‹ La force des chosesChapitre 58 sur 65 · Sartre, Saint Genet · texte numérisé non relu

Sartre, Saint Genet

bien ici avec le Deutschland Uber Alles qu’on entonna aussitôt après; et j’essayai en vain d'oublier autour de moi cette assistance ennemie dont une fois de plus je me faisais complice.

Sartre partit pour Milan recevoir le prix Omonia que les Italiens lui décernaient pour sa lutte contre la guerre d'Algérie; ils l'avaient donné l’an passé à Alleg et c’est pourquoi, malgré son peu de goût pour les cérémonies, il l’avait accepté. Je quittai aussitôt Paris, transportant dans un hôtel des environs mon travail, des livres, mon tourne-disques, un transistor. En cette période endeuillée les jours sereins ressortent. J'étais la seule cliente. Je m’asseyais au soleil dans le parc où quelques arbres verdoyaient; la plupart découpaient encore sur le ciel de noires dentelles, des pompons blancs ornant la pointe de leurs rameaux; des canards glissaient sur l’eau du bassin, ou forniquaient avec violence sur ses bords. Pour la première fois de ma vie j’entendis la nuit chanter des rossignols, aussi délicieusement que chez Hændel et Scarlatti. Au-dessus de cette paix passaient, dans un énorme vrombissement, de grands ventres blancs. Les lumières de Paris brillaient à l’horizon. Les jets et les oiseaux, le néon et l'odeur de l’herbe : par instants il me semblait à nouveau important de raconter sur le papier ce qu'avait été en ce siècle la terre des hommes (cette terre, où dans les caves de la Goutte-d’Or...).

J'avais proposé à Sartre que Paris fatiguait de partir pour Antibes. Nous y descendimes, avec Bost, passant par Vaison, si gaie, par le sommet du Ventoux où soufflait un grand vent, déjeunant dans un jardin au-dessus de Manosque; pendant les haltes, je m’acharnai au jeu des allumettes, mis à la mode par l’ Année dernière à Marienbad, jusqu’à ce que j’en aie percé le secret. À l’arrivée nous apprîmes la tentative d’invasion de Cuba. Les nouvelles, par elles-mêmes inquiétantes, se conformaient si exactement aux plans des émigrés — tels que les Cubains nous les avaient exposés — qu’elles semblaient un reflet de leurs espoirs plutôt que des événements. Et en effet, ils n’avaient pas mis le pied dans l’île des Pins, leur chef n'avait pu débarquer nulle part. Bientôt ils s’entre-accusèrent et tous se retournèrent contre les Américains qui commencèrent à s'interroger sur la valeur de leur service d’information. N'importe qui pouvait aller à Cuba et se rendre compte de la situation. Il fallait un Allan Dulles pour imaginer que les pay-

sans allaient tomber dans les bras des fils de propriétaires et des mercenaires qui venaient leur reprendre leurs terres. Le ridicule de cette équipée écartait, pour longtemps, le risque d’une intervention américaine. Notre séjour commença donc bien. De la terrasse de l’hôtel, nous regardions la mer, les remparts, les montagnes; chaque soir, nous faisions le tour du cap pour voir briller les lumières de la côte; nous allâmes en pèlerinage à la villa de Mme Lemaire, entourée maintenant de hautes constructions et transformée en clinique. À Biot, nous visitâmes le musée Léger.

A l’annonce de nouvelles négociations, les ultras avaient fait exploser dans des lieux publics des bombes au plastic; ils en déposèrent deux chez le maire d’Evian qui fut tué : l’Organisation de l’Armée Secrète venait de naître. Les généraux Salan, Challe, Jouhaud, Zeller prirent le pouvoir à Alger; dans toute l'Algérie, la plupart des officiers supérieurs se ralliaient à eux. Ils ne se maintiendraient qu’à condition de réussir un putsch en France dans un bref délai.

