Djamila Boupacha
nombreux cas de tortures, et jamais une plainte n’avait abouti à des sanctions; c’est pourquoi elle avait décidé, cette fois, qu’il était bon de s’adresser à l’opinion. Patin se tourna vers moi : j'avais commis un délit en divulguant la plainte de Djamila. «Et vous n’avez pas rapporté exactement les faits», me reprocha:t-il : « Ce sont des soldats conduits par un capitaine qui ont fouillé la maison, et non une racaille. — J’ai parlé de harkis, d’inspecteurs de police et de gardes mobiles, dis-je, c’est vous qui les appelez une racaille.» On me fit des signes d’apaisement et je compris que j'aurais avantage à l'ouvrir le moins possible. « Votre Djamila m’a fait mauvaise impression, reprit-il. Elle n’aime pas la France... >» Et comme Gisèle Halimi citait les mots du vieux Boupacha, gardant malgré les tortures une confiance naïve dans la France, il haussa les épaules : «C’est un lâche et un comédien...» Il enchaîna : « Ces officiers que vous attaquez, ils sont si gentils. Je déjeunais l’autre jour avec un petit lieutenant; eh bien! dans le civil, il est ingénieur agronome», dit-il avec attendrissement et comme si l’agronomie eût mis un homme audessus de tout soupçon. « Un article comme le vôtre leur fait beaucoup de peine », ajouta-t-il en me regardant avec reproche. Germaine Tillon rappela de nouveau que jamais une sanction n’avait été prise publiquement contre un militaire : pourtant le nombre de civils musulmans massacrés était infiniment plus élevé que celui des victimes européennes. Il tendit la main vers une pile de dossiers : « Je sais, dit-il, je sais.» Comme j'aurais voulu que les sceptiques voient ce geste, en quelque sorte conciliant, du Président de la Commission de Sauvegarde! Viols, morts, tortures, tout était inscrit là, il l’admettait; et il semblait demander : qu’y puis-je? «Rendez-vous compte; Alger est une grande ville; la police ne suffit pas à maintenir l’ordre; les militaires s’en chargent : mais ce sont des novices... On amène les suspects dans les postes; la nuit, les officiers rentrent chez eux; alors les détenus restent là, avec une racaille qui souvent y va un peu trop fort. » Cette fois, c’était les soldats du contingent qu’il traitait de racaille. Anise Postel- Vinay s’indigna : «Jamais les Allemands ne laissaient les détenus aux mains des soldats : il y avait toujours un officier. » (En vérité, en Algérie aussi, les séances de torture ont toujours été dirigées par un ou plusieurs officiers : ça n’en vaut pas mieux.) Agacé, il a éclaté : « Comprenez : si on ne laissait
pas un peu de marge aux militaires, il ne serait plus possible de sortir dans les rues d'Alger. — Autrement dit, vous justifiez la torture! » protesta Gisèle Halimi. Il se troubla : « Ne me faites pas dire ça! > Elle trouvait scandaleux, dit-elle, que l’avocat n’eût pas le droit d’assister son client au cours de l'instruction. « Mais voyons, dit-il avec un sourire blasé, si on exigeait un avocat, il n’y aurait pas d'instruction du tout : les suspects seraient descendus en douce d’une balle dans la tête : nous les protégeons. >» J’en croyais à peine mes oreilles : Patin avouait spontanément que ses chers officiers sans tache n'hésiteraient pas — n’avaient pas hésité — à assassiner les adversaires qu’une juste justice risquait de soustraire à leur haine. On en revint à Djamila. « Que vous a-t-elle dit, exactement, à propos de la bouteille? >» demanda-t-il à Gisèle Halimi d’un air légèrement égrillard. Elle le lui dit, il hocha la tête: «C’est ça, c’est ça! » Il sourit finement : « J’avais craint qu’on ne l’eût assise sur une bouteille, comme on faisait en Indochine avec les Viets.» (Qui ça, on, sinon les chers officiers aux mains pures?) « Alors les intestins sont perforés et on meurt. Mais ça ne s’est pas passé ainsi. » Murmures divers. Il enchaîna : « Vous prétendez qu’elle était vierge. Mais enfin, on a des photos d’elle, prises dans sa chambre : elle est entre deux soldats de l’A.L.N. armes en main, et elle tient une mitraillette. » Et alors? elle a toujours proclamé qu’elle militait dans l’A.L.N.; ça ne met pas en cause sa virginité, avons-nous dit. « Tout de même, pour une jeune fille, c’est plutôt scabreux », répondit-il; puis il se plaignit : « Quand je l’ai interrogée dans sa prison d'Alger, elle n’a pas voulu me parler. — Evidemment : elle a de bonnes raisons pour se méfier des Français et de la police. — Moi! elle me prend pour un policier? Est-ce que j'ai l’air d’un policier? » Nous répondîmes courtoisement : « Aux yeux d’une détenue musulmane, ni plus ni moins qu’un autre. — Mais alors, c’est à désespérer : à quoi servons-nous? » Le regard de M. Patin chercha celui de son assistant : « À quoi servons-nous, M. Damour? — Quand vous l’avez revue, Djamila vous a proposé de visiter les centres de tri d’El-Biar et d’Hussein-Dey : et vous n’y avez pas été », dit Gisèle Halimi. « Comment! mais vous n’y pensez pas! mais je me ferais expulser! >» La voix de Patin se gonfla de terreur et d’indignation : « Et même, on m'’arrêterait! >» Il rêva un instant : « Vous ne réalisez pas! C’est très fatigant ces enquêtes.
Et ça me revient cher. N'est-ce pas, M. Damour? On ne nous rembourse pas tous nos frais: nous en sommes de notre poche. » Il avait touché un point sensible; M. Damour s’anima : « Votre Djamila nous a coûté vingt-cinq mille francs », nous dit-il avec reproche. « Enfin! nous arrivons à la fin de tous ces drames! » conclut M. Patin. Il fit encore quelques considérations sur la psychologie de Djamila : « Elle se prend pour une Jeanne d’Arc! — A vingt ans, en 1940, nous avons été nombreuses à nous prendre pour Jeanne d’Arc », dit Anise Postel- Vinay. « Oui, Madame, lui dit Patin, mais vous, vous étiez française! >» Quand je racontai le soir cette entrevue à Sartre et à Bost, ils furent comme moi ébahis par tant de franchise. Nous avions dû laisser percer notre écœurement car Patin dit à Vidal-Naquet : « Le Comité Audin m’est beaucoup plus sympathique que le Comité Boupacha avec qui je me suis très mal entendu. > À peu de temps de là, les juges algérois proposèrent à mots couverts une transaction : que Djamila accepte de se laisser examiner par un expert qui la déclarerait folle et irresponsable; on la libérerait et du même coup sa plainte perdrait tout crédit, on conclurait à un non-lieu. Elle refusa. A la fin de juillet, on la transféra à Fresnes et un juge de Caen fut chargé de l’enquête.
Les entretiens de Melun échouèrent; mais les jeunes ne consentaient pas à l’inertie où, en 56, la veulerie des adultes avait jeté leurs aînés. L’U.N.E.F. reconnut l’U.G.E.M.A. : le ministre de l’Education lui coupa les vivres. Une manifestation non violente se déroula à Vincennes où croupissaient des Algériens arbitrairement internés : nous en refusions le principe, mais la méthode avait de l’efficacité. Le nombre des insoumis augmentait. Nous rencontrâmes un après-midi, rue Jacob, Rose Masson, déchirée entre l’angoisse et la fierté; son fils aîné Diego avait été arrêté à Annemasse, alors qu’il faisait franchir la frontière à des appelés; à l’instruction, il revendiqua hautement ses responsabilités : de mère israélite, exilé pendant son enfance aux U.S.A., il s'était juré de ne jamais composer avec le racisme. Sa cousine, Laurence Bataille, accusée de détention d’armes et d’avoir transporté en auto un membre important du F.L.N. avait été arrêtée aussi. Dans Esprit, Jean Le Meur, emprisonné, exposa les raisons qu’un chrétien a de désobéir. Un roman, le Déserteur, signé Maurienne, expliquait pourquoi certains appelés préféraient l’exil
à cette guerre. C’est sous la pression de ces jeunes rebelles que Blanchot, Nadeau, quelques autres, prirent l'initiative d’un manifeste où des intellectuels reconnaîtraient le droit à l’insoumission; Sartre le signa ainsi que toute l’équipe des Temps Modernes. Les communistes nous opposaient un texte tronqué de Lénine : on combat la guerre en y participant; outre qu’il ne s’applique pas aux guerres coloniales, nulle part, ni dans les casernes, ni en Algérie, ils n’avaient créé d’agitation antimilitariste. Ensemble Servan-Schreiber et Thorez nous condamnaient au nom de «l’action des masses » : mais à l’époque, les masses étaient de sortie. Bien sûr, seule une minorité restreinte prendrait le chemin de l’illégalité; en l’épaulant, et par là en nous mouillant nous-mêmes, nous espérions radicaliser une gauche déplorablement « respectueuse » selon le mot de Péju; et nous pensions que cette action d’avant-garde pourrait avoir de sérieuses répercussions.
