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Comme on conseille aux passagers d’un avion accidenté d’en prendre aussitôt un autre, le vieux Mirande, après l’échec de Nékrassov avait exhorté Sartre : «Ecris tout de suite une nouvelle pièce; sinon, c’est foutu, tu n’oseras plus.» Bien qu'ayant laissé passer plusieurs années, Sartre avait osé. J'aimais tant Les Séquestrés d’Altona que je retrouvai mes illusions d’antan : une œuvre réussie transfigure et justifie la vie de son auteur; Sartre pourtant, peut-être à cause des circonstances où il l’avait commencée, n’eut jamais d'amitié pour cette pièce. Vera Korène la monta à la Renaissance et, de retour à Paris, j’assistai à presque toutes les répétitions, souvent ravie, souvent déçue. Mon plaisir fut sans mélange l'après-midi où Reggiani, se corrigeant d’essai en essai avec une rigueur subtile, enregistra le monologue final, que je trouvais si beau; c'était rassurant de se dire que pas une de ses intonations, jamais, ne se modifierait. Car les acteurs passaient par des hauts et des bas; dans les décors et les costumes, tout ne me satisfaisait pas et, pour changer, le spectacle durait trop longtemps. J’aidai Sartre à faire quelques coupures, je l’encourageai à en refuser d’autres que la direction réclamait. Vera Korène, Simone Berriau qui lui était associée, prophétisaient des catastrophes; cabales, querelles, orages, j'avais l’habitude. Mais cette fois l’enjeu était sérieux. Jamais je n’avais vu Sartre s'interroger si anxieusement sur l'accueil qu’il recevrait. Entre deux séances de travail, nous arpentions le boulevard, sous un ciel couleur de muraille, et l’inquiétude me gagnait : « Même si c’est un four, vous aurez écrit votre meilleure pièce », lui disais-je; peut-être, mais quel désastre pour les acteurs qui avaient engagé leur saison! Quant à lui, il serait dégoûté du théâtre. Je pensais aussi aux ennemis qui déclaraient depuis des années qu’il était fini et qui se hâteraient joyeusement de l’enterrer. Déjà des bruits perfides coururent quand, ni les interprètes ni les machinistes n’étant prêts, on dut retarder la première représentation. Elle eut lieu enfin; debout au fond de l'orchestre, je guettai l’assistance; on suffoquait dans la salle mal ventilée : ça n’aidait pas à suivre un texte aux richesses difficiles. Décidément, je regrettais que Reggiani n’eût pas déchiqueté, comme il était indiqué, son trop bel uniforme.
D’autres imperfections m’aveuglaient soudain. Plus émue que jamais par le dévoilement public d’une œuvre qui me saisissait jusqu'aux moelles, en sueur et transie d’angoisse, je m’accrochai à un pilier, pensant que j'allais m’évanouir. A la fin du spectacle, on applaudit si fort que je sus la partie gagnée. Tout de même, j'étais agitée quand, quelques soirs plus tard, le rideau se leva sur le public morose des générales. Je me promenai avec Sartre sur le boulevard, un immeuble flambait, nous nous arrêtâmes pour regarder les pompiers lutter contre l’incendie. J’entrai dans une loge, dans une autre, assistant au spectacle par bribes et constatant que, comme il arrive toujours, la troupe jouait moins bien que les autres soirs. A l’entracte, Vera Korène et ses amis se répandirent en lamentations sur la longueur de la pièce : ça n’arrangeait pas le moral des acteurs, à moitié morts de trac. Après le baisser du rideau, des amis se répandirent dans les loges des acteurs, dans les escaliers et les couloirs. Ils aimaient la pièce, mais ils se plaignaient d’avoir mal entendu le texte et d’avoir eu trop chaud. J’avais les nerfs en charpie quand je me retrouvai au premier étage du Falstaff où Sartre avait invité à souper ses interprètes et quelques intimes. Nous étions tous inquiets. Sartre était résigné à de nouvelles coupures, mais à regret et je le sentais tourmenté. Il vida un verre, deux verres; autrefois je ne songeais pas à compter; plus il avait bu, plus il était drôle : c’était autrefois; il s’en versa un troisième, je voulus l’arrêter, il passa outre en riant; alors les souvenirs de l’hiver dernier s’abattirent sur moi — les distillations, les buissons du cœur — et, le whisky aidant, je fus prise d’une telle panique que je fondis en larmes; du coup, Sartre reposa son verre. A travers l’agitation générale, l'incident passa presque inaperçu. Sartre supprima ou amputa des scènes, allégeant d’environ une demi-heure la représentation. Et sans avoir lu presque aucun compte rendu, il s’envola vers l'Irlande où Huston l’attendait pour revoir avec lui le scénario sur Freud. Le jeudi, aussitôt réveillée, j’allai acheter quotidiens et hebdomadaires et je les parcourus à une terrasse, au soleil : c'était un beau matin d'octobre. Presque tous les critiques estimaient comme moi que les Séquestrés l’emportaient sur les autres pièces de Sartre. Je lui envoyai aussitôt une dépêche et les articles. Quand il rentra, dix jours plus tard, la réussite des Séquestrés était assurée. Le cœur léger, il me raconta son séjour en
Irlande. Huston l’avait accueilli, sur le seuil de sa maison, vêtu d’un smoking rouge; c'était une immense bâtisse, encore inachevée, pleine d’objets d’art coûteux et hétéroclites, et flanquée de prairies si vastes qu’à pied il fallait des heures pour les traverser : le matin, Huston y caracolait à cheval; il lui arrivait de tomber. Il invitait des gens, de toute espèce, et soudain, il les plantait là, au milieu d’une conversation que Sartre s’efforçait en vain de poursuivre : Sartre avait dû ainsi entretenir un évêque anglican, un maharadja, un éminent spécialiste de la chasse au renard dont aucun ne savait le français. Toutes ses journées prises par des discussions avec Reïinhart et Huston, il vit peu l’Irlande, mais il en goûta la grâce funèbre. Il trouvait le métier de scénariste ingrat.
Je m’y essayai, pour la première fois. Cayatte me proposa de travailler avec lui à un film sur le divorce; je n’avais aucune envie d'écrire sur «les problèmes du couple», mais je les connaissais bien : j'avais reçu tant de lettres, entendu tant d'histoires; l’idée d’utiliser ce savoir dans un scénario me tenta. Deux choses me gênaient. Le cinéma ne permet pas la même franchise que la littérature; impossible d’évoquer la guerre d'Algérie, donc de situer mes héros dans leur contexte social; mais leur aventure, ainsi détachée de ses arrière-plans, n’avait pas de vérité à mes yeux : réussirais-je à m’y intéresser? D’autre part, Cayatte souhaitait que la version de la femme, celle de l’homme, sur le conflit qui les opposait, fussent présentées en deux récits indépendants. J’objectai que la vie d’un couple constitue une histoire à double face, non deux histoires. Il insista. Il reconnut en lisant mon script que cette division lui nuisait. Je fondis ensemble les deux parties. Il aurait mieux valu repartir à neuf, mais je m'étais prise à mes personnages et aux intrigues où je les avais engagés; mon imagination avait perdu sa liberté. Bientôt je compris que, malgré notre commune bonne volonté, il y avait un malentendu entre Cayatte et moi; je pense qu’il s'était adressé à moi parce qu’on m'attribue du goût pour les «romans à thèse »; or, je l’ai dit, je ne les aime pas. Dans mon scénario, j'évitai de rien démontrer, tous les épisodes étaient ambigus, leurs liaisons, multiples et floues. Est-ce à tort ou à raison que Cayatte le trouva confus? Il y manquait aussi, selon lui, la «trouvaille» qui surprend le public et assure le succès; j'aurais préféré le captiver insidieusement par un ton, un style,
comme a fait par exemple Bresson avec les Dames du Bois de Boulogne, d’un si intense dépouillement. Enfin, bon : Cayatte savait ce qu’il voulait et ce n’était pas ce que je lui offrais. Je compris très bien qu’il écartât mon projet.
Je n’interrompis pas, pendant les quelques semaines où je m'en occupai, la révision de mon livre. Stimulée par l’approbation, et plus encore par les critiques de Sartre, de Bost, de Lanzmann, je coupais, j'ajoutais, je corrigeais, déchirais, recommençais, rêvais, décidais. Pour moi, c’est une période privilégiée, quand j'échappe enfin au vertige des feuilles blanches sans que ma liberté soit encore engluée dans les pages écrites. Je passai aussi des heures à lire et à relire le manuscrit de la Critique de la raison dialectique; je me débattis à tâtons à travers d’obscurs tunnels, mais à la sortie, j'étais souvent transportée d’un plaisir qui me rajeunissait de vingt ans. Les Séquestrés, la Critique rachetaient pour moi le marasme et les peurs de l’automne précédent. A travers Sartre et pour mon compte l’aventure d’écrire retrouvait son goût exaltant.
Passer des heures, des mois, des années, à parler à des gens qu’on ne connaît pas: drôle d'activité. Heureusement, le hasard me fait de temps en temps un petit cadeau. A Bayonne, l'été 55, j'entrai dans une librairie : « Moi, disait une jeune femme, il y a un livre qui me plaît; c’est dur, c’est spécial, mais je l’aime : les Mandarins.» Ça me fait plaisir de voir, en chair et en os, des lecteurs qui m’aiment bien. Je trouve aussi un certain agrément à apercevoir ceux qui me détestent. Un autre été, je déjeunais dans un hôtel des Pyrénées avec Lanzmann; des Espagnols et une Française, mariée à un nommé Carlo, mangeaient à une table voisine; elle parla de sa domesticité : « J’ai un chauffeur, c’est commode : ça promène les enfants. » Mélancolique et narcissiste, elle analysa les subtilités de son cœur : « Moi, j'aime tout ce qui ne me ressemble pas. » Puis sa voix se monta : « Une folle, une anormale, un livre ignoble... » Il s’agissait du Deuxième Sexe et de moi. Nous sommes partis les premiers et en montant dans l’auto j'ai remis à un garçon une carte postale signée: «A Madame Carlo, qui a le bon goût d’aimer ce qui ne lui ressemble pas. »
Depuis le Deuxième Sexe je reçois beaucoup de lettres. nl y en a d’oiseuses : des chasseurs d’autographes, des snobs, des bavards, des curieux. Quelques-unes m’insultent : je n’en suis pas fâchée. Les injures d’un antisémite qui signe spirituellement Merdocu, Juif roumain, d’une pied noir qui m’accuse de coprophagie et décrit mes festins, ne peuvent que me divertir. Celles d’un lieutenant « Algérie française », qui me souhaite douze balles dans la peau, confirment l’idée que je me fais des militaires. D’autres lettres aigrelettes, envieuses, irritées, m’aident à comprendre quelles résistances rencontrent mes livres. La plupart de mes correspondants me disent leur sympathie, ils me confent leurs difficultés, ils me réclament des conseils ou des éclaircissements : ils m’encouragent et parfois enrichissent mon expérience. Pendant la guerre d'Algérie, de jeunes soldats qui sentaient le besoin de s’ouvrir à quelqu'un m'ont fait partager la leur. On me demande souvent de lire des manuscrits. J’accepte toujours.