La nuit du dimanche, je dormais, après avoir écouté sur mon transistor Turandot où chantait la Tebaldi quand le téléphone sonna : c’était Sartre : « Je monte chez vous. >» On venait de l’appeler de Paris où d’une minute à l’autre on attendait les paras. Debré suppliait les Parisiens de les arrêter à la force des poings; on avait mis des autobus en travers des ponts pour les barrer : par son incongruité, ce détail semblait particulièrement inquiétant. Nous avons cherché sur mon poste de nouvelles informations, mais en vain. Je finis par me rendormir. Au matin, les paras n’avaient pas débarqué; l’après-midi, à travers toute la France, douze millions de travailleurs se mirent en grève. Le lendemain soir, les putschistes étaient en fuite ou arrêtés. Le coup avait échoué en grande partie grâce à l’attitude du contingent; encouragés à la désobéissance, le 23 au soir, par le discours de de Gaulle, redoutant de se trouver coupés de la France et maintenus indéfiniment sous les drapeaux — certains aussi par convictions politiques — les soldats s’étaient opposés aux officiers factieux par leur passivité ou par des violences.

Au début de l’hiver Richard Wright avait brusquement succombé à une attaque au cœur. J'avais découvert New York avec lui, je gardais de lui quantité d’images précieuses qu’en un instant le néant me faucha. A Antibes, un coup de télé-

phone m’apprit la mort de Merleau-Ponty : pour lui aussi, soudain, un arrêt du cœur. « Cette histoire qui m'arrive n’est plus la mienne », ai-je pensé. Je n’imaginais certes plus que je me la racontais à ma guise, mais je croyais encore contribuer à la bâtir; en vérité elle m’échappait. J’assistais, impuissante, au jeu de forces étrangères : l’histoire, le temps, la mort. Cette fatalité ne me laissait même plus la consolation de pleurer. Regrets, révoltes, je les avais épuisés, j'étais vaincue, je lâchai prise. Hostile à cette société à laquelle j’appartenais, bannie, par l’âge, de l’avenir, dépouillée fibre par fibre du passé, je me réduisais à ma présence nue. Quelle glace!

Chez Maeght, Giacometti exposa ses grandes statues en marche et des tableaux. C’est toujours pour moi un bonheur et un léger scandale de voir ses œuvres, arrachées à l’ombre plâtreuse de son atelier et disposées entre des murs bien époussetés, avec tout leur espace autour d'elles. J’assistai en séance privée à l’Année dernière à Marienbad, inégal à ses ambitions, et au Viridiana de Bunuel qui brûle d’un tel feu que j'en encaissai les outrances et les désuétudes. J’allai voir quelques autres films; je lisais, j’écrivais. Sartre se réfugiait dans le travail, avec tant de frénésie qu’il ne le contrôlait plus : il écrivait une seconde version de son Tintoret sans avoir même pris le temps de relire la première.

Mis en fureur par l’ouverture des négociations d’Evian — vouées cependant à l’échec par les prétentions de la France sur le Sahara — les activistes faisaient exploser du plastic chez des hommes de gauche et chez des U.N.R. Un attentat ayant dévasté les bureaux de l’Observateur, Sartre le commenta dans une interview et reçut des lettres de menaces. Bourdet nous en montra une qui lui annonçait l’imminente liquidation des «121»; il y avait des chances pour que l'appartement de Sartre fût visé. Il installa sa mère à l’hôtel et vint camper chez moi.

Lanzmann revint de Tunisie où il avait passé plusieurs jours aux frontières, devant les barrages, dans les unités de l’A.L.N. et à l’Etat-Major de Boumedienne. Se trouver transporté, en trois heures, de Paris dans le maquis, dormir par

terre à côté des combattants algériens, partager leur vie, c’avait été une saisissante expérience dont il me parla longtemps. Il avait visité aussi un village de regroupés, arrachés par l’armée à un camp proche de la frontière et à qui elle avait réussi à faire franchir le barrage. Ce qu’il me dit d’eux n'était pas neuf; maïs il avait vu de ses yeux le vieillard aux épaules déchirées par les chiens, les femmes hagardes de haine, les enfants.

