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Notre guerre, Francis Jeanson

La vie des Musulmans ne comptait pas moins à mes yeux que celle de mes compatriotes : l'énorme disproportion entre les pertes françaises et le nombre des adversaires massacrés rendait écœurant le chantage au sang français !. La gauche ayant échoué à mener dans la légalité un combat efficace, si on voulait rester fidèle à ses convictions anticolonialistes et briser toute complicité avec cette guerre, il ne restait d’autre issue que l’action clandestine. J’admirais ceux qui la menaient. Seulement elle exigeait un engagement total et ç'aurait été tricher que de m’en prétendre capable : je ne suis pas une femme d’action; ma raison de vivre, c’est d’écrire; pour la sacrifier, il aurait fallu me croire ailleurs indispensable. Ce n’était pas du tout le cas. Je me contentai de rendre, quand on me le demanda, des services; certains de mes amis firent davantage.

Malraux chassait de la Comédie-Française Labiche et Feydeau; il couvrit par des discours élevés les combines de la maison Philips qui avait eu l’idée, au désespoir des Grecs, d’exploiter commercialement l’Acropole en y donnant un spectacle Son et lumière. « Depuis que les nazis ont mis le pied sur l’Acropole, nous n’avons jamais connu pareille humiliation », lisait-on le lendemain dans un journal grec, pourtant conservateur. >» La France continuait de se dégrader. L’Université criait misère et le gouvernement se disposait à subventionner les écoles libres. L’antisoviétisme de la bourgeoisie persistait. Les savants soviétiques annoncèrent, en lançant le premier lunik, qu’il passerait à quelque distance de la lune : la presse insinua qu’il avait échoué à l’atteindre. L'affaire Pasternak fut une aubaine. Il est vrai que l’Union des écrivains soviétiques se montra sectaire et maladroite en insultant et en excluant Pasternak; mais enfin on le laissa vivre en paix dans sa datcha; et les académiciens suédois se conduisirent en provocateurs quand ils décernèrent le prix à un roman russe qui prenait ses distances par rapport au communisme et qu’ils considéraient comme contre-révolutionnaire : ils obligeaient

1. Plus tard Jeanson a révélé que grâce à ses liens avec la Fédération de France il a pu, à diverses reprises, l’influencer et sauver des vies françaises.

l’Union, qui jusque-là avait fermé les yeux, à intervenir. Pasternak est un très grand poète; mais je ne réussis pas à lire le Docteur Jivago; l’auteur ne m’apprenait rien sur un monde auquel il semblait s’être fait délibérément aveugle et sourd et il l’enveloppait d’un brouillard où il se dissolvait lui-même. Pour avaler ce pavé de brumes compactes, il faut que la bourgeoisie ait été soutenue par un fanatisme puissant. Il lui inspira plus tard une passion non moins saugrenue pour le Thibet, dont elle ignorait tout, mais qui s’était révolté contre la domination chinoise : le Dalaï-Lama devint l’incarnation des valeurs occidentales et de la liberté. Plus encore que l'URSS. elle haïssait la Chine. Lanzmann, à son retour de Pékin, m’avait beaucoup parlé de l’expérience des communes; il semble que selon les régions et les conditions, elle ait inégalement réussi; mais c’était une intéressante tentative pour décentraliser l’industrie et la lier intimement à l’agriculture. On l’accusa de ruiner la famille, d’opprimer les individus et on n’en souligna que les échecs.

J’accueillis avec un certain plaisir la mort du pape, celle de Foster Dulles. L'affaire de Chypre fut réglée à l’avantage des Cypriotes. Mais la victoire révolutionnaire la plus étonnante fut celle que remportèrent à Cuba les rebelles de la Sierra Maestra. Au début de l’hiver, descendus de leurs montagnes, ils marchaient vers l’ouest, Batista s’enfuyait, le frère de Castro et ses troupes entraient dans La Havane en délire où Fidel Castro était triomphalement accueilli le 9 janvier. On découvrit dans les caves, dans la campagne de vastes charniers : plus de vingt mille personnes avaient été torturées, abattues, et des villages, pilonnés par l’aviation. Le peuple exigeait des représailles; pour le satisfaire et le contenir, Castro ouvrit un procès public qui aboutit à environ deux cent vingt condamnations à mort. Les journaux français présentèrent comme un crime cette nécessaire épuration. Match publia des photos des condamnés embrassant leurs femmes et leurs enfants, mais certes sans montrer les cadavres de leurs victimes, sans en dire le nombre, sans même en parler. Castro fut bien accueilli à Washington; mais quand il eut mis en train la réforme agraire et qu’on découvrit dans ce Robin des bois un véritable révolutionnaire, les Américains — qui avaient grillé les Rosenberg, soupçonnés en temps de paix d’espionnage — s’indignèrent qu’il eût fait fusiller des criminels de guerre. Il

