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En français

daire, il pouvait nous introduire chez le président Kubitschek comme chez la « mère des saints ».

Jeune, il avait, sous Vargas, fait de la prison. Plus tard, le P.C. étant interdit, il s'était exilé avec Zélia. Ils avaient passé deux ou trois ans en Tchécoslovaquie, à une époque difficile. Ils avaient connu Paris, l’Italie, Vienne, Helsinki, Moscou, le Pakistan, l'Inde, la Chine, et j’en oublie. Dans les congrès et les voyages, il faisait souvent équipe avec le poète cubain Nicolas Guillen et le chilien Néruda; pour tromper l’ennui des visites officielles, il leur jouait des tours. Assistant à Pékin à un opéra, entre Guillen et un interprète, il en retransmit à Guillen une version qui le scandalisa par son obscénité. A quelques jours de là, ils eurent avec des écrivains chinois une discussion sur le théâtre. « Je ne comprends pas, dit Guillen indigné, que vous respectiez les traditions au point de conserver des scènes pornographiques dans les pièces que vous montrez au peuple. » Les Chinois parurent stupéfaits; Amado étouffait de rire et Guillen soudain comprit: «Ah! toi! » dit-il, sans rire du tout. À Vienne, Amado envoyait à Néruda des télégrammes : « Au plus grand poète d'Amérique latine », pour faire enrager Guillen. Cependant, il mit celui-ci dans la confidence d’une lettre, de sa confection, où une admiratrice s’offrait à Néruda. Au petit déjeuner, Néruda la leur lut, puis s’assombrit : « Quelle sotte! elle a oublié de me donner son numéro de téléphone! » Zélia et lui savaient une foule d'histoires sur une foule de gens.

Elle suivait des cours à l’Alliance française et parlait très bien français. Jorge s’exprimait avec moins de correction, mais couramment, comme la plupart des Brésiliens que nous rencontrâmes. Ils avaient en commun quelques « brésilianismes »; au lieu d’individu, homme, bonhomme, type, Amado disait : monsieur. «Ce monsieur-là a une tête qui ne me revient pas. je crois que c’est un sale monsieur. » Pour nous annoncer nos rendez-vous, il disait : « Vous avez trois compromis cet après-midi »; il y avait là une subtilité qui nous plaisait trop pour que nous l’ayons jamais relevée.

Les Amado habitaient à deux minutes de notre hôtel un grand appartement dallé et vitré, plein de livres; les étagères étaient couvertes d’objets d’art populaire : de tous les coins du monde ils avaient rapporté des vases, des jarres, des jouets des boîtes, des poupées, des statuettes, des terres cuites, des

céramiques, des instruments de musique, des masques, des miroirs, des broderies, des bijoux. Un oiseau de couleur tendre volait en liberté à travers le studio. Ils avaient un fils, une fille, d'environ douze et huit ans. Le fils, Juan, sollicité par le journal du lycée d’interviewer Sartre s’y refusa longtemps 3 « Il dit qu’il n’a plus rien à dire à la jeunesse », objectait-il *. Une amie française habitait chez eux, et le frère de Jorge, un journaliste, y venait souvent. Ce fut pour nous un foyer. Presque chaque soir nous y buvions des batidas à la maracuja, au cajou, au citron, à la menthe; quelquefois nous y dinions ou, si nous sortions, ils nous accompagnaient. Jorge organisait nos rencontres, il nous défendait contre les importuns avec une patience têtue qui en irrita plus d’un; un journaliste éconduit, dans un article venimeux, l’accusa de nous séquestrer. Les déjeuners officiels, avec des universitaires, des écrivains, des journalistes, avaient lieu au bord de la baie; l’endroit était si beau, la nourriture si bonne que je m’ennuyais à peine.

Ultima Hora publiait Ouragan sur le sucre. Rubem Braga, et un de ses amis, un catholique de gauche, décidèrent de l’éditer. Nous en discutâmes avec eux. Nous revimes Di Cavalcanti. À travers la Tijuca, des routes en lacets nous conduisirent chez Niemeyer : il habitait, sur les hauteurs, une villa, son œuvre, qui ressemblait à une sculpture abstraite plutôt qu’à une maison; un toit abritait la terrasse, le studio s’ouvrait de partout sur le ciel. Il nous offrit des gin-tonic et nous causâmes comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Bâtir de toutes pièces une ville, c’est pour un architecte une chance extraordinaire; il savait gré à Kubitschek de la lui avoir offerte et de l’avoir soutenu contre chacun et tous. Mais il était communiste — comme aussi Costa qui avait conçu le plan de la nouvelle capitale — et il se posait des questions dont il compta nous parler plus longuement à Brasilia.

A part Villa-Lobos, nous ne connaissions guère la musique brésilienne. Les « écoles de samba » où se prépare le Carnaval n'étaient pas encore ouvertes. Amado nous fit entendre des disques. Il invita un compositeur qui chanta en jouant de la guitare. L'auteur de la pièce Orfeo negro organisa pour nous une soirée. (Il n’aimait pas du tout le film qui, disait-il, l'avait trahi : tous les Brésiliens que je vis reprochaient à Marcel

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