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CHAPITRE XI

Par le minable procès des barricades, le régime favorisait le regroupement des fascistes; mais la jeunesse avait bougé, nous pensions qu’elle allait agir. En décembre, le drapeau vert et blanc flotta sur la Casbah, des foules acclamèrent Abbas ! et la vérité éclata aux yeux du monde entier : derrière le silence et les mascarades auxquelles la force les avait condamnées, les masses algériennes, unanimes, exigeaient leur indépendance; c’était, pour le F.L.N., un triomphe politique qui rapprochait l’heure de sa victoire.

La Force de l’âge parut, avec un succès qui m’aurait comblée au temps où j'étais débutante. En fait, quand en novembre on me dit chez Gallimard, que quarante mille avaient été vendus avant la parution, j’en fus désagréablement affectée : étais-je devenue un de ces fabricants de best-sellers qui ont leur public attitré, la valeur de leurs œuvres n’entrant plus en ligne de compte? Beaucoup de critiques m’assurèrent que je venais d'écrire mon meilleur livre; il y avait quelque chose d’inquiétant dans ce verdict : devais-je, comme certains le suggéraient, brûler tout ce que j'avais fait avant? Surtout, je convertissais les éloges en exigences; les letires que je recevais et qui me touchaient, je pensais que j'avais encore à les mériter. Ce dernier volume de souvenirs me donnait du mal et je me disais avec mélancolie qu’au mieux il s’égalerait au précédent, sans avoir la même fraîcheur. Tout de même, la satisfaction l’emporta. Les choses qui me tenaient le plus à

1. Elles le payèrent cher : le F.L.N. déclara à l’O.N.U. des milliers de victimes.

cœur, je craignais de les avoir trahies : mes lecteurs les avaient comprises. Les Mémoires d’une jeune fille rangée avaient plu à beaucoup de gens, mais d’une manière équivoque; ceux qui aimaient la Force de l’âge, je supposais qu’ils étaient de mon bord.

Je m’accommodais sans regret de l’austérité de mes journées. Depuis longtemps, nous vivions à l’écart : nous cessâmes tout à fait de sortir. La clientèle des restaurants nous marquait souvent de l’hostilité et nous ne supportions plus de la coudoyer. Nous passâämes dans mon studio nos soirées communes, dînant d’une tranche de jambon, causant et écoutant des disques; j'en écoutais pendant des heures quand je restais seule chez moi. Je ne mettais plus le nez dehors, la nuit, sauf avec Lanzmann ou Olga. Cette retraite renforçait nos liens avec notre petit groupe d’amis. L’équipe des Temps Modernes, enrichie de deux nouveaux membres, Gorz et Pingaud, se réunissait chez moi deux matins par mois. Gorz arrivait le premier : « Je ne peux pas m'empêcher d’être à l’heure », disait-il Moins nombreux qu’au temps du biniou, nos discussions étaient plus serrées. Mise en goût par une soirée que nous passâmes, Sartre et moi, chez Monique Lange avec Florence Malraux, Goytisolo, Serge Lafaurie, j’organisai un réveillon. Je ne l’avais pas concerté, mais nos amitiés étaient tout naturellement engagées : un membre, au moins, de chacun des couples que j'y conviai avait signé le manifeste des « 121». J’avais préparé des disques de jazz, mais ils ne servirent pas : nous causâmes.

Il y eut encore un dîner à l’ambassade soviétique. J'étais assise à côté de Mauriac que je rencontrais pour la première fois; Sartre m'avait dit qu’il avait du mordant et de la drôlerie; mais l’âge l’avait-il éteint ou la gaullâtrie exténué? Je le cherchai, je ne trouvai personne. Sartre causa avec Aragon à qui il conseilla d’aller à Cuba. « Nous sommes trop âgés, dit Aragon. — Bah! dit Sartre, vous n’êtes pas tellement plus vieux que moi. — Quel âge avez-vous? — Cinquante-cinq ans — Ça commence à cinquante-cinq ans », dit Aragon d’un air sorcier. Elsa raconta avec grâce qu’à la suite de divers troubles elle avait dû se faire mettre dans les yeux des larmes artificielles et dans les genoux « des cœurs parallèles ». La soirée était donnée en l’honneur de Galina Nicolaïeva, l’auteur de l’Ingénieur Bakhirev; dans son livre elle parlait, d’une manière vivante et même romanesque, d’un sujet peu et mal traité en Occident : le

