Faisant allusion à la préface d’Aden-Arabie
Camus d’avoir donné de leur pays une image facile et mensongère.) Nous rencontrâmes chez lui une bande de garçons et de filles de la Bossa Nova qui jouèrent du piano, de la guitare et qui chantèrent, dans un style si discret que par comparaison le plus « cool » des jazz brûle. Sartre me dit en sortant qu’en présence des jeunes filles il éprouvait la même gêne qu’Algren, au Carrousel, devant les travestis. Il regardait avec agrément le plaisant visage, le généreux modelé d’une femme, et il se trouvait en train de lorgner une fillette de treize ans!
Nous passâmes une soirée chez Josué de Castro dont ses ennemis disaient, avec beaucoup d’injustice : «La faim le nourrit bien.» Il était aussi intéressant que ses livres, et drôle. De jeunes technocrates nous parlèrent de l’économie brésilienne; puis on causa à bâtons rompus : entre autres choses, des accidents de toute espèce, si fréquents au Brésil. Les tramways de Rio sont surchargés de grappes humaines qu’une secousse suffit à détacher du convoi : « Et ce n’est rien à côté des trains de banlieue », nous dit Amado; souvent des voyageurs roulent sur le ballast, se blessent, se tuent. Castro et Amado, qui avaient pourtant fait le tour du monde plutôt trois fois qu’une, avouaient que dans les avions brésiliens, ils mouraient de peur !, et Niemeyer, dirent-ils, pour aller de Brasilia à Rio, ce qui lui arrive souvent, fait dix-huit heures de voiture plutôt que de voler une heure. Faute de routes et de chemins de fer, le Brésil a le réseau aérien le plus développé du monde après celui des U.S.A., mais un équipement très insuffisant. Ce pays — et c’est la raison d’un trait frappant chez les Brésiliens, le bluff — vit très au-dessus de ses moyens; il a déjà un orteil dans l’avenir : industries prospères, cités modernes, pétrole en abondance; mais il y entre avec les pauvres instruments légués par le passé : vieux rafiots, vieux coucous, vieilles guimbardes, routes crevassées, laboratoires, techniques et cadres insuffisants; alors il se casse la gueule. En outre, comme dans tous les pays vassaux d’un impérialisme étranger — Cuba avant Castro, la Chine avant Mao — Îa corruption sévit; face à un peuple d’une insondable misère et sans défense, les riches forment une espèce de maffia qui
1. Deux ans plus tard, l’été 62, Castro était avec sa fille et son petit-fils âgé de quelques mois dans l’avion qui en décollant de Rio se précipita dans la mer. L’enfant fut noyé.
ne songe qu’à se remplir les poches, et au plus vite : constructions, transports, vaccins, aliments, les normes de la sécurité les plus élémentaires ne sont pas respectées. Les aléas que comportait au siècle dernier toute entreprise, les Brésiliens les ont à peine réduits alors que leurs opérations se sont sur tous les plans — hommes, matériel, espace — démesurément multipliées !., Incendies dans les favellas, échafaudages qui s’écroulent, bacs qui coulent, camions chargés de paysans qui chavirent dans les fossés, quelque chose dans ces désastres me rappelait l’Italie, en gigantesque; en Italie, on attend que les ouvriers se soient tués pour s'inquiéter des conditions où ils travaillent : mais on s'inquiète; au Brésil, non : la maind'œuvre est surabondante, les vies humaines ne valent pas un clou.
A la fin de la soirée vint Prestes. J'avais lu le livre qu’Amado a écrit sur lui. Capitaine en 1924, il se rallia avec son bataillon à une révolution pauliste qui échoua; pendant six ans, avec une colonne de mille cinq cents hommes, il sillonna le Brésil, poursuivi par la police et prêchant la révolte. Au cours de cette première « longue marche », il se convertit au communisme. En 1935, il tenta de soulever l’armée contre Vargas et fut condamné à quarante-six ans et huit mois de prison. Sa femme, d’origine allemande, eut les seins coupés par les « chemises vertes » et fut livrée aux Allemands : elle mourut dans un camp. En 45, après le départ de Vargas, il fut libéré et il prit la tête du parti communiste brésilien, alors le plus considérable du continent. Le parti fut dissous en 47 par Dutra, et Prestes se réfugia dans la clandestinité. Mais en 55, ayant rallié au candidat nationaliste, Kubitschek, les voix communistes, il put désormais vivre à découvert. La situation des communistes est curieuse : le parti demeure interdit; mais au nom de la liberté individuelle, chacun a le droit d’être communiste et de se réunir avec des gens de la même opinion. Prestes ne ressemblait plus au jeune et beau « chevalier de l’espérance >» des temps héroïques. Dans un long exposé dogmatique, il attaqua les ligues paysannes et prêcha la modération : le Brésil deviendrait un pays socialiste, à condition de ne rien faire pour ça. Il parlait sur les places publiques en
1. Le drame des vaccins de Fortaleza, l’incendie monstre du cirque de Niteroi ont par la suite tragiquement illustré ce que je dis là.
faveur de Lott, le candidat gouvernemental, dont mes amis se dégoûtaient de jour en jour davantage. « Je voterai pour lui, mais il me mettra en prison», disait Amado. Pourquoi les communistes ne proposaient-ils pas un homme qui, sans le déclarer ouvertement, les représenterait? Ils étaient trop peu nombreux, ils ne tenaient pas à se compter. La bataille électorale ne concernait que la moitié de la population : les analphabètes ne votent pas et les paysans ne savent ni lire ni écrire. Les Brésiliens pourtant se disent démocrates et jusqu’à un certain point c’est vrai; ils ignorent la morgue; maîtres et domestiques vivent, superficiellement, sur un pied d'égalité; à Itabuna, quand le gérant de la fazenda nous a offert un verre, le chauffeur qui nous conduisait a bu au salon avec nous. Le clivage se fait plus bas; les gérants ne traitent pas en égaux, pas même en hommes, les travailleurs des plantations. Jusqu’à un certain point aussi, les Brésiliens refusent le racisme. Presque tous ont du sang juif, parce que la plupart des Portugais qui émigrèrent en Amérique du Sud étaient des Juifs; presque tous ont du sang noir. Pourtant, j'ai constaté dans les milieux bourgeois un antisémitisme assez vif. Et jamais nous n’avons aperçu dans les salons, les universités }, ni dans nos auditoires un visage chocolat ou café au lait. Sartre en fit tout haut la réflexion pendant une conférence, à Saint-Paul, puis il se ravisa : il y avait un Noir dans la salle; mais c'était un technicien de la télévision. La ségrégation est économique, soit; le fait est que les descendants des esclaves sont tous restés prolétaires; et dans les favellas, les pauvres Blancs se sentent supérieurs aux Noirs.
Ça n’empêche pas les Brésiliens d’être attachés à leurs traditions africaines. Tous ceux que j'ai rencontrés subissaient l'influence des cultes nago. S'ils n'étaient pas, comme Vivaldo, persuadés de l’existence des saints, ils croyaient du moins à leurs pouvoirs. Quand la « mère des saints > nous révéla le nom de nos patrons, Amado nous assura qu’une consultation faite par une autre prêtresse donnerait les mêmes résultats. Grand dignitaire du candomblé, il en observait les préceptes. Repoussant un plat de haricots, il dit à Sartre : « Mon saint me les défend; vous vous êtes Oxala; tout ce qui est blanc
1. Vivaldo fut la seule exception; c'était à Bahia et il avait, bien que métis, le teint très clair.
vous est permis.» Il souriait; mais certainement il aimait mieux céder à des superstitions que prendre le risque de s’en moquer. Sartre interrogea Zélia, fille des villes, rationaliste et positive : sans croire au surnaturel, elle hésitait à n’y pas croire. Le père d'Amado souffrait d’un cancer et il pensait qu’un esprit malin le torturait. Zélia convoqua un spirite; toute la maisonnée prit part à la séance de conjuration et la femme de ménage tomba en transes; les douleurs du vieillard disparurent; chaque fois qu’elles revinrent, le spirite les chassa. « Que penser? » disait Zélia. Elle portait habituellement le collier sacré aux couleurs de son saint. Un petit fait nous parut significatif. Quelqu'un avait donné à Sartre une amulette qui lui assurait la protection d’Oxala. Après un ‘ dîner, chez un journaliste, les convives félicitèrent la cuisinière. Zélia lui dit en désignant Sartre : « Il a le même saint que vous.» Sartre montra son amulette : la cuisinière crut qu’il la lui donnait et la prit en remerciant. Le lendemain, le journaliste téléphona à Amado : Sartre ne regrettait-il pas ce cadeau irréfléchi? Ne voulait-il pas qu’on le lui restitue?
Un matin, nous raconta Zélia, un ami, O., qui voulait être député, lui demanda de le conduire avec sa femme avant l’aube au sommet de la Tijuca. Obéissant aux prescriptions d’un babalas, ils descendirent de l’auto, en sortirent un panier d'œufs, et s’en promenèrent sur le corps une douzaine qu’ils jetaient au fur et à mesure dans un ravin. Ils devaient distribuer de nuit des aumônes; ils battirent la ville pour trouver un mendiant et finirent par réveiller un vagabond couché sur un banc. O. ne fut pas élu. Il se présenta de nouveau pendant notre séjour et il organisa une cérémonie umbanda à laquelle Amado nous proposa d'assister. L’auto de Zélia traversa Rio derrière la camionnette électorale d’O. couverte de papillons : Votez pour O. Le petit Juan Amado y avait pris place et il criait à travers le haut-parleur : « Votez pour O. Votez pour Sartre, pour Amado. Ne votez pas pour ©.» La camionnette faisait des détours pour ramasser ici et là des agents électoraux. Il nous a fallu deux heures pour arriver dans le secteur nord; nous avons erré dans de lointains faubourgs avant de trouver un jardin où des banderoles annonçaient le meeting qu’O. tiendrait en fin d'après-midi. Des broussailles cernaient la grande maison rustique où une « mère des saints » élevait une douzaine d’enfants adoptifs; ils dor-
maient en vrac dans les lits, ils jouaient sous les arbres. Très noire, très grasse, magnifiquement vêtue, elle nous a fait admirer un autel analogue, en beaucoup plus riche, à ceux de Bahia. L’immense table où nous devions déjeuner était encore nue. Dans la cuisine, au jardin, des femmes s’activaient autour des fourneaux. Nous défaillions de faim quand vers 3 heures on servit enfin le riz aux crevettes, le porc frit, succulents, mais un peu gâchés par un pompeux discours d’O. Comme nous avions des « compromis » à Rio, nous avons filé au milieu du banquet. O. fut de nouveau battu aux élections.
La gauche brésilienne envisageait d’établir d’étroites relations économiques avec les jeunes nations d’Afrique noire. Elle reprochait à Kubitschek sa visite à Salazar : les Brésiliens ont connu la dictature et la détestent, et le colonialisme leur répugne; les exilés portugais que nous avons rencontrés, démocrates au Portugal, avaient, par rapport à l’Afrique, une attitude fasciste : ils souhaitaient que fût réprimée la révolte des Angolais. Les Brésiliens qui ont conquis leur indépendance il y a seulement cent quarante ans prennent toujours parti pour les peuples qui la revendiquent. C’est pourquoi Sartre éveilla chez eux tant d’échos quand il parla de l’Algérie et de Cuba; de Cuba surtout. La révolution castriste les mettait directement en cause; ils vivaient eux aussi sous la coupe des U.S.A. et le problème de la réforme agraire les préoccupait.
A Récife, au grand soulagement du consul de France, un gros homme cordial, Sartre parla de l’Algérie sans atiaquer de front le Gouvernement. À Bahia aussi, il fut modéré. Quand l’Université de Rio — marquant par là son libéralisme — lui ouvrit un amphithéâtre pour qu’il y tînt une conférence de presse, il avait décidé de manger le morceau. Aux questions qu’on lui posa sur de Gaulle, sur Malraux, il répondit sans ambage. Toute la presse rendit compte de ce dialogue et désormais, à Rio, à Saint-Paul, quotidiens et hebdomadaires publièrent dans chaque numéro des photos de Sartre et des commentaires détaillés de ses activités. Il vint énormément de monde à la conférence qu’il donna à l’Université, et aussi à celle qu’organisèrent de jeunes technocrates, sur le système colonial; elle eut lieu à leur Centre d’études, et la salle fut trop petite pour contenir le public qui se massa sur les balcons et dans les jardins. Les auditeurs
et l’orateur suaient à grosses gouttes, au point que, lorsqu'il s’arracha aux applaudissements, la chemise de Sartre était bleue, son veston ayant déteint. Rubem Braga réalisa le tour de force de sortir Ouragan sur le sucre avant notre départ, et Sartre accepta, par solidarité avec Cuba, de signer publiquement son livre; pour la même raison, et malgré mes scrupules, je m’assis à côté de lui dans un hall brillamment décoré, devant une table chargée de volumes tout frais, et je signai aussi. Un des acheteurs, pour faire plaisir à Sartre, lui offrit un portrait de de Gaulle qu’il avait peint et encadré
de ses mains. À l’Université je parlai — non par goût, mais parce qu’on me l’avait demandé — de la condition de la femme.