Ma sœur exposa à la galerie Synthèses ses derniers tableaux que je trouvai très beaux. Je rencontrai à son vernissage Marie Le Hardouin, bouleversée par l'exécution de Chessman sur qui elle écrivait un livre. La guerre d’Algérie mobilisait mes émotions, je n’en avais plus de reste, mais je la comprenais. A Marseille, où je passai quelques jours avec Algren, nous nous interrogions sur l’avenir de son pays. A Séoul, les étudiants avaient chassé Sygman Rhee; au Japon, ils avaient violemment manifesté contre Hagerthy. Che Guevara avait prédit aux U.S.A. : « Vous allez perdre toute la planète >» et le mot se vérifiait. Pour changer la politique américaine, Algren ne comptait ni sur Nixon, ni sur Kennedy : « Quel que soit le gagnant, me dit-il, ma seule consolation sera que l’autre aura perdu. »
Un peu plus tard, je m’envolai pour deux semaines avec lui : il souhaitait voir Istamboul et la Grèce. Le voyage en jet, qui comprimait en quelques heures de vastes pans de mon passé, m’éprouva jusqu’à l’angoisse : il me sembla que j'étais morte, et survoler ma vie du haut du ciel. Le lac de Genève : je l’avais vu pour la première fois en 1946, avec Sartre. C'était stupéfiant d’apercevoir à la fois Milan et Turin, séparés par 160 kilomètres d’autostrade que j'avais parcourus impatiemment tant de fois. Et déjà je découvrais Gênes, la route qui
longe la côte et qui nous avait si souvent ramenés, Sartre et moi, de Rome à Milan : nous déjeunions à Grosseto, dans la Bucca san Lorenzo... Soudain, je réveillai Algren qui somnolait à côté de moi; nous passions au-dessus de Capri, invisible, et la lumière était si limpide que, de 12.000 mètres d’altitude, on distinguait avec précision les contours d’Ischia; je reconnus Forio et le promontoire rocheux où nous avait conduits un fiacre; Algren me montrait, s’échappant d’une crevasse, des fumerolles qui n’étaient en vérité que la fumée de sa cigarette, et il riait de ma crédulité. Ensuite ce furent Amalf, les Galli, cette côte où se superposaient tant de souvenirs, et le Sud, d’une mer à l’autre. Le soir tombait sur Corfou. Je fis un bond dans le passé, jusqu’au pont du Cairo City, quand apparurent les côtes de la Grèce, ses îles, et le canal de Corinthe. Tandis que nous foncions vers Istamboul à travers un ciel de pourpre et de soufre, j'avais une douleur au cœur à me rappeler combien j'avais été vivante, et le monde, nouveau. En cet instant pourtant, je me sentais heureuse : mais de l’autre côté d’une ligne que je ne retraverserais jamais plus.
Istamboul, la nuit, nous parut déserte. Au matin elle grouillait. Autobus, autos, charrettes à bras, voitures à chevaux, bicyclettes, portefaix, passants, la circulation était si dense sur le pont Eminômü qu’à peine pouvait-on, au péril de sa vie, le traverser; tout le long des quais se pressaient des flottilles : vapeurs, barques, péniches, chalands. Les sirènes hurlaient, les cheminées hoquetaient; sur la chaussée, des taxis surchargés fonçaient, dérapaient, s’arrêtaient dans un gémissement strident et repartaient en pétaradant; des ferrailles bringuebalaient; des cris, des coups de sifflets, un énorme charivari retentissait dans nos têtes, étourdies par la violence du soleil. Il tapait dur, et cependant nul reflet n’éclaboussait les eaux noirâtres de la Corne d'Or, encombrées de vieux rafiots et de bois pourrissant, enserrées entre des hangars. Nous avons escaladé, au cœur du vieux Stamboul, des rues mortes, bordées de maisons de bois plus ou moins déglinguées, et d’autres sur lesquelles s’ouvraient des échoppes et des ateliers; des cireurs de souliers, accroupis devant leur attirail, nous regardaient d’un air hostile; on nous regarda du même air dans le misérable bistrot aux tables de bois où nous avons bu des cafés; détestaient-ils les Américains ou les touristes? Pas une femme dans la salle: pas une, ou presque, dans les rues; rien que des visages
d'hommes, et dont aucun ne souriait. Le bazar couvert, baïignant dans une lumière grise, m’a fait l'effet d’une immense quincaillerie; dans les marchés en plein air poussiéreux, tout était laid, les ustensiles, les tissus et les images populaires. Une chose piqua notre curiosité : l’abondance des balances automatiques et le nombre de gens, souvent misérables, qui sacrifiaient une pièce pour s’y peser. Où étions-nous? Ces foules, pellulantes et tout entières mâles, indiquaient l'Orient et l'Islam: mais on ne trouvait ici ni les couleurs de l’Afrique, ni le pittoresque chinois. On se sentait à la lisière de campagnes déshéritées et d’un moyen âge morne. L'intérieur de Sainte-Sophie, la Mosquée Bleue comblèrent mon attente; j'ai aimé de petites mosquées, plus intimes et vivantes, leurs cours, leurs fontaines autour desquelles voletaient des pigeons; mais presque rien ne subsistait des siècles engloutis. Byzance, Constantinople, Istamboul; la ville ne tenait pas les promesses de ces noms : sauf à l’heure où ses coupoles et leurs fins minarets pointus se découpaient, en haut de la colline, dans la lueur du crépuscule; alors, son sanglant et somptueux passé transparaissait à travers sa beauté.
Nous aurions voulu connaître des Turcs. Quelques semaines plus tôt, un coup d’Etat militaire avait chassé Menderés; il y avait eu dans la ville des émeutes auxquelles les étudiants avaient pris part: que pensaient-ils maintenant, que faisaient-ils? Le tourisme social ne va pas sans inconvénient, mais notre solitude en avait davantage. Fâchés de n’atteindre qu’un décor, nous partimes au bout de trois jours.
Athènes, par comparaison, nous parut féminine et presque voluptueuse; nous passâmes une semaine en Crète : d’admirables paysages, quelques ruines émouvantes, surtout celles de Phaestos. Et puis nous rentrâmes à Paris et le moment vint de nous séparer. Aucun nuage pendant ces cinq mois n’avait troublé notre entente. Je ne me ravageais pas, comme autrefois, à l’idée que notre histoire n’eût pas d’avenir : nous n’en avions pas beaucoup non plus; elle ne me semblait pas barrée, mais plutôt achevée, sauvée de la destruction comme si nous avions été déjà des morts. Les anciens temps ne m'’inspiraient pas même cette nostalgie où s’attarde encore un espoir. Algren me raconta qu’à la fin d’une promenade, ses pas l'avaient machinalement porté vers la rue de la Bûcherie : « Comme si mon corps n'avait pas renoncé au passé », me dit-il avec du
regret dans la voix : « C'était tellement mieux, le passé? » lui demandai-je. « Je ne savais pas à quarante ans que j'avais quarante ans: tout commençait! » me dit-il dans un élan. Oui, je me rappelais. Mais ça faisait un bon moment que j'avais appris la nouvelle; j'avais un âge, un âge avancé. Par la manière dont nous nous étions retrouvés, nous avions effacé dix ans, mais la sérénité des adieux me rendit à ma vraie condition : j'étais vieille.
* LE
Notre visite à La Havane nous avait donné de nouvelles raisons d'aller au Brésil. L’avenir de l’île se jouait en grande partie en Amérique latine où des courants castristes se dessinaient : Sartre se proposait de parler de Cuba aux Brésiliens. Nous avions vu une révolution triomphante. Pour comprendre le Tiers Monde, il nous était nécessaire de connaître un pays sous-développé, semi-colonisé, où les forces révolutionnaires étaient encore, pour longtemps peut-être, enchaïînées. Les Brésiliens que nous rencontrâmes convainquirent Sartre qu’en combattant, dans leur pays, la propagande de Malraux, il servirait efficacement l’Algérie et la gauche française : leur insistance emporta notre décision.
Ce voyage n’a duré que deux mois; si je le raconte en détail, on me reprochera sans doute de briser la ligne de mon récit. Mais le Brésil est un pays si attachant et si mal connu en France que je regretterais de ne pas faire partager intégralement à mes lecteurs l’expérience que j'en ai eue : ceux que ce reportage ennuiera pourront toujours le sauter.