En juillet, les Masson nous transmirent une invitation d’Aït Ahmed qui se trouvait à l’infirmerie de Fresnes. Nous suivimes une allée bordée de pavillons devant lesquels stationnaient des autos : les femmes de putschistes venaient voir leurs maris; on les introduisait tout de suite alors qu’aux Algériennes on imposait des heures d’attente. L’avocate, Michelle Beauvilard, nous fit passer une première porte; flic, papiers; un peu plus loin, autres flics, autre contrôle. En tant que ministre, Aït Ahmed avait droit à une cellule bien tenue et à un régime d'exception. Il préférait Fresnes à Turquant parce qu’il y avait des contacts avec ses compatriotes et qu’il pouvait leur rendre des services. Pendant qu’il nous parlait des populations exterminées, des troupeaux anéantis, de la terrre brûlée, deux hommes sont entrés, dont un frêle vieillard, aux yeux ardents et doux, dans un visage marqué de cicatrices : Boumaza, trente et un ans, « La prison et les mauvais traitements avaient fait de lui un vieillard.» Ce cliché pouvait donc être une vérité : les tortures, la grève de la faim — l’eau coupée par les soins de M. Michelet — l’avaient démoli. Il nous parla avec une amitié qui me confondit de honte. «Ce n’est tout de même pas ma faute à moi», me disais-je. Mais j’en revenais toujours au même refrain : j'étais française.

Le 3 juillet, une grève générale coûta aux Algériens, d’après la presse française, 18 morts, 91 blessés. La France avoua 80 Musulmans tués, 266 blessés au soir de la « journée natiovale!» du 5 juillet: selon Yazid, le nombre des victimes s'élevait à plusieurs centaines. Malgré les nombreux témoignages qui l’accablaient, on acquitta à Lyon l’activiste Thomas accusé de s’être délibérément payé la peau d’un «raton».

1. Organisée contre le projet de partition que la France envisageait depuis l’échec d’Evian.

Chaque jour, à Alger, des attentats au plastic dévastaient les magasins musulmans.

Vers le milieu de juillet, nous déjeunâmes à la Coupole avec Wright Mills et un de ses amis. White Collar de Mills avait ouvert la voie aux études sur la société américaine d'aujourd'hui. Les Temps Modernes avaient publié de longs extraits d’un autre de ses livres, The Power Elite. Les yeux vifs, barbu, il me dit gaiement : «Nous avons les mêmes ennemis », en me citant certains critiques américains qui ne me voulaient pas de bien. L'Amérique le dégoûtait tant qu'il s’installait en Angleterre. Son ami, marié, père, n’avait pas le droit de rentrer aux U.S.A. parce qu’il avait séjourné à Cuba après la rupture des relations diplomatiques entre La Havane et Washington; sa femme ayant visité la Chine était privée de passeport; ils ne pouvaient se rencontrer qu’au Mexique ou au Canada.

Wright Mills était très aimé à Cuba où il était resté assez longtemps et qu’il avait essayé de faire connaître à ses compatriotes par un livre. Comme nous, il se demandait ce qui sy passait aujourd'hui. Le parti communiste fournissait au régime l’appareil qui lui faisait défaut, soit; malheureusement, il y avait dans ses rangs une clique, menée par Anibal Escalante — qui nous était apparu en février 60 comme un pompeux imbécile — dont le sectarisme et l’opportunisme risquaient de faire dévier la révolution castriste. Le journal de Rafaël Hoy prenait le pas sur Revolucion menacé, ou de disparaître, ou de tomber aux mains d’une autre équipe.

Nous allions de nouveau passer l’été à Rome; ça nous reposerait de la France et j’espérais que Sartre travaillerait un peu moins. Il écrivait un article sur Merleau-Ponty et il se gavait de corydrane au point que, le soir, il était sourd. Un après-midi où, comme d’habitude, je devais le retrouver chez lui, je carillonnai pendant cinq minutes à la porte de son appartement. Assise sur une marche de l'escalier, en attendant le retour de sa mère, je pensai qu’il avait eu une attaque. Quand j’entrai dans son bureau, je vis qu’il allait très bien : simplement, il n’avait pas entendu la sonnette.

Le matin de notre départ, nous achevions de boucler nos valises quand, à 7 h. 30, le téléphone sonna. C'était la mère de Sartre : du plastic avait explosé dans le hall d’entrée du 42, rue Bonaparte; les dégâts étaient bénins.