La colonie française nous manifesta une hostilité sans équivoque. Non seulement Sartre exposait — dans des conférences, des articles, des interviews, à la radio, à la télévision, etc. — ses points de vue sur l’Algérie et sur de Gaulle, mais il rendit visite au représentant du G.P.R.A. qui habitait à Copacabana avec sa femme, une Française qui avait été institutrice en Algérie. Nous vimes chez eux de faux numéros d'El Moujahid truqués par les services psychologiques de l’armée française. Ils jugeaient très important le travail que Sartre était en train d'accomplir pour leur cause !.
Notre séjour à Rio fut coupé par celui, d’une semaine environ, que nous fimes à Saint-Paul, à une heure de distance par avion. « Vous ne préférez pas une bonne nuit tranquille en wagon-lit? » suggéra Amado. Il se résigna de bonne grâce. A l’arrivée, il y avait foule sur l’aérodrome, surtout des jeunes qui portaient des pancartes : Cuba si, Yankee no et qui acclamèrent Sartre et Castro. Nous fûmes pris en mains par la «Société Sartre», par des étudiants et de très jeunes professeurs.
La ville n’est pas belle, mais elle déborde de vie. C’est un des berceaux du Brésil : les jésuites s’installèrent là au milieu
1. Quand Ben Kheddah se rendit au Brésil, en automne 61, il fut frappé des services que Sartre avait rendus à la cause algérienne. Il raconta à Lanzmann et à Fanon que, lorsqu'il atterrit, les autorités voulurent le refouler : des étudiants, venus en masse l’accueillir, le firent sortir en triomphe de l’aérodrome. Et tout de suite ils parlèrent de Sartre.
du xvi° siècle et les bandeirantes en partirent à la conquête de l’intérieur. C’en est aussi la cité la plus moderne : de larges artères, des viaducs, de hauts buildings, une foule affairée, un trafic intense, une profusion de petites boutiques et de riches magasins. De 1900 à 1960, elle avait passé de quatre-vingt mille habitants à trois millions et demi et elle n'avait pas encore fini de se construire : partout des immeubles inachevés. Nous remarquâmes cependant que les maçons ne travaillaient qu’au ralenti et, sûr certains chantiers, pas du tout : l’énorme inflation à laquelle le pays avait été acculé entraînait une récession; beaucoup d’entreprises étaient abandonnées. On nous promena dans le quartier italien, sans caractère, et dans le quartier japonais qui en a beaucoup; ses habitants sont presque tous japonais; les magasins vendent des articles japonais, les restaurants servent à la japonaise, des spécialités japonaises. Il y a une zone résidentielle très riche : des jardins fleuris, des maisons de style colonial, des villas ultra-modernes. Il y a aussi des favellas; on parlait beaucoup du journal tenu par une Noire, Caroline, qui décrivait au jour le jour, avec rudesse, la vie de sa favella : un jeune reporter l’avait découverte par hasard et le livre allait être un best seller !. Nous remarquâmes dans les rues populeuses un grand nombre d’affiches qui vantaient les mérites de la doctrine spirite ou qui annonçaient des séances de spiritisme. Je descendis à Santos; c’était un dimanche, le port dormait. La promenade du bord de mer, avec ses palmiers, ses squares, ses kiosques, ses voitures d’enfants fit ressortir dans ma mémoire la beauté de Copacabana. Intellectuellement, Saint-Paul, plus industrialisée, l’emportait encore en animation sur Rio. Conférences de presse, télévision, rencontres, discussions avec de jeunes sociologues et de jeunes économistes, signatures de livres, déjeuners avec des écrivains, visite au Musée avec un groupe de peintres qui nous regardaient — quelle épreuve! — regarder leurs tableaux : nous ne chômâmes pas. Plus nous les connaissions, plus nous avions de sympathie pour les intellectuels brésiliens. Conscients d’appartenir à un pays qui monte et de qui dépend l'avenir de toute l’Amérique latine, leurs travaux étaient pour eux des actions où ils engageaient leur vie; leur
1. Depuis, il a été traduit en français sous le titre : le Dépotoir.
curiosité était vaste et exigeante; en général très cultivés, d’esprit rapide, il était profitable et plaisant de causer avec eux. Ils avaient un souci aigu des problèmes sociaux. Avec les favellas éparpillées dans leurs villes, les Brésiliens ne peuvent pas oublier la misère; elle les blesse dans leur orgueil national; elle conteste leurs sentiments démocratiques : même à droite, ils s’en préoccupent et cherchent à la combattre'. L’aile progressiste de la bourgeoisie et les intellectuels sont amenés à prendre des positions révolutionnaires. Nous avons été frappés par un fait, qui se retrouve dans toute l’Amérique latine : de grands propriétaires, de très riches industriels sont communistes; seul le socialisme, pensent-ils, peut affranchir leur pays de l'impérialisme des U.S.A. et sauver la masse de leurs compatriotes d’une dégradation qui rejaillit sur eux. Bien entendu, ce sont des exceptions, et les intellectuels ne jouent qu’un rôle réduit. Il ne faudrait pas conclure que la révolution est pour demain.
Ultima Hora arrangea pour Sartre, un matin, une rencontre avec des dirigeants syndicalistes. À ses questions ils ne répondirent pas tous les mêmes choses; mais quelques faits précis se dégagèrent de cette conversation que d’autres, par la suite, confirmèrent. Les ouvriers brésiliens viennent seulement d’émerger de la paysannerie : ils ont été paysans ou leurs pères l’étaient; comme leur niveau de vie est considérablement plus élevé que celui des campagnes, ils se sentent des privilégiés. Leurs intérêts ne sont en rien solidaires de ceux des affamés du Nord-Est, ni même des journaliers du Sud. Certains sont fortement conscients d’appartenir à une classe exploitée; mais tous estiment qu'aujourd'hui une certaine collaboration avec le grand capital s'impose. L’attitude de celui-ci est ambiguë. Il souhaite s’approprier les ressources du Brésil, qui sont actuellement en très grande partie sous la coupe de sociétés américaines; mais il a besoin pour se développer de l’aide financière des U.S.A.; il en combat l'impérialisme tout en le favorisant. Dans la mesure où il vise à industrialiser
1. Bien entendu, l’immense majorité des privilégiés s’acharnent, avant tout, à défendre leurs privilèges et ils sont en grande partie responsables de la misère. Du moins n’ont-ils pas à son égard la même indifférence qu’en d’autres pays. L’Estado de Säo Paulo, qui est de droite, a publié
pendant notre séjour une très importante étude sur les favellas de la ville.
le pays et à le rendre économiquement indépendant, les prolétaires voient dans ses réussites une promesse de prospérité : c’est le sens de l’appui apporté à Kubitschek, puis à Lott, par les communistes. Abstraction faite de sa subordination à l'Amérique, la situation du Brésil rappelle celle de l'Italie, le Nord et le Sud s’inversant, mais elle est plus tragique, à cause du sous-développement et de l’étendue du territoire. L’unité nationale joue contre le Nord car les grands propriétaires de cette région investissent leurs bénéfices dans les industries du Sud, ce qui interdit au Nord tout développement. Voués à la faim, les paysans sont en situation révolutionnaire; mais la dispersion, l’inanition, l'ignorance ne favorisent pas en eux l'apparition d’une conscience de classe et ils n’ont de prise à peu près sur rien; le prolétariat est conscient et il a des moyens pratiques de lutter : mais sa situation n’est pas révolutionnaire. Quant à la petite bourgeoisie, à Cuba le manque de débouchés l’a dressée contre Batista; ici, l’industrialisation autorise ses espoirs et elle accepte l’ordre établi. Avant longtemps, estimaient tous nos interlocuteurs, le socialisme n’aurait pas ses chances au Brésil.
De nouveau, je parlai des femmes dans une grande salle fleurie et parfumée, devant des dames harnachées qui pensaient le contraire de ce que je disais; mais une jeune avocate me remercia au nom des femmes qui travaillent. La condition des femmes brésiliennes est difficile à définir. Elle varie selon les régions : dans le Nord-Est, une jeune fille — même si elle vit dans une favella — n’a aucune chance de se marier si elle n’est pas vierge; elle est étroitement surveillée par son entourage. Les grandes villes industrielles du Sud sont beaucoup plus libérales. Au Brésil, le divorce n'existe pas. Mais si un homme et une femme, dont l’un est marié, décident de vivre ensemble, ils l’annoncent dans les journaux. Ils sont considérés dans les milieux les plus collet monté comme un couple légitime et leurs enfants ont droit au nom et à l’héritage du père. C’est très bien, mais la rançon, c’est qu’en quittant son foyer une mère perd tous droits sur ses enfants. Et quand un homme meurt, seule la première épouse est légataire : la compagne qui a partagé sa vie sans contrat officiel ne touche pas un cruzeiro.
Sartre fit une conférence littéraire et une autre sur le colonialisme dans une salle de théâtre de six cents places; à
notre arrivée, c'était complet et plus de quatre cents personnes piétinaient devant les portes que défendaient des policiers; on entendait leurs cris impatients tandis que Sartre commençait à parler. Soudain, le barrage forcé, ils se ruèrent dans la salle, s’assirent par terre et se collèrent aux murs, au milieu des applaudissements. Deux Français demandèrent la parole pour défendre «/l’Algérie française»; on aurait dit des compères chargés par Sartre de ridiculiser ses adversaires; l’un d’eux était d’ailleurs un demi-fou notoire. Un professeur et un prêtre français assurèrent Sartre de leur solidarité.
On essaie, au Brésil, de décentraliser l’enseignement supérieur. Une université venait de se créer à Araraquara, ville de quatre-vingt mille habitants, à quelques heures de route de Saint-Paul. Le professeur L. voulant se faire de la publicité, manœuvra tant et si bien que Sartre finit par accepter d’y aller parler de la dialectique devant des philosophes et du colonialisme avec des étudiants. Nous partimes au soir tombant, et, selon des dispositions prises par Amado, nous nous arrêtâmes pour la nuit dans la fazenda de M. le directeur de l’Estado de Saô Paulo. C’est un journal de droite, mais très différent de ceux de chez nous : j’ai dit qu’il menait une campagne contre la misère des favellas; des gens de gauche y écrivaient; il faisait à Sartre et à ses conférences une considérable propagande. En tant que «libéral > opposé au dirigisme de Vargas, M. avait été en prison avec Amado et ils gardaient des relations courtoises. Des reporters nous photographièrent pour le compte du journal. Pendant le dîner, M. nous parla du problème noir. « Nous ne sommes pas du tout racistes, expliqua-t-il, seulement — c’est notre faute — nous n'avons pas su élever les Noirs à notre niveau intellectuel et moral. Alors, forcément, ils restent au bas de l’échelle sociale. » A l’autre bout de la table, ses trois grands fils grinçaient des dents : ils auraient sans doute exprimé les mêmes idées, mais plus adroitement. Le père, étonnamment vert malgré son âge avancé, s’emporta contre les femmes qui fument : le tabac exaspérait, selon lui, les névroses propres à notre sexe. Sa femme, qui semblait avoir les nerfs bien en place, nous conduisit aux vastes chambres vieillottes qu’on avait préparées pour nous.
Au réveil, je fus éblouie par l’éclat des arbres, de l’herbe, des fleurs de la passion, des hibiscus, des bougainvillées jaunes,
orange, roses, violettes. Nous visitimes la plantation : le café arraché, brûlé, jeté à la mer, ce scandale abstrait des années 28, c'était ces plants vert sombre qui couvraient des plateaux; le noyau blanchâtre de leurs petits fruits n’avait presque aucun goût. Vaste et monotone, mais plaisamment vallonné, avec de grands arbres à l’horizon, le paysage semblait heureux, sous le ciel léger. Mais Amado nous avait décrit le rude travail de la cueillette; il ne dure que quelques semaines pendant lesquelles les ouvriers agricoles sont logés par le propriétaire; il les garde parfois jusqu’à l’année suivante, mais s’il décide de diminuer la main-d'œuvre ou de la renouveler, c’est son droit : ils partent chercher de l’embauche ailleurs. En bas du parc des M., sur un des côtés de la cour où séchaient les grains de café, une salle d’école abritait une vingtaine d'enfants : l’an prochain, la plupart se trouveraient sans doute à des centaines de kilomètres; ils auraient du mal à apprendre à lire. Les maisons des journaliers étaient plus décentes que les soues d’Itabuna, mais très pauvres.