travail. Je l’entrevis à peine mais nous l’invitâmes chez moi avec son mari. Atteinte d’une grave maladie de cœur, elle eut une crise ce jour-là et il vint seul, avec un interprète. Il nous salua avec solennité, donnant l’impression, d’un bout à l’autre de l’entretien, d’avoir derrière lui toute une délégation. Il nous dit que les écrivains russes seraient heureux de nous recevoir à Moscou : nous irions volontiers, dit Sartre.

André Masson avait signé le manifeste des «121». Nous admirions ses œuvres et nous trouvions un grand charme à son visage, à ses propos, matois et ingénus. Vieil anarchiste, les excès de son apolitisme nous avaient éloignés de lui. L’arrestation de Diégo lui ouvrit les yeux. Rose passait tout son temps à aider les détenus algériens et leurs familles. Je la vis en diverses occasions, et nous dînâmes dans leur appartement de la rue Sainte-Anne, une fois seuls avec eux, une fois avec Boulez, signataire lui aussi du manifeste. Masson portait la barbe; il a raconté, délicieusement, des histoires sur les beaux temps du surréalisme. De Boulez, nous connaissions, nous aimions, le Marteau sans maître et le premier Structure; nous n'avions pas été entendre Pli selon pli par crainte, en une seule audition, de n’en rien saisir. À travers le livre de Goléa et les récits de Masson, il nous plaisait beaucoup. Un jeune compositeur allemand exécutant une de ses œuvres pendant un concert dirigé par Boulez fut hué par le public et s’enfuit, à la fin du morceau, bouleversé. Boulez le ramena de force sur la scène : « Vos sifflets prouvent que vous n’avez rien compris : il va recommencer. » Le compositeur bissa et la salle écouta en silence. La tête de Boulez allait bien avec ce que je savais de lui. Il travaillait à Baden-Baden, car il trouvait le niveau des musiciens allemands très supérieur à celui des français. Je lui posai des questions. Il nous expliqua comment on restitue la musique ancienne, comment s’opère un enregistrement : pas en une fois comme je le croyais, mais par petits morceaux; on colle bout à bout les fragments du ruban enregistreur comme on monte un film. Il faut plusieurs heures pour mettre au point cinq à dix minutes de musique : la moindre faute, un bruit parasite, qui passeraient inaperçus dans un concert, deviennent insupportables s’ils se répètent à chaque audition. C’est pour ça que les disques reviennent cher : ils réclament un travail considérable. Le procédé utilisé permet des truquages : un virtuose a pu jouer à la fois, dans

des sonates de Bach, la partie pour piano et celle pour violon. Boulez parla de son travail de chef d’orchestre; les exécutants, nous dit-il, ne connaissent du morceau qu’un certain profil, différent pour chacun, selon sa place, l'instrument dont il joue, et ceux qui l'entourent : le triangle n’entend pas la même symphonie que le premier violon. Si on dérange l’ordre qui leur est habituel, ils sont complètement déroutés.