avait avec lui tout le peuple cubain; quand en juillet, pour régler le conflit qui l’opposait au président de la République, Urrutia, il donna sa démission, un million de paysans se rassemblèrent à La Havane : entrechoquant leurs machettes, dans un fracas assourdissant, ils exigèrent qu’il demeurât à la tête du pays et qu'Urrutia partît — ce qu’il fit. Dorticos le remplaça.

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Pendant les vacances, je m'étais décidée, on l’a vu, à continuer mon autobiographie; cette résolution demeura longtemps chancelante; il me semblait outrecuidant de tant parler de moi. Sartre m’encourageait. Je demandais à tous les gens que je rencontrais s’ils étaient d’accord : ils l’étaient. Ma question devint périmée au fur et à mesure que le livre avançait. Je confrontai mes souvenirs avec ceux de Sartre, d’Olga, de Bost; j’allai à la Nationale, pour replacer ma vie dans son cadre historique. Pendant des heures, lisant de vieux journaux, je me prenais à un présent lourd d’un incertain avenir et devenu un passé depuis longtemps dépassé : c'était déconcertant. Parfois je m’y donnais si entièrement que le temps basculait. Sortant de cette cour, inchangée depuis mes vingt ans, je ne savais plus en quelle année j’atterrissais. Je parcourais le journal du soir avec l’impression que la suite se trouvait déjà sur des rayons, à portée de ma main.

J’étais stimulée par le succès de mes Mémoires qui, une fois Sartre hors de danger, me toucha plus intimement qu'aucun autre. Le matin quand je me levais, et lorsque je rentrais me coucher, il y avait toujours sous ma porte des lettres qui m’arrachaient à mes morosités. Des fantômes surgirent du passé, certains irrités, d’autres bénévoles; des camarades que j'avais assez mal traités souriaient aux gaucheries de leur jeunesse; des amis dont j’avais parlé avec sympathie se fâchaient. D’anciennes élèves du cours Désir approuvèrent le tableau que j'avais tracé de notre éducation; d’autres protestèrent. Une dame me menaça d’un procès. La famille Mabille, me sut gré d’avoir ressuscité Zaza. On me donna sur sa mort des détails que j'ignorais, et aussi sur les relations de ses parents avec Pradelle, dont je m’expliquai beaucoup mieux

les réticences. C’était romanesque, cette découverte de mon passé à partir du récit que j'en avais fait. Relisant des lettres et des carnets de Zaza, je m’y replongeai pendant quelques jours. Et ce fut comme si elle était morte une seconde fois. Plus jamais elle ne revint me voir en rêve. D’une manière générale, depuis qu’elle a été publiée et lue, l’histoire de mon enfance et de ma jeunesse s’est entièrement détachée de moi.