Parmi les gens qui souhaitent me rencontrer, beaucoup sont des indiscrets. « Je voudrais causer avec vous pour connaître vos idées sur la femme, me demande une jeune fille. — Lisez le Deuxième Sexe. — Je n’ai pas le temps de lire. — Je n’ai pas le temps de causer. » Mais je reçois volontiers des étudiants, des étudiantes. Il y en a qui connaissent bien les livres de Sartre ou les miens et qui souhaitent des précisions, une discussion : c’est pour moi une occasion, tout en leur rendant service, d'apprendre ce que pensent les jeunes, ce qu’ils savent, ce qu’ils veulent, comment ils vivent. Je trouve réconfortante la fréquentation de jeunes filles dont les existences ne sont pas encore nouées. J’ai eu une agréable surprise, m’attendant, d’après ses lettres, à recevoir une mère de famille opprimée, à voir entrer dans mon studio une blonde beauté de vingt ans. Canadienne française, écrasée par sa famille, son milieu, son pays, après avoir poussé très loin ses études, elle avait gagné à un concours une bourse pour venir étudier la mise en scène à Paris. Des recommandations, son physique et son intelligence l’aidèrent à se faire très vite des relations dans les milieux de théâtre parisiens; elle allait à plusieurs cours; elle suivait des répétitions : elle assista quotidiennement à celles de Tête d’Or. Elle me racontait ses impressions : rien n’échappait à son regard critique et gai. De difficiles problèmes personnels ne l'empêchaient pas de se préoccuper avec ardeur de ceux qui
agitaient le monde. Je la regrettai quand elle repartit pour le Canada. Très différente, Jacqueline O. avait réussi elle aussi à s’arracher à un entourage étouffant, et à surmonter de graves malaises intérieurs; j’admirais son courage; à vingt ans, institutrice en Suisse, elle préparait un diplôme, elle travaillait d’arrache-pied à des nouvelles, elle écrivait dans des journaux, elle militait pour le socialisme, pour le vote des femmes et leur indépendance; brune et ronde, ses longs ongles verts ou violets, ses boucles d’oreille démesurées faisaient un piquant contraste avec son allure posée. Elle devait par la suite dire au revoir à l’Europe et partir comme professeur au Mali, où elle se plaît.
J’eus aussi beaucoup d’amitié pour un jeune Marseillais qui depuis des années, dans ses lettres, me proposait la sienne. Après une adolescence difhcile, il avait été matelot, puis plongeur dans un restaurant de Londres, et je ne sais quoi encore : « Je suis un désadapté classique », me dit-il avec modestie, la première fois qu’il vint chez moi. Il avait un visage fermé, mais auquel un sourire malhabile rendait un air d’enfance. Il était contre la société, contre les adultes, contre tout. Il s’est arrangé, tout en gagnant sa vie, pour faire ses études et réussir ses examens. De son anarchisme hésitant, il a passé à un engagement extrême et même dangereux. Il me morigénait souvent. Lorsque parut la Longue Marche, livre moins vivant que l'Amérique au jour le jour, il me demanda, inquiet, sa main mimant une dégringolade : « Est-ce que vous allez continuer comme ça? »
Des jeunes femmes surtout viennent me voir. Beaucoup à trente ans se sentent coincées par une situation — mari, enfant, travail — qui s’est créée avec leur complicité et pourtant malgré elles : elles se débrouillent avec plus ou moins de chance. Souvent elles essaient d'écrire. Elles discutent avec moi leurs problèmes. Certaines me font d’extravagantes confidences. Je rencontrai deux ou trois fois, à propos d’un médiocre manuscrit, Mme C., d’une trentaine d’années, confortablement mariée et mère de deux enfants, qui me mit au courant de sa vie conjugale : elle était frigide; son mari se consolait avec sa meilleure amie, Denise, et tous deux partouzaient. « Pourquoi? qu'est-ce que ça t’apporte? » avait-elle demandé à Denise. «Une extraordinaire complicité; et après, la tendresse », lui dit Denise. Un matin, Mme C. me téléphona : il
fallait qu’elle me voie, tout de suite. Elle sonna chez moi l'après-midi et se mit à raconter. Avide de connaître la complicité, la tendresse, elle avait accompagné en auto son mari et Denise au Bois de Boulogne, sur l’avenue des Acacias où, m'apprit-elle, les partouzards se racolent d’une voiture à l’autre. C. jeta son dévolu sur deux petites bagnoles où ne se trouvaient que des mâles. « Vous n’allez pas vous ennuyer, mes petites », dit-il en introduisant dans l’appartement deux hommes, puis quatre autres : des mécaniciens, des garagistes, ravis de l’aubaine. On avait beaucoup bu. Le mari s'était contenté de regarder. Aussitôt les invités partis, il s’était approché de Denise et lui avait murmuré des douceurs : la tendresse, c'était pour elle! Désespoir, scène; Denise avait filé : « Tu as tout gâché », cria C. qui s’en alla en claquant la porte. Elle courut derrière lui, il monta dans sa voiture, elle dans la sienne et ils roulèrent l’un derrière l’autre à vive allure. Au milieu des Halles il s’arrêta et elle emboutit son auto. Elle avait oublié ses papiers : des agents la gardèrent au commissariat jusqu’à ce que le mari les eût apportés. Ils rentrèrent et virent arriver, menaçants, deux des visiteurs nocturnes : un des quatre autres leur avait pris leurs portefeuilles. Epuisée, elle s’était couchée sur son lit, repensant à ses tribulations : « Et soudain, me dit-elle, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais jamais éprouvé... »
Pourquoi avait-elle tenu à me mettre au courant? En tout cas, ça m’a donné un curieux aperçu sur les mœurs parisiennes. Un soir, Olga, Bost, Lanzmann et moi nous avons été en auto avenue des Acacias. Les voitures roulaient lentement, se dépassaient, s’attendaient, on échangeait des sourires. Les hiérarchies sociales étaient respectées. Les autos de luxe suivaient les autos de luxe; les petites voitures s’aggloméraient entre elles. Nous avons joué le jeu et bientôt il y a eu derrière nous une 403 et une Aronde. Bost a vivement accéléré et nous les avons semées, conscients d’avoir manqué à toutes les règles du savoir-vivre. Quant à Mme C. je l’ai perdue de vue.
Tout écrivain un peu connu reçoit des lettres de cinglés; en leur répondant, je ne rendrais service ni à eux, ni à moi : je m’abstiens. Mais parfois ils insistent. Un matin, à Rome, je reçus une dépêche — en anglais — de Philadelphie : « Cherche en vain vous joindre depuis quinze jours. Téléphonerai mardi midi. Love. Lucy.» Cette personne semblait me
connaître, et même assez bien : qui était-ce? La voix au téléphone me parla d’un ton intime; en anglais, à cette distance, elle me fut peu intelligible. « Excusez-moi, dis-je, mais quand nous sommes-nous rencontrées? Je ne vous situe pas. » Il y eut un long silence : « Vous ne me situez pas! » On raccrocha. Je pensai avec déplaisir que Lucy avait rencontré à Paris quelqu’un qui s’était fait passer pour moi. Elle téléphona de nouveau l’après-midi. «Madame de Beauvoir, me dit-elle d’une voix distante, je serai à Paris le 17 décembre et je voudrais discuter avec vous sur l’existentialisme. — Maïs volontiers », dis-je en raccrochant : j'avais compris. Je sus par la suite que pour avoir mon adresse Lucy avait téléphoné d’abord à mon éditeur américain, puis, sur ses indications, à Ellen Wright, à Paris. Des lettres commencèrent à m’arriver : trois ou quatre par semaine. Lucy possédait un magasin d’antiquités, elle allait réaliser son fonds pour venir vivre avec moi, elle s’achetait un manteau neuf, elle me décrivait ma joie quand elle sonnerait à ma porte! « Il y a malentendu », lui écrivis-je à plusieurs reprises. Alors je recevais un télégramme, ou une lettre d’un ton officiel : « Voudriez-vous m’accorder un rendezvous pour discuter la Morale de l’ambiguité.» Entre-temps, je fus avisée qu’il y avait à la douane des colis dont je devais acquitter les droits : un buste de Nefertiti, une « bague de fiançailles >» d’une valeur de 50.000 francs. Je les fis retourner à l'expéditeur. De nouveau j’écrivis : « Ne venez pas.» Alors Lucy appela au téléphone Ellen Wright : « Dois-je venir ou non? — Non», dit Ellen. Je reçus une dernière lettre : « J’ai vendu mon magasin, je suis sans ressources, et maintenant vous me repoussez! Vous m’avez donné une leçon, maïs je suis une mauvaise élève : je ne l’ai pas comprise. Je ne peux pas même vous faire de reproche tant vous vous êtes bien gardée.» Un mois plus tard on me livra un paquet qui venait de Philadelphie : soigneusement emballé, un barreau de chaise.