Il y eut une réunion du comité Boupacha peu de temps avant le référendum de janvier 61. Je remarquai, grave et émouvante, Anne Philipe et la drôle de tête aux cheveux coupés court de Françoise Mallet-Joris; Laurent Schwartz avait l’air beaucoup plus jeune que je ne l’imaginais; ça me réconfortait de pouvoir regarder tous ces gens avec sympathie : c'était devenu si rare, la sympathie. Soudain, on a entendu des rumeurs, des cris et presque toute l’assistance a couru aux fenêtres; des membres du P.S.U. délibéraient, dans une salle du rez-de-chaussée, sur la réponse à donner au référendum; deux d’entre eux ont fait irruption: «Les fascistes nous attaquent, venez nous aider.» Schwartz s’est levé, des mains impérieuses l’ont retenu, des jeunes gens sont descendus. Il y a eu des galopades dans les escaliers, deux flics ont ouvert la porte et demandé la présidente : « Vous nous la rendrez», a dit quelqu'un gentiment. Ils voulaient savoir si deux militants P.S.U., agrafés après une bagarre, appartenaient au Comité : je n’ai pas démoli leur alibi. Echange de bons procédés : à la sortie, des membres du service d’ordre nous ont escortées, Claudine Chonez et moi, jusqu’à sa voiture.

Des étudiants me demandèrent de venir à la Cité Universitaire d’Antony expliquer pourquoi il fallait répondre « non» au référendum. Je ne connaissais pas ces vastes bâtiments où logent, je crois, quatre mille jeunes gens et où on peut vivre des semaines, comme sur un transatlantique, sans manquer de rien. Le foyer était tapissé de slogans — VOTEZ NON - PAIX EN ALGERIE — et de photographies représentant des atrocités françaises; le bureau était tout entier de gauche; peu nombreux, les étudiants de droite se tenaient très tranquilles. Je pris place avec Arnault, communiste, et Chéramy, ancien trotskyste, dans une grande salle remplie d'étudiants et décorée de banderoles : VOTEZ NON. On a très vivement applaudi en ma personne les positions prises par les «121». J’insistai sur l’absence, en Algérie, d’une Troisième Force, et sur la

répugnance qu’éprouvait de Gaulle à traiter avec des paysans. Sur l’insoumission, nous avons soutenu Arnault et moi des points de vue différents, mais sans trop marquer nos dissensions, bien que je fusse agacée par son optimisme de commande : il savait bien que ni dans l’armée ni dans les usines le « peuple français » ne fraternisait avec les Algériens. A la sortie je causai avec les étudiants : nous étions d’accord sur tout.

Un peu plus tard, des étudiants belges appartenant à la Gauche — l'extrême gauche du parti socialiste belge — me rappelèrent la promesse qu’ils m’avaient arrachée, un an plus tôt, de donner une conférence à Bruxelles. Leur journal avait lutté contre la guerre d'Algérie; beaucoup d’entre eux aïdaient clandestinement les Algériens, les hébergeaient, leur faisaient franchir la frontière; ils furent d’accord quand je les avertis que, sous le titre : « L’intellectuel et le pouvoir », je parlerais en fait de l’Algérie.

Je suis toujours tendue quand j'arrive devant un auditoire; je crains de n’être pas à la hauteur de son attente, ni de mes desseins. Je parle trop vite, effrayée par le long silence qu’il me faut combler et par la quantité de choses à dire dans un laps de temps si court. J’éprouvai cette fois un malaise profond. Il s’agissait de ce qu’on appelle «une grande conférence >» où étaient venus par oisiveté, snobisme, curiosité, des gens qui n'avaient rien de commun avec moi: de grands bourgeois et même des ministres. Et j’ai eu tout de suite l’impression que, dans un sens ou dans l’autre, chacun avait son siège fait. À la sortie, un communiste me reprocha de ne pas être communiste, un insoumis de n’avoir pas flétri ceux qui se soumettaient. Plusieurs personnes regrettaient que je n’aie pas abordé les problèmes du Congo : j'y avais fait allusion, mais je ne me sentais pas qualifiée pour les traiter. Plus que par ces critiques, je fus déprimée par la réception qui suivit ma conférence. Les gens me disaient avec d’éclatants sourires : « Je ne suis pas d’accord avec vous, politiquement; mais votre livre m’a tellement plu! — J’espère que le prochain déplaira », dis-je à l’un d’eux. Il est vrai que dans la Force de l’âge je prenais certaines distances par rapport à mes attitudes passées; tout de même j'y disais clairement mon dégoût des institutions et des idéologies bourgeoises; je n'aurais pas dû obtenir les suffrages de ceux qui leur étaient

attachés. Lallemand, avocat interdit en France pour son soutien aux Algériens, me consola : « C’est leur paradoxe; toute la culture, ils l’intègrent : ils avalent Sartre, ils vous avalent; mais du coup ils sont obligés de digérer vos attaques : ça aide à leur décomposition idéologique. »