Avant de nous envoler pour Récife où se tenait un congrès de critiques, nous fûmes invités à dîner chez M. Diaz, un peintre qui avait bien voulu s'occuper de nos billets et de nos visas. D’agréables tableaux, ses œuvres, décoraient un appartement où un buffet chaud était dressé à la mode de son pays que je jugeai beaucoup plus civilisée que la nôtre : on peut bouger et changer d’interlocuteur. Il y avait de jolies femmes bien astiquées et des intellectuels, dont beaucoup avaient fait de la prison sous Vargas : entre autres le peintre Di Cavalcanti, corpulent et gai sous son épaisse chevelure blanche. Nous
causâmes avec Freyre qui dans Maîtres et Esclaves a décrit les mœurs du Nort-Est brésilien pendant la période colonialiste; il me donna un livre illustré sur Ouro-Preto. On parla beaucoup de Brasilia; tout en admirant les conceptions de Lucio Costa et les édifices de Niemeyer, la plupart regrettaient que Kubitschek eût englouti des fortunes dans cette ville abstraite où personne ici n'aurait voulu vivre: «Tout de même, dit Di Cavalcanti, dans la chapelle du palais présidentiel, il y a maintenant un petit bouquet de fleurs en coquillages : enfin un peu de mauvais goût! enfin un signe de vie! C’est un commencement. »
Et de nouveau, au milieu d’août, je filai à travers les solitudes du ciel. Sous mes pieds se font et se défont des chaussées, des plages, des océans, des îles, des montagnes, des gouffres que je vois de mes yeux et qui n’existent pas. Rien ne change, ni le climat, ni les odeurs, ni la multiforme monotonie des nuages, et soudain sans avoir bougé, voilà que je me retrouve ailleurs. Je repars, le cœur rompu d’une étrange fatigue à tourner ainsi autour de la terre qui tourne, elle aussi, étirant ses lumières, les éteignant trop vite tandis que ma montre perd le compte des heures. Il y eut le sombre ruban du Tage, l'aérodrome de Lisbonne; à travers le haut-parleur, une voix a appelé : les passagers pour Elisabethville; j'ai regardé avec curiosité ces hommes et ces femmes qui se dirigeaient vers leur avion — vers quel destin? Un peu plus tard je débarquai dans un pays moiïte et noir. Des hommes sombres, en vestes blanches, s’affairaient sans bruit entre les tables; Dakar, l’Afrique, l’énorme continent où saignait le Congo; j'aperçus des soldats en shorts, casqués de bleu : l’O.N.U. venait de se décider à intervenir au Katanga.
Un matin naquit, et avec lui une mer verte, des brisants, une côte ourlée d’écume blanche. Récife : des rivières, des canaux, des ponts, des rues rectilignes, des collines, sur un piton une église portugaise, des palmiers. Encore les bassins, les ponts, l’église; encore; encore; nous tournons, un petit avion tourne à côté de nous. « Ils n’arrivent pas à sortir le train d’atterrissage », me dit Sartre. J’ai pensé : « Ils y arriveront. » Rien de mal ne pouvait m’advenir à cette heure, sous ce ciel, à l’orée d’un continent neuf. Au bout d’une demi-heure, les roues sont apparues, l’avion s’est posé : des ambulances et des voitures de pompiers étaient massées sur l’aérodrome.
L'appareil militaire qui nous escortait devait transmettre des consignes au pilote, en cas d’atterrissage sur le ventre. Sartre était mal en point; il souffrait d’un zona dû à des excès de travail et à un opiniâtre mécontentement. Même moi je vacillai en recevant à la face l’air libre et le soleil. Il y avait beaucoup de mains tendues, des fleurs, des journalistes, des photographes, des femmes aux bras nus, des hommes en vestes blanches, le visage de Jorge Amado. Police, douane; comme à La Havane, la fatigue m’étourdissait quand une auto nous a conduits au cœur de la ville : d’abord à l’hôtel, sur un quai, puis dans un restaurant frais et gai. Je bus ma première batida : un mélange d’eau-de-vie de canne — cachaça — et de citron. Entre ces inconnus et moi, c'était un premier lien, ce goût nouveau, pour eux familier; j’appris aussi la saveur du maracuja — le fruit de la passion — dont le jus d’une riche couleur tango remplissait des carafes. Je remarquai sur toutes les tables des bouteilles remplies de farine : du manioc dont on saupoudre les plats. Il était difficile de deviner qui nous plairait, nous déplairait, qui nous reverrions, où, quand: le congrès avait attiré des gens de tous les Etats du Brésil. Nous comprîmes avec satisfaction qu'Amado, venu exprès pour nous accueillir, nous servirait de guide pendant au moins un mois. Nous passâmes quelques instants au congrès et Amado nous emmena avec une bande nous reposer dans la fazenda d’un ami. Elle était conforme aux descriptions que j'avais lues dans le livre de Freyre; en bas, les habitations des travailleurs, le moulin où se broient les cannes, une chapelle au loin; sur la colline, la maison. Le maître peignait et ses tableaux la remplissaient de lumière; le jardin en pente douce, ses arbres, ses ombres, ses fleurs, l’onduleux paysage de cannes à sucre, de palmiers et de bananiers me parurent un si voluptueux paradis qu’un instant je caressai le plus aberrant des rêves : me couler dans la peau d’un propriétaire terrien. L’ami d’Amado et sa famille étaient absents; j’eus un premier aperçu de l’hospitalité brésilienne : tout le monde trouva normal de s’installer sur la terrasse et de se faire servir à boire. Amado remplit mon verre de jus de cajou jaune pâle : il pensait, comme moi, qu'on apprend un pays en grande partie par la bouche. Sur sa demande, des amis nous convièrent le lendemain à manger le plat le plus typique du Nord-Est, la fetjuada : pour le cabocle un brouet de haricots noirs, mais
pour le gastronome bourgeois, une espèce de riche cassoulet.
J’avais lu chez Freyre que les jeunes filles du Nord-Est se mariaient jadis à treize ans, dans tout l’éclat de leur beauté qui, à quinze ans, commençait à passer. Un professeur me présenta sa fille, très jolie, très maquillée, des yeux de braise, une rose rouge piquée dans un corsage épanoui : quatorze ans. Je ne rencontrai jamais d’adolescentes : des enfants ou des femmes faites. Celles-ci cependant se fanaient moins vite que leurs aïeules; à vingt-six et vingt-quatre ans, Lucia et Christina T. étincelaient de jeunesse. En dépit des mœurs patriarcales du Nord-Est, elles avaient des libertés; Lucia enseignait, Christina, depuis la mort de leur père, gérait aux environs de Récife, un hôtel de luxe appartenant à la famille; toutes deux faisaient un peu de journalisme; elles voyageaient. Ce furent elles qui nous promenèrent en voiture à travers Récife.
Nous vimes Olinda, la première ville du pays qui ait été édifiée — trois cents ans avant Brasilia — selon les plans d’un architecte; Maurice de Nassau qui, entre 1630 et 1654, gouverna la région pour le compte de la Hollande, la fit construire par Pieter Post, puis décorer par une équipe de peintres et de sculpteurs. Elle s’étage sur une hauteur, à six kilomètres de Récife et elle a gardé intactes beaucoup de ses vieilles maisons. Les Hollandais chassés, des artistes portugais y bâtirent des églises sobrement baroques : à travers la molle odeur des tropiques, je retrouvai les escaliers, les portails, les façades qui m’avaient touchée sur la sèche terre portugaise. Nous descendîmes sur une plage sans commencement ni fin : que j’aimai, face au tumulte impérieux de l’océan, l’indolence des hauts cocotiers! Sur l’eau luisaient, très blanches, les voiles triangulaires des jangadas : des radeaux mâtés, faits de cinq à six troncs d’arbres rivés par des chevilles en bois; par temps calme, elles tiennent la mer, mais elles résistent mal aux orages : chaque année de nombreux pêcheurs ne reviennent pas. Nous goûtâmes, sous un kiosque, l’eau des noix de coco; on l’aspire par une paille qui traverse la calebasse : c'était tiède et insipide.
Récife aussi contient de belles églises baroques; des fenêtres aux balcons travaillés leur donnent un air frivole et charmant. Dans le marché, des groupes entouraient les conteurs d’histoires; certains improvisaient en chantant; d’autres lisaient dans des brochures gauchement illustrées; ils s’arrêtaient avant
la fin : pour la connaître, il fallait acheter le livre. Au centre de la ville, il y avait des places anciennes plantées d’arbres sombres, des rivières, des boutiques, des marchands ambulants; mais dès qu’on s’en éloignait, dans les sèches rues rectilignes aux murs écaillés, aux chaussées de terre, on ne rencontrait que décrépitude et désolation. « À Récife, il y a un mendiant sous chaque palmier », m’avait dit Bost. Non; cette année il avait plu et les paysans des environs avaient des racines à ronger; mais dans les périodes de sécheresse, ils s’abattent sur la ville. Ils sont vingt millions qui agonisent chroniquement de faim dans un aride polygone vaste comme la France. Christina nous montra à la lisière de la ville une zone où s’entassait, dans des baraques de bois, une population dénuée de tout. Elle nous parla des ligues paysannes qui, sous l’impulsion de Juliao, député socialiste et avocat à Récife, essayaient de grouper les paysans et de promouvoir la réforme agraire : plusieurs de ses amis en faisaient partie. « Quand j'ai commencé à m'occuper de l’hôtel, nous dit Christina, j'étais encore toute jeune et j'ai voulu me montrer maligne : je ferais travailler les employés le plus possible en les payant le moins possible. Et puis je les ai vus vivre.» Catholique sincère, les inégalités sociales la révoltaient. Les dimanches matin, elle faisait de la voile dans le club le plus sélect de la ville et elle disputait les courses avec passion; mais elle se querellait avec les autres membres et en général avec tous les gens de son milieu. Dans le quartier résidentiel de Récife, elle conduisait très vite et faisait exprès d’effrayer les piétons : « Il faut leur rappeler qu’ils sont mortels », disait-elle en riant.
