dans la chambre ronde; la fenêtre était ouverte sur la douceur de mai et des noctambules nous criaient des mots d'amitié; pour eux aussi, c'était le premier printemps de paix. Paris demeurait intime comme un village; je me sentais liée à tous les inconnus qui avaient partagé mon passé et qui s’émouvaient avec moi de notre délivrance.

Tout n’allait pas bien, pourtant. La situation matérielle ne s’améliorait pas. Mendès-France avait démissionné. La charte du C.N.R. restait lettre morte. Camus, à son retour d’Algérie, décrivit dans Combat la surexploitation des indigènes, leur misère, leur faim; les Européens avaient droit à trois cents grammes de pain par jour, les Musulmans à deux cent cinquante et ils en touchaient à peine cent. On eut peu d’échos des événements de Sétif : le 8 mai, pendant les fêtes de la victoire, des provocateurs, des fascistes, disait l’Humanité, avaient tiré sur les Musulmans; ceux-ci avaient riposté, l’armée avait rétabli l’ordre : on parlait d’une centaine de victimes. On ne connut que beaucoup plus tard l’énormité de ce mensonge !.

Des bruits sinistres couraient sur les camps libérés par les Américains; les premiers temps, ils avaient distribué avec étourderie pain, conserves, saucisson : les déportés mouraient sur le coup; maintenant on prenait des précautions, mais le

1. Environ quatre-vingts Européens furent massacrés, par suite de provocations de leur part. L’armée ratissa la région : quarante mille morts.

changement de régime en tuait encore beaucoup. Le fait est qu'aucun médecin ne savait traiter le type de sous-alimentation qui se rencontrait dans les camps : c'était un cas neuf; peut-être sur ce point les Américains furent-ils moins coupables qu’on ne le pensa alors. On leur reprochait aussi leur lenteur dans le rapatriement des internés. Il y avait le typhus à Dachau, on y mourait en masse; on mourait dans tous les camps; la Croix-Rouge française avait demandé d’y pénétrer et nos alliés le lui avaient refusé : cette interdiction nous irritait. D’autre part nous n’admettions pas que les prisonniers allemands fussent bien nourris tandis que la population française crevait de faim. Nos sentiments à l’égard de nos sauveurs s'étaient refroidis depuis décembre.

Les déportés revinrent et nous découvrimes que nous n’avions rien su. Des photographies de charniers couvrirent les murs de Paris. Bost était entré à Dachau quelques heures après les Américains : les mots lui manquaient pour décrire ce qu’il avait vu. Un autre correspondant de guerre me parla pour la première fois des musulmans : « Et le pire, conclut-il d’un ton un peu égaré, c’est qu'ils dégoûtent». Bientôt je vis leurs images dans les journaux. Il y eut quelques courts métrages tournés par les Américains, et des récits, des témoignages, écrits, oraux : les trains de mort, les « sélections », les chambres à gaz, les crématoires, les expériences des médecins nazis, les lentes exterminations quotidiennes. Quand, quinze ans plus tard, le procès Eichmann et une soudaine profusion de films et de livres ressuscitèrent des temps déjà lointains, les gens ont été bouleversés, ils ont sangloté, ils se sont évanouis; en 45, nous avons reçu ces révélations dans leur fraîcheur, elles concernaient des amis, des camarades, notre propre vie. Ce qui m'’angoissait le plus, c'était la lutte acharnée et vaine des condamnés pour respirer encore une seconde; les wagons blindés, les hommes se hissant à demi asphyxiés vers l’air du dehors, piétinant les cadavres, retombant morts; les moribonds se traînant au travail, s’écroulant, et aussitôt abattus; le refus, l’immensité vide du refus, et cette dernière flamme brutalement soufflée : plus rien, pas même la nuit.

Yvonne Picard ne revint pas; Alfred Péron mourut en Suisse, peu de jours après son évacuation. Pierre Kaan fut libéré de Buchenwald le 10 mai. «J’aurai tout de même vu ça, la débâcle allemande», dit-il; il mourut le 20 mai. Le bruit

courut que Robert Desnos allait rentrer; il fut emporté par le typhus, le 8 juin, à Kerenice. De nouveau, j’eus honte de vivre. La mort m’effrayait autant qu’autrefois : mais ceux qui ne meurent pas, me disais-je avec dégoût, acceptent l’inacceptable.