Je passai trois intéressantes journées. Je revis, seule et longuement, le musée; Lallemand me promena dans Bruxelles. Je dînai avec l’équipe de la Gauche qui me renseigna sur le Congo; je fis, pour un auditoire restreint et politisé, une conférence sur Cuba. Puis Lallemand me conduisit à Mons et me fit rencontrer une quinzaine de syndicalistes qui m’expliquèrent le sens des grèves qu’avaient menées pendant trente-deux jours un million de travailleurs. Le niveau de vie des ouvriers belges était relativement élevé; beaucoup s'étaient rendus aux meetings en auto; ils avaient lutté pour consolider cet acquis, pour ne pas payer les frais de la décolonisation, et surtout pour imposer une nouvelle politique économique : c'était en Europe la première grève générale qui visât la réorganisation de l’économie sur une base socialiste. Ils jugeaient de diverses manières la personnalité de Renard qui avait été à la fois le ferment de cette action et son frein; mais tous accusaient les parlementaires socialistes de leur avoir volé leur victoire; c’est en partie contre le conservatisme de leurs dirigeants qu’ils avaient mené ce combat.

Invitée par ces parlementaires que les grévistes tenaient pour des traîtres, je fis, à l’Hôtel-de-Ville, la même conférence qu’à Bruxelles, avec moins de gêne car l'assistance se situait franchement à gauche. Je dinai ensuite avec mes hôtes : « Voilà vos vrais adversaires, m’avait dit Lallemand, ceux qui n’intègrent pas : ils ne vous lisent pas. La culture, ils s’en moquent : c’est leur force. >» Nous leur posâmes, autour d’un canard aux pêches, des questions embarrassantes. Pourquoi avait-on, en plein élan, arrêté la grève? leur demandai-je : « Parce qu’on aurait abouti à une révolution, nous sommes des réformistes. — Et qu’en pense la base? — Beaucoup de mal », répondit placidement M.; ses camarades racontèrent en s’esclaffant comment il s'était fait huer par vingt mille grévistes. L’un d’eux vint à son secours : « Vous savez ce que c’est, la masse : il faut savoir en jouer... — Comment, lui dis-je, vous, un socialiste, vous méprisez les masses? » Des regards scandalisés se tournèrent vers lui : « Tu as dit que tu mépri-

sais les masses? » C. parla d’un ton navré de la gauche française : « L'union des gauches, j'ai compris qu’elle était impossible quand j'ai entendu Daniel Mayer parler avec une telle haine... » J’ai craint qu’il ne dise : « des communistes », mais il acheva : « de Guy Mollet». « Mais il a bien raison, dis-je. — Guy Mollet c’est un honnête homme», dit C. Quelques convives murmurèrent. «Il est honnête. — Il n’a jamais touché d’argent », dit C. d’une voix éblouie. Je n’avais jamais fréquenté de politiciens de carrière et la futilité de cette tablée me stupéfia. « Tout ce qui les intéresse, c’est leur réélection », me dit Lallemand le lendemain quand il vint à l’aube me chercher à l’hôtel pour me montrer Mons et les environs avant que je ne prenne mon train. Dans la ville aux persiennes closes, la lumière prêtait aux pierres la roseur de la cathédrale de Strasbourg. Je vis la prison de Verlaine, l'endroit où avait vécu Van Gogh, le Borinage, les terrils abandonnés que recouvrait une végétation déjà épaisse : au milieu de la plaine, un abrupt paysage de collines artificielles. La fermeture des mines ne pouvait pas s’éviter; ce qui était révoltant, c'était que les mineurs aient fait les frais de l’opération; dans les corons ne vivaient plus que des pensionnés. Normalement d’ailleurs, passé quarante ans, personne ici ne travaillait plus, me dit Lallemand : la silicose était aggravée par l’usage du marteau électrique; il me décrivit les étranges visages des hommes aux paupières incrustées de silice.