Par suite de ces combinaisons où les Brésiliens excellent, nous nous trouvâmes avoir quatre billets d'avion pour nous deux; Amado en fit profiter Lucia et Christina. Il avait passé sa jeunesse à Bahia où nous eûmes en outre pour guide un jeune professeur d’ethnographie, Vivaldo, un métis à la carrure de joueur de football. Zelia Amado nous rejoignit; elle arriva avec une nuit de retard; un appareil ayant capoté sur l'aérodrome, le sien n’avait pas pu s’y poser. Nous formions une bande de sept personnes, qui toutes parlaient français et se plaisaient ensemble. Pour nous déplacer, nous disposions d’une espèce de microbus et d’un chauffeur. Sartre allait mieux; les obligations se limitèrent à une conférence et deux déjeuners officiels. Nous passâmes une semaine très gaie.
Bahia se compose de deux villes, reliées par des ascenseurs et des funiculaires, l’une qui s’allonge contre la mer, l’autre perchée en haut d’une falaise. C’est là que se trouvait l’hôtel, très moderne, vaste, aux lignes élégantes. De ma chambre, du bar immense aux parois de verre, plein de plantes vertes et d’oiseaux, où nous buvions des batidas, on voyait, sous un ciel toujours agité, «la baie de tous les saints», ses récifs, ses plages, ses cocotiers sereins, les barques, et leurs voiles en forme de trapèze; de brèves ondées flagellaient l’océan. Amado nous montra les rues commerçantes de la ville haute. Sur la porte de l’Université, on lisait : « Philosophie en grève » : les étudiants et le recteur n'étaient pas d’accord. Partout des églises. L’une des plus connues est due à des artistes espagnols; pas un pouce de pierre lisse : des coquilles, des macarons, des tortillons, des volutes, des dentelles. Les façades portugaises sont sobres; à l’intérieur cependant, la richesse l’emporte sur le bon goût : revêtement d’or ciselé et tarabiscoté, bosses et pendentifs, oiseaux, palmes, démons se cachant comme le gendarme de la devinette parmi les boursouflures des murs et des plafonds; les sacristies exhibent des commodes en palissandre ou en noir jacaranda, des faïences de Delft, des azulejos portugais, des porcelaines, de l’orfèvrerie, des saints en cire, grandeur nature, dignes du musée Grévin : émaciés, marqués de cicatrices, crispés de douleur ou d’extase sous leurs perruques en vrais cheveux; et des Christs, fouettés, meurtris, hérissés d’épines, dont les plaies saignent de longs rubans rouges. Ils me faisaient penser au fétiche de Bobo-Dioulasso.
Les vieilles rues où Amado passa son enfance, étroites, rectilignes, se précipitent abruptement vers la mer; à côté se trouve le quartier des «femmes de la vie». Nous entrâmes dans des bazars pleins de marchandises confuses : les murs, les plafonds étaient piqués de brillants papillons, découpés dans des couvertures de magazines. L’auto dévala des rampes escarpées et nous déposa sur le port, près du marché couvert; il m’a rappelé, hygiène en moins, celui de Pékin; dans les étroites allées, on vend des nourritures grossières, des salaisons, des cuirs, des tissus, de la bonneterie, du fer-blanc; mais aussi une extraordinaire profusion d’objets d’art populaire, survivance d’une culture ancienne et nuancée. Pour nous, pour lui, Amado a acheté des colliers, des bracelets en grains colo-
riés, des céramiques, des figurines en terre cuite, des poupées aux visages noirs vêtues des traditionnels atours bahianais, des Exu en fonte — esprits plus malicieux que malins, qui, fourches en mains, évoquent nos diables — des instruments de musique, un tas de brimborions; il nous a expliqué le sens des amulettes, images, herbes, tambours, bijoux, liés aux cérémonies religieuses. Les éventaires débordaient, en plein air, jusqu’aux bassins où se balançait une flottille de « saveiros » : leurs coques se touchaïient, leurs mâts serrés comme les arbres d’un taillis; des marchands ambulants vendaient des tronçons de canne à sucre pelés, qu’on mâche et qu’on recrache après en avoir exprimé le suc, des gâteaux au coco, des beignets de haricots, des jarres, des amphores, encore des céramiques, jolies ou hideuses, et des bananes, et d’autres fruits; les effluves de l’huile de palme se mariaient à une odeur de saumure; sur les bateaux, sur la terre ferme, allaient, venaient une foule d'hommes et de femmes dont la peau, du chocolat au blanc, passait par toutes les nuances de brun. Nous traversâmes une boutique de coiffeur où se prenaient des paris pour le bicho, ou jeu de bêtes, sorte de loterie qui est avec le football, le divertissement favori du Brésil. Au premier étage, une Noire tient un bistrot d’aspect banal, mais célèbre; au mur, une image de Yemanja, déesse de la mer; dans un pot des « épées d’Ogun », feuilles de cactus en forme de lames, très répandues en France, et rigoureusement nécessaires à la protection des maisons brésiliennes. Sartre ne toucha pas aux ragoûts ruisselants d'huile — vermillon, corail, pistache — que je goûtais avec prudence; le soufflé de crabe me conquit.
Nous vimes, quelques jours plus tard, à la sortie de la ville, un autre marché. « Les Brésiliens ne vous y conduiront pas », m'avait dit une Française. Mais Amado nous conduisait partout. Il avait plu et nous pataugeâmes dans la gadoue; sauf des poteries, assez belles, les éventaires reflétaient la misère des acheteurs : à Bahia aussi la faim rôdait, surtout dans les endroits qu’Amado appelait «les quartiers d’invasion » parce que les gens s’y étaient installés en squatters. L’un d’eux s'était construit sur une lagune : ce terrain-là, on était sûr que personne ne le réclamerait; des passerelles branlantes rattachaient à la terre des bicoques bâties sur pilotis : cela me rappela le « quartier sur l’eau » de Canton, mais ici les habitants vivaient à l’abandon, sans aucune hygiène. D’autres pauvres faubourgs
s'éparpillaient sur des collines vertes, parmi des bananiers aux feuilles déchiquetées; des fils télégraphiques les traversaient, cimetières des cerfs-volants avec lesquels s’amusaient les enfants; la terre brune et grasse exhalait une odeur de campagne; c'était presque des villages, conservant les traditions et les liens organiques des communautés rurales.
Le fait est que la population de Bahia, noire à soixante-dix pour cent — ce fut la région de la canne à sucre et de l’esclavage — participe à une vie collective intense. Les rites africains nago s’y sont perpétués, dissimulés par prudence derrière la liturgie catholique jusqu’à se fondre avec elle, à la manière du vaudou haïtien, en une religion syncrétique, le candomblé 1, C’est un ensemble complexe de croyances et de pratiques qui comporte de nombreuses variantes du fait que les candomblés ne sont pas hiérarchisés en Eglise. Le livre de Roger Bastide, les Religions africaines au Brésil, venait de paraître et je le lus. Il existe un Dieu suprême, père du Ciel et de la Terre, et entouré d’esprits, les Orixa, qui correspondent à certains de nos saints; Oxala est proche de Jésus, Yemanja de la Vierge Marie, Ogun de saint Georges, Xango de saint Jérôme, Omuh de saint Lazare. Exu, plus semblable à l’antique Hermès qu’à notre démon, sert d’intermédiaire espiègle entre les hommes et les «enchantés ». Ceux-ci résident en Afrique, mais leur pouvoir s’étend au loin. Tout individu appartient à un Orixa (les prêtres lui révèlent son nom) qui le protège s’il lui fait les dons et les sacrifices exigés. Certains privilégiés, et qui se sont soumis aux rites, assez longs et compliqués, de l'initiation, sont appelés à servir de « cheval » à leur dieu : on le fait descendre dans leur corps par des cérémonies qui sont — comme pour les catholiques la descente de Dieu dans l’hostie — le moment culminant du candomblé.
A Récife, on avait organisé pour nous une soirée où des Noirs, déguisés en Indiens, avaient dansé des ballets très sophistiqués; mais nous n’avions pas pu voir de Xango?. À Bahia, les fêtes religieuses sont presque quotidiennes et toute l’intelligentsia s’y intéresse. Amado, intronisé dans sa jeunesse, est un des plus hauts dignitaires du candomblé; Vivaldo y occupe un
1. Le mot désigne la religion dans son ensemble, les communautés où s’en perpétue la tradition, les cérémonies religieuses.