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En 58, contre la guerre d’Algérie, contre les menaces fascistes, nous nous étions beaucoup rapprochés des communistes français. Sartre était intervenu au Mouvement de la Paix, demandant qu’il luttât pour l’indépendance de l'Algérie, comme il avait lutté pour celle du Vietnam. En avril, avec
Servan-Schreiber, il avait rencontré des communistes à l’Hôtel Moderne, en vue de la création de comités antifascistes. A partir de mai, nous avions milité côte à côte. Par Guttuso, revu au printemps 58, il avait repris contact avec les communistes italiens. En 59, Aragon lui avait transmis une invitation d’Orlova, qui jouait Lizzie dans la Putain respectueuse, et de son mari Alexandrov. Il ne crut pas pouvoir accepter, mais quand l’ambassade soviétique nous convia à un dîner, nous y allâmes. Il y avait Maurois et Aragon qui se disposaient à écrire parallèlement l’histoire des U.S.A. et celle de l’'U.R.S.S., Elsa Triolet, les Claude Gallimard, les Julliard, Dutourd qui évita de nous serrer la main, nous épargnant la sienne. J'étais placée à la gauche de Vinogradov qui rayonnait parce qu’on attendait prochainement la venue de Khrouchtchev à Paris; mon autre voisin était Leonid Leonov; j'avais lu, vingt ans plus tôt, les Blaireaux; mais il ne parlait presque pas français. Il réussit à me dire : « La philosophie, c’est fini... L’équation d’Einstein rend toute philosophie inutile. » Elsa Triolet était assise en face de moi, entre l’ambassadeur et Sartre; ses cheveux étaient devenus gris, ses yeux restaient très bleus, elle avait un joli sourire qui contrastait avec l’amertume de son visage. Comme on parlait de découvertes qui permettaient de rajeunir les vieillards et de prolonger la vie, elle a dit avec élan : « Ah non! elle ne dure déjà que trop; j'arrive enfin au bout, qu’on ne m’oblige pas à revenir en arrière. >» Nous avions un trait commun, m'avait dit Camus en 46: l’horreur de vieillir. Un jour, faisant allusion au début du Cheval Roux — où la narratrice est si atrocement défigurée par une déflagration atomique qu’elle dissimule ses traits sous un bas —, Sartre lui avait demandé comment elle avait eu le courage de s’imaginer avec ce visage d’épouvante. «Mais je n’ai qu’à me regarder dans une glace », dit-elle. Sur le moment, je m'étais dit : « Elle se trompe : une vieille femme n’est pas une femme laide. C’est une vieille femme.» Aux yeux des autres, soit; mais pour soi-même, passé un certain seuil, le miroir reflète une femme défigurée. Maintenant, je la comprenais. Après le dîner, je me trouvai dans un coin du salon, avec Maurois. J’espérais qu’il me parlerait de Virginia Woolf qu’il a connue; mais la conversation n’a pas pris.
En octobre, Lanzmann me parla d’un livre qu’il avait seulement feuilleté mais qui lui semblait très bon : le Dernier des
Justes. Je me méfiais. Après tant de relations véridiques, après le III° Reich et les juifs de Poliakoff, qu’attendre d’une fiction? J’ouvris le livre un soir, et de toute la nuit je ne le lâchai pas. Quand, par la suite, le roman devint célèbre et discuté, je récusai beaucoup des critiques qu’on lui adressa. Je fis, tout de même, à la relecture, quelques réserves : des laideurs d'écriture; une religiosité qui perce sous d’habiles camouflages. Peut-être aussi l’authenticité de l’œuvre s’allie-t-elle à un peu trop de roublardise; mais enfin, c’est ça la littérature; comme dit Cocteau : un cri écrit.
Lanzmann fit la connaissance de Schwartz-Bart et il nous invita ensemble un dimanche après-midi. Schwartz-Bart était vêtu comme un prolétaire, mais c'était une tête d’intellectuel qui émergeait du pull-over à col roulé; l’œil inquiet, la bouche sensible et ambiguë, il parlait volubilement, d’une voix chuchotante, à peine perceptible. Parfaitement indifférent aux valeurs mondaines, argent, distinctions, privilèges, renom, il n’affectait cependant pas d’être excédé par l'intérêt qu'il suscitait : « En ce moment je ne travaille pas, alors les interviews et le reste, ça ne me gêne pas : ça fait partie du métier. » Il avait écrit son livre le mieux possible pendant quatre ans : il lui semblait cohérent de faire le nécessaire pour qu’on le lût. Tout de même, à l’indiscrétion de certains journalistes il avait riposté avec vigueur : il n'avait rien d’un agneau; s’il professait la non-violence, c’est, me sembla-t-il, parce qu’à ce moment-là elle représentait pour lui l’arme la plus opportune et la plus agressive : ce qui ne l’empêchait pas d’y tenir sincèrement. I] croyait à la nature humaine et qu’elle était bonne; il souhaitait que la société se contentât de ce qu’il appelait «le minimum humain » au lieu de courir après le progrès; bref, il inclinait beaucoup plus vers l’idéal du saint que vers celui du révolutionnaire. Nous étions, Lanzmann et moi, en désaccord avec lui sur ces points, mais il se prêtait mal à la discussion. Spontané, chaleureux, il donnait d’abord une impression de détente et d’abandon; puis on se rendait compte qu’ajustant exactement ses idées à ses émotions, il s'était construit un système de défense presque inexpugnable; il ne modifierait pas d’un pouce ses positions à moins de remanier dans sa totalité son rapport au monde. Nous remarquâmes par la suite qu’il ne nous avait rien dit de plus que ce qu’il devait livrer ultérieurement à la presse et à la télévision; c'était normal,
mais cela démentait l'illusion de confiante intimité qu’il créait par son aisance. Même réduit à une version un peu officielle, le récit de ses apprentissages était passionnant; il avait une intelligence rapide, un charme fait de douceur et d’orgueil, d’âpreté et de patience, de sincérité et de réticences; au lieu de deux heures que j'avais prévues, j’en restai six. Quand je revis Schwartz-Bart c'était, cette fois encore, avec Lanzmann, à la Coupole; le succès de son livre que se disputaient les jurys du Fémina et du Goncourt avait indisposé des écrivains judaïsants, de petite renommée; ils avaient inspiré à Parinaud, qui convoitait les lauriers du Goncourt pour un écrivain de son bord, un article qui, grâce au commentaire qu’en fit Bernard Franck dans l’Observateur, égaya tout Paris. On accusait Schwartz-Bart d’erreurs anodines et, ce qui était plus grave, de plagiat; dans la première partie de son roman, en effet, une dizaine de lignes reproduisaient de très près un passage d’une ancienne chronique. Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Ce début était un pastiche; pour démarquer des textes, il faut s’en pénétrer : certaines phrases s’incrustent dans la tête au point qu’on finit par les prendre pour siennes; j'avais fait cette expérience en écrivant Tous les hommes sont mortels. Mais, comme je l’avais pressenti, si Schwartz-Bart se gardait avec tant de soin, c’est qu’il était vulnérable; cette cabale l’avait bouleversé. IL s’assit en face de moi, frémissant de calme : « C’est fini, je ne me fais plus de souci, dit-il, j'ai passé la nuit à réfléchir, posément. Le prix, ça m'est égal; l’argent, j'en ai déjà gagné bien assez. Ce qui est terrible, c’est de perdre l’honneur : mais je le retrouverai. Je vais disparaître pendant quatre ans; je reviendrai avec un nouveau livre; et on verra que je suis vraiment un écrivain. > Nous l’assurâmes que les Goncourt ne tomberaient pas dans le panneau et qu'aucun de ses lecteurs ne doutait qu’il ne fût l’auteur de son livre. Il écoutait à peine : « J’aime mieux envisager le pire; c’est ma méthode; je l’envisage avec précision, je l’encaisse et je ne crains plus rien. »
Après le Goncourt, prématurément décerné à la colère des dames du Fémina, je donnai rendez-vous chez moi à Lanzmann et à Schwartz-Bart. Je fus stupéfaite en le voyant entrer et j'eus envie de rire : il était déguisé; il portait un long imperméable vert, un chapeau vert aux bords rabattus, des lunettes noires: «Je suis traqué, dit-il avec agitation. Les gens
m’abordent dans les cafés, on me demande des autographes, on m'appelle Monsieur Schwartz-Bart. Monsieur! Vous vous rendez compte! » Il réalisait avec un sincère effroi que la célébrité sépare et mutile. Et il s’inquiétait des obligations qu’elle impose; que de lettres il recevait! Des confidences, des confessions, des remerciements, des plaintes, des prières; il aurait dû, lui semblait-il, aller voir un à un chacun de ses correspondants; il se sentait responsable aux yeux de la communauté juive tout entière. Il entrait un peu de complaisance dans son affolement et j’eus envie de l’assurer que d’ici quelques mois il pourrait se promener en toute tranquillité dans les rues. Mais enfin on ne passe pas si vite de l’obscurité à la gloire, de la misère à l’opulence sans en être troublé. Que faire de ces millions qui lui dégringolaient sur la tête? Des gens autour de lui avaient besoin d’une aide, mais modeste, et ils étaient peu nombreux. Quant à lui, il ne désirait rien. Acheter un appartement, non évidemment. Une auto? il ne saurait pas la conduire : « Je n’ai pas de rêves », nous dit-il; il hésita : «Si, un tout petit: un vélomoteur pour aller en banlieue le dimanche. » Il ajouta avec un demi-sourire : « Et puis on tourne facilement avec un vélomoteur, c’est commode. » Nous suggérâmes un phono, des disques : trois disques lui suffisaient : «Je pourrais entendre indéfiniment la septième symphonie; je ne vois pas ce que ça m’apporterait d’acheter cinquante disques. » Il avait une sincère antipathie pour le luxe et d'énormes scrupules par rapport à l’argent car il confrontait le prix des choses avec le salaire des ouvriers; pour venir il avait pris un taxi: Ça représentait pour un manœuvre deux heures de travail. Je le comprenais car l’argent, depuis que j’en avais, m’avait posé des problèmes dont je n’avais pas trouvé la solution. Il parla aussi de ses projets : un roman sur la condition des Noirs; sensible à l'oppression subie par les femmes, il prendrait pour héroïne une femme de couleur. Je me demandais s’il réussirait à la faire vivre d’une manière aussi convaincante qu'Ernie. En tout cas, il allait partir pour la Martinique.