En octobre, l’équipe des Temps Modernes se réunit chez Lipp, à déjeuner, pour fêter le retour de Pouillon, fraîchement engagé dans l’ethnographie et qui avait passé l’été près du lac Tchad, chez les Corbo. Insensible à la chaleur, il n’avait été gêné que par les mouches qui, chaque fois qu’il se lavait devant sa tente, le recouvraient de la tête aux pieds. Il s'était nourri allégrement de la boule de millet qu’on pétrissait pour lui chaque matin. Il n’avait d’autre occupation que de parler avec les indigènes, par l’intermédiaire d’un interprète. Il me semblait qu’à sa place je serais morte d’ennui : « Tous les matins, lui dis-je, je me demanderais avec angoisse : que vais-je faire jusqu’à ce soir? — Alors, n’allez jamais là-bas! » me répondit-il dans un élan. Malheureusement ïl avait recueilli peu d’informations; la vie des Corbo était des plus frustes : «Ils ont perdu l’arc, nous expliqua Pouillon, ils l’ont eu, et ils l’ont perdu; c’est pire que de ne pas l’avoir encore trouvé : on ne le retrouve jamais! >» Des tribus voisines en usaient; mais à quoi bon? disaient-ils. Dans ces conditions aucune invention moderne, ni les autos, ni les avions ne les éblouissaient : à quoi bon? De temps en temps, ils tuaient à coups de pierre quelques oiseaux qu’ils mangeaient. Ils possédaient du bétail, mais qui paissait dans de lointains pâturages et ne représentait guère qu’une fortune fictive. C'était les femmes qui travaillaient la terre, aussi étaient-ils tous polygames sauf un idiot, célibataire, qui vivait de charité, et un vieillard mieux nanti que les autres qui expliqua à Pouillon : « Je n’ai pas besoin d’avoir plus d’une femme : je suis riche. » Leurs traditions semblaient aussi rudimentaires que leurs mœurs; pour les perpétuer, il fallait la rencontre d’un vieillard intelligent et d’un enfant curieux : cela se produisait rarement; beaucoup étaient tombées dans l’oubli. Ils vivaient sans religion, sans cérémonies ou presque. La voix de Pouillon vibrait d'enthousiasme : ces gens échappaient au besoin en refusant tous les besoins; dans le dénuement, ils

trouvaient l'abondance. Nous craignîmes qu’il ne se fit naturaliser Corbo.

Sortie du cercle de mes intimes je n’aimais causer avec les gens qu’en tête à tête, ce qui permet souvent de brûler l’étape des banalités mondaines; je regrettais de n’avoir jamais su la dépasser au cours de mes rares entrevues avec Françoise Sagan. J’aimais bien son humour léger, sa volonté de ne pas s’en laisser conter et de ne pas faire de grimaces; je me disais toujours en la quittant que la prochaine fois nous nous parlerions mieux; et puis non, je ne sais trop pourquoi. Comme elle se plaît aux ellipses, aux allusions, aux sousentendus, et qu’elle n’achève pas ses phrases, il me semblait pédant d’aller jusqu’au bout des miennes, mais il ne m'était pas naturel de les briser et finalement je ne trouvais plus rien à dire. Elle m’intimidait, comme m’intimident les enfants, certains adolescents et tous les gens qui se servent autrement que moi du langage. Je suppose que, de mon côté, je la metiais mal à l’aise. Nous nous sommes retrouvées, un soir d'été, à une terrasse du boulevard Montparnasse; nous échangeâmes quelques mots, elle avait, comme d’habitude, de la grâce et de la drôlerie et je ne demandais qu’à rester seule avec elle. Mais elle me dit tout de suite que des amis nous attendaient à l’Epi Club. Il y avait Jacques Chazot, Paola de Saint-Jus, Nicole Berger, quelques autres. Sagan but en silence. Chazot raconta des histoires de Marie- Chantal et cela m’étonnait de penser qu’autrefois rien n’était pour moi plus normal que d’être assise la nuit dans une boîte devant un verre de whisky : je me sentais tellement déplacée! Il est vrai que je me trouvais entourée d’étrangers et qu’ils ne savaient pas plus que moi ce que je venais faire parmi eux.

Je lisais un peu. La Semaine sainte d'Aragon m’ennuya presque autant que le Docteur Jivago; une fois son propos compris, sa virtuosité appréciée, je ne vis pas de raison d’aller au bout de cette studieuse allégorie; j'aimais mieux la voix d'Aragon, directe et nue, telle qu’on l’entend parfois dans le Roman inachevé, dans Elsa; il me touchait quand il parlait de la jeunesse et de ses mirages, de ses ambitions, des cendres de la gloire, de la vie qui passe et vous tue. À Zazie, qui conquit le grand public, je préférais d’autres livres de Queneau, du Chiendent à Saint-Glinglin. Mais je me plongeais de bon