Sartre rentra à Paris et me raconta son voyage. D’abord, l’arrivée au Waldorf; sa canadienne, l’accoutrement des autres journalistes avaient fait sensation. On avait aussitôt convoqué un tailleur. Puis il me parla des villes, des paysages, des bars, du jazz; un avion l’avait promené à travers l'Amérique; dans le cañon du Colorado le pilote demandait de temps en temps : je passe? l’aile ne touche pas? Sartre était étourdi par tout ce qu’il avait vu. Outre le régime économique, la ségrégation, le racisme, bien des choses dans la civilisation d’outre-Atlantique le heurtaient : le conformisme des Américains, leur échelle de valeurs, leurs mythes, leur faux optimisme, leur fuite devant le tragique; mais il avait eu beaucoup de sympathie pour la plupart de ceux qu’il avait approchés; il trouvait émouvantes les foules de New York et il pensait que les hommes valaient mieux que le système. La personnalité de Roosevelt l’avait saisi, au cours de l’entrevue qu’il avait accordée à la délégation française peu avant sa mort. Avec surprise il avait entendu certains intellectuels s’inquiéter de la montée du fascisme; de-ci de-là, en effet, on lui avait tenu des propos peu rassurants. Âu cours d’un déjeuner, le directeur des Public relations de Ford avait évoqué avec bonne humeur la prochaine guerre contre l’U.R.S.S. « Mais vous n’avez pas de frontière commune, où se battra-t-on? » avait demandé une journaliste du P.C. « En Europe », répondit-il avec naturel. Ce mot fit sursauter les Français, mais ils ne le prirent pas au sérieux. Le peuple américain n’avait rien de belliqueux. Sartre s’était donc donné sans arrière-pensée aux plaisirs du voyage. Il me parla des exilés qu’il avait revus là-bas : à New York, Stépha et Fernand qui faisait de la très belle peinture; à Hollywood, Rirette Nizan qui gagnait sa vie en sous-titrant des films français. Il avait fait la connaissance de Breton : c’était quelqu'un; celle de Léger dont la manière avait beaucoup changé : Sartre préférait ses derniers tableaux aux anciens. Quelques jours après son retour, on hissa dans ma chambre une grosse malle noire qui regorgeait de vêtements et de nourriture.

Nous continuions à voir beaucoup de monde. Nous nous mêlions de bon cœur au « Tout-Paris >» pour assister aux générales, aux premières, parce que le mot de résistance, politiquement bien endommagé, gardait un sens parmi les intellectuels; en se retrouvant coude à coude, ils affirmaient leur solidarité et le spectacle prenait la valeur d’une manifestation. Nous vîmes ainsi Meurtre dans la Cathédrale, très bien monté et joué par Vilar au Vieux-Colombier, mais ennuyeux. Et le Dictateur que l’on avait impatiemment attendu; presque tout le monde fut déçu; Hitler ne faisait plus rire. René Leibovitz nous invita un après-midi avec les Leiris et joua au piano de la musique dodécaphonique; je n’y compris rien; mais elle avait été interdite par les nazis, Leibovitz pendant quatre ans avait vécu caché; chaque instant tenait du miracle. C’est à la même époque, il me semble, que nous assistâmes au quartier Latin à inauguration du Gipsy où Mouloudji faisait ses débuts de chanteur professionnel.

Un soir j’allai avec Sartre et les Leiris chez Dora Marr qui peignait de bons tableaux. Elle croyait aux tables tournantes, pas nous; elle proposa un essai. Nous posâmes nos mains sur un assez volumineux guéridon. Rien n’arriva, ça devint bientôt fastidieux; soudain le meuble se mit à frémir, à bouger, à courir : nous courûmes après lui, les mains toujours unies et plaquées dessus. L’esprit fit savoir qu’il était le grand-père de Sartre; la table épela à petits coups le mot : enfer. Pendant près d’une heure, ruant sur place ou tournoyant, elle nous voua tous au feu éternel et elle raconta sur Sartre des faits que nous étions lui et moi seuls à connaître. Dora exultait; les Leiris et Sartre riaient de stupéfaction. A la sortie, je leur dis que c'était moi qui avais manœuvré la table. Comme j'avais hautement parié qu’elle resterait immobile, personne ne m'avait soupçonnée.