Je ne le revis qu’un an plus tard, quand il en revint pour signer le manifeste des 121. Il n’avait cédé ni aux facilités de la renommée ni à celles de l’argent, bien qu’il en usât maintenant avec plus de naturel et que l’ascétisme ne fût plus, pour lui ni pour l’humanité, son idéal. Ses amis martiniquais
l'avaient converti à la violence révolutionnaire : il avait lu avec une totale approbation, dans les Temps Modernes, le premier chapitre des Damnés de la Terre où Fanon montre que les opprimés n’ont que ce seul chemin pour conquérir leur humanité. Intérieurement plus libre qu’autrefois, plus ouvert, il avait aussi, me sembla-t-il, les pieds mieux plantés sur la terre. Il prouvait par ses changements qu’il préférait la vérité du monde à ses propres opinions, le risque au confort des certitudes.
J'étais seule chez Sartre, un après-midi de janvier, quand le téléphone sonna : « Camus s’est tué tout à l’heure en auto », me dit Lanzmann. Il rentrait du Midi avec un ami, la voiture s'était fracassée contre un platane, et il était mort sur le coup. Je reposai l’écouteur, la gorge serrée, la bouche tremblante : « Je ne vais pas me mettre à pleurer, me dis-je. Il n’était plus rien pour moi.» Je restai debout contre la fenêtre, regardant descendre la nuit sur Saint-Germain-des-Prés, incapable de me calmer comme de sombrer dans un vrai chagrin. Sartre fut ému, lui aussi, et toute la soirée avec Bost nous avons parlé de Camus. Avant de me coucher, j’ai avalé du belladénal; depuis la guérison de Sartre, je n’en usais plus, j'aurais dû m'’endormir; je ne fermai pas l’œil. Je me suis levée, vêtue à la diable, et je suis partie marcher dans la nuit. Ce n’était pas l’homme de cinquante ans que je regrettais; ce n’était pas ce juste sans justice, à la morgue ombrageuse et sévèrement masqué, qu'avait rayé de mon cœur son consentement aux crimes de la France; c’était le compagnon des années d'espoir, dont le visage nu riait et souriait si bien, le jeune écrivain ambitieux, fou de la vie, de ses plaisirs, de ses triomphes, de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour, du bonheur. La mort le ressuscitait; pour lui le temps n’existait plus, hier n’avait pas plus de vérité qu’avant-hier; Camus, tel que je l’avais aimé surgissait de la nuit, au même moment retrouvé et douloureusement perdu. Toujours quand meurt un homme, meurt un enfant, un adolescent, un jeune homme : chacun pleure celui qui lui a été cher. Il tombait une pluie fine et froide; sur l'avenue d'Orléans, des clochards dormaient dans l’embrasure des portes, recroquevillés et transis. Tout me déchirait : cette misère, ce malheur, cette ville, le monde, et la vie, et la mort.
Au réveil, j’ai pensé : « Cette matinée, il ne la voit pas. » Ce n’était pas la première fois que je me disais ça; mais chaque fois est la première. Cayatte est venu, je me rappelle, nous avons discuté le scénario; cette conversation n’était qu’un simulacre; loin d’avoir quitté le monde, Camus, par la violence de l’événement qui l’avait frappé, en était devenu le centre et je ne voyais plus que par ses yeux éteints; j'étais passée du côté où il n’y a rien et je constatais, stupide et navrée, les choses qui continuaient d’être alors que je n’y étais plus; tout le jour, je chancelai au bord de l’impossible expérience : toucher l’envers de ma propre absence.
Ce soir-là, j’avais projeté de revoir Citizen Kane; j'arrivai en avance au cinéma et je m'’assis dans le café d’en face, avenue de l’Opéra. Des gens lisaient les journaux, indifférents au gros titre de la première page et à la photo qui m’aveuglait. Je pensais à la femme qui aimait Camus, au supplice de rencontrer à tous les coins de rue ce visage public, qui semblait appartenir à tous autant qu’à elle et qui n’avait plus de bouche pour lui dire le contraire. Ça me semblait un raffinement, des fanfares qui clament au vent votre secret désespoir. Michel Gallimard avait été grièvement blessé; il avait été mêlé à nos fêtes, en 44 et 45; il mourut lui aussi. Vian, Camus, Michel : la série des morts avait commencé, elle continuerait jusqu’à la mienne, qui viendrait forcément trop tôt ou trop tard.
Cet hiver-là, j’explorai à neuf un domaine que j'avais depuis longtemps délaissé : la musique. J'avais donné mon phono, je n’allais plus au concert. Ma jeune amie canadienne, qui assistait à ceux du Domaine musical, m’exhorta vivement à en écouter un : c’était tout près de chez Sartre, à l’Odéon, et elle se chargeait de prendre les billets. J'avais peur de ne rien comprendre. Mais Sartre eut la curiosité de tenter le coup. Le fait est que nous nous sentimes perdus. Pourquoi ricanait-on? Pourquoi applaudissait-on? Wahl, Merleau-Ponty et Lefèvre-Pontalis que nous vimes à l’entracte n’y entendaient goutte eux non plus, mais ça ne semblait pas les gêner. Sartre fut piqué de ce retard. J’achetai un électrophone et des disques, enrichissant chaque mois ma collection. Sartre m'aidait à repérer les séries, les cellules. Webern nous occupa tout l’hiver; je trouvai sa musique aussi dense qu’une sculp-
ture de Giacometti : pas de matière en trop, pas une note superflue. Je remontai dans le passé; toute la musique m'intéressait. Mes moments libres, je les passais près de mon tournedisques. Deux ou trois soirs par semaine, je m’installais sur mon divan avec un verre de whisky et j’écoutais pendant trois ou quatre heures. Cela m’arrive encore souvent. La musique a pris beaucoup plus d'importance pour moi que dans aucune autre période de ma vie.
Je me suis demandé pourquoi; certainement la principale raison est matérielle : l’existence du microsillon, la qualité des enregistrements. Les anciens disques étaient difficiles à classer et à manipuler; l’audition en était trop hachée pour qu’on pôt à la fois se concentrer et s’abandonner. Aujourd’hui, les arrêts coïncident presque toujours avec des divisions naturelles et ils s’accordent au rythme de l'attention. Un grand nombre d'œuvres sont éditées, ce qui permet de composer des programmes variés et riches. Les circonstances aussi ont joué : je ne vais presque plus au cinéma ni au théâtre, je reste chez moi; évidemment je pourrais lire; mais quand arrive le soir, les mots, j'en ai par-dessus la tête; je suis fatiguée de ce monde où je vis et que je retrouve encore dans les livres. Les romans en inventent un autre mais semblable à celui-ci, et d'ordinaire plus fade. La musique m’introduit dans un autre univers où règne la nécessité et dont la substance, le son, m'est physiquement agréable. C’est un univers d’innocence — du moins jusqu’au xIx° siècle — parce que l’homme en est absent; quand j'écoute Lassus ou Pergolèse la notion même de mal n'existe plus : ça repose. Et puis en musique j'avais d'énormes ignorances. Elle m’a apporté ce que les autres arts maintenant me refusent : le choc de grandes œuvres encore vierges pour moi. J’ai découvert Monteverdi, Schultz, Pérotin, Machaut, Josquin des Prés, Victoria. J’ai appris à mieux connaître les musiciens que déjà j'aimais. Mes livres se sont entassés au hasard dans ma bibliothèque, ils ne me sont rien; mais j’aime regarder, austères ou riantes, les jaquettes multicolores qui abritent sous leur glacis des tumultes et des harmonies. C’est par la musique que ces dernières années l’art s’est mêlé familièrement à ma vie, que j'en ai reçu des émotions violentes, que j'en ai éprouvé le pouvoir et la vérité, et aussi les limites et les supercheries.
*# LE
Souvent le dimanche, me promenant avec Sartre sur les quais, derrière le Panthéon, à Ménilmontant, nous nous plaignions que l’âge eût émoussé nos curiosités; car on nous proposait de grands voyages. De passage à Paris, Franqui, le directeur du plus grand journal cubain, Revolucion, vint chez moi avec quelques amis dont l’un parlait français. Cheveux et moustaches noirs, très espagnol, il me dit avec autorité qu’il était de notre devoir d’aller voir de nos yeux une révolution en marche. Nous avions une grande sympathie pour Castro; pourtant, l'offre de Franqui, que Sartre avait rencontré lui aussi, nous laissait presque indifférents. Des Brésiliens nous invitaient à venir l’été prochain dans leur pays et nous ne réagissions pas davantage. « Je me demande, me dit Sartre, si ce n’est pas la fatigue de nos corps qui nous arrête plutôt qu’une fatigue morale. » Cette explication lui paraissait plus vraie et plus optimiste que l’autre, et certainement la crainte qu’il ne se surmenât jugulait mes désirs. Il y avait une autre raison à notre apathie : la guerre d’Algérie nous bouchait l’horizon. Pourtant le reste du monde existait et nous n’aurions pas dû nous en désintéresser. Franqui disait vrai : l’expérience cubaine nous concernait. Une visite au Brésil nous éclairerait sur les problèmes des pays sous-développés; Amado et d’autres hommes de gauche la souhaitaient parce qu’ils pensaient que par des conférences et des articles Sartre pouvait leur être utile. Rester sourds à ces invites, mutiler nos curiosités, nous recroqueviller dans le malheur français, c’était une espèce de démission. Sartre se décida le premier à secouer notre inertie.