cœur dans les épaisseurs de Lolita. Nabokov contestait avec un humour inquiétant les limpides rationalisations du sexe, de l'émotion, de l'individu, nécessaires au monde de l’organisation. Malgré la gaucherie prétentieuse du prologue et l’essoufflement final, je fus prise à l’histoire. Rougemont, qui parle sottement de l’Europe maïs pas si mal du sexe, a loué Nabokov d’avoir inventé une figure nouvelle de l’amourmalédiction; et il est vrai qu’à l’époque de Coccinelle et des ballets roses, l’amour n’entraîne plus pour personne la damnation; tandis que, au premier coup d'œil qu’il a jeté sur Lolita, Humbert Humbert entre en enfer. Avec la Révocation de lEdit de Nantes Klossowski avait écrit, dans un style souverain, un roman d’un érotisme baroque et profond. D’ordinaire dans les livres érotiques, les personnages sont réduits à une seule dimension; leurs débauches ne suffisent pas à ranimer des corps que l’auteur a coupés du monde, et donc privés de leur sang. Mais l’héroïne de Klossowski, une parlementaire radicale-socialiste et décorée, vivait; quand, dans des souterrains dignes des Mystères de Paris, il la livrait à des flagellations, on croyait à sa jubilation masochiste. Il ne traitait pas mieux ceux qui misaient sur le ciel que ceux qui s’en moquaient; chez tous, les distorsions de la sexualité marquaient l'incapacité des bourgeois d’aujourd’hui à assumer leur corps, donc à être des hommes.

C'était généralement l’après-midi, avant de travailler que je lisais. Le soir au lit, il m’arrivait de parcourir un des romans qui me sont envoyés en service de presse; au bout de dix minutes, j'éteignais. Une nuit je n’éteignis pas. Le livre était d’une inconnue, il commençait sans éclat; une petite fille sage rencontrait un garçon désaxé, elle le sauvait d’un suicide, ils allaient s’aimer : c’est banal; ça ne l'était pas. Inquiétant, ambigu, leur amour mettait en question l’amour même. L’ingénue parlait comme une femme riche d’expérience, et avec un ton, une voix qui me retinrent jusqu’à la dernière page, malgré certains fléchissements. C’est un rare plaisir d’être atteinte, à l’improviste, par un livre que personne ne vous a signalé. Christiane Rochefort : qui était-ce? Je l’appris un peu plus tard quand le jugement du public se fut accordé au mien.

On projeta à Paris la version complète d’Ivan le Terrible. La première partie était un peu guindée; la seconde, déchaï-

née, lyrique, épique, inspirée, dépassait peut-être tout ce que j'avais jamais vu sur un écran. Le Comité central l’ayant condamnée, en septembre 1946, Eisenstein écrivit à Staline qui le reçut et assista au film dans la salle de projection du Kremlin; Staline avait gardé un visage impassible, nous avait raconté Ehrenbourg, et il était parti sans un mot. Eisenstein avait été autorisé à tourner une troisième partie qu'il aurait fondue avec la seconde : mais il était déjà très malade et mourut deux ans plus tard.

Bost me vantait depuis longtemps un film qu’il avait vu en projection privée et qui rompait avec les routines du cinéma français : le Beau Serge. Dès qu’il passa dans une salle publique, j’allai le voir. Joué par des inconnus, il montrait un village du centre de la France avec tant de fidélité que les images me semblaient des souvenirs; Chabrol racontait la vie rechignée de ses habitants, leurs disgrâces sans jamais prendre sur eux de supériorité. Dans les Cousins je ne retrouvai pas ce don de sympathie ni la fraîcheur de la vérité; mais là aussi le ton était neuf. Truffant dans les Quatre Cents Coups parlait mal des adultes, mais très bien de l’enfance. La modestie de leurs ressources interdisait aux metteurs en scène de la « nouvelle vague » les coûteux procédés de fabrication de leurs aînés : ils secouèrent les vieilles poussières.

Vers le mois de mai, Lanzmann m’emmena un soir voir répéter Joséphine Baker à l'Olympia; dans des décors tronqués, des acteurs en costumes de ville en coudoyaient d’autres, deminus dans des travestis antiques; je pris plaisir à ce désordre, à l’agitation des techniciens, à la mauvaise humeur des responsables, aux effets insolites produits par la rencontre d'artifices somptueux avec la platitude quotidienne. Mais en me rappelant la Joséphine de ma jeunesse, je me répétai le vers d'Aragon : «Qu'est-ce qui s’est passé? La vie.» Elle se défendait avec un héroïsme qui forçait l’estime; il me semblait d’autant plus indécent de la regarder. Je découvrais sur son visage le mal qui rongeait le mien.

