C’est aussi le chiffre donné par les Algériens
juillet Pierre Macaigne publiait dans le Figaro le récit de sa visite au camp de Bessombourg : « Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. A Bessombourg vivent 1.800 enfants. Actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour... Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an. Aucune distribution de savon depuis un an... »
Par de jeunes soldats, par des journalistes qui virent en Tunisie des Algériens arrachés à des camps frontières, j'ai connu d’autres détails : les viols systématiquement organisés — les hommes étant éloignés du camp ou rassemblés dans un coin tandis que les soldats tiraient leur coup; les chiens lâchés contre des vieillards, pour le plaisir; les tortures. Tels quels, ces rapports auraient déjà dû troubler les gens. Mgr Feltin, le pasteur Boegner en parlèrent et s’indignèrent : on les entendit à peine. La presse se taisait. La Croix-Rouge française, sollicitée depuis deux ans par la Croix-Rouge internationale de s’occuper des regroupés, ne bougeait pas. En revanche, quand des inondations firent à Madagascar cent mille sinistrés, le gouvernement, soucieux de démontrer les avantages que l’île tirait de son appartenance à la Communauté, lança une campagne et les Français s’empressèrent de prouver qu’ils étaient « formidables » !. On aime mieux s’émouvoir sur une catastrophe naturelle que sur des crimes dont on est complice.
Il y avait d’autres camps, d’internement, de transit, de tri, où des hommes étaient enfermés par décision arbitraire de la police ou de l’armée; on les torturait, physiquement et psychologiquement, jusqu’à la mort souvent ou jusqu’à la folie. Abdallah S$. raconta dans l’Express comment entre les coups et les supplices on l’obligeait à renier le F.L.N. et à dire son amour pour la France, avec des mots venant du cœur. Des camps de cette espèce existaient en France; Larzac: hier
1. Au début de son rapport, Mgr Rodhain remarquait : € Un sinistre de la nature à Madagascar et un sinistre des hommes en Algérie. Ici, 100 000 sinistrés et là un million de réfugiés. Le public s’est passionné pour Madagascar. Pour les réfugiés d'Algérie, personne ne bouge. »
c'était le nom d’un plateau que j'avais traversé gaiement dans ma jeunesse, à pied, à bicyclette; c'était maintenant celui d’un enfer. Les gens de la région, malgré les précautions, le connaissaient. Tous les Français savaient que s’étaient ouverts sur leur sol des camps semblables à ceux de Sibérie qu’ils avaient dénoncés à cor et à cri: personne ne criait. Camus n’élevait pas la moindre objection, lui si dégoûté naguère par l'indifférence du prolétariat français à l’égard des camps russes.
Quant à la torture, vers mars 58, de Gaulle, sollicité de la condamner publiquement, avait laissé tomber de son haut qu’elle était liée au « système » et disparaîtrait avec lui : « On ne torture plus », avait affirmé Malraux après le 13 mai. Or la torture avait gagné la France même. Le cardinal Gerlier pour défendre les prêtres accusés à Lyon, en octobre, d’avoir aidé le F.L.N., invoqua les tortures subies par les Musulmans dans les commissariats de la ville. Dans un commissariat de Versailles, un Algérien « interrogé » se pendit aux barreaux de la fenêtre. Témoignage Chrétien, les Temps Modernes, publièrent les plaintes d'étudiants algériens atrocement « questionnés », en décembre, par la D.S.T. En février, au cours du procès contre les Algériens qui avaient tiré sur Soustelle, un accusé désigna un des policiers qui remplissaient la salle, le commissaire Belœil : « Cet homme m'’a torturé. » Le commissaire s’éclipsa et ne fut pas interrogé. En Algérie, la torture était un fait admis. « Autrefois, me dit Gisèle Halimi, quand j'affirmais : « Les aveux de mon client lui ont été arrachés par la torture », le président frappait sur la table. — « Vous insultez l’armée française. >» — Maintenant, il se borne à répondre : « Je les tiens cependant pour véridiques. » Une trentaine de jeunes prêtres, bouleversés par leur expérience algérienne, écrivirent à leurs évêques et un aumônier militaire condamna publiquement la torture. Mais la réforme de la justice, instaurant en mars le secret de l'instruction, facilitait séquestrations et sévices. En juin, dans la Gangrène, les étudiants torturés en décembre — Boumaza, Khebaïli, Souami, Fancis, Belhad; — parlèrent. Ils portaient plainte contre M. Wybot qui avait assisté en personne à plusieurs séances. On saisit le livre et on étouffa l'affaire.
En mars un meeting contre la torture devait avoir lieu à la Mutualité; j'étais en train de préparer mon intervention
quand le commissaire de mon quartier vint m’aviser que le meeting était interdit. Il le fit poliment; puis désignant à son revers une bande de crêpe : « Moi, Madame, j'ai perdu un fils en Algérie. — C’est notre intérêt à tous d’en finir avec cette guerre », répondis-je. Sa voix se fit menaçante : « Je ne souhaite qu’une chose : aller là-bas en descendre quelquesuns. > Je n'aurais pas aimé être questionnée par lui. Une conférence de presse se tint le soir. On parvint à organiser, plus tard, deux ou trois réunions. Une nombreuse assemblée assista, cimetière Montparnasse, à l’enterrement d’Ouled Aoudia, abattu par un policier, peu de temps avant le procès des étudiants algériens arrêtés pour avoir reconstitué l’U.G.E.M.A. et dont il devait assurer la défense. A la fin de l’année scolaire fut organisée une « quinzaine d’action pour la paix en Algérie ». Ces manifestations n'étaient pas inutiles, mais si insuffisantes qu’un nombre croissant de jeunes et d’adultes optaient pour l’illégalité.
Après le coup de frein de juin 56, il n’y eut plus parmi les jeunes d’opposition ouverte et collective contre la guerre. Des comités de jeunes, plus ou moins clandestins, protestaient encore, mais en paroles seulement. En septembre 58, je reçus le premier numéro ronéotypé, anonyme, d’une publication Vérité pour. cantonnée d’abord dans des analyses économiques et politiques, mais qui bientôt prêcha la désertion et l’aide au F.L.N. Elle était dirigée par Francis Jeanson qui tentait ainsi de surmonter une difhculté : « Celle de rendre publique une action qui devait par hypothèse demeurer clandestine !. > Au même moment se créa le mouvement Jeune Résistance.
Mes amis et moi, nous avions beaucoup évolué sur la question du soutien au F.L.N. Nous avions revu Jeanson, nous trouvions convaincantes les raisons par lesquelles il justifiait politiquement son action. La gauche française ne pouvait reprendre des positions révolutionnaires qu’en liaison avec le E.L.N. « Vous tirez dans le dos des soldats français», lui a-t-on dit. Ce reproche me faisait penser au sophisme des Allemands accusant les maquisards d'empêcher le retour des prisonniers. C'était les militaires professionnels et le gouvernement qui tuaient de jeunes Français en prolongeant la guerre.