Je participai à la vente du C.N.E. Les communistes avaient blâmé l’action des « 121 »; en nous rendant en bloc au Palais des Sports, nous manifesterions qu’il y avait solidarité entre eux et nous: c'était une manière, bon gré, mal gré, de les mettre dans le bain. En fait, nous nous trouvâmes dispersés, chacun coincé derrière son comptoir. Des haut-parleurs crachaient du Bach avec trop d’insistance. Je me sentais plus proche de ce public que de mes auditeurs bruxellois; mais j'étais trop occupée à signer pour prendre contact avec lui. Ma gêne ne s’atténua pas. Mon livre avait plu à cause d’un optimisme dont j'étais à présent bien éloignée. Les mouvements de résistance n’avaient pas pris l'ampleur que nous espérions. Nous retombions dans notre isolement.

J’allai avec Sartre à l’exposition de Dubuffet que nous avions un peu méconnu en 47. Les tableaux de sa dernière période nous arrachaient aux routines de la perception quotidienne,

ils proposaient du monde une vision planétaire. Un Martien découvrirait ainsi paysages et visages, dans leur matérialité nue, aux variations indéfinies et minutieuses, mais dépouillées de tout sens humain. A la sortie, je ne pouvais plus voir autrement les figures des gens : une masse opaque, sur laquelle s’indiquait un superficiel réseau de lignes.

Je rencontrai plusieurs fois, et avec un vif plaisir, Christiane Rochefort. J’aimais beaucoup les Petits Enfants du siècle. Pour décrire avec une pertinente cruauté le monde de l’aliénation, elle avait inventé une voix, un ton, qui — mieux que son évocation appliquée d’une famille communiste — suggéraient la possibilité d’un monde autre. Ce livre avait moins scandalisé que le premier, mais tout de même on l’avait à nouveau aspergé de vertueuse merde. « J’ai connu ça, lui dis-je. — Ça a dû être plus gênant pour vous, m’a-t-elle dit avec sympathie, parce que moi, je suis une truande. » Près d’elle en effet, j'avais conscience de mes origines bourgeoises; c'était une fille du peuple et elle en avait vu de toutes les couleurs; elle avait des audaces, une verve, une liberté que je lui enviais. Pour l'instant, elle n’écrivait pas : «Je ne peux pas m'intéresser à mes petites histoires, en ce moment! »

Je la comprenais. L’assassinat de Lumumba, les dernières images qu’on vit de lui, les photographies de sa femme menant le deuil tête rasée, seins nus, à côté de ça quel roman pouvait tenir le coup? Autant que Kasavubu et Tschombé ce meurtre salissait l'Amérique, l’O.N.U. la Belgique, tout l’Occident, et aussi l’entourage de Lumumba. « Tout le monde le trahissait, même ses proches », dit à Lanzmann Serge Michel qui avait été attaché de presse de Lumumba. « Il ne voulait pas le croire. Et puis il pensait qu’il lui suffirait de descendre dans la rue et de parler aux masses pour triompher de tous les complots. » Il dit aussi: «Il haïssait la violence : c’est de ça qu'il est mort.» Lanzmann eut cette conversation à Tunis où il alla avec Péju pour représenter les Temps Modernes à la conférence anticolonialiste. Ils causèrent avec Ferhat Abbas qui pendant tout l’entretien fit sauter sa petite nièce sur ses genoux. « Il nous a pris pour des types d’Esprit », me dit Lanzmann. « Que voulez-vous, ces communistes, leur dit-il, ils donnent du pain aux gens, c’est bien; mais l’homme ne vit pas seulement de pain; nous, nous sommes musulmans, nous croyons en Dieu, nous voulons aussi élever les esprits; il faut nourrir