À peu de temps de là — dix ans exactement après que les médecins lui aient dit: «Vous en avez pour dix ans» — Boris Vian mourut d’irritation et d’une crise cardiaque, pendant une projection privée du film J'irai cracher sur vos tombes, Arrivant chez Sartre, au début de l’après-midi, je

dépliai le Monde et j’appris la nouvelle. Je l’avais vu pour la dernière fois aux Trois Baudets. Nous avions bu un verre : il n’avait guère changé depuis notre première conversation. J’avais eu beaucoup d’affection pour lui. Pourtant, c’est seulement quelques jours plus tard, en voyant dans Match la photo d’une civière recouverte d’une étoffe que j'ai réalisé : sous l’étoffe, c’est Vian. Et j'ai compris que si rien en moi ne se révoltait, c’est que j'étais habituée déjà à ma propre mort.

Je passai un mois à Rome avec Sartre. Il allait mieux, il allait bien. Il achevait sa pièce. Il avait refait le premier acte et écrit les tableaux suivants, qui me comblaient d’aise. Un soir il me donna le manuscrit du dernier acte que je lus, sur la petite place Saint-Eustache : un conseil de famille s'était réuni pour juger Franz; chacun expliquait son point de vue, on revenait à Suderman. Quand une œuvre de Sartre me déçoit, j'essaie d’abord de me donner tort et je m'irrite quand, de plus en plus, elle me donne raison. J'étais de très mauvaise humeur quand il me rejoignit et je lui dis mon désappointement. Il ne s’en émut pas beaucoup. Sa première idée avait été un tête-à-tête entre le père et le fils et il ne savait pas trop pourquoi il en avait changé. Il y revint et cette fois la scène me parut la meilleure d’une pièce que je mettais au-dessus de toutes celles qu’il avait écrites.

De son côté il me fit sur la première version de mon livre de sévères critiques : j'ai dit que, quand je ne le satisfais pas, il ne me ménage pas non plus. Il fallait tout recommencer. Mais il conclut que, pour son goût, ça serait plus intéressant que les Mémoires et je travaillai avec un regain de plaisir. Aux heures chaudes, couchée sur mon lit, je lisais : le Vaudou, de Métraux, Soleil hopi, cette étonnante autobiographie d’un Indien qui décrit sa double appartenance à la civilisation américaine et aux traditions de son village; je retrouvai dans Le Planétarium les petits bourgeois paranoïaques de Nathalie Sarraute. Je découvris encore une fois les Confessions de Rousseau.

Sartre me quitta à Milan; j’y avais rendez-vous, une semaine plus tard, avec Lanzmann. Je m'installai à Bellagio, un peu

intimidée par ce tête-à-tête avec moi-même, car j'en avais perdu l’habitude : les journées me parurent trop courtes. Je prenais mon petit déjeuner au bord du lac, en feuilletant les journaux italiens; je travaillais devant ma fenêtre ouverte, le regard charmé par le calme paysage d’eau et de collines; l'après-midi, je lisais le Mozart de Massin que j'avais arraché à Sartre avant qu’il ne l’eût fini; il le trouvait excellent; c'était un livre, si riche et si passionné que j'avais peine à m'en arracher pour me remettre au travail. Je le retrouvai avec joie, après le dîner, en buvant de la grappa à une terrasse. Puis je marchais, sous la lune. Je passai dix jours à Menton avec Lanzmann. Il lut mon manuscrit et me donna de bons conseils. Nos vies se séparaient, mais le passé fut conservé intact dans l’amitié. Quand je l’avais connu, je n'étais pas mûre encore pour la vieillesse : il m’en cacha les approches. Maintenant je la trouvai déjà installée en moi. Il me restait la force de la détester, mais je n’avais plus celle de m’en désespérer.

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Pendant l'été, Malraux fit une tournée publicitaire au Brésil. On lui opposait l’attitude politique de Sartre: il l’accusa, dans des discours officiels, de n’avoir jamais résisté et même d’avoir collaboré en faisant jouer ses pièces pendant l'occupation. Un ministre de la Culture insultant à l’étranger un écrivain de son pays, ça ne s'était encore jamais vu. D’autre part, il prétendit que pendant les trois mois où il avait dirigé l'Information la torture avait été suspendue; ce qui n’était pas gentil, fit-on remarquer, pour M. Frey.