A Araraquara, Sartre avala quelques sandwiches, et vers 2 heures il entra dans l’amphithéâtre tendu de banderoles : « Vive Cuba! Vive Sartre! Vous avez parlé des bohios : parlez des favellas. » les étudiants discutèrent avec Sartre sur les possibilités, au Brésil, d’une révolution analogue à celle de Castro. Sartre leur posa des questions sur les ligues paysannes, il leur parla de la nécessité d’une réforme agraire. «On dirait qu’ils sont tous révolutionnaires! » dis-je à Amado, avec qui je me promenai un peu plus tard dans le désert d’un dimanche, tandis que Sartre révisait des notes : « Quand ils seront devenus des médecins, des avocats, ça leur passera, me dit-il. Ils ne réclameront rien de plus qu’un capitalisme national, indépendant des U.S.A. Le sort des paysans n’en sera pas changé. » Comme nous regagnions la maison du professeur L., nous vimes apparaître des autos, des camions, des camionnettes, des cars : une énorme foule qui revenait d’un match de football; les Brésiliens en sont fanatiques.
Sartre parla sur la dialectique. Nous partîimes tard; nous dîinâmes dans une churrascaria et la nuit était avancée quand nous quittâmes la grand-route pour nous rendre à la fazenda de M. où nous devions de nouveau dormir; le chauffeur se perdit dans les chemins de terre qui passent entre les plantations. Enfin nous aperçûmes une petite lumière au loin.
nous nous guidâmes sur elle, la perdant, la retrouvant, tournant autour sans réussir à l’atteindre. A 2 heures du matin seulement la voiture s’arrêta en bas du perron : les lampes étaient allumées, les portes ouvertes; nous gagnâmes nos chambres. Encore un exemple de cette hospitalité brésilienne qui fut un des charmes de notre voyage. Quand je sortis, le matin, je rencontrai dans le couloir Amado hilare, car il n’aimait pas le professeur L. : « Ce pauvre monsieur a failli avoir un coup de sang! > me dit-il En dépliant le journal, L. avait lu la manchette : « Sartre prêche la révolution.» Il avait poussé un gémissement : « Je suis un homme fini! »
Sartre était devenu très populaire parmi les jeunes. Deux ou trois fois, à Saint-Paul, nous nous arrangeâmes pour passer la soirée seuls. La rudesse de la ville s’estompait, les piétons marchaient moins vite, un Noir passait en chantant; nous goûtions, après le tumulte du jour, ce calme rêveur. Souvent des autos s’arrêtaient : « Pouvons-nous vous emmener quelque part? »
A Rio, à tous les coins de rue, des étudiants nous abordaient. « Que pensez-vous de vous, Monsieur Sartre? » demanda une jeune fille à la fin d’une conférence : « Je ne sais pas, répondit-il en riant, je ne me suis jamais rencontré — Oh! que c’est dommage pour vous! » dit-elle avec élan. Un représentant du gouvernement français se trouva à Rio en même temps que nous; il y eut un cocktail en son honneur; un ami brésilien, passablement éméché — d’après son propre récit — le prit à partie : « Ce n’est pas vous la France : c’est Jean-Paul Sartre. » L’officiel sourit; puisque le Brésil faisait un triomphe à Sartre, il eût été maladroit de priver la France de ce fleuron : « Ce sont deux aspects de la France », dit-il. Les intellectuels brésiliens savaient gré à Sartre d’incarner l’autre aspect. Rio nous décerna le titre de « citoyens d'honneur ». Nos diplômes nous furent remis au cours d’une brève réception.
Nous avions du mal à nous procurer des journaux français; mais par des lettres et des coups de téléphone nos amis nous renseignaient sur ce qui se passait en France. Le procès Jeanson s’ouvrit le 7 septembre; les avocats souhaitaient la présence de Sartre; mais il avait pris des engagements avec les Brésiliens et il ne voulait pas abandonner l’action qu’il menait chez eux au profit de l’Algérie. Il estima qu’une lettre aurait autant de poids qu’un témoignage oral. De Rio à Paris, le
courrier n’arrive pas vite et même il risque de se perdre en route. Par téléphone, Sartre exposa longuement à Lanzmann et à Péju ce qu’il voulait déclarer devant le tribunal et il les chargea de rédiger le texte, qui fut lu le 22 septembre :
«Me trouvant dans l’impossibilité de venir à l’audience du tribunal militaire, ce que je regrette profondément, je tiens à m'expliquer de façon un peu détaillée sur l’objet de mon précédent télégramme. C’est peu, en effet, que d’affirmer ma «solidarité totale > avec les accusés : encore faut-il dire pourquoi. Je ne crois pas avoir jamais rencontré Hélène Cuénat, mais je connais assez bien, par Francis Jeanson, les conditions dans lesquelles travaillait le «réseau de soutien » dont on fait aujourd’hui le procès. Jeanson, je le rappelle, compta longtemps parmi mes collaborateurs, et si nous ne
es pas toujours d’accord, comme il est normal, le problème algérien, en tout cas, nous réunit. J’ai suivi jour après jour ses efforts, qui furent ceux de la gauche française pour trouver une solution à ce problème par les moyens légaux. Et c’est seulement devant l’échec de ces efforts, devant l’évidente impuissance de cette gauche, qu’il s’est résolu à entrer dans l’action clandestine pour apporter un soutien concret au peuple algérien en lutte pour son indépendance.
« Mais il convient ici de dissiper une équivoque : la solidarité pratiquée avec les combattants algériens ne lui était pas seulement dictée par de nobles principes ou par la volonté générale de combattre l'oppression partout où elle se manifeste; elle procédait d’une analyse politique de la situation en France même. L’indépendance de l’Algérie en effet est acquise. Elle interviendra dans un an ou dans cinq ans, en accord avec la France ou contre elle, après un référendum ou par l’internationalisation du conflit, je l’ignore, mais elle est déjà un fait, et le général de Gaulle lui-même, porté au pouvoir par les champions de l’Algérie française, se voit aujourd’hui contraint de reconnaître : « Algériens, l'Algérie est à vous. »
« Donc, je le répète, cette indépendance est certaine. Ce qui ne l’est pas, c’est l’avenir de la démocratie en France. Car la guerre d'Algérie a pourri ce pays. L’amenuisement progressif des libertés, la disparition de la vie politique, la généralisation de la torture, l'insurrection permanente du pouvoir mili-
taire contre le pouvoir civil, marquent une évolution que l’on peut sans exagération qualifier de fasciste. Devant cette évolution, la gauche est impuissante, et elle le restera si elle n'accepte pas d’unir ses efforts à la seule force qui lutte aujourd’hui réellement contre l’ennemi commun des libertés algériennes et des libertés françaises. Et cette force, c’est le F.L.N.
« C’est à cette conclusion qu'était parvenu Francis Jeanson, c’est celle à laquelle je suis parvenu moi-même. Et je crois pouvoir dire qu’ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux les Français, surtout parmi les jeunes, qui ont décidé de la traduire en actes. On a une meilleure vision des choses lorsqu’on prend contact comme je le fais en ce moment en Amérique latine, avec l’opinion étrangère. Ceux que la presse de droite accuse de « trahison » et qu’une certaine gauche hésite à défendre comme il le faudrait, sont largement considérés à l’étranger comme l'espoir de la France de demain et son honneur d’aujourd’hui. Il ne se passe pas de jour sans qu’on me questionne sur eux, sur ce qu’ils font, ce qu’ils sentent; les journaux sont prêts à leur ouvrir leurs colonnes. Les représentants des mouvements de réfractaires « jeune résistance » sont invités dans des congrès. Et la déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie à laquelle j'ai donné ma signature, au même titre que cent vingt autres universitaires, écrivains, artistes et journalistes, a été saluée comme un réveil de l'intelligence française.
« Bref, il importe à mon avis de bien saisir deux points de vue que vous m’excuserez de formuler un peu superficiellement mais il est difficile dans une telle déposition d’aller au fond des choses.
« D'une part, les Français qui aident le F.L.N. ne sont pas seulement poussés par des sentiments généreux à l’égard d’un peuple opprimé et ils ne se mettent pas non plus au service d’une cause étrangère, ils travaillent pour eux-mêmes, pour leur liberté et pour leur avenir. Ils travaillent pour l’instauration en France d’une vraie démocratie. D’autre part, ils ne sont pas isolés, mais ils bénéficient des concours de plus en plus nombreux, d’une sympathie active ou passive qui ne cesse de grandir. Ils ont été à l’avant-garde d’un mouvement qui aura peut-être réveillé la gauche, enlisée dans une misérable prudence. Elle aura mieux préparé à l’inévitable
spreuve de force avec l’armée, ajournée depuis mai 1958.
« Il m'est évidemment difficile d'imaginer, à la distance où je suis, les questions qu’aurait pu me poser le tribunal militaire. Je suppose pourtant que l’une d’elles aurait eu pour objet l'interview que j'ai accordée à Francis Jeanson pour son bulletin Vérité pour, et j'y répondrai sans détour. Je ne me rappelle plus la date exacte ni les termes précis de cet entretien. Mais vous les retrouverez aisément si ce texte figure au dossier.
« Ce que je sais en revanche, c’est que Jeanson vint me trouver en tant qu'’animateur du «réseau de soutien » et de ce bulletin clandestin qui en était l’organe, et que je l’ai reçu en pleine connaissance de cause. Je le revis depuis à deux ou trois reprises. Il ne me cacha pas ce qu'il faisait et je l’aprouvai entièrement.
«Je ne pense pas qu’il y ait dans ce domaine des tâches nobles et des tâches vulgaires, des activités réservées aux intellectuels et d’autres indignes d’eux. Les professeurs de la Sorbonne, pendant la Résistance, n’hésitaient pas à transmettre des plis et à faire des liaisons. Si Jeanson m'avait demandé de porter des valises ou d’héberger des militants algériens, et que j'aie pu le faire sans risque pour eux, je l’aurais fait sans hésitation.
« Il faut, je crois, que ces choses soient dites : car le moment approche où chacun devra prendre ses responsabilités. Or ceux-là mêmes qui sont le plus engagés dans l’action politique hésitent encore, par on ne sait quel respect de la légalité formelle, à franchir certaines limites. Ce sont les jeunes au contraire, appuyés par les intellectuels, qui comme en Corée, en Turquie, au Japon, commencent à faire éclater les mystifications dont nous sommes victimes. D’où l’importance exceptionnelle de ce procès. Pour la première fois, en dépit de tous les obstacles, de tous les préjugés, de toutes les prudences, des Algériens et des Français, fraternellement unis par un combat commun, se retrouvent ensemble dans le box des accusés.
« C’est en vain qu’on s'efforce de les séparer. C’est en vain aussi qu’on tente de présenter ces Français comme des égarés, des désespérés ou des romantiques. Nous commençons à en avoir assez des fausses indulgences et des « explications psychologiques ». Il importe de dire très clairement que ces
hommes et ces femmes ne sont pas seuls, que des centaines d’autres déjà ont pris le relais, que des milliers sont prêts à le faire. Un sort contraire les a provisoirement séparés de nous, mais j'ose dire qu’ils sont dans ce box comme nos délégués. Ce qu’ils représentent, c’est l’avenir de la France et le pouvoir éphémère qui s’apprête à les juger ne représente déjà plus rien. »
Toute la presse française considéra ce témoignage comme un défi que le gouvernement se devait de relever. M. Battesi, député de Seine-et-Marne, dans une question écrite, demanda des poursuites contre lui. « Sartre, écrivit P.-H. Simon, place le gouvernement dans l'alternative ou de l’épargner, c’est-àdire de se montrer faible, ou de le frapper, c’est-à-dire de s’affaiblir en entrant en conflit avec un esprit considérable. » D’autre part, à propos du manifeste des 121 que désapprouvaient l'Express et l'Humanité, une information contre X. avait été ouverte. Le 8 septembre Paris-Presse titrait à la une: « Jean-Paul Sartre, Simone Signoret et cent autres risquent cinq ans de prison. » L’ambassade française de Rio claironnait qu’à son retour à Paris Sartre serait arrêté. Le gouvernement annonça que désormais la provocation à l’insoumission entraînerait de un à trois ans d'emprisonnement; elle serait plus sévèrement punie si elle émanait d’un fonctionnaire. Quand nous quittâmes Rio, plusieurs signataires avaient été inculpés, entre autres Daniel Guérin, Lanzmann, Marguerite Duras, Antelme, Claude Roy. Au cours d’un banquet, M. Terrenoire, alors ministre de l’Information, avait déclaré : « Sartre a remplacé Maurras et c’est une dictature anarchique et de suicide qui prétend s'imposer à une intelligentsia égarée et décadente.» Des pages entières des journaux étaient consacrées au réseau Jeanson, aux « 121 >» en général, à Sartre en particulier. Insultes et menaces pleuvaient.
* LE
Avec Amado, son frère et Zélia, nous atterrimes un matin à Belo Horizonte, capitale de l’Etat des Mines Générales qui regorgea naguère d’or et de diamant. Niemeyer avait promis de nous envoyer de Brasilia une auto-camionnette et un chautfeur : personne; le voyage commençait mal. Enfin, la voiture apparut, conduite par un homme moustachu. Nous vîimes, au
bord d’un lac bleu, une chapelle de Niemeyer et dans la ville une autre de ses œuvres, un très bel immeuble qui a l’air de bouger quand on tourne autour.