2. C’est dans la région de Pernambouc l’équivalent du candomblé de Bahia.
rang plus modeste, mais il connaît toutes les «mères des gaints », et les babala6 (devins, mi-prêtres, mi-sorciers) de la ville. Il nous introduisit dans des cérémonies non pas spectaculaires, mais authentiques. Par deux fois l’auto nous emmena, à la nuit, à travers ces montagnes russes que sont les faubourgs de Bahia, jusqu’à des maisons lointaines où grondaient des bruits de tambour. Chaque fois la mère des saints nous fit entrer d’abord dans la cuisine, où une femme préparait des nourritures profanes et sacrées, puis dans la chambre où se dresse l’autel : parmi un mystérieux désordre fétichiste — des rubans aux couleurs des dieux, des offrandes, des pierres, des jarres — les Orixa sont figurés par des statues de style saint-sulpicien : saint Georges et son dragon, saint Jérôme, saint Côme et Damien (les jumeaux aux multiples et importants pouvoirs), saint Lazare, etc. Dans une cour, entourée de palissades se pressaient des Noirs — surtout des femmes — membres de la confrérie et d’autres qui venaient en invités; quelques Blancs : un peintre, que ces danses avaient souvent inspiré, un journaliste de Rio — Rubem Braga — le Français Pierre Verger, grand initié, nous dit-on, et l’homme qui connaît le mieux les arcanes du candomblé. Des hommes frappaient sur des tambours sacrés et d’autres jouaient des instruments inconnus. La « mère des saints » se mêla à la danse des « filles des saints » : des initiées que leur dieu avait déjà « chevauchées >» au cours de cérémonies analogues; il y en avait de très jeunes et de très vieilles; elles portaient leurs plus beaux atours, de longues jupes de cotonnade, des corsages brodés, des madras — et aussi des bijoux et des amulettes; elles tournaient en rond, dans une marche rythmée, oscillante, saccadée parfois, mais tranquille; la plupart riaient et bouffonnaient. Soudain, un visage se transformait; le regard se fermait; après un temps plus ou moins long de concentration anxieuse, ou parfois instantanément, des soubresauts agitaient le corps de la femme, elle chancelait; comme pour la soutenir, les initiés — Amado, Vivaldo entre autres — tendaient vers elle leurs paumes. Une des servantes du saint — une initiée, mais à qui se trouve refusée la grâce de la visite divine — calmait la possédée par une pression, une étreinte, elle lui dénouait son foulard, lui Gtait ses souliers (pour la rendre à sa condition d’Africaine) et l’entraînait à l’intérieur de la maison. À chaque séance, toutes les danseuses tombèrent en transes, ainsi que
deux ou trois invitées qu’on emmena avec les autres. Elles revinrent, vêtues de somptueux costumes liturgiques, correspondant à leurs saints, tenant à la main des emblèmes, entre autres une espèce de martinet dont elles faisaient tournoyer la crinière; la solennité de leurs gestes, la gravité de leurs visages, marquaient qu’un dieu les habitait. Elles reprirent leur danse, chacune intensément donnée à son extase, mais accordée aux mouvements du groupe. Sartre m’avait parlé de la frénésie des vaudous; ici, la discipline collective contrôlait les manifestations individuelles; elles atteignaient chez certaines à une grande violence, mais sans jamais les isoler de leurs compagnes. Au cours d’une des deux fêtes, une jeune Noire achevait le cycle de son initiation. La tête rasée, vêtue de blanc, elle resta couchée sur le sol pendant toute la première partie de la soirée; elle tremblait légèrement, le regard fixé sur l’invisible, à la fois présente et ailleurs, comme mon père dans son agonie. A la fin, elle entra en transes, elle partit, elle revint, transfigurée par une joie mystérieuse.
J’ai posé la question classique : « Comment s’expliquent ces transes? » La «mère des saints », seule, a le droit de les simuler, afin de contribuer à la descente des Orixa : et il me parut que l’une des deux usa en effet de cette permission. Tous les observateurs s’accordent à affirmer que les autres ne trichent pas, et j’en donnerais ma main à couper : pour elles comme pour le spectateur, leur métamorphose était une surprise; elles n’avaient pas non plus l’air de névrosées ni de droguées : les vieilles surtout, ironiques et gaies, arrivaient au candomblé avec tout leur bon sens quotidien. Alors? Vivaldo, très expressément, Pierre Verger, avec moins de franchise, ont parlé d'intervention surnaturelle. Amado, tous les autres, avouaient leur ignorance. Ce qui est certain, c’est que ces faits n’ont rien de pathologique mais sont d’ordre culturel; on en rencontre d’analogues partout où des individus sont écartelés entre deux civilisations. Contraints de se plier au monde occidental, les Noirs de Bahia, naguère esclaves, aujourd’hui exploités, subissent une oppression qui va jusqu’à les déposséder d'eux-mêmes; pour se défendre, il ne leur suffit pas de garder leurs coutumes, leurs traditions, leurs croyances : ils cultivent les techniques qui les aident à s’arracher par l’extase au personnage mensonger où on les a emprisonnés; au moment où ils semblent se perdre, c’est alors qu’ils se retrouvent : ils
sont possédés, oui, mais par leur propre vérité. Le candomblé, s’il ne change pas les êtres humains en dieux, du moins par le truchement d’esprits imaginaires, à des hommes rabaïissés au rang de bétail restitue leur humanité. Le catholicisme jette les pauvres à genoux devant Dieu et ses prêtres. Par le candomblé au contraire ils font l’expérience de cette souveraineté que tout homme devrait pouvoir revendiquer. Tous n’atteignent pas à l’extase, même parmi ceux que l'initiation y dispose : mais c’est assez que quelques-uns l’éprouvent pour tous les sauver de l’abjection. Le moment suprême de sa vie individuelle — quand de marchande de beignets ou de laveuse de vaisselle elle se transforme en Ogun ou en Yemanja — est aussi celui où la « fille des saints » s’intègre le plus étroitement à sa communauté. Peu de sociétés offrent à leurs membres une pareille chance : réaliser sa liaison avec tous non pas dans la banalité quotidienne, mais à travers ce qu’on éprouve de plus secret et de plus précieux. Le pittoresque du candomblé est mesuré et assez monotone; si les intellectuels progressistes lui accordent tant d'attention c’est parce que — en attendant les changements auxquels ils aspirent — il maintient chez les déshérités le sentiment de leur dignité.
Après avoir dévalé et escaladé des routes abruptes — heureusement Zélia possédait une amulette souveraine contre les accidents — nous nous arrêtâmes un matin à la porte, que garde un Exu, du plus ancien, du plus vaste et du plus célèbre candomblé de Bahia. Ce sanctuaire sur lequel règne la plus vénérée des « mères des saints » est à Bahia ce que Montserrat est à l’Espagne : seulement cette religion-ci sert les pauvres et non les riches; le pisé tient lieu de marbre, la terre cuite d’orfèvrerie, quelques tambours, de grandes orgues. Situé sur une colline, l’enclos enferme des maisonnettes où les néophytes vivent pendant la période d'initiation et où reviennent en certaines circonstances les filles et les servantes des saints; il y a une grande salle de danses, construite, comme nos églises, selon les règles d’une symbolique compliquée; dans le bâtiment principal loge la « mère des saints » : sur un autel sont rassemblés — sous la figure de plâtres saint-sulpiciens — les divinités des villes; celles des campagnes ont leurs chapelles dehors : elles sont disposées de manière à rappeler l'emplacement des temples sur le continent originel, car chaque candomblé est un microcosme de l’Afrique. Après un coup d’œil sur ces édicules
— dont certains sont perdus dans la nature à une assez grande distance — nous revîinmes chez « la mère des saints » : devant sa porte picoraient sans gaieté deux poulets destinés à un sacrifice. Les Amado appartiennent à son candomblé; ile réglèrent, en aparté avec elle, la question de leurs obligations qu’ils ne manquent jamais de remplir. Avertie de notre visite, elle avait endossé son costume le plus magnifique : des jupes et des jupons, des châles, des colliers, des bijoux. Elle était vive, bavarde et malicieuse; elle se plaignit de Clouzot qui avait tenté de violer des secrets, elle fit un éloge enflammé de Pierre Verger qui lui avait rapporté d'Afrique divers objets: ses relations avec les Orixa s’en trouvaient fortifiées. Elle avait été elle-même en Afrique et je crus comprendre qu'ayant eu à choisir entre les dieux de ses deux lignées, elle avait opté pour le culte nago. Elle parlait un peu le nago : la possession de la langue africaine est nécessaire pour avoir commerce avec les saints. Tandis que, dans la cuisine, une jeune femme nous servait quelques nourritures, la « mère des saints» consulta des coquillages pour savoir de quel esprit nous dépendions : Sartre était Oxala et moi, Oxun. Sur la route, nous avions aperçu de loin en loin, au pied des arbres, des poulets égorgés; nous le lui dîmes : il s’agissait certainement de maléfices qu’elle blâma. « Je travaille pour le bien, jamais pour le mal », déclara-t-elle. Ce sont les magiciens qui, avec l’aide du «chien» — le diable — rendent les gens malades, les ruinent, les tuent. Mères des saints, Pères des saints, babalas, intercèdent pour le bonheur des hommes. Nous causâmes assez longtemps. Dans le détail, l’accouplement du candomblé et du catholicisme donne souvent des résultats saugrenus; mais dans l’ensemble, le fétichisme paysan intégré par le christianisme s’accorde très bien avec les survivances du fétichisme africain; et les Bahianais se sentent aussi à l’aise dans l’église San Francisco que sur leurs terreiros.