Vers juillet, la Croix-Rouge avait signalé qu’un nombre grandissant de Musulmans disparaissaient comme avait « disparu » Audin. Vergès et Zavrian s'étaient installés le 10 août à l’Aletti pour recevoir les Algériennes dont les maris, les fils, les frères s'étaient ainsi évanouis : elles affluèrent. Expulsés, les deux avocats avaient néanmoins recueilli cent soixantequinze dépositions qui parurent dans les Temps Modernes de septembre et d'octobre ainsi que dans l’Express. Pas de cadavres, donc pas de preuves répondirent les gens intéressés à nier ces meurtres. La France Catholique expliqua d’un seul souffle qu’on ne pouvait pas affirmer qu’Audin eût été torturé

et étranglé, puisqu'il n’était pas là pour en témoigner, et que les supplices subis par Alleg n'avaient pas dû beaucoup l’éprouver, puisqu'il y avait survécu. Quand en août, le syndicaliste Aïssat Idir mourut à l’hôpital des suites de ses brûlures, une enquête s’ouvrit : interné au camp de Bitraria, il s'était éveillé une nuït de janvier sur une paillasse en flammes. Malgré les protestations insistantes que pour une fois la presse, en particulier le Monde, publia, on conclut qu’il s’était incendié lui-même, par imprudence.

De Gaulle lança le 16 septembre le mot d’autodétermination, il consentit en novembre à inclure le G.P.R.A. parmi les « interlocuteurs valables »; les complots et les regroupements fascistes se multiplièrent; cependant les pacificateurs poursuivaient en Algérie la dévastation des terres et des populations. Un communiqué officiel de l’Armée indique que 334.542 Musulmans furent enfermés dans des camps de regroupement entre juin et septembre !. En novembre parut dans l’Express le témoignage de Farrugia, un ancien déporté, sur le camp d’internement de Berroughaia ? qui était très exactement un camp d’extermination. Il en existait d’autres. La Croix-Rouge internationale enquêta dans les centres de regroupement, de triage, d’internement, d’hébergement, entre le 15 octobre et le 27 novembre, et elle réunit, en une synthèse de trois cents

1. Dans Réforme, le 14 novembre 59, le pasteur Beaumont publia des notes de voyage, prises entre le 14 et le 29 octobre : « Dans beaucoup de centres de regroupement la ration moyenne est, comptée en calories, le quart ou le tiers du minimum vital.> Le nombre des regroupés avait augmenté de 30 % depuis le mois de mars et les camps ne seraient certainement pas supprimés avant la fin de la guerre. En général, les gens touchaient par tête 160 grammes de blé dur, soit 700 calories par jour; mais dans un des cas rencontrés, la quantité de blé allouée tombait à 90 grammes par jour, soit 400 calories. Dans un autre cas extrême, à la ferme Michel, sur 1000 enfants, 500 étaient morts. Le pasteur Beaumont avait vu de ses yeux, dans un camp «€normal»> des enfants morts et agonisants de faim : € Enfants dont on distinguait le tibia et le péroné sous la peau, enfants complètement rachitiques, paludéens, pour lesquels il n’y avait pas de quinine, et qui grelottaient de fièvre à même le sol, sans couverture. »

2. Il confirmait la description qu’en avait donnée en juillet El! Moudjahid; 2500 prisonniers y étaient enfermés : des hommes considérés comme particulièrement dangereux et des «intellectuels»; on les brutalisait, on les torturait, on les assommait, on les assassinait, beaucoup devenaient fous, beaucoup se tuaient.

pages environ, quatre-vingt-deux rapports; ils étaient si accablants pour la France qu’après des négociations avec le gouvernement elle n’en livra que quelques extraits, dont le Monde fit connaître certaines conclusions. Mais le texte complet circula sous le manteau. L'Observateur rappela avec quelle prudence la Croix-Rouge internationale avait parlé des camps nazis : ses enquêteurs n’avaient pas vu de leurs yeux les chambres à gaz; les officiers leur avaient affirmé que les colis envoyés aux déportés leur étaient fidèlement distribués, etc. Cette fois aussi, on avait évidemment tout fait pour la duper, et elle s’y était plus ou moins prêtée. Néanmoins, et bien que je fusse aguerrie, j'eus du mal à poursuivre jusqu’au bout cette lecture.