Quand nous nous envolâmes, au milieu de février, la situation était tendue entre Cuba et les U.S.A. dont l’ambassadeur avait regagné Washington. Celui d’Espagne aussi avait quitté La Havane, après avoir fait irruption, ivre mort, dans les studios de la télévision qui, selon lui, insultait Franco. Les liens de Cuba avec l’'U.R.SSS. se resserraient : Mikoyan venait d’être reçu par Castro. C'était un beau matin de février; je regardai se dérouler au-dessous de moi le dessin précis et les simples couleurs d’une carte de géographie; la Gironde des atlas étalait ses eaux terreuses de Bordeaux à l’Océan ver-
doyant; la neige couvrait les Pyrénées doucement inclinées vers la mer déjà printanière; et ce fut, toute proche, Madrid, jusqu’à ce jour si lointaine. Sartre, qui n’y avait pas mis les pieds depuis trente ans, la retrouva sans joie. Vers 3 heures de l’après-midi, tous les magasins étaient fermés, il pleuvait, les rares passants lui parurent mal vêtus et mornes. «On n’a aucun plaisir à imaginer ce que ces gens ont dans la tête », me dit-il dans le café de la Gran Via où nous buvions des manzanilla. Il revit le lendemain les Goya et les Vélasquez du Prado. Et nous partîimes pour La Havane. Dans l’avion, nous déchiffrâmes tant bien que mal des journaux cubains, et je dormis confusément. Au réveil, j’aperçus une mer toute neuve, des îles, puis la côte et une plaine verte où se dressaient des palmiers.
Egarement de l’arrivée : les tempes encore meurtries, les oreilles bourdonnantes, avec le soleil qui brûle soudain, les bouquets, les compliments, les questions qui fusent (« Que pensez-vous de la Révolution cubaine? demanda à Sartre un journaliste. — Je suis venu pour le savoir», dit-il) et tous ces visages jamais vus. Une auto nous emporte sur une large route, entre des palmiers et de grosses fleurs; on m'explique au passage des lieux, des monuments, j'entends à peine, je ne vois que la mer sauvage à ma gauche; j'ai sommeil, j'ai chaud, j’ai envie d’une douche, me voilà assise à un premier étage, au-dessus d’une place en pierre grise, face à une église très belle, on me sert un daiquiri, aussi voluptueux que dans les descriptions de Sartre, et les voix expliquent encore et demandent. Elles se sont multipliées, tandis que, après une courte trêve, nous déjeunons dans un restaurant qui imite luxueusement la rusticité des bohios. D'ici quelques jours, je mettrai des noms sur ces sourires, j’aurai des sympathies, des aversions; pour l'instant je ne fais pas de distinction entre toutes ces bouches qui m’interrogent sur la peinture abstraite, sur l'Algérie, sur la littérature engagée en France, en Amérique, sur l’existentialisme. Ce brouhaha me plairait si j'étais délivrée de l’énorme fatigue qu’aggrave le décalage des heures.
Le lendemain, la fatigue avait cessé. Après Madrid, après Paris, la gaieté éclatait comme un miracle sous le ciel bleu, dans la douceur sombre de la nuit. Sartre a dit longuement dans son reportage, Ouragan sur le sucre, ce que la révolution a apporté au peuple cubain. Assister à la lutte de six mil.
lions d'hommes contre l’oppression, la faim, les taudis, le chômage, l’analphabétisme, en comprendre les mécanismes, en découvrir les perspectives, ce fut une passionnante expérience. Les discussions, les visites, les séances d’information ne prirent que très rarement un tour officiel; nos guides, notre interprète, Arcocha, devinrent très vite des amis; après quelques instants compassés, c’est dans la familiarité que se passa notre voyage de trois jours avec Castro. Plongeant avec lui dans la chaleur des foules, nous retrouvâmes une joie depuis longtemps perdue. J’aimai les simples et larges paysages cubains : le vert tendre des champs de canne se marie au vert profond des palmes qui couronnent de hautes stipes d’argent lisse; un de mes étonnements fut de voir paître des vaches au pied de ces arbres dont l’image était liée pour moi à celle du désert. J’aimai Santiago aux foules noires et Trinidad, austèrement embaumée dans son passé colonial, fraîche pourtant de toute l’exubérance de ses fleurs. J’aimai La Havane. Le Vedado où nous logions avait toutes les séductions d’une riche cité capitaliste : larges avenues, longues autos américaines, élégants gratte-ciel et, le soir, les fêtes du néon. Les fenêtres de ma chambre donnaient sur un parc qui descendait vers la mer: j’apercevais au loin la vieille Havane dont la pointe était furieusement battue par de hautes lames. Au matin, je buvais avec Sartre un café très noir, presque amer, je mangeais de l’ananas tendre et juteux, puis, tandis qu'il écrivait une préface pour Aden-Arabie de Nizan que Maspero voulait rééditer, je quittais la fraîcheur de l’air conditionné; j'allais lire sur la pelouse, en respirant l’odeur de l’herbe et de l'Océan; le soir, en sortant du hall climatisé, je recevais au visage la moiteur de la nuit, son odeur de serre chaude et de fleurs pâmées. Sartre connaissait un peu la vieille Havane; il me montra ses rues encombrées et désuètes, ses arcades,
ses places où des gens assis sur des bancs rêvaient à l’espagnole, ses cafés-épiceries à pan coupé, largement ouverts sur la rue. Nous y diînions, seuls ou avec des amis : quand j'entrais dans un restaurant, une chape de fraîcheur tombait sur mes épaules. Souvent nous nous asseyions au Ciro’s, fréquenté naguère par Hemingway. Une nuit nous avons soupé à un comptoir des Halles, d’une soupe chinoise, avec le poète Baragagno, le photographe korda et sa femme, mannequin et milicienne, dans une puissante odeur de légumes et de poissons.
Chaque jour paraissaient dans les journaux des photos de Sartre en compagnie de Guevara, de Jimenez, de Castro; quand il eut parlé à la télévision, tout le monde le reconnaissait : « Sartre, c’est Sartre! » criaient sur notre passage les chauffeurs de taxi. Des hommes, des femmes l’arrêtaient; avant, ils ignoraient tout de lui et même son nom; leurs effusions s’adressaient à l’homme que Castro leur désignait comme son ami et elles nous faisaient toucher du doigt sa popularité.
C'était le Carnaval. Les dimanches soirs, des compagnies d’amateurs présentaient dans les rues en liesse des spectacles, préparés pendant toute l’année; costumes, musique, mimes, danses, acrobaties : le goût, les inventions et la virtuosité de ces «<comparsas > nous émerveillèrent; deux ballets, dansés par des Noirs reproduisaient des cérémonies paysannes, magiques et déchaînées; le second semblait, à première vue, réservé aux femmes : fardés et perruqués, les hommes aussi portaient les jupes colorées, les jupons, les dentelles, les châles de leurs lointaines aïeules. Jusqu’à l’aube, avec une bande d’amis, nous nous sommes mêlés au joyeux délire d’une foule encore ivre de sa victoire. Nous vîimes aussi, au théâtre, des cérémonies noires, assez proches de celles d'Afrique malgré certaines influences catholiques; le directeur avait invité plusieurs confréries à officier pour un soir sur la scène; elles n'étaient pas en représentation : elles vivaient vraiment un moment de leur vie religieuse. Beaucoup de spectateurs s’étonnaient d’avoir dû payer pour assister aux rites familiers; certains s’irritaient de n’avoir pas été choisis et critiquaient les exécutants : je sais faire bien mieux, murmuraient-ils. Le rideau baissé, nous vimes dans les coulisses les danseuses à peine sorties de leurs transes. Ce passage du jeu rituel au spectacle marquait à la fois le respect des Cubains pour leurs traditions africaines et leur désir de les arracher à la clandestinité.
Le 5 mars, nous déjeunions en plein air dans une espèce de ranch, aux environs de La Havane, avec Oltuski, le très jeune ministre des Communications, et deux de ses collègues, quand nous avons entendu un grand bruit; le ministre de l'Intérieur a été appelé au téléphone : la Coubre venait de sauter; des dockers, tous des Noirs, avaient été tués. Par un jour brumeux, debout dans la tribune où se tenait Castro, nous avons assisté en grelottant aux funérailles. Les corbillards ont défilé, suivis chacun par la famille en pleurs : on aurait
cru, funèbrement métamorphosés, les chars de carnaval et les comparsas. Puis Castro a parlé pendant deux heures. Cinq cent mille personnes écoutaient, graves et tendues, convaincues, avec raison pensions-nous, que le sabotage était dû, sinon à l'Amérique, du moins à des Américains.
Les cortèges et les fêtes du dimanche soir furent suspendus. Pour rassembler des fonds permettant de racheter des armes, une campagne s’ouvrit. Sur le Prado — cette longue terrasse large et ombragée à la lisière de la vieille ville — de jeunes femmes vendaient des jus de fruit, des friandises, au bénéfice de l'Etat; des vedettes dansaient ou chantaient sur les places et récoltaient de l’argent; de jolies filles, dans leur déguisement de carnaval, musique en tête, quêtaient dans les rues.
« C’est la lune de miel de la Révolution », me disait Sartre. Pas d’appareil, pas de bureaucratie, mais un rapport direct des dirigeants au peuple et un grouillement d’espoirs un peu désordonnés. Ça ne durerait pas toujours, mais c'était réconfortant. Pour la première fois de notre vie, nous étions témoins d’un bonheur qui avait été conquis par la violence; nos expériences antérieures, la guerre d’Algérie surtout, ne nous l’avaient découverte que sous sa figure négative : le refus de l’oppresseur. Ici les « rebelles », le peuple qui les avait appuyés, les miliciens qui allaient peut-être se battre bientôt, tous rayonnaient de gaieté. Je repris à vivre un plaisir que j'avais cru compromis à jamais. Il fut contrarié par les nouvelles qui nous arrivèrent de France; Lanzmann nous envoya des lettres bourrées de coupures de journaux : la police avait arrêté plusieurs membres du réseau dirigé par Francis Jeanson qui lui-même avait échappé. Les commentaires de la presse soulevaient le cœur. Les hommes auraient été stipendiés; quant aux « Parisiennes » du réseau, dont Paris-Presse publiait en première page les photos, elles auraient été séduites par de beaux mâles que leur aurait dépêchés le F.L.N. Argent et sexe : impossible à mes compatriotes de prêter d’autres ressorts aux conduites humaines.
Ce fut donc sans allégresse que nous nous disposämes à rentrer en France. Jusqu’à New York, nous voyageâmes avec Chanderli qui représentait le G.P.R.A. à lO.N.U. à titre d’observateur et que nous avions rencontré une fois à La Havane. Rond, jovial, il rapportait à ses enfants des chapeaux paysans, en paille effrangée, dont il se coiffait en riant.