C’est surtout dans l’église du Seigneur de Bonfim que se déroulent des cérémonies pagano-chrétiennes où le sang de poulet voisine avec l’encens. Nous fimes une belle et longue promenade pour aller la voir, suivant la côte aux échancrures compliquées, regardant au passage le vieux fort de Monteserrate et la chapelle dont le parvis s’avance dans la mer. Léglise se dresse en haut d’une grande place : devant le portail, on vend des chapelets et des colliers rituels, des crucifix et des
amulettes, des images du Sacré-Cœur et de Yemanja, g’avançant sur les flots, ses longs cheveux déployés. La sacristie contient une collection d’étonnants ex-voito: plâtres et béquilles, photographies, peintures, moulages des organes que le Seigneur a guéris.
Dans les rues de Bahia, la nuit, se pratique encore entre mauvais garçons l’ancienne «savate» française; quand ils s’attachent aux chevilles des lames de rasoir, elle devient mortelle. Elle a inspiré une danse à laquelle j’assistai, une fois dans une sorte de guinguette, au milieu d’un « quartier d’invasion », un autre jour au centre de Bahia dans une salle décorée de guirlandes, de drapeaux et de serpentins multicolores. Chaque danseur fait voler en l’air et jette à terre son partenaire, dont il menace le visage avec son pied, mais en évitant de l’atteindre. Il y a une grande variété d’esquives et d’attaques. Des musiciens accompagnent ce combat à blanc. Champion et professeur, un vieux Noir maigre, très petit, l’air malin, fit une étonnante exhibition.
Le père d’Amado avait été planteur de cacao : à dix-neuf ans, dans son premier récit, Cacao, Jorge décrivit la condition de ses ouvriers agricoles. Plus tard, il peignit dans Terre violente le courage et les crimes des premiers conquérants de la forêt, les « colonels », qui exerçaient le droit de vie et de mort sur des troupeaux d’esclaves et réglaient leurs querelles à coups de fusil. La Terre aux fruits d’or évoque la génération qui leur succéda : des spéculateurs et des exploiteurs qui respectaient les apparences de la légalité. Dans son livre, Gabriella, qui remportait cette année-là un énorme succès, Amado décrivait encore Îleos, le port du cacao. Il voulut nous le montrer.
Nous survolâmes un mouvant paysage de collines et de forêts gonflées d’eau. Il pleuvait, le soir, sur Itabuna qui ne nous parut pas moins morne sous le soleil du matin. Pour connaître un pays, Amado pensait qu’il faut d’abord savoir ce qu’on y mange; il nous emmena au marché; des haricots rouges, du manioc, du mauvais riz, des citrouilles, des patates douces, des briquettes de sucre brut qui ressemble à du savon noir, de la viande de bœuf desséchée au soleil : rien de frais; au dos des petits ânes, des amphores emmaillotées dans du foin; par terre, des cordages, des gourdes en peau de chèvre; en plein air, on respirait une odeur de vieux grenier. Les gens — métis d’Indiens et de Portugais avec très peu ou pas du tout
de sang noir — avaient des visages moroses. Le sol est riche, mais accaparé par quelques privilégiés; le tabac, le cacao ne laissent pas de place aux cultures vivrières. Amado et quelques notables nous accompagnèrent à une fazenda, modèle, nous dit-on. Nous suivimes une rivière torrentueuse à travers une jolie campagne. La maison du maître se dressait sur une éminence, au milieu d’un jardin. Comme la grande majorité des propriétaires terriens, il résidait plus volontiers à Rio que dans son domaine. Ce fut le gérant qui nous reçut. Le sourire aux lèvres, il nous conduisit au lieu — plus semblable à une étable qu’à un village — où logent les travailleurs. Ni eau, ni lumière, ni chauffage, ni meubles : des murs entourant un carré de terre battue; quelques caisses. Les chambres s’alignaient autour d’une cour où traînaient des enfants nus, au ventre ballonné, et des femmes en haïllons: les hommes à la peau et aux cheveux sombres nous regardaient, leurs machettes à la main, la haine aux yeux. 4 Cuba, ils avaient cette peau, ces cheveux, ces machettes, et leurs yeux fixés sur Castro étincelaient d'amour. Dans un corridor, fixée avec des punaises, dérisoire, une image publicitaire représentait une élégante voyageuse descendant d’un sleeping : je ne vis aucun autre ornement. Sur les toits, les amandes de cacao se hälaient au soleil dans une odeur fermentée et douceâtre qui se mêlait à d’autres effluves, innommables. Par un sentier boueux, nous gagnâmes la forêt où poussent les fruits d’or: il faut aux arbustes qui les portent l’ombre des hautes frondaisons et une terre humide et molle qui engluait nos souliers. Amado cueillit et fendit une des coques : blanche, un peu visqueuse, l’amande évoquait de très loin le goût du chocolat. Au retour, je lui demandai pourquoi on nous avait parlé de fazenda modèle : « Je suppose qu’un médecin passe de loin en loin; que le poste d’eau est à moins d’un kilomètre; que la pluie ne traverse pas les plafonds. De toute façon, ajouta-t-il, comparés aux paysans du Sertan, ces hommes sont des privilégiés : ils mangent. »
Le long de la rivière, entre des forêts, à travers une campagne où il semblait qu’on aurait pu être heureux, nous gagnâmes Ileos. Des ballots de cacao s’entassaient dans les entrepôts; des hommes, noirs pour la plupart, les transportaient sur les rafiots amarrés dans l’anse tranquille qu’un goulet sépare de l’océan et dont les eaux avaient la même
nuance vert tendre que les palmiers, adoucis par le soir. Organisés, syndiqués, les dockers travaillent dur, mais gagnent bien : on voyait à leurs muscles, à leur air de santé, à leur bouche qui savait rire et chanter qu’ils mangeaient leur saoul. Au large d’Ileos, l’océan est si houleux que les grands bateaux ne peuvent pas s'approcher; nous en aperçûmes deux au loin qui attendaient leur cargaison. Dans Gabriella, Amado a réclamé pour Ileos un port moderne; tel est son crédit au Brésil que les travaux ont commencé : battus par le vent et les embruns, nous allâmes au bout de la jetée qu’on était en train de construire.
Une autre ressource de la région, c’est le bétail. Nous partimes un matin pour la Feira de Santa Anna, à une centaine de kilomètres de Bahia : c'était jour de foire. Sur des kilomètres, une épaisse foule se bousculait, des musiciens déguisés en cangaceiros faisaient avec des guitares et leur glotte tout le bruit qu’ils pouvaient; on vendait des beignets, des pâtes de fruits, des gâteaux de coco, des friandises; mais cette illusion de gaieté se dissipait vite; le marché était presque aussi déshérité que celui d’Itabuna; pas d’art populaire, sauf de médiocres figurines en terre cuite; Bahia était très loin; ici refluait la désolation des campagnes où vivre, c’est s’exténuer à survivre; pas de place pour le superflu. A la lisière de la ville, d’immenses troupeaux de bœufs étaient parqués dans des corrals où des vaqueiros galopaient en soulevant la poussière. Pour se défendre contre les cactus et les épines de la brousse, ils sont bardés de cuir, depuis leur bicorne jusqu’au bout de leurs bottes. Leurs troupeaux ne leur appartiennent pas; ils sont intéressés, pour une faible part, à l’élevage, qui ne rapporte guère, à cause de la sécheresse et des épidémies. Sur le sol s’étalaient des chapeaux, des souliers, des pantalons, des vestes, des gants, des ceintures, des salopettes en cuir, d’un joli fauve rosé, mais à l’odeur bestiale.
Restait — car Amado est systématique — à nous renseigner sur le tabac. « Cachuera, c’est à une heure d'ici », nous dit le professeur chez qui nous déjeunâmes. Il fallut trois heures pour venir à bout de la route, creusée de fondrières, dont les cahots réveillèrent douloureusement le zona de Sartre; nous aperçûmes deux ou trois masures isolées près desquelles poussaient des plants de tabac. La ville s’étalait, paisible, des deux côtés d’un fleuve; vieilles maisons, vieilles églises, nous y flà-
nâmes. Puis nous entrâmes dans un hangar mal éclairé, où des femmes harassées foulaient de leurs pieds nus des feuilles de tabac; à l’odeur âcre des plantes mortes s’ajoutait celle des latrines, où des monceaux d’immondices se décomposaient au soleil, et j'avais l'impression d’un enfer où des femmes étaient condamnées à piétiner leurs excréments. A la sortie, elles se ruèrent pour se tremper les pieds dans un filet d’eau boueuse : pas de lavabos, pas de fontaine et pourtant à quelques pas coulait un fleuve. Beaucoup d’ouvrières portaient des colliers sacrés. «Ah! dit Vivaldo à l’une d’elles, vous êtes fille d’Oxun? » Il l’interrogea sur les candomblés de Cachuera. D’abord hésitante, elle s’illumina, nous dit-il ensuite, quand elle comprit qu’il était lui-même un initié. Je réalisai pleinement, ayant vu l’abjection où ces femmes étaient maintenues, quel miracle accomplit le candomblé.