Nous passâmes l’après-midi à Sabarä, jadis peuplée de chercheurs d’or; dans le Musée de l’or, vieille maison de style colonial où se pesait et se gardait l’or, des échantillons, des pépites, des instruments, des maquettes, des panoramas, ressuscitaient le passé. Avec ses rues étroites, ses toits de tuile, Sabarä ressemblait à une bourgade d'Europe. Dans ses églises, aux moulures tarabiscotées, aux murs rouges et bleus, nous remarquâmes avec surprise que sur les fresques, Dieu, les anges, les saints, avaient les yeux bridés : les peintres portugais avaient séjourné à Macao.
Nous avions vu déjà des œuvres mineures de l’Aleijadinho !, cet esclave aux mains rongées par la lèpre, qui est le plus grand sculpteur et le plus grand achitecte du Brésil colonial. Nous montâmes la rue centrale de Congonhas, très raide, étroite, pleine de détritus, d’infirmes, d’enfants aux yeux affamés, jusqu’au terre-plein où se dresse une église qu’il a édifiée, et douze statues de prophètes taillées dans de la pierre à savon; plusieurs sont très belles, dans leur rudesse inspirée, et l’ensemble saisit. De ce parvis au bas de la colline, dans des kiosques en verre, des personnages de plâtre, plus grands que nature figurent les scènes de la Passion; de couleurs criardes, réalistes et théâtraux, ils prouvent que l’Aleijadinho était prolifique, maïs pas toujours avec discernement. À Ouro Preto, nous sentîmes son génie : c'était lui qui avait conçu ces admirables façades, le jeu savamment équilibré de leurs courbes où la lumière se prend au piège, la diversité de leur dessin.
Nous arrivâmes à la nuit tombante dans la capitale de l’or noir. L'hôtel où nous avons dormi était une œuvre de jeunesse de Niemeyer : il aimait tant, alors, les escaliers qu’il en avait mis dans toutes les chambres. Au matin, je découvris audessous de mon balcon des toits d’un rouge éteint, des rues tortueuses, des jardins, des terrasses, çà et là la tache vive de fenêtres jaunes ou bleues, tout autour, des collines couvertes de verdure lustrée; des escaliers montaient vers de lointaines
1. Le petit estropié. Il s’appelait Antonio Francisco Lisboa et vécut de 1739 à 1814.
églises; un air tendre et léger qui sentait la campagne caressait mes poumons. Nous partîimes à pied. D’église en église, de place en place, nous avons descendu, monté des rues et des escaliers, traversé des ponts anciens; parmi les vieilles maisons peintes, on nous désigna celle où avait été arrêté Tiradentes — J’arracheur de dents — qui conspira en 1788 contre la domination portugaise : une statue s'élève, à Rio, sur la place où il fut pendu et écartelé. Un musée est consacré, sur la place principale d’Ouro Preto aux Inconfidentes dont il était le chef. Je quittai à regret Ouro Preto : c’est un endroit où j'aimerais m'’arrêter longtemps.
Le lendemain matin, à Belo Horizonte, nous attendîmes à nouveau longuement le chauffeur. En route, nous comprimes la raison de ses retards : les casiers de la voiture étaient remplis de montres et de bijoux qu’il comptait revendre dans les villes où nous nous arrêterions. Il cumulait, expliqua-t-il à Amado, la fonction de chauffeur et celle de flic, qui lui fournissait de fructueux contacts avec un corps de métier très important au Brésil : les contrebandiers. Il leur confisquait ou leur achetait à bas prix leurs marchandises que les habitants de Brasilia, coupés du monde, payaient très cher. Il décrivait ses combines avec une innocence typiquement brésilienne, nous dit Amado, ravi.
Nous roulâmes toute la matinée sur une route infiniment droite, à travers le cerrado : des broussailles, des arbustes épineux, des arbres rechignés, sans une feuille verte ni une fleur, sauf, de loin en loin, insolites, d'énormes grappes violettes se balançant parmi les branchages dépouillés. Pendant des heures nous n’aperçûmes pas un hameau, pas une maison, mais seulement, deux ou trois fois, un de ces « animaux farouches » dont a parlé La Bruyère : pieds nus, en haillons, décharné, un paysan. Malgré la résistance du chauffeur-flic, qui n’estimait pas le lieu propice à son commerce, nous nous arrêtâmes pour déjeuner, en plein désert, dans la ville artificielle qu’a fait surgir, au bord du San Francisco, la construction d’un «boulder ». Ouvriers, ingénieurs, techniciens avec leur famille, environ quinze mille personnes vivent dans ces baraques, posées sur des cailloux, entre des barbelés. Pour entrer, nous avons dû montrer nos papiers d'identité. Un responsable nous a escortés et nous a fait visiter le colossal barrage, encore inachevé, qui permettra d’irriguer la région.
Après avoir déjeuné dans la baraque qui servait de restaurant, nous avons repris notre morne route. La ville où nous nous arrêtâmes à la nuit possédait un aéroport, mais pas l’électricité; nous nous sommes promenés, après dîner, dans des rues noires qui sentaient la campagne et où se bousculaient à tâtons des gens qui revenaient d’une réunion électorale; de loin en loin brillaient les lampes à acétylène ou les bougies d’un bistrot; nous bûmes de la cachaça tandis qu’explosaient, sans entrain, quelques pétards. Pendant toute une journée encore, ce fut la même brousse et la solitude; le soir, enfin, nous atteignimes Brasilia.
« Une maquette grandeur nature », ai-je noté. J’ai appris à regret que je me rencontrais avec Lacerda : « Une exposition d'architecture grandeur nature.» C’est cette inhumanité qui saute d’abord aux yeux. L’avenue principale, large de 160 mètres, longue de quelque 30 kilomètres, est incurvée, mais si légèrement qu’elle semble rectiligne; toutes les autres artères lui sont parallèles ou la coupent à angle droit, des croisements en trèfles évitant tout danger de collision. On ne peut circuler qu’en auto. Et d’ailleurs, quel intérêt trouverait-on à flâner entre les quadra et super quadra de six à huit étages, bâtis sur pilotis, dont de superficielles variations n’atténuent pas l’élégante monotonie? On prévoit un quartier réservé aux piétons qui imitera l’enchevêtrement des calle vénitiennes : on prendra la voiture pour aller, à dix kilomètres, marcher. Mais la rue, ce lieu de rencontre entre riverains et passants, magasins et résidences, véhicules et piétons — grâce à ce brassage capricieux, toujours imprévue — la rue, aussi captivante à Chicago qu’à Rome, à Londres qu’à Pékin, à Bahia qu’à Rio, parfois déserte et rêveuse, mais dont le silence même est vivant, la rue, à Brasilia n’existe et n’existera pas. Chaque ensemble d’habitation, quinze mille personnes, possède son église, son école, ses magasins, ses terrains de jeu. Niemeyer se demanda devant nous avec tristesse : « Peut-on faire une architecture socialiste dans un pays qui ne l’est pas? »; et il se répondit : « Non, évidemment. » La ségrégation sociale est plus radicale ici qu’en aucune autre ville, car il y a des « blocs » luxueux, d’autres médiocres, d’autres très modestes : leurs habitants ne se mélangent pas; les enfants riches ne coudoient pas les pauvres sur les bancs de la classe; ni au marché, ni à l’église la femme du haut fonctionnaire ne frôle
celle de l'employé. Comme dans les suburbs américains, ces communautés ne concèdent à leurs membres qu’un minimum d'intimité privée : chacun étant le même que tous n’a rien à cacher à personne. Brasilia ressemble à cette ville de cristal qu'avait imaginée Zamiatine dans Nous autres : des vitres mangent toutes les façades et les gens n’éprouvent pas le besoin de tirer leurs rideaux; le soir, la largeur des avenues permet de voir, du haut en bas, vivre les familles dans les pièces illuminées. On appelle certaines allées résidentielles où s’alignent des maisons basses « la télévision du catingo » : : à travers les larges baies des rez-de-chaussée, les ouvriers, aux chemises rouges de terre, regardent les riches dîner, lire le journal ou regarder leur propre télévision. Il paraît qu’il y a des employés, des secrétaires qui raffolent de Brasilia. Mais les ministres gardent la nostalgie de Rio et Kubitschek a dû menacer de leur demander leur démission pour les contraindre s'installer dans la nouvelle capitale. De minuscules avions réaction leur permettent de sauter en une heure d’une ville l’autre.
Cependant, sur la place des Trois-Pouvoirs, chacun des monuments bâtis par Niemeyer est beau : le Palais du gouvernement, la Haute Cour de Justice, les deux gratte-ciel où sont les bureaux, les demi-sphères inversées qui abritent la Chambre des députés et le Sénat, la cathédrale, en forme de couronne d’épines : ils se correspondent et s’équilibrent avec de subtiles asymétries et de francs contrastes qui comblent le regard. Niemeyer nous fit remarquer que les brise-soleil, si importants dans les édifices brésiliens modernes, jouent le même rôle que jadis les volutes de l’art baroque : on se défend de la lumière en éludant la ligne droite. Il nous expliqua quels problèmes il avait dû résoudre pour réaliser certaines prouesses : l’élan à l’horizontale d’un brise-soleil suspendu sur le vide étonne tous les visiteurs. Grâce à ses extravagances mesurées, dans ces palais pour fonctionnaires, on échappe — enfin! — au fonctionnel.
Très loin, à dix kilomètres au moins, se dresse le Palais de l’Aurore où réside le Président et que flanque une chapelle en spirale, parfaite. Il se reflète dans un bassin où deux nymphes de bronze sont occupées à se coiffer : elles figurent,
1. C’est l’ouvrier venu des campagnes pour construire Brasilia.
raconte-t-on, les filles de Kubitschek s’arrachant les cheveux parce qu’on les relègue à Brasilia. Comme nous roulions sur une piste, à travers la brousse, le maire, qui nous escortait ce jour-là, nous dit d’un ton animé : « Ah, voilà l’ambassade de France! > Je me retournai; sur une pancarte on lisait : Ambassade de France; d’autres pancartes indiquaient d’autres ambassades.
Le Brasilia Palace, à un kilomètre du Palais de l’Aurore, est aussi de Niemeyer et joli, mais on y étouffe; et quel exil! Même en auto, aller acheter une bouteille d’encre ou un bâton de rouge c’était une expédition pénible à cause de la chaleur et de la poussière. Le vent, le sol résistent aux décisions des bâtisseurs. Partout des tourbillons de terre incandescente les narguent. Sur la place des Trois-Pouvoirs, il faudrait des fortunes pour recouvrir d’asphalte la latérite rouge. Les hommes ont tiré du désert la plus arbitraire des métropoles; le désert la leur reprendra si jamais leur obstination fléchit; il la cerne, menaçant. Le lac artificiel ne rafraîchit pas le regard : cette plaque d’eau bleue semble le reflet terrestre du ciel en feu.
Amado et Niemeyer nous ont introduits auprès de Kubitschek; nous eûmes avec lui, dans son bureau, une brève conversation très formelle. Il considère Brasilia comme son œuvre personnelle. Sur la place des Trois-Pouvoirs se trouve un musée, de Niemeyer, consacré à l’histoire de la nouvelle capitale. On dirait une sculpture abstraite; c’est simple, inattendu et très beau; malheureusement, d’une des parois surgit, plus grande que nature et verte, la tête de Juscelino; au-dessous, sont gravés des éloges à tout casser qu’il a inspirés. Le dimanche, les gens se rendent en pèlerinage — où iraient-ils? autour de Brasilia il n’y a exactement rien — à la maison de bois où il faisait de brefs séjours au temps où les travaux commençaient ; ils la visitent, prennent un verre au café qu’ombragent quelques arbres, et contemplent la statue qui porte inscrit sur son socle : Le Fondateur, et le récit de ses exploits.
Si on a besoin d’un billet d’avion, d’un médicament, de n'importe quoi, on va à une vingtaine de kilomètres, à la « ville libre », où la construction n’est pas réglementée. Aussitôt les plans de Brasilia tracés, on a bâti à toute vitesse des baraques en bois dont on a fait des boutiques, des hôtels, des restaurants, des agences, des habitations. On dirait une ville du Far-West mais, au lieu de chevaux et de charrettes, des
autos, des camionnettes, des camions sillonnent dans un vacarme étourdissant les chaussées rouges; les magasins diffusent des musiques fracassantes, les voitures publicitaires hurlent des slogans. Sur les trottoirs, c’est la cohue; on vous écrase les pieds, la poussière rougit vos souliers, elle entre dans vos oreilles, elle irrite vos narines, elle vous pique les yeux, le soleil vous matraque : pourtant on est heureux, parce qu’on se retrouve sur la terre des hommes. Il y a souvent des incendies; le bois, par cette sécheresse, s’enflamme vite; juste avant notre arrivée, un quartier avait brûlé; pas de victimes, mais des décombres. des épaves, des meubles noircis, des ferrailles, des matelas éventrés. On oubliait cette tristesse en voyant dans la rue les « catingos >» se frapper sur l’épaule et rire. Ils ne riaient pas à Brasilia. Le jour, ils travaillaient; le soir parfois, ils rôdaient d’un air morne à travers ce monde qu’ils bâtissaient et qui n’était pas pour eux.