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Sartre ayant été conquis à La Havane par la fraîcheur artificielle du Nacional, nous retinmes à Rome deux chambres communicantes dotées d’air conditionné. L'appareil marchait mal; mais l’hôtel se dressait sur un plateau, à la lisière de la ville, où la température était un peu moins cruelle que dans le centre. À travers la baie vitrée devant laquelle je travaillais, je regardais le Tibre aux environs du Pont Milvio vers 1960. Le paysage était encore à demi campagnard : le fleuve vert où glissaient des canoës, une herbe jaunie, marquée de larges sentes, des bois de pins, au loin des collines et les monts Albains; mais des quartiers nouveaux commençaient de s’y bâtir et, par analogie avec de vieilles images de Paris, d'Amsterdam, de Saragosse, il était facile d’y projeter des maisons, des avenues, des quais, des parapets, des ponts. A mes pieds, passait le petit train de Viterbe, entre des piscines bleu pâle. Juste sous ma fenêtre, de l’autre côté de la rue, il y avait un tir aux pigeons. Je ne voyais pas les tireurs, mais parfois un faux oiseau s’échappait d’une trappe, un coup de fusil claquait. A côté, une famille cultivait un potager : en me réveillant le matin, je respirais une odeur d’herbes brûlées.

Tard levés, nous écoutions sur mon transistor du bel canto avant de descendre prendre un café et lire les journaux. Nous travaillions, nous gagnions en quelques minutes d’auto le centre de Rome, où nous nous promenions. Quelques heures de travail encore et nous allions dîner dans les coins que nous aimions, souvent place Santa Maria du Trastevere, attentifs aux jeux de l’eau, à l’or éteint des mosaïques; sous le feuillage d’un toit en terrasse vacillait une flamme orange: une Vespa surgissait au coin d’une rue : accrochée au guidon, une grappe géante de ballons multicolores. Nous buvions un dernier verre près de notre hôtel, sur la terrasse plantée d'arbres qui domine la plaine. Au-dessous de nous, des guirlandes lumineuses serpentaient parmi des trous d'ombre, où glissait parfois le reflet d’un feu rouge; des phares creusaient des sillons brillants dans la noirceur des collines; la vibration terrestre des cigales répondait obstinément aux étoiles qui scintillaient contre le velours froid du ciel. L’artifice et la

nature s’exaltant et se niant l’un l’autre, javais l'impression de n’être nulle part : ou peut-être sur un relais interplanétaire.

Mon livre n’avançait guère, l’actualité nous poursuivait. Les entretiens de Lugrin échouaient. À Metz, dans l’indifférence générale, les paras « ratonnaient » : 4 tués, 18 blessés. Et ce fut la boucherie de Bizerte. J'avais peine à m’intéresser à moi-même et à mon passé. Sartre ne faisait plus rien. Nous lisions des livres qui nous renseignaient sur le monde et beaucoup de romans policiers.

Fanon avait demandé à Sartre une préface pour les Damnés de la terre, dont il lui avait fait remettre par Lanzmann un manuscrit. Sartre avait réalisé à Cuba la vérité de ce que disait Fanon : dans la violence, l’opprimé puise son humanité. Il fut d’accord avec son livre : un manifeste du Tiers Monde extrême, entier, incendiaire, mais aussi complexe et subtil; il accepta volontiers de le préfacer. Nous fûmes très heureux quand Fanon, qui allait soigner des rhumatismes dans le nord de l'Italie, nous annonça sa visite. Avec Lanzmann arrivé la veille, j’allai le chercher à l’aérodrome. Deux ans plus tôt, blessé à la frontière marocaine, on l’avait envoyé à Rome se faire soigner; un tueur avait réussi à pénétrer dans l’hôpital et jusqu’à sa chambre; par chance, il avait vu le matin dans le journal que sa présence était signalée et il s’était fait transporter, le plus secrètement possible, à un autre étage. Certainement quand il débarqua, ce souvenir le tourmentait. Nous l’aperçûmes avant qu’il ne nous vit : il s’asseyait, se levait, se rasseyait, changeait de l’argent, prenait ses bagages, avec des gestes saccadés, un visage agité, l’œil aux aguets. Dans l’auto il parla avec fébrilité : d’ici quarante-huit heures, l’armée française envahirait la Tunisie, le sang allait couler à flots. Nous retrouvâmes Sartre pour déjeuner : la conversation dura jusqu’à 2 heures du matin; je la brisai le plus poliment possible, en expliquant que Sartre avait besoin de sommeil. Fanon en fut outré: «Je n’aime pas les gens qui s’économisent », dit-il à Lanzmann qu’il tint éveillé jusqu’à 8 heures du matin. Comme les Cubains, les révolutionnaires algériens ne dormaient pas plus de quatre heures par nuit. Fanon avait énormément de choses à dire à Sartre et de questions à lui poser. «Je paierais vingt mille francs par jour pour parler avec Sartre du matin au soir pendant quinze jours », dit-il en riant à Lanzmann. Le vendredi, le samedi, le dimanche, jusqu’à ce