En juin, le prix de la Pléiade fut décerné pour la seconde fois. On m'invita à prendre le café avec les membres du jury qu’un déjeuner réunissait chez Gallimard. Je ne sais qui avait imposé le lauréat, mais ils paraissaient tous consternés. Le repas terminé, on se répandit dans le jardin. Il y avait beaucoup de monde, un grand soleil, du champagne, du gin, du whisky en abondance. Vers la fin de l’après-midi, assise sur l'herbe à côté de Queneau, je discutai avec lui sur « la fin de

l’histoire ». Le sujet revenait souvent dans les conversations. Nous avions découvert la réalité de l’histoire et son poids : nous nous interrogions sur son sens. Queneau, initié à Hegel par Kojève, pensait qu’un jour tous les individus se réconcilieraient dans l’unité triomphante de l'Esprit. « Mais si j'ai mal au pied? » disais-je. «On aura mal à votre pied», me répondait Queneau. Nous disputâmes assez longtemps, avec d'autant plus de feu que les vapeurs de l’alcool nous embuaient agréablement le cerveau; nous décidâmes de poursuivre le lendemain et nous prîmes rendez-vous. Queneau me proposa un dernier verre; je connaissais mes limites: je refusai; il insista : « Juste une coupe de champagne. » Soit. Il me la tendit, je la bus et je me retrouvai couchée sur un divan, la tête brûlante, l'estomac chaviré. Queneau avait à demi rempli de gin le verre que j'avais vidé d’un trait. J'avais aussitôt perdu conscience; il était très tard, tous les invités étaient partis; il ne restait que Sartre et la famille Gallimard; j'avais honte et Jeanne me réconfortait de son mieux. On me reconduisit à l’hôtel en auto et je me couchai aussitôt. Quand je me réveillai douze heures plus tard, j'étais encore mal en point et j’avais complètement oublié mon rendez-vous avec Queneau; il ne se l'était pas rappelé non plus.

Nous buvions dur à l’époque; d’abord parce qu’il y avait de l’alcool; et puis nous avions besoin de nous défouler, c'était fête; une drôle de fête; proche, affreux, le passé nous hantait; devant l’avenir, l’espoir et le doute nous divisaient; la sérénité ne pouvait pas être notre lot; le monde contrariait nos passions. Il fallait l'oublier, et oublier même que nous oubliions.

Ma sœur et Lionel rentrèrent à Paris vers la fin de mai. Pendant toutes ces années elle avait beaucoup travaillé. Elle exposa à la galerie Jeanne Castel des compositions inspirées de scènes qu’elle avait vues à l’hôpital de Lisbonne. Je revis avec elle les collections du Louvre qui rouvrait ses portes. Sartre partit pour la campagne avec sa mère, dont le mari était mort au cours de l’hiver. Je décidai de faire un tour à bicyclette; comme Vitold prenait ses vacances à ce moment-là, nous roulâmes pendant quelques jours côte à côte, de Paris à Vichy, le long des gorges de la Creuse, puis à travers le plateau de Millevaches et l'Auvergne. Nous parlions des Bouches inutiles

pour lesquelles il avait un théâtre en vue; nous discutions sur des remaniements possibles et sur des détails de mise en scène; Vitold avait des ennuis de cœur, il me les racontait. Il était encore très difficile de se nourrir et de se loger; nous avions emporté des conserves américaines qui complétaient utilement nos repas. Il nous arriva de dormir dans l’arrière-boutique d’un boulanger, sur des banquettes de café, et même, une fois, presque à la belle étoile, dans une hutte de charbonnier. A Vichy, je le quittai et je montai au Vercors que je voulais voir de mes yeux; c’est alors que j'’assistai à la grande frairie funèbre de Vassieux, que j'ai décrite dans les Mandarins *.

Le 7 août, — je venais de rentrer à Paris — la bombe atomique tomba sur Hiroshima. C'était la fin définitive de la guerre, et un massacre révoltant; il annonçait peut-être la paix perpétuelle, peut-être la fin du monde. Nous en discutâmes longtemps.

Nous passâmes un mois à La Pouèze; nous y étions quand la deuxième bombe fut lâchée, quand les Russes entrèrent en Mandchourie et que le Japon capitula. Sartre eut des échos. par des lettres, de la célébration du V- Day par les Américains. Pour nous, la victoire datait de mai.

Pour la première fois je retournai à l’étranger avec Sartre : à Bruges, à Anvers, à Gand. Les choses avaient toujours passé mon imagination: je constatai qu'elles passaient aussi ma mémoire. Je commençai à goûter le plaisir de re-voir. J’avais vraiment changé d’âge.

1. Il n’y a qu’une inexactitude : je l’ai située après l'explosion de le bombe atomique, alors qu’elle a eu lieu quelques jours avant.

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