Pour les comprendre, il fallait me rappeler les bêtes humaines croisées sur la route, les taudis de Récife, et tout ce que je savais du Nord-Est. Je venais de lire le Chemin de la faim, où Amado raconte un ancien exode à travers la catinga; alors les paysans flagellés par la famine — les flagellados — partaient à pied vers le sud, et bien peu survivaient. Maintenant ils s’entassent dans des tombereaux qu’on appelle « perchoirs de perroquet ». Surchargés, conduits par un chauffeur qui force sur la cachaça, ils versent souvent dans le fossé : les journaux signalent discrètement une vingtaine, une cinquantaine de morts. Parfois — on m'a dit que ce fut le cas pour Brasilia — quand un entrepreneur a besoin de maind'œuvre, il paie au convoyeur une petite somme pour chaque recrue. Une fois sur les chantiers les hommes ne peuvent qu’accepter les salaires et les conditions de vie qu’on leur impose. Les ouvriers de Brasilia s’entassaient dans des « villes satellites », des favellas géantes, à vingt ou trente kilomètres de leur travail. Je remarquais que les conducteurs des camions qui les transportaient à travers la ville les traitaient avec une incroyable brutalité : ils ne ralentissaient pas aux arrêts, les catingos devaient sauter en marche, souvent ils roulaient sur le sol; on m'a dit qu’il leur arrivait de se blesser, ou même de se tuer !.
1. Les villes satellites devaient être démolies une fois la capitale achevée. Mais les ouvriers, plutôt que de regagner leurs campagnes, ont préféré tenter leur chance à Brasilia et elles subsistent.
J’ai entendu de nombreuses discussions sur Brasilia. Depuis près de cent ans les dirigeants du Brésil pensent à transporter la capitale à l’intérieur, et ce projet a toujours été populaire. Oui, mais Brasilia n’occupe pas le centre réel du pays : à la lisière d’immenses étendues inexplorées, c’est un poste de la « dernière frontière ». Et ces brousses ne seront pas récupérées par la civilisation avant longtemps. Un agronome allemand à qui on parlait de les cultiver répondit : « Soit. Mais il faudrait importer des milliers de bulldozers, de camions, de tracteurs. Et puis des tonnes d'engrais. Et aussi la terre. » Il n'existe aucune ressource agricole, minière, ni industrielle autour de Brasilia. Elle risque de demeurer longtemps un suburb lointain de Saint-Paul et de Rio, avec pour liaison une seule route — celle que nous avons suivie — et des avions. Justement, nous a dit Kubitschek, par son existence, Brasilia oblige à créer un réseau routier, qui unifiera le pays : on a commencé à bâtir à travers la forêt vierge la chaussée qui rattachera Belem à Brasilia. Les adversaires répondent que les travaux ont déjà coûté en cruzeiros et en vies humaines un prix qu'aucun avantage pratique ne compensera, sinon le passage de la contrebande de Belem — voitures américaines, parfums, etc. — à Saint-Paul et à Rio. Le fait est que le Nord-Est n’a pas besoin de débouchés puisqu'il ne produit presque rien; il risque au contraire que son pauvre artisanat — les manufactures de souliers par exemple — ne soit ruiné par l’afflux des marchandises paulistes. Les capitaux engloutis dans Brasilia auraient dû servir à le doter d’un réseau local de routes, à l’irriguer et à y implanter des industries. Amado reconnaissait que Brasilia était un mythe : mais, disait-il, Kubitschek n’a pu obtenir des adhésions, des crédits, des sacrifices que parce qu’il s’appuyait sur un mythe; à des entreprises plus rationnelles, mais moins fascinantes, la nation les eût refusés. Peut-être. Je garde l’impression d’avoir vu naître un monstre dont le cœur et les poumons fonctionnent artificiellement grâce à des procédés d’un coût mirobolant. En tout cas, si Brasilia survit, la spéculation va s’en emparer. Les terrains qui bordent le lac, et qui devaient, dans la conception de Lucio Costa, demeurer propriété publique, la municipalité a commencé à les concéder à des acheteurs privés. Voilà encore une des contradictions brésiliennes : la cité numéro un de ce pays capitaliste a été édifiée par des architectes ralliés au
socialisme. Ils ont fait de belles œuvres et un grand rêve, mais ils ne pouvaient pas gagner.
Je souhaitais voir des Indiens. Amado nous dit qu’il s’en trouvait à quelque huit cents kilomètres, dans une île fluviale immense et presque déserte où Kubitschek venait de fonder une nouvelle ville, la plus occidentale du Brésil. Le gouverneur de l’île nous y invita. Amado, à qui décidément l’avion plaisait peu, resta à Brasilia. Son frère et Zélia s’embarquèrent avec nous dans le petit appareil mis à notre disposition; nous y étions seuls avec le pilote et un steward. Nous survolämes des savanes d’un sombre vert changeant, encore vierges. Au bout de deux heures, le fleuve apparut, enserrant entre ses bras géants une île dont on ne distinguait pas la fin. « Les Indiens seront à l’aérodrome », dit le pilote en riant. Il ne plaisantait pas. Nous les aperçûmes au loin, presque nus, plumes en tête, arcs en main, leurs cheveux raides encadrant leur visage peint en rouge et en noir. « Vous voulez aller à eux ou qu’ils viennent à vous? » nous demanda-t-on comme nous sortions de la carlingue. Nous allâmes. Ils nous saluèrent par des cris dénués de conviction. Des femmes se tenaient derrière eux, en haiïllons quotidiens, des enfants sur les bras, l’air flapies. Nous nous sentions affreusement gênés par cette mascarade et par notre rôle idiot. Echange de sourires, poignées de main; ils nous donnèrent — comme on le leur avait prescrit — des armes, des flèches, des diadèmes en plumes qu’il fallut poser sur nos têtes. Puis, par une chaleur de braise, nous visitâmes leur village : contre une haie de bambous, de vastes tentes pleines de femmes et d’enfants, couchés par terre ou dans des hamacs. Protégés par le gouvernement, ils pêchent, ils cultivent quelques lopins de terre, ils fabriquent avec de l’argile des poupées, des vases qui sont vendus à leur profit, ou dont ils font cadeau aux visiteurs — qui en échange remettent à la fondation une somme d’argent. Nous emportâmes des coupes en terre cuite, décorées de motifs noirs et rouges, et des figurines : des femmes assises ou debout, qui berçaient leurs enfants ou qui travaillaient. Dans l’ombre des tentes, je remarquai de pauvres perroquets déplumés : on avait cueilli sur leur dos les parures qu’on nous avait offertes. Lavés de leur cérémonieux maquillage, quelques hommes avaient
l'air robustes et sereins; les femmes, bien qu’elles eussent, nous dit-on, beaucoup d'influence sur la communauté, paraissaient dégénérées. Arrachés à leur condition naturelle, sans être assimilés comme ceux des «réserves» du Nouveau Mexique, ces Indiens menaient une existence aussi artificielle que les fauves d’un zoo. Le pilote avait proposé de nous emmener, à une heure d’avion, voir une tribu moins domestiquée : j’espérais que nous pourrions y aller après un déjeuner rapide.
Une jeep nous transporta au centre — cantine, dortoir, dispensaire — où habitaient les gens de la fondation. Il y avait un jeune médecin qui méprisait aveuglément les Indiens et deux barbus qui, les aimant, méprisaient très lucidement les autres Blancs. Récemment, ils avaient manqué être massacrés par une tribu du Matto Grosso, mais ça n’avait rien changé à leurs sentiments. Ils auraient pu nous renseigner sur ce village mais, détestant les touristes qui viennent regarder des hommes comme des bêtes curieuses, ils nous tournèrent le dos avec une très sympathique impolitesse. Nous restâmes assis sous la véranda, regardant, de l’autre côté du vaste fleuve qui coulait en contrebas, le dangereux Matto Grosso. Enfin on entendit le vrombissement d’un avion : le gouverneur et le ravitaillement. Le gouverneur nous dit bonjour, il vida une bouteille de bière sans en offrir à personne et se coucha dans un hamac. On commença d’entasser sur des jeeps, et sur un canot automobile, des tables, des chaises, des caisses de vaisselle, des victuailles : nous mangerions dans la nouvelle ville de Kubitschek, à des kilomètres de là. Quand? J'avais faim, j'avais soif, j'avais chaud, cette expédition me semblait idiote. Un ancien cacique vint fumer sa pipe près de nous et nous tint des discours en portugais. Quelqu'un nous raconta que lorsqu'il avait été nommé cacique, un de ses cousins lui avait disputé cet honneur et s'était plaint à Vargas, venu visiter le village. « Que le meilleur gagne », dit le Président qui les invita à lutter. Le cousin l’emporta. On blâmait beaucoup Vargas d’avoir remis en question la décision de la tribu. Vers trois heures nous montâmes dans un canot. Le soleil me martelait la tête, le fleuve même jetait des flammes. Un des barbus se baignait près du débarcadère, avec précaution, car les eaux sont infestées de petits poissons carnivores aux dents rapides. Il ne se joignit pas à notre groupe. «Où est la ville? »
demandais-je. On me montra un hôtel destiné au tourisme, mais pas encore aménagé. Bel exemple de bluff brésilien! Le site avait de la grandeur : des plages de sable blanc, le fleuve couleur d’acier, et l'infini des plateaux brouissailleux, sous un ciel métallique. Mais quel torride dénuement! Nous nous réfugiâmes sous la maison, entre les pilotis — le seul lieu ombreux — et tandis que des femmes dressaient la table, le médecin fit tourner des disques de Carlos Gardel. Zélia arracha des mains du gouverneur une bouteille de bière et nous bûmes. Enfin on servit le riz aux crevettes; j'étais si affamée que je n’avais plus faim. Sartre faisait des efforts de conversation. « Trèèès intéressant », répondait-il aux propos du gouverneur. « L'hôtel attirera certainement de jeunes couples en voyage de noces. — Trèèès intéressant. » Il posa même des questions : &YŸ aura-t-il des avions pour les amener? » L’excès de sa bonne volonté déclencha chez Zélia un tel fou rire qu’elle sortit de table, et feignit d'admirer un arbuste aux fleurs cotonneuses; une des convives se précipita pour lui indiquer les toilettes.
Pas question d’aller voir l’autre village; d’ailleurs, administré lui aussi par des Blancs, il ne nous aurait pas appris grand-chose. Les seules tribus intéressantes sont inaccessibles et dangereuses. Beaucoup de hors-la-loi se cachent dans la région, ils sont armés et s’amusent à tuer les « sauvages » : les autorités ont fait exécuter un de ces assassins sous les yeux des Indiens; mais ça n’a pas suffi à les rassurer; quand ils aperçoivent un Blanc, ils attaquent.
Il était 6 heures quand le bateau nous ramena au centre. Le médecin était resté à l’hôtel, avec la jeep. « Si on ne part pas immédiatement, il faut passer la nuit ici», dit le pilote. L’aérodrome de Brasilia n’est pas éclairé la nuit et il est interdit d’y atterrir après le coucher du soleil. Sartre bondit : « Allons à pied! >» Malgré notre chargement de poteries, nous fimes au pas de course le kilomètre qui nous séparait de l'aéroport. Nous étions installés, les hélices tournaient quand le médecin apparut ivre mort, agitant les bras. On le hissa, il s’affala de tout son long et s’endormit. Nous soupirâmes d’aise en nous retrouvant tous les quatre.
Peu de jours après, les Amado s’envolèrent pour Rio. J'étais émue en les quittant. Nous allions remonter vers le Nord, et nous partirions de Manaus pour La Havane : nous y étions
invités et des billets d’avion devaient nous attendre dans une agence; sinon nous irions à Récife prendre l’avion pour Paris. Après six semaines d’une telle entente, il était difficile d’imaginer que nous ne les reverrions plus avant des années; ou peut-être jamais.
Le recteur de Fortaleza, rencontré à Récife, nous avait invités. La fraîcheur du vent étonnait, si près de l’Equateur; quel plaisir, de retrouver le bondissement de la mer, et une vraie ville! Voici de nouveau les jangadas aux voiles blanches, un marché couvert aux fortes odeurs, d’étroites rues commerçantes — tissus, souliers, vêtements, pharmacies — des places capricieuses, des squares, des kiosques, et un pullulement humain. Sartre fit une conférence, il y eut un déjeuner officiel, dans un club au bord de la mer, et un cocktail dans les jardins du rectorat où la chorale des étudiants chanta des chansons folkloriques. Mais il nous resta de grands loisirs. Nous nous asseyions le soir sous les frondaisons vernissées d’un square, à la terrasse d’un café-restaurant où des soldats venaient boire avec de jeunes putains; ils les pêchaient dans le proche quartier des bordels : une section de la grouillanie favella qui s’écrasait contre la mer; dans ses bistrots largement ouverts, dans ses allées, hommes et femmes riaient et causaient, rapprochés, par-delà la vénalité de leur commerce, par leur commune pauvreté. Un soir, au soleil couchant, je traversai un autre morceau de la favella : ces crépuscules étaient émouvants par leur rapidité; à peine la lumière de l’après-midi fléchissaitelle que déjà l’horizon flambait et c’était la nuit. Les jangadas échouées sur la grève avaient l’air de grands oiseaux morts; des hommes, des femmes, venus à pied ou à dos d’âne, achetaient le poisson ramené par les pêcheurs; ils parlaient à peine et dans la douceur du jour mourant, ce silencieux échange entre déshérités avait la simplicité des trocs primitifs. Quand je revins sur mes pas, des lumignons luisaient dans les baraques de la favela.