l'esprit. » Visiblement, il n’avait plus dans la révolution qu’un rôle décoratif. C’est ce que nous avait dit un responsable F.L.N. : « Abbas est vieux, soixante ans. Il y a la génération des soixante ans, celle des quarante, celle des vingt. C’est bien d’avoir un ancêtre pour coiffer la révolution. Mais ce n’est pas lui qui commande, ce n’est pas lui qui commandera. » Parmi les chefs connus, il y avait, disait-on, deux tendances : celle des politiciens, de type classique, prêts à accepter une collaboration avec la France, c’est-à-dire l’arrêt de la révolution; une autre, soutenue par les maquis et par la base qui exigeait la réforme agraire et le socialisme. « Et si on nous sabote la victoire, nous remonterons sur les crêtes », disaient certains responsables qui voulaient mener la guerre jusqu’au bout, avec l’aide des Chinois si c'était nécessaire.

Parmi ceux qui s’opposaient à une paix de compromis se rangeait Fanon, l’auteur de Peaux noires, Masques Blancs et de l'An V de la Révolution algérienne. Médecin psychiatre d’origine martiniquaise, rallié au F.L.N., il avait fait applaudir à Accra, contre les thèses pacifistes de N’Kruma, un discours passionné sur la nécessité et la valeur de la violence. Les Temps Modernes avaient publié de lui, sur le même thème, un article saisissant. À travers ses livres et ce que nous savions de lui, il nous apparaissait comme une des personnalités les plus remarquables de ce temps. Lanzmann eut un coup en le trouvant alité, et sa femme, dès qu’elle sortait de sa chambre, en larmes : il était atteint de leucémie; d’après les médecins il ne survivrait pas plus d’un an. « Parlons d’autre chose », dit-il tout de suite. Il posa des questions sur Sartre dont la philosophie l’avait marqué; il avait été passionné par la Critique de la raison dialectique, en particulier par les analyses sur la fraternité-terreur. Les événements d'Afrique Noire le déchiraient. Comme beaucoup de révolutionnaires africains, il avait rêvé d’une Afrique unie et débarrassée de l'exploitation. Et puis il s’était rendu compte à Accra qu'avant d’en arriver à la fraternité, les Noirs allaient s’entretuer. L’assassinat de Lumumba l’avait bouleversé. Lui-même, au cours d’un de ses voyages en Afrique avait échappé de justesse à un attentat.

On s’interrogeait beaucoup à ce moment-là — de Gaulle ayant abandonné le « préalable de Melun >» — sur les concessions qu'’étaient disposés à faire les Algériens. Touchant l’indépendance de l’Algérie et son intégrité territoriale, ils ne

transigeraient pas. Mais leur victoire déboucherait-elle sur le socialisme? Nous pensions que oui.