Jamais je ne m'étais trouvée à New York avec Sartre. Atterrissage à 2 heures de l’après-midi, départ pour Londres à 10 heures, c'était bref. Et voilà qu’un attaché cubain nous annonça qu’il avait organisé au Waldorf à 4 heures un cocktail de presse! J’ai senti que j'étais encore loin de la sage résignation du déclin. Sartre a déclaré que nous n’étions pas libres avant 6 heures. En taxi, à pied, de nouveau en taxi, à pied, nous avons sillonné la ville. C’était dimanche, il faisait froid : après le tumulte bigarré de La Havane, son ciel bleu, ses foules passionnées, elle nous a paru morne et presque pauvre; les passants étaient mal habillés et semblaient s’ennuyer; il y avait de nouveaux gratte-ciel, d’une élégance hardie, mais beaucoup de quartiers avaient été reconstruits dans le style de nos H.L.M. Le contraste qui en 1947 opposait le luxe américain à la misère européenne n'existait plus; et je ne voyais plus les U.S.A. d’un même œil; c'était encore le pays le plus prospère de la terre, mais non plus celui qui forgeait l’avenir; les gens que je croisais n’appartenaient pas à l’avant-garde de l’humanité, mais à une société sclérosée par « l’organisation », intoxiquée par des mensonges, et que le rideau de dollars coupait du monde : tel Paris en 1945, New York m'’apparaissait comme une Babylone déchue. Certainement la manière dont je la traversai contribua à l’éteindre. Le temps manquait pour réveiller le passé, pour amorcer un avenir. Quand nous sortimes du Sherry Netherland où nous avions retrouvé le vrai goût du martini, je reconnus soudain Central Park, Manhattan dont le soir ranimait la beauté : mais il était l’heure de nous rendre au Waldorf.
Il y avait du monde : Sauvage, du Figaro, malveillant, des journalistes français et américains, et aussi le vieil et plaisant Waldo Frank, et mon ami Harold Rosenberg qui collaborait encore de loin en loin aux Temps Modernes, et d’autres qui sympathisaient avec la révolution cubaine. Pour être authentiquement de gauche, aux U.S.A., il faut beaucoup de caractère, d'indépendance et d'ouverture d’esprit : j’eus un grand élan d’amitié vers ces hommes et ces femmes solitaires et courageux.
# LE
Après l’été 1951, j'avais continué à correspondre avec Algren. Je lui parlais de Paris, de ma vie; il me disait que son second
mariage avec À. ne marchait pas mieux que le premier, que l'Amérique changeait, qu’il ne s’y sentait plus chez lui. A la longue, le silence s’établit entre nous. De temps en temps, j'entendais sur lui des rumeurs, toujours extravagantes. Il avait déchiré des contrats fabuleux, signé des accords désastreux, perdu des fortunes au poker; il était tombé, un matin d'hiver, dans un trou d’eau, seule sa tête émergeait, il avait manqué mourir tout debout, gelé; il avait donné rendez-vous à une agente littéraire dans un bordel de Philadelphie qui avait pris feu, il s’était enfui par la fenêtre; peu après, l’agente s'était tiré une balle dans la tête. En 1956, la traduction des Mandarins parut aux U.S.A. en même temps que son dernier roman; les journalistes le criblèrent de questions sur mon compte et il les rembarra avec une rudesse qui semblait me viser; je n’en pris pas ombrage : je connaissais ses humeurs. Cependant, quand Lanzmann me dit, un soir: « Algren va t’appeler tout à l’heure de Chicago : il a envoyé un préavis », je compris qu’il voulait s’expliquer. J'étais angoissée à l’idée d’entendre cette voix qui viendrait de si loin : cinq ans, plus de 6.000 kilomètres. Il n’appela pas : il avait eu peur lui aussi. Un jour, je lui envoyai un mot, il répondit. Nous recommençâmes à nous écrire, de très loin en très loin. Il avait divorcé; il vivait de nouveau à Chicago, dans un appartement : d'énormes buildings s’élevaient à présent à la place de la vieille maison de Wabansia. Il espérait vaguement obtenir un passeport et venir à Paris. « Oui, lui écrivis-je une fois, j'aimerais bien vous revoir avant de mourir. » En lisant ces mots, il pensa soudain que nous n’en avions plus pour si longtemps à vivre. En novembre 1959, une lettre m’annonça qu’on lui avait enfin rendu la liberté de voyager, qu’il débarquerait à Londres au début de mars et que, dix jours plus tard, il atterrirait à Orly. Je ne serais à Paris que vers le 20, mais il pouvait s'installer chez moi, répondis-je.
J'étais émue et un peu inquiète quand je sonnai à ma porte; rien ne bougea; pourtant j'avais télégraphié. J'insistai; Algren ouvrit: «C'est vous? >» me demanda:t-il, stupéfait; Bost qui, avec Olga, l’avait accueilli à l’aérodrome et qu’il voyait beaucoup, lui avait assuré qu’aucun avion n’arrivait de New York avant le lendemain. Algren avait les yeux nus : il avait remplacé ses lunettes par des verres de contact dont il n’avait pas su se servir et il avait décidé qu’il pouvait
s’en passer; à ce détail près, il ne me parut pas changé; c’est en retrouvant d’anciennes photographies que je m’aperçus qu’il avait vieilli; au premier moment, quarante ans ou ciiquante ou trente, je vis seulement que c'était lui. Il me dit plus tard qu’à lui aussi il avait fallu plusieurs jours pour découvrir que le temps m’avait marquée. Nous ne fûmes pas surpris de nous retrouver d'emblée, par-delà les années de séparation et les étés troublés de 50 et de 51, aussi proches qu’aux plus beaux jours de 49.
Algren arrivait de Dublin; il me raconta son séjour dans les vapeurs de l’Irlande, parmi des buveurs de bière inspirés; enfoncé dans une hébétude éthylique, Brendan Behan, dont il aimait énormément les œuvres, ne lui avait accordé que quelques grognements. Il me parla de Chicago, des amis anciens, d’amis nouveaux, eux aussi drogués, souteneurs, voleurs; les gens de bien, il supportait moins que jamais leur arrogance; la société avait toujours raison, ses victimes, on les traitait en coupables : c'était un des changements qu’Algren pardonnait le moins à l’Amérique. Chaque matin, la rage le réveillait : « On m'a grugé, on m’a dupé, on m'a trahi.» On lui avait promis un monde, il se retrouvait dans un autre qui contrariait toutes ses convictions et tous ses vœux. Jusqu’au soir, il ne décolérait pas. « Autrefois, je vivais en Amérique, me dit-il. Maintenant, je vis sur un territoire occupé par les Américains. »
Pourtant ce pays où — comme moi dans le mien — il se sentait en exil, lui collait à la peau; Chicago ressuscitait dans mon studio; il portait comme là-bas des pantalons en velours côtelé, des vestes usées, et dans la rue une casquette; il avait posé sur un des bureaux sa machine à écrire électrique et des liasses de papier jaune; les meubles, le sol étaient jonchés de boîtes de conserve, de gadgets, de produits, de livres et de journaux américains. Je lisais chaque matin le New York Herald; nous écoutions les disques qu’il avait apportés : Bessie Smith, Charlie Parker, Mahalia Jackson, Big Bronzy; pas de cool, ça ne le touchait pas. Souvent des Américains, venus à Paris en touristes, sonnaient à la porte : il les promenait, il leur montrait le musée Grévin. Je ne vis que son ami Studd qui travaillait en franc-tireur pour la radio de Chicago; je lui donnai une interview sur Cuba qui me valut, quand il l’eut fait passer, quelques lettres chaleureuses.
Algren se lia avec des compatriotes qui habitaient l’immeuble: par eux, il en rencontra d’autres, parmi lesquels James Jones, qui formaient à Paris une colonie close, coupés de la France dont ils ne parlaient même pas la langue, et des U.S.A. qu’ils avaient quittés, indifférents à la politique, mais marqués par leurs origines. Il préférait ses fureurs quotidiennes à ce déracinement.
Je vivais beaucoup plus retirée qu’en 49, j'avais moins de gens à lui montrer. Après les Bost, il retrouva Sartre, Michelle; je lui fis connaître Lanzmann, Monique Lange, habituée à piloter dans Paris les auteurs étrangers de la maison Gallimard, et son ami Juan Goytisolo. Il surprenait nos visiteurs en allumant, grâce à une pile cachée dans une poche, une petite ampoule rouge fichée au milieu d’un nœud papillon.
Les premiers temps surtout, je fis avec lui de longues marches à travers Paris. Nous allâmes en pèlerinage rue de la Büûcherie : je n’avais plus aucun lien avec la vieille maison qu’il était question de démolir. Jacques Lanzmann l'avait quittée, Olga et Bost avaient déménagé et aussi la couturière et son mari; Betty Stern était morte, la petite concierge avait été tuée dans un accident d’auto. Il ne restait de mon passé que Nora Stern et ses chiens. Nous retournâmes à la foire aux puces, au Musée de l’Homme. Bost nous promena en auto. Algren avait, hélas! emprunté un appareil photographique et, comme autrefois, il s’en servait sans vergogne. La rue Saint-Denis et ses putains le charmaient : par la fenêtre il mitrailla un groupe qui se tenait sur le seuil d’un hôtel; le feu passa au rouge, la voiture s’arrêta : les femmes se mirent à l’invectiver et je crus qu’elles allaient lui cracher au visage. Je recommençai à fréquenter les restaurants. Algren aimait bien l’Akvawit, rue Saint-Benoît, à cause des bouteilles enrobées dans un manchon de glace d’où coulait un alcool limpide; il se plaisait au Baobab où on servait du « poulet grand sorcier » et des ananas flambés sur un fond de musique africaine. Nous allions manger aux Halles des soupes à l'oignon et dans un tas de bistrots des steaks arrosés de beaujolais. Un soir, nous dînâmes sur un bateau-mouche, en regardant glisser sous nos yeux les quais, leurs clochards et leurs amoureux.