Une dernière excursion nous emmena, un matin, au fond de la baie, à la ville du pétrole. Une des fiertés du Brésil, c’est que le pétrole aujourd’hui soit nationalisé. Poussé par un violent courant antiaméricain, Vargas en 53 établit le monopole étatique de Pétrobras : aucun capital étranger ne put être désormais investi dans l’exploitation du pétrole, ce qui porta un coup aux compagnies pétrolifères américaines. Un an plus tard le clan «américain » accula Vargas au suicide, mais le monopole demeura. Pétrobras engage parfois des techniciens étrangers, mais il n’est plus un gisement qui ne lui appartienne. Une raffinerie géante s’étend au bord de la mer : nous la regardâmes du haut de l’éminence où est bâtie la cité ouvrière, très confortable. Comparé aux paysans, le prolétariat constitue au Brésil une aristocratie, et les ouvriers de Pétrobras se situent à son sommet. Nous vimes aussi dans la forêt un derrick dont le trépan forait la terre jusqu’à quatre kilomètres de profondeur.
Ces visites nous faisaient connaître physiquement la terre brésilienne, les découpures de ses côtes, la couleur de ses forêts. En même temps nos amis nous éclairèrent sur sa situation politique qu’au début nous eûmes du mal à débrouiller.
On était en pleine période électorale. Le Brésil se préparait à choisir son Président. En outre, Rio, déchue de son rang de capitale au profit de Brasilia, constituait désormais le nouvel Etat de Guanabara dont il fallait nommer le gouver- “eur et les représentants. Trois hommes briguaient la prési-
dence. Adhémar — à qui on attribuait la devise « Je vole mais j’agis » — n’ayant aucune chance, la bataille se livrait entre Janio et le maréchal Lott; Janio était le candidat de la droite : une fois au pouvoir, il favoriserait les intérêts du grand capital; cependant il avait adressé à Cuba et aux Algériens des déclarations d'amitié. Christina était décidée à voter pour lui; elle portait des souliers décorés de son emblème, un petit balai : il promettait de supprimer la corruption. « Il installera une autre équipe de profiteurs, disait Lucia. — Il soutient Cuba et l'Algérie, il fera quelque chose pour les paysans, disait Christina. — C’est un hystérique; il promet, il ne tiendra pas», répondait sa sœur. Elle voterait pour Lott, comme Amado et toute la gauche. Nationaliste, antiaméricain il lutterait, assurait-il, pour l'indépendance économique du Brésil. Il était appuyé par Kubitschek — à qui la constitution interdisait de se représenter, mais dont le prestige était grand — et par les communistes; le malheur, c’est que Lott était un militaire très cagot et, en politique extérieure, réactionnaire : il avait pris parti contre Cuba. Sur sa bêtise, ses partisans colportaient eux-mêmes des anecdotes aussi affligeantes que risibles. Empêché par une maladie de participer à un exercice de manœuvre, il décida de le reproduire dans son jardin: il partit, avec son ordonnance, pour une marche en rond de quarante kilomètres. Au bout de vingt kilomètres, ils firent halte. Le soldat eut soif et s’aperçut qu’il avait oublié sa gourde; il voulut aller la chercher, Lott l’arrêta : « Elle se trouve à vingt kilomètres », dit-il. Pendant six semaines, des banderoles, des affiches, des disques, des voitures à haut-parleurs vantèrent bruyamment les mérites des deux candidats; on tirait des pétards en leur honneur.
Nous suivions cette campagne dans les journaux que, par analogie avec l'espagnol, nous comprenions à peu près. Je lus la plupart des essais écrits ou traduits en français sur le Brésil; à travers les traductions françaises, j’eus un aperçu de sa littérature.
Nous avons dit au revoir aux sœurs T. et à Vivaldo : il attendait avec fébrilité l’arrivée d’un professeur africain qui devait lui enseigner le nago. Quand nous avons quitté Bahia, rieuse et mouillée, son limon jaune, ses foules noires, ses
églises où les Christ sont des fétiches, ses autels où des saints de plâtre figurent les dieux africains, ses marchés, son folklore, ses sortilèges paysans, nous savions que nous changions d’univers. Trois heures d’avion. Le sol se hérissa de montagnes en dents de scie, de « doigts de Dieu », d’aiguilles pelées, de pains de sucre; je découvris une baie semée d’innombrables îlots et si vaste que mon regard ne l’embrassait pas tout entière. Rio. Une route populeuse et laide, des avenues surpeuplées où floitaient des banderoles électorales, un tunnel, nous menèrent à notre hôtel, à Copacabana.
La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir. C'était l’hiver, on n’apercevait que de rares silhouettes, immobiles ou mouvantes, entre la chaussée et la mer. Au petit matin, viennent les domestiques du quartier, puis vers 8 heures, les employés, les gens qui travaillent dans la journée, puis les oisifs et les enfants. On se baigne peu, les eaux sont trop violentes; ailleurs, il y a des criques et des rives mieux abritées; ici on se mouille les pieds, on s’étend au soleil, et on joue au football. Il était difficile de penser que cette solitude nonchalante, que la splendeur brute de l’océan et des rochers appartenaient à une grande cité compacte et fiévreuse. Le soir, une brume à l’odeur d’étuve tamisait les lumières des immeubles, le néon des enseignes : et il n’y avait rien au monde à désirer que ce scintillement, cette fraîche moiteur.
Copacabana contient 300.000 habitants, en majorité de grands et de petits bourgeois; c'était agréable de se promener entre ses beaux immeubles, souvent bâtis sur pilotis, dans le style de Le Corbusier. Le quartier meurt au pied d’une falaise que quelques routes escaladent, mais qu’on traverse le plus souvent par des tunnels. Rio tout entière se
convulse en mornes et en pains de sucre contre lesquels butent ses rues et que percent souterrainement des avenues. Des verdures couvrent ces bosses, la forêt envahit la ville qu’assiège aussi l’océan : aucune grande cité n’appartient si entièrement à la nature. Une promenade en auto dans Rio, c’est une suite d’escalades et de tournoiements, d’engouffrements imprévus, de descentes à pic, avec de brusques et magnifiques découvertes sur les rochers de la côte et son collier de plages. Du Corcavado où, à sept cents mètres d'altitude, on a planté un Christ de trente mètres de hauteur, on est ébloui par ce paysage urbain et sauvage.
La ville n’est bâtie en hauteur que dans les beaux quartiers; elle s’étend si loin que les chauffeurs l’ont divisée en deux zones : les taxis du nord ne pénètrent pas dans le sud et réciproquement. Nous traversâmes quelquefois les laides agglomérations ouvrières du nord, mais nous ne connûmes familièrement que le sud. L’avenue du Président Vargas nous décourageait par sa largeur, mais nous arpentions souvent l’avenue Rio-Branco; un flot de passants sur les trottoirs, une chaussée encombrée, des magasins, des kiosques, des affiches, des bars ouverts sur la rue où brillaient des percolateurs, et des bocaux remplis de jus d’ananas, d’orange, de cajou, de maracuja, des banderoles, des slogans : cette animation ressemblait à de la gaieté, mais les gens avaient l’air triste. À droite, à gauche, les rues interdites aux voitures étaient noires de monde; puis les piétons même se faisaient rares, les magasins devenaient de maigres échoppes; en plein cœur de la ville, nous flânions dans une bourgade désuète. Plus d’une fois nous montâmes, au hasard, dans la baladeuse d’un tramway dont la lenteur et les haltes nous plaisaient. Nous vimes les édifices construits par les jeunes architectes brésiliens : le Musée d’Art Moderne, l'unité d’habitation d’Alfonso Reidy, les immeubles de Nino Lévi, ceux de Niemeyer et de Costa, tous deux élèves de Le Corbusier, avec qui ils ont bâti le ministère de l’Education Nationale; leurs œuvres étaient plus élégantes que les siennes. Du Portugal, il restait peu de traces. J’ai oublié le nom de ce largo décoré d’azulejos qui est une grande cour, à une seule issue, loin des bruits de la ville, entouré de maisons coloniales et de jardins aux arbres puissants. Un de nos endroits préférés, c'était la place de l’embarcadère : des vapeurs appareillent vers les îles de la baie; des bacs et des ferry-boats trans-
portent gens, voitures et marchandises à Niteroi qui avec ses deux cent mille habitants et ses gratte-ciel semble, sur l’autre rive, une jumelle malchanceuse de Rio. Les bateaux sont surchargés et souvent un journal annonce que trente ou cinquante passagers se sont noyés. Taxis, tramways affluent; des marchants ambulants, des boutiques vendent nourritures et boissons. À côté s'étendent les grandes halles qui sentent le légume frais, l’ananas, et aussi le poisson, la viande fatiguée. D'un restaurant, au premier étage, on voit la baie et ses bateaux, la terre et son trafic. Un dimanche, suivant une morne avenue que fendait un canal, nous remarquâmes au loin des hommes en chemises roses, jaunes, vertes surtout (c’est la couleur favorite des Brésiliens). Ils riaient et causaient avec des femmes, penchées par grappes aux fenêtres de grandes maisons basses. Par des portes entrebäillées, on apercevait, assises sur des escaliers, de belles mulâtresses en costume de bain. Rien de clandestin; à ciel ouvert, en plein après-midi, on aurait dit une fête villageoise.