Témoignage Chrétien puis le Monde divulguèrent en décembre le rapport d’un prêtre, officier de réserve, sur les instructions données en août 58 au « centre d’entraînement à la guerre subversive»> du camp Jeanne-d’Arc: «Le capitaine L... nous a donné cinq points que j’ai là de façon précise avec les objections et les réponses. 1° Il faut que la torture soit propre; 2° qu’elle ne se passe pas en présence des jeunes; 3° qu’elle ne se fasse pas en présence de sadiques; 4° qu’elle soit faite par un officier ou par quelqu'un de responsable; 5° et surtout qu’elle soit humaine, c’est-à-dire qu’elle cesse dès que le type a parlé; et surtout qu’elle ne laisse pas de trace. Moyennant quoi — conclusion — vous avez droit à l’eau et à l'électricité. »

Ce rapport passa à peu près inaperçu. Les Français flottaient dans une indifférence où les mots savoir et ignorer s’équivalaient et telle qu’aucune révélation ne leur apprenaït jamais rien. Le Comité Audin démontra qu’Audin avait été étranglé. L'opinion eut à peine vent de l’affaire, et elle ne souhaitait pas en apprendre davantage.

Après les journées des barricades, de Gaulle fit voter les pleins pouvoirs. L’atmosphère devenait chaque jour plus irrespirable. Aux carrefours, devant les commissariats, on voyait des flics, mitraillette au poing, l’œil aux aguets; si on s’approchaït la nuit pour demander son chemin, ils la braquaient sur vous : la nuit de la Saint-Sylvestre, à Gennevilliers, l’un d’eux tua un garçon de dix-sept ans, qui revenait d’un réveillon. Bost rentrant en auto chez lui, à grande vitesse, vers deux heures du matin, fut pris en chasse par une voiture de police. Il dut s’arrêter et montrer ses papiers; profession :

journaliste. « Un intellectuel! >» dit un policier avec haine. Tandis qu’il le menaçait de sa mitraillette, d’autres fouillèrent le coffre. On ne pouvait pas faire cent mètres sans voir des Nord-Africains embarqués dans le panier à salade. Passant devant la Préfecture, j'en aperçus un couché sur un brancard, en sang. Un dimanche, je suivis en auto avec Lanzmann la rue de la Chapelle : des flics, bardés de leurs gilets pare-balles, mitraillettes au poing, fouillaient des hommes collés aux murs, les bras en l’air : des Algériens rasés et coiffés avec soin et portant leurs plus beaux costumes; pour eux aussi c'était dimanche; des mains plongeaient dans leurs poches et exhibaient leur pauvre intimité : un paquet de cigarettes, un mouchoir. Je renonçai à me promener dans Paris.

Pourtant il était certain que l’Algérie obtiendrait son indépendance : toute l’Afrique y accédait. Quand la Guinée répondit courageusement non au référendum, le 28 septembre 58, la France brisa avec elle; elle ne brisa pas avec les autres nations qui, un an plus tard, feignirent de s’engager dans le même chemin !. La Belgique pour éviter une révolution au Congo et sauvegarder ses intérêts économiques décolonisait à toute vitesse. Les dernières colonies anglaises avaient reçu l’assurance d’être bientôt émancipées. Pendant l’été à Monrovia les jeunes nations africaines avaient manifesté à l’Algérie leur solidarité.

Il faisait moins sombre dans l’ensemble du monde que chez nous. Sur certains points, la tension entre les blocs subsistait : en Allemagne de l’Ouest, surtout, fanatiquement anticommuniste et où l’antisémitisme renaissait; des croix gammées apparurent sur les synagogues, la nuit de Noël. Mais le voyage de Khrouchtchev à Washington, celui que devait faire Eisenhower à Moscou étaient des événements sans précédent. Lunik 2, Lunik 3 confirmaient la supériorité spatiale de l'URSS. : c'était une garantie de paix.

1. En vérité, sauf le Mali, elles ne s’attaquèrent pas à l’exploitation colonialiste et les authentiques révolutionaires poursuivirent la lutte. Au Cameroun elle fut et demeure sanglante.

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