Les films américains, il en était rassasié, et il ne savait pas le français : nous allâmes peu au cinéma. Je l’emmenai voir
le Trou de Becker, sûre que cette silencieuse histoire d’évasion l’intéresserait; il aima plus que moi l’Amérique insolite de Reichenbach, peut-être parce qu’il ne comprit pas le commentaire qui m’en gâcha les images. Malgré des maladresses, Come back Africa nous saisit tous les deux; c'était un film de circonstance; l’état d’urgence était décrété en Afrique du Sud à la suite d’émeutes qui avaient coûté, officiellement, 54 morts et 195 blessés à la population noire.
Je m’ingéniai à inventer des sorties auxquelles Algren prît plaisir : j’en éprouvai moi-même à traîner en étrangère à travers les nuits de Paris. Nous entendîmes à l'Olympia Amalia Rodriguez, si belle dans sa robe noire, et qui imposait au public, par la séduction de sa voix, un récital de flamencos et de fados. Aux Catalans, tout en buvant de la sangria, nous écoutâmes d’autres flamencos et nous vimes d’excellents danseurs. Comme il aimait les cerises à l’eau-de-vie et les vieilles chansons françaises, nous allâmes au Lapin Agile, bien que la clientèle et le répertoire se fussent pitoyablement dégradés; et aussi à l'Abbaye où des airs français alternaient avec du folklore américain. A l’Ecluse, je revis, après bien des années, Harold qui présentait de nouveaux montages très réussis. Olga et Bost nous accompagnèrent au Crazy Horse Saloon:; Algren trouva l’art du strip-tease beaucoup plus raffiné à Paris qu’à Chicago.
La soirée la plus mémorable fut celle que combinèrent Monique Lange et Goytisolo. Après un diner au Baobab, Monique proposa de boire un verre au Fiacre. Décidément, je vivais en marge du siècle, car je fus un peu éberluée par cette cohue de jeunes garçons et d'hommes beaucoup moins jeunes qui jacassaient et se cajolaient, des mains se glissant avec franchise sous les pull-over en angora; on étouffait et aussitôt nos verres vidés, nous gagnâmes la sortie; un adolescent que Monique connaissait me désigna : « Qu'est-ce qu’elle vient faire ici? — Mais ça l’intéresse. — Ah! Elle est pour nous? » dit-il, tout content. Algren était beaucoup plus étonné que moi.
Au Carrousel, charmé par les premières effeuilleuses, il fut si mystifié d'apprendre qu’elles appartenaient au genre masculin qu’il se mit presque en colère. A Elle et Lui il perdit tout à fait la tête : il y avait, vêtus en femmes, des hommes et des femmes; et des hommes et des femmes vêtus en hommes; il ne savait plus à quel sexe se vouer.
Monique le fit inviter à Formentor où se réunissaient des éditeurs et des écrivains de divers pays pour fonder un prix international. Je le laissai partir seul et dix jours plus tard, je pris l’avion pour Madrid où il m’attendait avec Goytisolo. C'était le début de mai, il faisait très beau. Algren s'était énormément amusé parce qu’il avait rencontré des gens de toute espèce. Barcelone lui avait pris le cœur; il avait passé trois jours à monter sur les toits, à rôder dans le Barrio Chino et sur le port. Pendant ce temps, Goytisolo à Madrid s'était épuisé en démarches pour faire libérer son frère Luis, incarcéré depuis des semaines, à la suite d’un voyage en Tchécoslovaquie, et très malade. Dans une vieille taverne aux murs peints, nous passâmes une intéressante soirée avec de jeunes intellectuels qui nous parlèrent des efforts et des difficultés de l’opposition; ils me signalèrent que les livres de Sartre étaient interdits, mais que ceux de Camus s’étalaient aux devantures des libraires.
Madrid ennuya Algren et je m’envolai avec lui vers Séville; des arbres en fleurs, d’un violet éclatant, coupaient la sécheresse de ses rues. À Triana, dans des dancings miteux, sous des plafonds décorés de guirlandes en papier, nous écoutâmes chaque soir les sanglots râpeux des flamencos. Nous retrouvâmes à Malaga Goytisolo et son ami V., un photographe, qui nous emmena en auto à Torres Molinos. Goytisolo connaissait beaucoup d'histoires sur les pédérastes et les dames du monde qui peuplent la station l’été. Nous couchâmes dans un petit port dont les maisons blanchies à la chaux et couvertes de tuiles pimpantes s’étageaient du haut en bas d’une colline : « Plus c’est délabré au-dedans, plus on blanchit les murs extérieurs », nous dit Goytisolo, comme nous nous y promenions au matin. En effet: on croisait dans les rues des enfants nus, et on entrevoyait des intérieurs sordides. En haut du village, Algren prit des photos : «Oui, pour vous c’est pittoresque, grommela une femme, mais quand il faut monter et descendre toute la journée! » Toutes les fontaines se trouvaient au pied de la butte. Du coup, quand le lendemain à Almeria Algren décida de photographier le quartier des troglodytes, je ne l’accompagnai pas; Goytisolo partit de son côté revoir des lieux et des gens et je montai avec V. en haut de l’Alcabaza, étonnée d’avoir par deux fois négligé, en traversant la ville, ces jardins et terrasses, leurs fleurs vio-
lentes, leurs cactus hérissés, écailleux, biscornus. V. photographiait lui aussi, mais avec un téléobjectif, les falaises trouées, la population misérable qui allait et venait sur les sentiers presque verticaux. Je lus la Ruche de Cela, un très bon livre, dans la gaieté du soleil matinal et des amitiés. Puis ce fut l’admirable route de Grenade, à travers les terres rouges, ocre, cendreuses et boursouflées. Je passai trois jours sur l’Alhambra avec Algren. L'Espagne dans son cœur l’emportait de loin sur l’Italie.
Le séjour d’Algren devait durer de cinq à six mois et je ne voulais pas me couper si longtemps de ma vie habituelle. Je continuai à travailler chez moi le matin, l’après-midi chez Sartre avec qui je passais plusieurs soirs par semaine. Algren avait des articles à écrire, les amis ne lui manquaient pas, et il aime la solitude : cet arrangement lui convenait.
Quelques jours après notre retour de Cuba, nous assistâmes, Sartre et moi, à la réception donnée par Khrouchtchev à l'ambassade soviétique. Quelle volière! Les dames gaullistes portaient d’étonnants chapeaux en rubans, en plumes, en dentelles, en fleurs, et des robes décolletées, couvertes de fanfreluches, d’une coûteuse non-simplicité; sans parti pris, les progressistes faisaient meilleure figure, têtes nues, dans des tailleurs tranquilles. Quant à Nina Khrouchtcheva, son sourire placide et sa robe noire disqualifiaient la notion même d’élégance. Debré discourut. On se pressait pour apercevoir Khrouchtchev : il passa à travers la foule et serra les mains. Sartre avait manqué une réunion d'écrivains et de journalistes où il l’aurait vu plus longuement. Khrouchtchev devait rencontrer bientôt Eisenhower à Paris : des colombes voletaient au-dessus des coupes de champagne t.
La Critique de la raison dialectique parut : étrillée par la droite, par les communistes et par les ethnographes, elle eut les suffrages des philosophes. Le livre de Nizan, Aden-Arabie et la préface de Sartre furent aussi très bien accueillis. A La Havane, Sartre s'était souvent agacé d’avoir à écrire ce texte,
1. À peu de temps de là, l'affaire de l’U-2 entraîna l’échec de la conférence au sommet — que Khrouchtchev eut peut-être aussi d’autres raisons de refuser.
alors que tant d’autres choses l’occupaient; mais la confrontation de sa propre jeunesse avec celle des Cubains d’aujourd’hui l’avait servi; sa préface toucha particulièrement les filles et les garçons de vingt ans. Les jeunes l’aimaient; je le constatai une fois de plus le soir où il parla à la Sorbonne sur le théâtre. Il suscita autant d’applaudissements qu’un chef d'orchestre et, à la sortie, les étudiants l’escortèrent en masse jusqu’à un taxi; autant qu’à l’écrivain, leur sympathie allait à l’homme et à ses options politiques. Exhaustif comme de coutume, il avait entrepris sur Cuba un énorme ouvrage, qui dépassait de loin les limites du reportage qu’il avait proposé à France-Soir. Lanzmann l’aida à y découper des articles. Il poursuivit ce travail jusqu’à notre départ pour le Brésil.
En revenant d’Espagne je remis à Gallimard mon livre pour lequel je n’avais pas encore trouvé de titre et dont je donnai le début aux Temps Modernes sous le nom peu compromettant de Suite. Je voulais le continuer et j’allai à la Nationale rafraîchir mes souvenirs des années 44-48. J'avais raconté cette période dans les Mandarins : c’est, pensais-je, en projetant une expérience dans l'imaginaire qu’on en dégage le plus évidemment la signification. Mais je regrettais que le roman échouât toujours à en rendre la contingence : les imitations qu’il peut en offrir sont aussitôt ressaisies par la nécessité. Dans une autobiographie au contraire, les événements se présentent dans leur gratuité, leurs hasards, leurs combinaisons parfois saugrenues, tels qu’ils ont été : cette fidélité fait comprendre mieux que la plus adroite transposition comment les choses arrivent pour de bon aux hommes. Le danger, c’est qu’à travers cette capricieuse profusion, le lecteur ne distingue aucune image claire, seulement un fatras. De même qu’il est impossible au physicien de définir à la fois la position d’un corpuscule et la longueur de l’onde qui lui est attachée, l’écrivain n’a pas le moyen de dire en même temps les faits d’une vie et son sens. Aucun de ces deux aspects de la réalité n’est plus vrai que l’autre. Les Mandarins ne me dispensaient donc pas de poursuivre ces mémoires, qui devaient d’ailleurs s'étendre beaucoup plus loin.