Le soir, Rio resplendissait : colliers, sautoirs, chaînes, ceintures de pierreries s’enroulaient autour de sa chair sombre. Je préférai encore, dans les fumées gris-bleu du crépuscule, les petites rues aux échoppes closes. Il y a dans Rio quelque chose de fatigué et de fané — les trottoirs en mosaïque noire et blanche sont crevassés, l’asphalte se gondole, des murs s’écaillent, les chaussées sont sales — que cachent le soleil et la foule. Dans les quartiers populaires, rendus à la nuit et au silence, flottent des fantômes et des regrets.
Sur les trois millions d'habitants de Rio, sept cent mille vivent dans des favellas; les paysans affamés qui viennent, souvent de très loin, chercher fortune en ville, s’entassent sur les terrains que les propriétaires laissent à l’abandon : marécages, tertres rocailleux; quand, avec des planches, du carton, des bouts de tôle, il ont achevé de se bâtir une cahute, les autorités ne se reconnaissent plus le droit de les expulser. Au cœur même de Rio, sur les mornes abrupts, les favellas pullulent. Un préposé au tourisme, pour en masquer la misère, avait suggéré de les peinturlurer : le projet fut abandonné en cours de route, mais quelques baraques ont des couleurs pimpantes; à distance, perchées sur les plus hauts sommets, dominant la cité et l’océan, certains de ces quartiers ont l’air de villages heureux. Les Brésiliens n’aiment pas montrer leurs
favellas. Cependant, Thérèse Carneiro, que nous avions connue à Paris, nous en fit visiter une. C’était, à Copacabana, étagée sur une éminence de plus cent mètres de hauteur, une agglomération de quatre mille âmes, pour la plupart des Noirs. Misère, crasse, maladies, elle ressemblait à toutes les autres; mais elle avait une particularité : une religieuse, qu’on appelait sœur Renée, ou simplement Renée, y habitait. Fille d’un consul français, bouleversée dans sa jeunesse par la détresse du peuple espagnol, elle avait pris le voile et travaillé dans le sillage des prêtres ouvriers. On lui avait conseillé de venir à Rio. Elle avait «envahi », avec l’assentiment du propriétaire, un morceau de terrain où les hommes de la favella l’avaient aidée à aménager un dispensaire et une école. Blonde, rose, les pommettes hautes, presque belle, elle portait une blouse bleue d’infirmière. Elle nous surprit par son intelligence, sa culture et son bon sens matérialiste. « Les gens d’ici, on leur parlera de Dieu quand ils auront de l’eau. Des égouts d’abord, la morale après. » Elle plaidait leur cause : « On les accuse d’un tas de crimes; je trouve que, dans les conditions où ils vivent, ils en commettent bien peu. >» Elle nous désigna, au bord de la mer, le club où la jeunesse dorée jouait au tennis et se prélassait au soleil : « Moi, avec mon sang, je descendrais les égorger. Eux, les pauvres, ils ne mangent pas assez, c’est pour ça qu’ils ne réagissent pas. » Il y avait sur sa table un gros livre sur le chanvre : hommes et femmes s’intoxiquaient avec des drogues qui les jetaient dans des délires aigus. Le samedi soir, dans plusieurs baraques, on célébrait des macumbas, très différentes des sages candomblés de Bahia; dans ce sous-prolétariat, coupé de ses traditions rurales, la possession était une aventure individuelle et non pas collective; au cours de leurs transes, les initiés se brûlaient, se blessaient, parfois gravement; le dimanche matin, Renée les soignait. Ils connaissaient, disait-elle, des remèdes magiques : elle avait vu de profondes entailles qui une heure plus tard étaient cicatrisées. «Il y a quelque chose dans leur religion », affirmait-elle, sans en être troublée, car elle pensait sans doute que les voies de Dieu sont multiples. Elle administrait la favella selon des méthodes très proches de celles que j'avais vu appliquer en Chine : elle avait convaincu la population de travailler elle-même à son bien-être. Des hommes avaient tracé et cimenté des chemins, ils creusaient des espèces d’égouts; elle les aidait à voler de
Pélectricité à la ville; en même temps elle agissait auprès de la municipalité pour en obtenir légalement, et aussi pour avoir de l’eau et de vrais égouts. Quelques femmes de l’endroit la secondaient et elle essayait de former des remplaçantes. Une minorité blanche assez importante cohabitait avec les Noirs et elle combattait son racisme. Elle avait ses problèmes. L’endroit était surpeuplé; la municipalité et la raison interdisaient qu’on y acceptât de nouveaux arrivants; elle les refoulait. < Mais ce n’est pas de la charité, disait-elle. Refuser aux gens un toit, ce n’est pas bien.» Pendant le mois de congé qui lui était octroyé par ses supérieurs, elle comptait s’occuper des Indiens de l’Amazonie : « Il faut bien passer des vacances intelligentes », nous dit-elle avec un sourire. Directe, spontanée, sans l’ombre d’un retour sur soi, elle désarmait toutes les critiques qu’on peut adresser d’ordinaire aux dames patronnesses et aux sœurs de charité : elle ne regardait pas les gens qu’elle servait avec les yeux de la société ou de Dieu, mais plutôt la société et Dieu avec leurs yeux.
Zélia conduisait et Christina qui était venue avec sa mère à Rio avait une auto; elles nous montrèrent les environs : la corniche sauvage qui prolonge les plages; sur les flancs de la Tijuca, haute de mille mètres, la forêt puissante et touffue qui occupe aujourd’hui la place de plantations de café exténuées. Les Amado nous emmenèrent dans la montagne, à Petropolis; l’été, quand la chaleur suffoque Rio, ils y louent des chambres, dans un immense hôtel qui devait être un casino : les jeux ont été interdits et les salons déserts s’alignent en enfilades. Nous vimes la villa où Stephan Zweig se tua. Un autre jour, nous primes avec Zélia un bateau pour l’île de Paquéta où nous fimes un tour en fiacre; la vieille voiture s’accordait aux belles résidences défraîchies, aux jardins abandonnés, à l’odeur antique des eucalyptus.
Le soir nous dînions sur une des terrasses de l’Atlantica, attentifs au scintillement des lumières, au murmure des vagues, à la tiède et humide caresse de l’air. Nous déjeunions souvent dans des churrascarias. Devant des feux de bois se dressent des parterres de piques en fer, verticalement fichées dans le sol, où sont embrochés des quartiers de porc, de mouton, de bœuf : c’est ainsi que, dans le sud, les gauchos font cuire la viande. Le churrasco est servi dans un appareil qui maintient la pique à l’horizontale; nulle part au monde je n’ai mangé
de viande aussi succulente; les Européens goûtent peu le manioc dont on l’accompagne; frit, bien accommodé, je le trouvai délectable; l’odeur de bois brûlé embaumait l'air.
Au Brésil, le plus modeste hôtel-restaurant s'intitule « boîte » !; à Copacabana il y a aussi beaucoup de « boîtes » au sens que nous donnons à ce mot, mais les Amado les ignoraient. Nous allâmes seulement dans ces bars sombres qu’on appelle «les petits enfers» parce que, sur un fond d’alcool et de musique, il s’y déroule des idylles plus ou moins vénales. C’est là que, venu à Rio pour le congrès du Pen-Club, Graham Greene, fuyant les discussions littéraires, passa, en solitaire, le plus clair de son temps.
Nous avions eu une immédiate sympathie pour Jorge, pour Zélia; à Rio, nous devinmes intimes : nous ne pensions pas, à notre âge, ayant vu dépérir déjà tant de liens, connaître encore la gaieté d’une amitié neuve. Fille d’un communiste tué par des policiers, et communiste elle-même, Zélia avait rencontré Jorge au cours d’une campagne électorale; il l’avait conquise de haute lutte contre un mari qu’elle n’aimait plus; depuis quinze ans ils formaient un couple heureux et vivant. Zélia devait à son origine italienne un naturel et une fraîcheur juvéniles; elle avait du caractère et de la chaleur, un regard aigu, la langue vive; je trouvai sa présence tonique et c’est une des rares femmes avec qui je riais. Chez Jorge aussi la retenue et la passion s’équilibraient : on sentait, derrière sa pondération, de grands tumultes dominés. Il était sensible à ce qu’il appelait «les petites bonnes choses de la vie » : les nourritures, les paysages, le charme des femmes, la conversation, rire. Soucieux des autres, toujours prêt à les comprendre et à les aider, il avait des aversions décidées et beaucoup d’ironie. Solidement enraciné dans la terre brésilienne, il y jouissait d’une situation privilégiée : dans le moment où un pays travaille à surmonter ses divisions, il honore comme des héros les écrivains et les artistes qui lui reflètent l’unité nationale à laquelle il aspire. Tout ce qui savait lire au Brésil connaissait Gabriella et dans aucun pays je n’ai vu un auteur jouir d’une si universelle popularité. Aussi à l’aise dans un « quartier d’invasion » que chez un milliar-