Six détenues de la Roquette s’évadèrent : un joli exploit, bien machiné et qui aurait dû aider les femmes à se nettoyer de leurs complexes d’infériorité. Je vis avec Sartre l’exposition de Lapoujade. À son propos Sartre avait écrit une étude sur la peinture engagée; j’aimai ses toiles. Le printemps naquit, incroyablement doux : 23° en mars, on n'avait pas vu ça depuis 1880 disaient les journaux. Le ciel était si bleu que, face à la fenêtre ouverte, j'avais envie d’écrire, pour ne rien dire, comme j'aurais chanté si j'avais eu de la voix. « J’ai des choses à te montrer », me dit Lanzmann un soir. Il m'emmena dîner aux environs de Paris, dans un village endormi qui sentait la campagne; et soudain, l’enfer remonta sur la terre. Marie-Claude Radziewski lui avait communiqué un dossier sur les traitements infligés par les harkis, dans les caves de la Goutte-d’Or, à des Musulmans que leur livrait la D.S.T. : gégène, brûlures, empalements sur des bouteilles, pendaisons, étranglements. Les tortures étaient entrecoupées d’action psychologique. Lanzmann écrivit là-dessus un article pour les Temps Modernes et publia le dossier des plaintes. Une étudiante me raconta qu’elle avait vu de ses yeux, rue de la Goutte-d’Or, des hommes en sang que des harkis traînaient d’une maison à une autre. Les gens du quartier entendaient toutes les nuits des hurlements. « Pourquoi? pourquoi? pourquoi? »: ce cri indéfiniment répété d’un petit Algérien de quinze ans qui avait vu torturer toute sa famille ! me déchirait les tympans et la gorge. Qu’elles étaient bénignes les révoltes où me jetaient jadis la condition humaine et l’idée abstraite de la mort! Contre la fatalité, on peut convulsivement se débattre, mais elle décourage la colère. Et du moins le scandale demeurait hors de moi. Aujourd’hui j'étais devenue scandale à mes propres yeux. Pourquoi? pourquoi? Pourquoi devais-je me réveiller chaque matin dans la douleur et la rage, atteinte jusqu’aux moelles par un mal auquel je ne consentais pas et que je n’avais aucun moyen de conjurer? De toute façon, la vieillesse est une épreuve, la moins méritée, pensait Kant, la plus imprévue, disait Trotsky : mais qu’elle fît bas-

1. Rapporté par Benoît Rey dans un excellent et affreux livre: les Egorgeurs.

culer dans l’ignominie une existence qui jusqu’alors me contentait, je ne le supportais pas. «On m'inflige une vieillesse affreuse! » me disais-je. La mort semble encore plus inacceptable quand la vie a perdu sa fierté; je n’arrêtais plus d'y penser : à la mienne, à celle de Sartre. En ouvrant les yeux chaque matin je me disais en même temps: «Nous allons mourir.» Et: «Ce monde est horrible.» Je faisais des cauchemars chaque nuit. Il y en avait un qui revenait si souvent que j'en ai noté une version :

« Cette nuit, un rêve d’une extrême violence. Je suis avec Sartre dans ce studio; le phono repose sous son voile. Soudain, musique, sans que j'aie bougé. Il y a un disque sur le plateau. il tourne. Je manœuvre le bouton d’arrêt : impossible de l'arrêter, il tourne de plus en plus vite, l’aiguille ne peut pas suivre, le bras prend d’extraordinaires positions, l’intérieur du phono ronfle comme une chaudière, on voit des espèces de flammes, et le luisant du disque noir, affolé; d’abord l’idée que le phono va se détraquer, une angoisse limitée, puis qui devient immense : TOUT va exploser; une rébellion magique, incompréhensible, c’est un dérèglement de tout. J’ai peur, je suis aux abois; je pense à appeler un spécialiste. Je crois me souvenir qu'il est venu; mais c’est moi qui finalement ai pensé à déconnecter le phono et j'avais peur en touchant la prise; il s’est arrêté. Quel ravage! le bras réduit à une espèce de brindille tordue, l’aiguille pulvérisée, le disque pulvérisé, le plateau déjà attaqué, les accessoires anéantis, et la maladie continuant à couver à l’intérieur de la machine.» A l'instant du réveil où je le récapitulai, ce rêve avait pour moi un sens évident : la force indocile et mystérieuse, c'était celle du temps, des choses, elle dévastait mon corps (ce misérable rogaton de bras desséché), elle mutilait, elle menaçait de radical anéantissement mon passé, ma vie, tout ce que j'étais.

« L'homme est élastique ! » : c’est sa chance et sa honte. Sur le fond de mes refus, de mes dégoûts, je vaquais à mes occupations, j'avais mes plaisirs : rarement sans mélange. L'Opéra de Berlin présenta Moïse et Aaron de Schoenberg; j’y allai deux fois, l’une avec Olga, l’autre avec Sartre. Il me fut pénible, avant l’ouverture, d’entendre, en présence de Malraux trônant dans une corbeille de fleurs, la Marseillaise : elle s’accordait trop

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