Je m'’intéressais depuis longtemps à l’effort de la doctoresse Weil-Hallé pour répandre en France l’usage des contraceptifs. Ayant reçu beaucoup de confidences, je connaissais le drame des grossesses involontaires et des avortements. «Pour la
femme, la liberté commence au ventre», m'avait écrit une correspondante. J'étais d'accord, et l’attitude des communistes m'avait irritée quand, quatre ans plus tôt, la doctoresse Weil- Hallé, Derogy, Colette Audry, quelques autres, amorcèrent une campagne en faveur du contrôle des naissances. Thorez les accusa de malthusianisme : on voulait affaiblir le prolétariat en le privant d’enfants. Une délégation de femmes tenta de discuter avec Jeannette Vermersch; Colette Audry en avait encore l’œil rond quand elle me raconta l’entrevue. Pour évoquer les beautés de la conception, Jeannette Vermersch trouva des accents dignes de Pétain : « Vous voulez dépoétiser l’amour! »; elle ajouta un peu plus tard, soudain pratique : « Les jeunes ouvriers, vous savez, ils font ça dans les couloirs, entre deux portes... » En fait ce sont en majorité des femmes mariées que l’absence de contraceptifs conduit à l’avortement. Avec un optimisme digne de celui qui inspire aujourd’hui M. Louis Armand, les communistes évoquaient, contre le planning familial la prospérité que pourrait connaître la France et qui lui permettrait de nourrir soixante-dix millions d’habitants : les malheurs intimes des ouvrières d’aujourd’hui, ça n’existait pas. J’écrivis une brève préface pour le livre de Mme Weil-Hallé sur le Planning familial et une autre pour la Grande peur d'aimer. Quand cet ouvrage sortit, j’assistai à la conférence de presse qu’elle donna dans les nouveaux bureaux de la maison Julliard. Il y avait une centaine de personnes : des psychanalystes, des médecins, des spécialistes plus ou moins autorisés du cœur humain. Mme Weil-Hallé en robe blanche, blonde, fraîche, virginale, exposa d’une voix musicale les avantages du pessaire; des quinquagénaires demandèrent avec inquiétude si l’usage n’en était pas nuisible au romantisme amoureux. Le vocabulaire employé était des plus édifiants. On parlait non de «birth-control» mais de maternité heureuse, non de contraception, mais d’orthogenèse. Au mot avortement, on se voilait la face; quant au sexe, il n’était nulle part.
Vers la fin d'avril, Francis Jeanson réunit en plein Paris les correspondants des principaux journaux étrangers; Georges Arnaud était présent et publia un compte rendu dans Paris- Presse; le journal ne fut pas inquiété, mais on arrêta Arnaud le 27 avril pour « non-dénonciation de malfaiteur ». Cependant, bien que confondu par le Comité Audin au cours du
procès que celui-ci avait intenté à Lille contre La Voix du Nord, le capitaine Charbonnier recevait la Légion d'honneur. On préparait à Alger avec le procès d’Alleg celui d’Audin «en fuite ». C’est à ce moment qu’on installa dans le 13° arrondissement des supplétifs musulmans : les harkis; je croisai souvent, dans mes promenades avec Algren, ces hommes en bleu payés pour trahir leurs frères.
Un matin, vers la fin de mai, Gisèle Halimi me téléphona et me demanda d'urgence un rendez-vous : je la retrouvai à la terrasse ensoleillée de l’Oriental, avenue d’Orléans. Elle revenait d'Alger où elle avait été défendre le 18 mai une Algérienne. Autorisée à y séjourner seulement à partir du 16, elle avait obtenu une remise du procès, fixé maintenant au 17 juin. La jeune fille lui avait dit qu’on l’avait torturée; maigre, hâve, visiblement traumatisée, elle portait des traces de brûlures et citait des témoins. Gisèle Halimi l’avait encouragée à déposer une plainte et à demander une enquête qui nécessitait un nouveau délai : voulais-je me charger d'écrire un article pour le réclamer? Oui, bien sûr. Je me bornais, ou presque, à reproduire la relation de Djamila et je fis porter mon papier au Monde. M. Gauthier me téléphona : « Vous savez, nous avons de très mauvais renseignements sur Djamila Boupacha! », me dit-il, comme si je l’avais prié de la prendre à son service. « Un haut fonctionnaire, qui est très au courant, nous assure que de graves présomptions pèsent sur elle », ajouta-t-il. « Ça ne justifie pas qu’on lui ait enfoncé une bouteille où vous savez», lui dis-je. « Non, évidemment.» Il me pria à ce propos, de remplacer le mot «vagin» employé par Djamila par le mot «ventre»: « Au cas où des adolescents liraient l’article, me dit-il. Ils risqueraient de demander des explications à leurs parents. » N’auraient-ils pas d’autre question à poser? me demandais-je à part moi. Beuve-Méry trouvait choquant, dit encore M. Gauthier, que j'aie écrit : « Djamila était vierge»; il souhaitait une périphrase. Je refusai. Ils imprimèrent ces trois mots entre parenthèses.
Je reçus au Monde quatorze lettres de sympathie et trois furieuses : « Tout le monde sait que les histoires de tortures sont une des pièces rituelles de l’arsenal des avocats du F.L.N.; mais si par hasard dans le nombre il s’en trouve de vraies, tout ce qu’on peut dire, c’est que c’est une des formes de la justice immanente », m’écrivit une pied-noir repliée à Paris.
D’autres lettres, amicales, m’arrivèrent : « Non, on ne s’habitue pas au scandale : mais nous ne sommes pas informés! >» me disait un de mes correspondants. Et une autre, bouleversée : « Nous croyions, mon mari et moi, que depuis de Gaulle, on ne torturait plus.» Nous constituâmes un comité de défense de Djamila Boupacha. Des télégrammes furent adressés au Président de la République, demandant le renvoi du procès. Un article de Françoise Sagan dans l'Express appuya cette campagne. Le Monde fut saisi à Alger pour mon article, et aussi pour une page sur l'affaire Audin. « Quatre cent mille francs de perte chaque fois! >» me dit au téléphone M. Gauthier d’une voix chargée de reproches.
Le 12 juin devait avoir lieu à la Mutualité un congrès « pour la paix en Algérie» qui fut interdit. Le procès de Georges Arnaud eut lieu le 17 juin; Sartre y témoignait; j’arrivai de bonne heure, et j’attendis longtemps, à la porte de la caserne de Reuilly, avec Péju, Lanzmann, Evelyne et la femme d’Arnaud; il se félicitait, nous dit-elle, de ce séjour en prison qui lui avait permis de causer avec les détenus algériens. Je m'’assis, dans les premiers rangs; la salle était comble; une salle bien parisienne où toute l’intelligentsia de gauche s'était donné rendez-vous. On y remarquait une des vedettes de l'affaire Lacaze, le docteur Lacour, et sa fiancée, une Noire très jolie qui était la secrétaire de Vergès. Arnaud parla très bien, sans chercher d'effet, sans surenchère. Quelques témoins se bornèrent à le défendre sur un plan professionnel; beaucoup, aidés par les questions des avocats, appuyèrent son réquisitoire. A travers Arnaud, le procès visait les intellectuels en général et Maspero nous fit rire en se présentant avec défi : « Je suis un intellectuel, je suis fier d’être un intellectuel, d’une vieille famille d’intellectuels, trois générations d’intellectuels. >» La chaleur était accablante dans cette pièce surpeuplée et peu après le témoignage de Sartre, je partis avec lui. Arnaud fut condamné — c'était dans la nature des choses — mais avec sursis. Il sortit le soir même.
Un journaliste m’avait appris, pendant le procès, que celui de Djamila venait d’être renvoyé : Gisèle Halimi avait été refoulée à Alger par les autorités et le tribunal, connaissant le bruit provoqué par l’affaire, n’avait pas osé juger la jeune fille en l’absence de son avocate. Il s’agissait maintenant de poursuivre les tortionnaires; menée sur place, l'instruction
aurait automatiquement conclu à un non-lieu : il fallait obtenir le dessaisissement des tribunaux d’Alger, que seul Michelet, ministre de la Justice, était habilité à demander à la Cour de Cassation.
Une délégation, composée par Germaine Tillon, Anise Postel-Vinay, toutes deux anciennes déportées, Gisèle Halimi et moi, alla le trouver le 25 juin. Les entretiens de Melun s’ouvraient et malgré la distance qui séparait le point de vue de de Gaulle de celui du G.P.R.A., ces messieurs du régime considéraient que la guerre et ses horreurs, c'était déjà du passé. Ainsi m’expliquai-je l’attitude du garde des Sceaux; nerveux, fuyant, il ne se donna pas même la peine de contester les faits dont nous l’entretenions. « La famille Boupacha a été très éprouvée », dit Germaine Tillon. « Toutes l’ont été! » dit-il d’un ton brusque et navré, comme s’il constatait une fatalité à laquelle le gouvernement n’avait eu aucune part; les tortures subies par Djamila, il ne les mit pas en doute : il en avait vu d’autres! Il hésitait seulement sur la décision à prendre. « Je demanderai l’opinion de M. Patin. Parlez-lui. Je ferai ce qu’il me conseillera : c’est une conscience », osat-il ajouter. Nous accompagnant vers la porte, il me dit d’un air tourmenté : « C’est terrible, cette gangrène qui nous vient du nazisme. Elle envahit tout, elle pourrit tout, on n’arrive pas à l’enrayer. Les passages à tabac, c’est normal : pas de police sans passage à tabac; mais la torture!.… J'essaie de leur faire comprendre : il y a une ligne à ne pas franchir...» Il haussa les épaules pour indiquer son impuissance : « C’est une gangrène! » répéta-t-il. Il se ressaisit : « Heureusement, tout cela va finir! > conclut-il avec allant; je ne fus pas fière d’avoir à lui serrer la main.
L’après-midi, accompagnées par M. Postel-Vinay, nous nous rendîmes dans le bureau de M. Patin. Gisèle Halimi a raconté cette entrevue !, mais elle m’a trop frappée pour que je n’y revienne pas. Chauve, les yeux globuleux, le regard indécis derrière ses lunettes, il avait aux lèvres le sourire infiniment supérieur et un peu las du monsieur à qui on ne la fait pas. Il était assis en face de son assistant, M. Damour qui ne prononça pas trois phrases : il opinait quand Patin parlait. Germaine Tillon attaqua : elle avait connu, de très près, de