Dans le petit café du square tournait et retournait un disque qui vantait en musique Janio. Celui-ci débarqua un soir dans notre hôtel avec son escorte. La nuit devint folle. Des bandes de jeunes gens parcouraient les rues en hurlant et en dansant, des balais à la main. Une heure avant son discours, la grande
place était couverte de gens armés de balais. Haut-parleurs, pétards, cris et rires. La victoire de Janio paraissait certaine et Sartre l’aurait volontiers rencontré : mais nos amis qui, la mort dans l’âme, votaient pour Lott en auraient été
gênés.
Après en avoir tant entendu parler, nous souhaïitions voir la catinga — la forêt blanche. Un professeur nous confia au
chef de la police locale qui parlait français et possédait des terres dans la région. Quinquagénaire, chauve, il commenta en amateur le Cyrano de Rostand tandis que nous sortions de la ville. D’abord le paysage fut dominé par de hauts palmiers épineux, les carnaüba; avec leurs troncs on fabrique des palissades et des murs, on couvre les toits avec leurs fibres, on mange leur cœur et leurs fruits; et surtout on recueille la cire qui protège leurs feuilles contre la sécheresse en les empêchant de respirer et on l’exporte pour en faire des films, des disques, des bougies, des allumettes. Ils appartiennent à des gros propriétaires qui s’opposent, ai-je entendu dire, à l'irrigation de la région. Bientôt, ils disparurent; il n’y eut plus que des arbustes rabougris, ligneux et épineux, aux mornes feuilles grisâtres; et des cactus : en forme de cierges, de chandeliers aux multiples branches, d’artichauts géants, de raquettes, de pieuvres, de rosettes, d’oursins. C’est dans cette ingrate nature que fleurirent les illuminés et les cangaceiros qui mettaient leur espoir en Dieu ou leur confiance dans leurs armes pour changer leur interminable agonie en une vie humaine. Saints et brigands se sont éteints. Pour combattre la faim, on ne compte plus que sur les açudes où s’emmagasine l’eau des pluies : la plupart sont à sec. Nous en vimes un, grand comme un lac, où des hommes venaient avec de petits ânes remplir des tonnelets qu’ils emportaient, souvent très loin; on aurait pu, grâce à cette réserve, fertiliser sur une vaste étendue un sol qui aussitôt mouillé produit : mais aucun système de canalisation n’avait été ébauché. Des économistes prétendent que tout programme d'irrigation du «polygone» est utopique; l'unique solution serait de transporter la population dans le Sud. D’autres estiment qu’en y mettant le prix on rendrait cette zone cultivable; d’autres pensent que dès à présent la condition des paysans serait plus supportable s'ils exploitaient la terre pour leur compte et selon leurs besoins; mais une vraie réforme agraire exige une révolution, bien impro-
bable !. Longtemps sans doute les enfants du polygone continueront à manger, faute d’aliments, la terre qui en les nourrissant les tue. Le policier cependant se plaignait qu’au Brésil tout allât trop vite; on avait prématurément aboli l’esclavage et maintenant on prétendait prématurément éveiller et instruire les paysans. Une panne interrompit ses considérations. Nous fimes quelques pas dans l’espoir vain de nous abriter à l’ombre d’une maison : le soleil m’écorchait vive.
La voiture réparée, nous dépassämes un couple qui tenait par la main un petit garçon déguisé en franciscain; plus loin, une famille se reposait dans un fossé, sous une bâche. La Saint-François était proche, et ce jour-là, un immense pèlerinage envahit la petite ville où nous nous rendîmes. Les pickpockets s’activent pendant la fête, et notre policier venait s’assurer que le service d’ordre était bien en place. Nous déjeunâmes dans une auberge ombreuse; la patronne n’accepta pas un sou — ni sur le chemin du retour le cafetier chez qui nous bûmes un verre : l’amitié du chef de la police valait bien quelques petits cadeaux.
Dans la rue, on vendait de hideuses images du sanctuaire dédié à saint François; il était aussi laid qu’elles. Mais le hangar aux ex-voto était encore plus extraordinaire que la sacristie du Seigneur de Bonfim. Au milieu s’amoncelaient les objets de bois que chaque année on brûle sur un bûcher : des poupées sorcières, des bras, des jambes, des pieds, des mains, des têtes, des sexes, des béquilles; le tas touchait presque le plafond. Sur les murs, des photos, des dessins, des peintures représentaient les accidents auxquels le fidèle avait échappé ou les maladies guéries par saint François : ulcères, plaies, tumeurs, loupes, goitres, pustules, dartres, infirmités, malformations. En plâtre, en cire étaient figurés les organes ou membres malades : foies, reins et d’innombrables sexes; le temps avait moisi et pourri ces simulacres : à vous dégoûter d’avoir un corps.
Au retour, dans la clémence du soir, la catinga paraissair moins implacable. Nous traversämes un village où des banderoles, des guirlandes, des éventaires annonçaient une fête; nous
1. Depuis 1960, les ligues paysannes se sont beaucoup développées; les paysans ont procédé à des occupations de terre, ils commencent à s’orga-
uiser,
croisâmes de vieux tacots chargés de jeunes gens, et des bandes en marche; les garçons portaient de brillantes chemises vertes, les filles des robes vives; elles tenaient leurs souliers à la main, pour ne pas les abîmer et pour délasser leurs pieds.
Sartre ne souhaitait guère aller en Amazonie où personne ne nous avait invités. Mais Bost, dans les Temps Modernes, avait fait naguère de Manaus une description qui avait enflammé ma curiosité; Alejo Carpentier, Lévi-Strauss l’avaient ranimée. « Oui, il faut aller en Amazonie, m'avait dit Christina T., les gens ont une autre manière qu'ici de s’ennuyer. » Nous atterrimes donc, un soir, à Belem. C'était nouveau et agréable de n’être pas attendus, mais les taxis manquaient, et dans la suffocante moiteur de l’aéroport, nous nous sentimes un peu désemparés. Nous finîmes par en trouver un qui nous conduisit à l’hôtel. Les chambres étaient une étuve; dans le bar «air conditionné » on grelottait. Dès qu’on sortait, une chaleur mouillée s’enroulait mollement autour de vous et vous coupait la respiration. Nous n’avions plus que de l'argent français; l’hôtel le refusa, ainsi que la banque à laquelle je m’adressai; on m’en indiqua une autre, la seule qui acceptât de changer les devises étrangères : les dollars américains, exclusivement. Que faire? Je me disputai, en anglais, avec l'employé qui finit par téléphoner à une de ses connaissances. C'était un marchand de curiosités — serpents empaillés, parures en plumes, poteries indiennes — qui m’acheta des francs à la moitié de leur prix. Je m’enquis d’un avion pour Manaus : plus de place avant trois jours. Ça semble long quand le climat et les circonstances interdisent toute activité. Pourtant, j’ai gardé un bon souvenir de Belem. Sur les quais de l’Amazone, dans le marché, entre les éventaires tassés les uns contre les autres, rôdaient des Noirs, des étrangers, des contrebandiers, des aventuriers, toute espèce de gens en vadrouille qui remplissaient aussi les tavernes. L’embouchure du fleuve, large de 350 kilomètres, enferme une île plus grande que la Suisse dont on distinguait, par-delà les eaux massives, les verdures humides. La vieille ville portugaise était demeurée presque intacte : des églises, des maisons de style colonial, des places plantées d’arbres sombres et décorées d’azulejos. Loin du centre, sur de vastes avenues, qui étaient en fait des
terrains vagues, des paillotes baignaient dans la luxuriance des bananiers; des palmiers s’élançaient, superbes, vers le ciel troublé; du limon jaunâtre montait une odeur de serre chaude, de verdure mourante et de labour. En face de l’hôtel s’étendaient des jardins; dans un kiosque exotiquement décoré nous mangions des glaces exotiques en regardant passer les flambantes voitures américaines, introduites en contrebande, alors qu'à Rio et à Saint-Paul on n’en voyait presque pas. Telle est la réputation de Belem que Saint-Paul y envoie des parfums qu’on vend comme importés clandestinement de Paris. Toute la journée, des haut-parleurs ambulants pressaient les électeurs de voter pour Janio, et la nuit mille pétards explosaient. Le jour des élections en revanche fut très calme.
Un matin, au bar de l’hôtel, un journaliste aborda Sartre : « C’est moi qui ai été le premier à annoncer votre mort », lui dit-il. Quelques années plus tôt, au cours d’une considérable cuite, il avait télégraphié à son journal que Sartre venait de se tuer en auto aux environs de Belem. Un journaliste parisien avait sonné rue Bonaparte et demandé à la mère de Sartre s’il était en ce moment au Brésil. « Mais non, dit-elle. Il est ici. — Ah! Bon! parce qu’on annonce qu’il a eu là-bas un accident d’auto.. » Elle avait cru s’évanouir; elle avait ouvert la porte du bureau pour s'assurer que Sartre s’y trouvait. Cette fantaisie avait valu à son auteur une certaine notoriété. « Ne vous tuez pas en avion, conclut-il, parce que cette fois, personne ne me croirait. »
Je survolai l’Amazone, l'infini réseau de ses affluents à travers le verdoiement infini des forêts, à la fois ravie et dépitée, car je savais que je n’en verrais rien de plus. De Manaus un avion part chaque mois ravitailler des comptoirs lointains, où des Indiens viennent s’approvisionner : mais nous n’aurions pas visité leurs villages et, de toute façon, il n’était pas question de rester plus de trois ou quatre jours à Manaus. On m'avait dit que c’était un endroit surprenant. Devenue à la fin du xix° siècle, grâce à l’invention du caoutchouc et à l’hévéa brésilien, une opulente capitale, elle fut ruinée en quelques mois quand, à partir de 1913, les semences volées par l'Anglais Wickam eurent donné naissance à Ceylan, à Java, à d’inégalables plantations d’hévéas. Presque tous ses habitants l’abandonnèrent, il ne resta qu’une carcasse qui commença à se décomposer; l’implantation de petites industries y ramena
une population de 170.000 âmes qui, parmi les vestiges d’une splendeur éteinte, languissent entre la forêt impénétrable et le Rio Negro, seule voie d’accès si on excepte l’avion.
Sur les murs de l’hôtel Amazonas, un bel édifice prismatique construit il y a peu d’années, on voit d’étroites rivières, écrasées par une voûte de verdures où glissent des barques chargées de touristes rieurs qui tiennent en main des fusils. Reproduites sur des prospectus, ces images alléchèrent, voici quelque dix ans, de riches jeunes gens de Saint-Paul qui s’en vinrent goûter à la chasse, à la pêche, au mystère. Ils repartirent sans avoir rien vu ni tiré un coup de fusil, et ils clamèrent leur déconvenue. L’hôtel était à peu près désert. Au contraire de Belem, on gelait dans les chambres, on transpirait dans le bar et dans le restaurant. Dehors, on devenait une loque gluante. À 6 heures, quand le soleil s’éteignait comme une bougie, une nouvelle vague de chaleur montait du sol, aussi dense que la nuit qu’aucune lumière ne perçait : pas d’électricité à Manaus (l’hôtel, tout de même, possédait un groupe électrogène). La salive séchait dans nos bouches, impossible de manger. Les riches demeures d’autrefois — marbre importé d'Italie, pierre taillée — s'étaient dégradées sans grâce, l’herbe les mangeait; seul le port vivait, avec ses bateaux chargés de passagers et de marchandises, ses docks flottants, ses maisonnettes qui s’avançaient dans l’eau et le roulement du fleuve noir.
Ici non plus, aucune banque ne se chargeait de cette périlleuse spéculation : changer des francs; maïs un vieux bijoutier alsacien nous fournit des cruzeiros au taux normal et sans histoire. Son ami, l’agent consulaire, autre vieux Français établi depuis cinquante ans en Amazonie et très accueillant, nous fit parcourir en auto la chaussée qui fend la forêt sur quelques kilomètres. Tijuca avait beaucoup plus d’attraits; ici, On savait qu’on était cerné par un océan de chlorophylle, mais on ne voyait que deux rideaux d'arbres; on aurait pu être n'importe où. L’excursion du lendemain nous dépaysa davantage. L’Amazonie met aujourd’hui ses espoirs dans le pétrole et Pétrobras la fait prospecter. Sur un bateau de la Compagnie, avec le consul et un technicien suisse, nous descendîmes le fleuve : ses flots mordorés sont séparés de l’Amazone blanche par une ligne si nette qu’on la croirait tracée à la main sur un terrain solide. Des pêcheurs assis dans des
barques jetaient leurs filets dans les eaux où pullulent les poissons carnivores. Nous remontâmes une rivière jusqu’à des baraquements flottants, réfectoires et dortoirs des ouvriers et techniciens du pétrole; nous partageâmes leur repas; puis dans un camion découvert, brutalisés par le soleil, nous arrivâmes à un derrick; de chaque côté du chemin et autour de la clairière, l’hermétique épaisseur des futaies arrêtait le regard. On était loin des glauques mystères évoqués par Alejo Carpentier. Je rentrai, épuisée. Au matin, le consul nous fit admirer le plus absurde des fleurons de Manaus : le théâtre, tout en marbre, coiffé d’une coupole polychrome, où dansèrent et chantèrent les artistes les plus fameux du monde. Je ne tenais plus debout; la terre avait la fièvre, je baignais dans sa sueur, en sueur moi-même et fiévreuse. Je me couchai. « Partons-nous quand même? » me demanda Sartre. Oui; oh oui! Au sinistre de la ville, à ma fatigue, s’ajoutait l’angoisse de nous sentir coupés du monde. Nous n’avions pas trouvé de billets pour Cuba et nous n’avions pas réussi à atteindre Rio par téléphone. En vain essayions-nous d'échanger des télégrammes avec les Amado. Au Brésil, seul fonctionne correctement le service télégraphique américain dont le réseau ne s’étend pas jusqu’à Manaus : il faut une semaine pour qu’une dépêche arrive de Rio, nous dit le consul — si elle arrive. Des choses se passaient à Paris; l’agence téléphonique m’annonça une communication que j’attendis deux heures : la voix de Lanzmann grésilla au loin, il disait de ne pas rentrer en France avant d’avoir reçu une lettre, il ne m’entendait pas, et sa voix s’éteignit au milieu d’un mot. J'avais hâte de me retrouver à Récife, à Paris. Le consul nous accompagna de nuit à l’aéroport tout en commentant les élections. Le dépouillement du scrutin exige des semaines, tant le pays est vaste et mal desservi : mais Janio l’emportait de si loin que déjà sa victoire était acquise. Le gouverneur de Manaus pourtant avait voté pour Lott : il était de gauche, et honnête. « Il y a deux espèces de gouverneurs, expliqua le consul, les mauvais qui mettent tout l’argent dans leur poche et ne font rien; et les bons, qui mettent de l’argent dans leur poche, et font quelque chose. »
Dix-huit heures de voyage; toutes les deux heures, on atterrissait, et dans les petits aéroports je suffoquais. Quand nous arrivâmes vers 8 heures du soir, le douanier prétendit fouiller nos bagages : quiconque vient d’Amazonie est soupçonné de
contrebande. La colère de Sartre, l'intervention de Christina T. qui était venue nous chercher, nous libérèrent. Je les accompagnai au restaurant malgré ma fatigue car il est indécent, dans le Nord-Est, qu’un homme sorte seul le soir avec une jeune fille. Pour la même raison, je pris part le lendemain à la promenade projetée par Christina. Nous étions heureux de la revoir. Il y avait dans ses révoltes autant de profondeur que de fougue et une grande générosité : elle ne les dirigeait pas contre le conformisme — pour elle, gênant — de son milieu mais contre l'injustice. Le mot de communiste l’effrayait; elle était parvenue à ses positions actuelles à travers de nombreux préjugés : c’est ce qui en garantissait la sincérité et la solidité. Et puis elle éclatait de vie, elle avait de la gaieté et de l'humour, sur un fond de mélancolie car elle se sentait très seule. Mais j'étais vraiment mal en point. Je me traînai à travers les lugubres marchés des lugubres villages dont elle voulait nous montrer la misère. Pendant deux mois j’avais aimé le Brésil; je l’aime à travers mes souvenirs : mais à ce momentlà, soudain, j'en ai eu assez à crier de la sécheresse, de la faim, de toute cette détresse.
Toute la nuit je brüûlai, au point que le matin je commis l’imprudence de demander un médecin. Un ami du docteur T. — frère de Lucia et de Christina — diagnostiqua : typhoïde; mais la leur se guérissait en quelques jours. Une piqûre de pénicilline abattit ma fièvre. Il me fit tout de même transporter à l’hôpital des maladies tropicales.
Jamais je n’oublierai ces journées, leur goût infernal d’éternité. J’avais une chambre à moi, avec une salle de bains, et des infirmières très gentilles. Mais j'étais juste assez vigoureuse et assez affaiblie pour que cette retraite me parût insupportable. Tard dans la nuit, les malades et le personnel jacassaient; tous les quarts d'heure une horloge carillonnait; j’eus presque une crise de nerfs, le premier jour, quand on me réveilla à l’aube, alors que je venais seulement de fermer l’œil. Ensuite, je m’habituai au bruit ; dès 5 heures, je me redressais sur mon lit, et le cœur me manquait à l’idée de toute cette journée qu’il me faudrait tuer. J'avais des soucis. Le soir, Sartre avalait mélancoliquement au bar de l’hôtel un ou deux whiskies, et il allait se coucher à 10 heures; pour dormir, il se bourrait de gardénal. Le pharmacien brésilien ne réclame pas d'ordonnance : « C’est pour avaler ou pour une piqûre? »
demande-t-il seulement. (Car les Brésiliens se piquent — à la pénicilline, à n'importe quoi — avec une facilité étonnante.) Il lui arriva tout de même de se réveiller à 2 heures du matin et de s’ennuyer si fort qu’il se rasa. En sortant du lit le matin, il titubait à mon chevet et un jour qu’on me faisait un goutteà-goutte, il manqua renverser l'appareil. Depuis l’automne 58, à la moindre alerte, la mort me reprend à la gorge : je l’attendais, je le quittais dans la peur; et les romans policiers en anglais qu’il m’achetait dans l’unique librairie de la ville suffisaient d'autant moins à m'en distraire que je les avais presque tous lus.
Et puis la lettre annoncée par Lanzmann n'’arrivait pas; et nous n’avions pas de journaux français. L'ambassade de Rio faisait courir avec de plus en plus d’insistance le bruit qu’à son retour Sartre serait jeté en taule. La colonie française de Récife prétendait que ma maladie était diplomatique et que nous craignions de rentrer. En fait, nous avions hâte d’être inculpés comme nos amis. Je détestais me sentir prisonnière dans cet hôpital, mangeant implacablement matin et soir la même soupe au riz et au poulet. De mon lit, j’apercevais des cocotiers tendus vers le ciel d’un bleu délavé, des roseaux, des bambous, des verdures un peu fades et, à l’horizon, la ville; je me penchais à la fenêtre, je regardais des paillotes et des femmes qui s’activaient autour de petits feux. Il y eut quelques pluies, violentes et rapides, souvent un vent lourd et lent. Envoûtée par ce trop calme paysage, par son silence humide, je me sentais victime d’un maléfice : je ne partirais jamais d’ici. Dans la paix sournoise d’un petit matin où le monde dormait encore, je vis un jeune Noir qui escaladait pieds nus le tronc d’un cocotier : il jeta des noix sur le sol; agile, gracieux, si près, si loin de moi, sa présence, la mienne, me mirent les larmes aux yeux. Les soirs étaient beaux avec au loin les lumières vertes et rouges de Récife, mais ma gorge se serrait, à cause de cette nuit encore à passer, des cauchemars à conjurer, de cette autre journée qu’il faudrait recommencer.
L'éternité dura sept jours. Je reçus la lettre de Lanzmann. Le procès Jeanson s’était conclu le 4 octobre par un verdict odieux. Les inculpations contre les «121» — dont la liste s’était beaucoup allongée — continuaient à pleuvoir. Les signataires n'avaient plus le droit de se produire à la radio, ni à la télévision, ni même d’avoir leurs noms cités au cours des
émissions. Vidal-Naquet avait été suspendu, Barrat arrêté. Debré à Metz, dans un discours, avait dénoncé les « 121» et leurs «agitations à la fois médiocres et affreuses». Le 1° octobre on avait procédé à des perquisitions et à des arrestations aux Temps Modernes, à Esprit, à Vérité et Liberté; Domenach, Péju, plusieurs autres avaient été retenus des heures par la police. Le numéro d’octobre des Temps Modernes avait été saisi. Au cours d’une manifestation, dont la presse avait beaucoup parlé, cinq mille anciens combattants avaient défilé sur les Champs-Elysées en criant : « Fusillez Sartre. » Au nom de tous nos amis, Lanzmann nous demandait de nous arrêter à Barcelone où ils viendraient nous mettre au courant de la situation.
Je dis au médecin que je voulais partir : j’avais la typhoïde, objecta-t-il, l’hôtel me refoulerait. Les sœurs T. qui, avec leur famille, habitaient en ce moment une villa sur la plage, m'offrirent leur maison de Récife. Je passai trois journées dans une chambre à l’antique, qu’un appareil à air conditionné, primitif et bruyant, rafraîchissait à peine : l’été s’annonçait et derrière les vitres la chaleur m’assiégeait. Tôt le matin, des cousins des T. qui logeaient dans la maison d’en face me faisaient porter un petit déjeuner. Une fois, j’eus l’étonnement d'entendre monter du jardin, à 6 heures, la voix de Sartre : il s’ennuyait tant à ne plus dormir qu’il s’était levé. Le jeune docteur T. vint m’examiner un soir; il tardait, et je dis à ses sœurs et à Sartre d’aller dîner sans l’attendre; elles refusèrent : on ne peut pas laisser un homme seul avec une femme, eût-elle mon âge, dans une maison. Elles ne partageaient pas ces préjugés, mais dans toute la rue des cousins les surveillaient. Le docteur m'’autorisa à mettre le nez dehors. Au bout d’un quart d'heure de marche dans des rues où l’air me parut épais comme un sirop, Sartre vacillant à mes côtés, je m’abattis, à demi évanouie, à la terrasse d’un café; je m’évanouis deux jours plus tard, à Rio, au premier déjeuner que nous fimes avec les Amado dans une churrascaria familière.
Le chargé d’affaires cubain, désespérant de nous atteindre au téléphone, était venu à Récife : La Havane insistait pour que nous y passions quelques jours; la seule manière de nous y rendre était de redescendre sur Rio, à 1.600 kilomètres. Le plaisir de revoir les Amado et Copacabana me fut gâté par ma fatigue; et j'avais le mal du pays, bien que Lanzmann m’eût
répété au téléphone que les ultras voulaient la peau de Sartre.
Le soir de notre départ pour Cuba, une tornade balayait l'aérodrome; elle ébouriffait, dans le hall d’attente, les palmiers en pots et faisait tourbillonner des papiers. Pendant des heures, hébétés, somnolents, nous attendîmes l’accalmie., Enfin nous embarquâmes. Les moteurs crachaient trop de feu; c'était une de ces nuits où le pire semble sûr; quand nous atterrîimes à Belem, dans des ténèbres poisseuses, l’absurdité de me retrouver là confirma mon pressentiment : ce continent était une nasse dont nous ne nous échapperions pas. Je ne me rassérénai qu'en découvrant, le matin, un plateau étranglé entre une falaise et une mer bleu turquoise : Caracas était à nos pieds. Nous nous posâmes. En buvant un café, au buffet, je contemplai étincelant, tous ses hublots recrachant le soleil, l'avion qui nous arracherait d’ici une ou deux heures à ces terres de misère : une vieille femme passait entre les tables, elle ramassait des croûtes de pain, des os de côtelettes, des restes de blanc d’œuf, et elle les enveloppait dans un papier afin d’en régaler sa famille. Des étudiants demandèrent à Sartre de s'arrêter quelques jours à Caracas : ils nous étaient sympathiques, le Vénézuéla bougeait. (Il y eut une manifestation d'étudiants cet après-midi même et à quelques jours de là la police en tua plusieurs.) Mais on nous attendait à Cuba et nous brülions de nous y retrouver.
Un officiel de l’aéroport s’est approché : « Avez-vous un billet de retour? Votre billet pour Paris? Non? Alors vous ne pouvez pas partir : ordres de La Havane. — Mais nous sommes invités, dit Sartre. — Prouvez-le. >» Nous n’avions pas un sou en poche pour nous payer des billets de retour, et aucun papier officiel. L’étincelant avion allait s’envoler sans nous! Sartre téléphona à l’ambassade cubaine et il se battit contre les fonctionnaires de l’aéroport avec une rage qui finit par emporter le morceau. A la dernière minute, on nous laissa monter. Nous ne devions jamais comprendre les raisons de ce contretemps : les Cubains ne prenaient aucune mesure contre l'immigration.
Enfin, la côte s’est éloignée! Enfin! Nous survolâmes la Jamaïque et on aurait pu croire que d’un coup d’aile nous avions gagné l’Angleterre : des gazons verdoyants, des cottages, flanqués de piscines. Sartre, qui y avait été, me dit qu'aucune colonie au monde n'était plus sinistre. Et bientôt ce fut
La Havane où nous attendaient nos amis — sauf Franqui et Arcocha, alors à Moscou — et des musiciens costumés qui grattaient des guitares.
La Havane avait changé; plus de boîtes de nuit, plus de jeu, plus de touristes américains; dans l’hôtel Nacional à demi vide de très jeunes miliciens, garçons et filles, tenaient un congrès. Partout, dans les rues, sur les toits, des miliciens faisaient l’exercice. On savait, par des diplomates guatémaltèques, que des troupes d’émigrés cubains et de mercenaires américains s’entraînaient au Guatemala. Ils essaieraient de prendre pied sur l’île et au nom d’un gouvernement fantoche, ils appelleraient les U.S.A. à leur secours. Devant ces menaces, Cuba se raidissait; la «lune de miel de la révolution » était terminée.
Oltuski n’était plus ministre. Il travaillait à l’Institut que Guevara venait de créer pour l’industrialisation du pays et qu’il nous fit visiter. Les responsables ne nous cachèrent pas leurs difficultés : ils manquaient de cadres; certains ingénieurs travaillaient, chacun, à la planification de trois ou quatre industries différentes; et pourtant les capitaux affectés à la création ou à la rénovation d’usines n’avaient pu être employés dans leur totalité.
Nous visitèmes, près de La Havane, une manufacture de tissus : une installation déjà ancienne, aux ateliers bien aménagés, entourée d’arbres et de gazon, avec de confortables maisons pour les cadres et les ouvriers. Le parc était en fête : les ouvriers, leurs femmes, décolletées et parées, leurs enfants, des marchands de glaces et de bonbons. D’un kiosque, au milieu de la pelouse, Sartre dit son amitié pour Cuba. On l’interrogea sur la France et à son tour il posa des questions : quels avantages les travailleurs de la manufacture avaient-ils retirés du changement de régime? Des ouvriers allaient répondre : un dirigeant syndicaliste les arrêta et répondit à leur place.
Pendant notre entretien avec les intellectuels, Rafaël et Guillen, qui en avril n’avaient pas ouvert la bouche, parlèrent très haut. A propos de la poésie, Guillen déclara : « Je tiens toute recherche formelle pour contre-révolutionnaire. » Ils exigeaient qu’on se pliât aux règles du réalisme socialiste.
Des écrivains nous dirent en privé qu’ils commençaient, en dépit d’eux-mêmes, à s’auto-censurer, chacun se demandant : « Suis-je vraiment un révolutionnaire? »
Moins de gaieté, moins de liberté; mais sur certains points de grands progrès. La coopérative que nous visitâmes avait une énorme avance sur toutes celles que nous avions vues auparavant. Elle cultivait surtout du riz, mais par des méthodes intensives, si bien qu’elle avait récupéré des terrains où poussaient des tomates et divers légumes. Les paysans achevaient, avec l’aide de maçons venus de la ville, de bâtir un village : des maisons confortables, une salle de cinéma, des écoles, des terrains de sport. Un magasin d’Etat vendait presque au prix coûtant les produits de première nécessité. Une usine de chaussures, une autre, de conserves de tomates, travaillaient directement pour la coopérative; on réalisait ainsi, sur une modeste échelle, ce qu’avaient visé les communes chinoises : une liaison de l’agriculture avec l’industrie. Les paysans paraissaient plus attachés que jamais au régime, mais fébriles. Le village était proche de l’endroit où on prévoyait un débarquement. Le chef de la coopérative, surexcité, un revolver à la ceinture, nous dit qu’il attendait impatiemment le moment de se battre.
Le soir qui précédait notre départ, Sartre fit une conférence de presse; juste avant qu’elle ne s’ouvriît, un journaliste de nos amis lui chuchota que des troupes étaient en train de débarquer, du côté de Santiago. Sartre n’en déclara pas moins, devant la presse, la radio, la télévision, qu’il ne croyait pas à une intervention immédiate de l’Amérique; on était en pleine période électorale, et le parti républicain n’allait pas compromettre les chances de Nixon en prenant la responsabilité d’une aventure incertaine. Nous allâmes souper, avec des journalistes de Revoluciôn, au bar-restaurant de l’ancien Hilton, devenu le Habana-Libre. C'était lugubre, ce vaste local désert dont le décor évoquait la Polynésie. À chaque instant, nos amis se levaient de table et téléphonaïient : la nouvelle de l’invasion se confirmait. « Nous la repousserons », disaient-ils d’une voix sombre. Le lendemain le bruit fut démenti : mais ce n’était que partie remise, pensaient tous les Cubains.
Nous n’avions pas vu Castro. Nous allâmes rendre visite à Dorticos, le jour de notre départ; c'était l’anniversaire de la mort de Camillo Cenfuegos, idolâtré presque à l’égal de Castro,
et dont l’avion, un an plus tôt, s'était abattu dans la mer. Des cortèges d'étudiants, d’ouvriers, d'employés, de femmes et d'enfants, défilaient dans les rues, portant des gerbes et des couronnes qu’ils jetaient dans l’océan. Tandis que nous parlions avec le Président, Jimenez téléphonait à la secrétaire de Castro : il se trouvait aux environs de La Havane, il nous demandait de l’attendre. Impossible, il était 6 heures, l’avion décollait à 8 heures. Jimenez nous conduisit à l’hôtel et nous montâmes chercher nos valises; pour redescendre, nous pressâmes sur le bouton de l’ascenseur : il arriva, s’ouvrit, Castro jaillit, suivi de quatre barbus et d’Edith Depestre. Il n'avait rien perdu de sa gaieté, de sa chaleur. Il nous embarqua dans son auto. Qu’avions-nous vu? Que n’avions-nous pas vu? On circulait difficilement; des cortèges barraient les rues et la foule arrêtait l’auto aux cris de «Fidel! Fidel! » «Je vais vous montrer la Cité universitaire », dit Castro comme enfin nous sortions de La Havane. Je murmurai : «Mais l’avion décolle à 8 heures. — Il attendra! » La plus grande caserne de La Havane avait été transformée en un ensemble de pavillons, de bâtiments, de terrains de sport. Nous y jetâmes un rapide coup d’œil, puis, sous prétexte de raccourci, le chauffeur nous fit emprunter d’obscurs chemins de terre coupés de fondrières : l’avion a décollé, me disais-je. A l’aéroport, des barrières se sont levées, l’auto nous a déposés sur le terrain, à côté de l’avion que des mécaniciens étaient en train de réviser : ils en avaient pour longtemps. Insouciant des consignes, Castro mâchait son gros cigare à quelques mètres des moteurs. « Le débarquement est une certitude, nous dit-il. Mais il est certain aussi que nous le repousserons. Et si vous entendez dire que j'ai été tué, n’en croyez rien. »
Il partit. Jimenez, Edith, Otero, Oltuski, d’autres amis, nous emmenèrent dîner au buffet. L’aérodrome était plein de gens qui nous regardèrent sans amitié: «Ils attendent l’avion pour Miami et ils ne reviendront pas. » Leurs vêtements indiquaient leur classe. Quand le haut-parleur appela : «Les passagers pour Miami », ils se ruèrent vers la sortie.
Nous nous envolâmes. Il y eut un atterrissage aux Bermudes: j'en escomptais un aux Açores : il tarda. « Nous y voilà! » pensai-je quand la terre apparut. Mais ces îles n’en finissaient pas. Et il me sembla reconnaître la couleur de la terre, son relief, la manière dont elle était découpée, le vert de ce
fleuve : le Tage; c'était l'Espagne, la crête enneigée des sierras, Madrid, atteinte en quatorze heures, mais où déjà la journée finissait. Un autre avion nous transporta à Barcelone.
Nous avions donné rendez-vous à nos amis à l’hôtel Colon; celui que j’avais connu jadis n’existait plus, nous apprirent les journalistes qui nous happèrent à l’arrivée. Mais un autre du même nom, très agréable, s’était ouvert près de la cathédrale. Nous y retrouvâmes le lendemain matin Bost et Pouillon. Ils nous racontèrent en détail ce qui s'était passé depuis septembre. Le procès Jeanson, le manifeste des «121» avaient amené les jeunesses communistes, les jeunesses socialistes, les syndicats, le P.C., le P.S.U. à des actions contre la guerre. Syndicalistes et universitaires avaient lancé un appel pour «une paix négociée ». Les syndicats avaient appuyé la manifestation organisée le 27 octobre par l’U.N.E.F. et qui avait été un énorme succès, malgré les bagarres et les matraquages. Les sanctions prises contre les «121 > avaient soulevé une quantité de protestations. Les acteurs de la télévision s'étaient mis en grève par solidarité avec Evelyne, expulsée d’un programme. Cependant on avait ôté à Laurent Schwartz sa chaire à l'Ecole Polytechnique, suspendu les professeurs, ainsi que Pouillon et Pingaud, secrétaires-rédacteurs à l’Assemblée. Le maréchal Juin avait fait signer un manifeste contre « les professeurs de trahison». L'Union nationale des Combattants exigeait «des sanctions impitoyables contre les inconscients et surtout contre les traîtres ». Le comité central U.N.R. stigmatisait l’action des « prétendus intellectuels ». L'Union nationale des officiers de réserve demandait qu’on prît des mesures. La liste des « 121 » était affichée dans tous les mess, etc. Sartre était le plus visé. Son témoignage lui avait valu des haïines passionnées. Par téléphone, Lanzmann, retenu à Paris, nous demanda, comme ses camarades, de revenir en auto : si nous prenions l'avion, Sartre serait accueilli bruyamment à l’aérodrome, il y aurait des bagarres, il répondrait nécessairement aux journalistes d’une telle manière que la police l’embarquerait. Je pense aujourd’hui qu’il aurait mieux valu faire aux « 121 » toute la publicité possible; mais nous écoutâmes nos amis dont je comprends la sollicitude car il y a de la légèreté à trop peu craindre pour autrui. Nous nous promenâmes dans Barcelone que Sartre ne revit pas avec plus de plaisir que Madrid : moi j'étais toujours heureuse sur les
Ramblas. Nous avons regardé la cathédrale délirante et à jamais inachevée de Gaudi; nous sommes montés au Tibidabo, nous avons visité le Musée d’Art Catalan et le lendemain aprèsmidi, nous avons filé vers la frontière.
La presse depuis deux mois avait si copieusement insulté Sartre — traître, antifrançais, etc. — que nous pensions être très mal reçus en France. La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la douane. Bost porta les quatre passeports à la police et il revint. Le commissaire voulait nous voir : il devait prévenir Paris de notre passage, nous dit-il sur un ton d’excuse. Il envoya un de ses subordonnés nous acheter des journaux, nous offrit des boîtes de cigarettes et de cigares — sans doute confisquées à des touristes — et en nous disant au revoir nous pria de signer son livre d’or. Il nous recommanda de nous signaler à la police dès notre retour. Nous passâmes la nuit à Béziers. Après tant de splendeurs étrangères, je m’émus, au matin, en retrouvant, sous un ciel bleu pâle la tendresse dorée des platanes, les vignobles enflammés par l’automne et, au lieu de baraques éparpillées sur des terrains vagues, de vrais villages. Me serait-il un jour donné d’aimer à nouveau ce pays?
À Paris, notre premier soin fut de nous faire inculper; nous primes pour avocat Roland Dumas qui avait défendu les accusés du procès Jeanson et qui se chargea des démarches nécessaires. Les policiers poussèrent la politesse jusqu’à venir chez moi : le plus jeune, rogue et gêné, en tapant nos dépositions à la machine se blessa au doigt et saigna sur les touches. Le commissaire M. nous aida à rédiger nos déclarations et à les varier. L’obstination des «121 > à se charger le plus possible l’avait d’abord étonné; maintenant, il en souriait. « Avec ça, vous êtes tranquilles, vous tenez votre inculpation », conclut-il d’un ton encourageant. Mais non. La veille du jour où il nous avait convoqués, le juge d'instruction se fit porter malade. Un nouveau rendez-vous fut pris; à la dernière minute il fut aussi remis sine die, sous l’absurde prétexte que le Parquet détenait le dossier qui nous concernait. On annonça que la série des inculpations était close. Toujours soucieux de grandeur, le pouvoir trouvait bon de priver des fonctionnaires de leur pain mais non d’apparaître aux yeux du monde comme le persécuteur d'écrivains connus. Il espérait aussi briser l'union des «121» en épargnant les uns, en gardant une menace suspendue sur la tête des autres.
Pour contrer ce jeu, Sartre convoqua une conférence de presse; devant une trentaine de journalistes français et étrangers réunis dans mon studio, il s’expliqua sur le manifeste et exposa la situation actuelle. Thierry Maulnier, assis en tailleur sur le tapis voulut poser une question : « Je ne voudrais pas déformer votre pensée... — Ça serait la première fois que vous auriez ce scrupule », répondit Sartre. La presse ne rapporta que sommairement ses propos. Et l’incident fut clos.