qu’il prît le train pour Abano, nous causâmes sans arrêt. Et aussi quand il repassa à Rome, dix jours plus tard, avant de s’envoler pour Tunis. D’une intelligence aiguë, intensément vivant, doté d’un sombre humour, il expliquait, bouffonnait, interpellait, imitait, racontait : il rendait présent tout ce qu’il évoquait.

Dans sa jeunesse il avait cru pouvoir surmonter, par sa culture et sa valeur, la ségrégation raciale; il s’était voulu français : pendant la guerre, il avait quitté la Martinique pour se battre. Faisant sa médecine à Lyon il avait compris qu’aux yeux des Français un Noir restait toujours un Noir et il avait agressivement assumé la couleur de sa peau. Un de ses bons camarades révisant avec lui le programme des examens s’exclama : « On a vraiment travaillé comme des n... — Mais dis-le, mon vieux, dis-le, dit Fanon. Comme des nègres. » Et pendant des mois ils ne se parlèrent plus. Un examinateur lui demanda : « Et toi, d’où es-tu? Ah! La Martinique : beau pays. » Et paternellement : « Sur quoi veux-tu que je t’interroge? » « J’ai plongé la main dans la corbeille, j’ai tiré une question, nous dit Fanon. Il m’a mis cinq sur dix alors que je méritais neuf. Mais il m’a dit vous. » Il avait suivi les cours de philosophie de Merleau-Ponty sans l’aborder : il le trouvait distant.

Il épousa une Française et fut nommé directeur de l’hôpital psychiatrique de Blida : c'était l’intégration dont il avait rêvé dans sa jeunesse. Quand la guerre d'Algérie se déclencha, il fut écartelé; il ne voulait pas renoncer à un statut difficilement conquis; cependant, tous les colonisés étaient ses frères; dans la cause des Algériens, il reconnaissait la sienne. Pendant un an, il servit la révolution sans abandonner son poste. Il hébergea chez lui et à l'hôpital des responsables des maquis, il leur distribua des médicaments, il enseigna aux combattants à soigner leurs blessés, il forma des équipes d’infirmiers musulmans. Huit attentats sur dix échouaient parce que les « terroristes », terrorisés, se faisaient tout de suite repérer, ou bien rataient leur coup. «Ça ne peut plus durer», dit Fanon. Il fallait former les Fidayines; avec l’accord des responsables, il s’en chargea; il leur apprit à contrôler leurs réactions au moment de déposer une bombe ou de lancer une grenade; et aussi quelle attitude psychologique et physique pouvait les aider à résister le mieux à la torture. Au sortir de ces leçons,

il s’en allait soigner un commissaire de police français nerveusement épuisé parce qu’il avait trop « questionné » : cette contradiction lui devint insupportable. En pleine bataille d'Alger, ce fonctionnaire français envoya à Lacoste une lettre de démission où il rompait avec la France et se déclarait Algérien.

Après un court séjour en France, chez Francis Jeanson, il gagna Tunis où il devint l’éditorialiste politique d'El Moudjahid : il écrivit contre la gauche française l’article qui la navra. Deux ans plus tard le G.P.R.A. l’envoya comme ambassadeur à Accra; il fit de nombreux voyages à travers l’Afrique, apportant à tous les soulèvements anticolonialistes l’appui de l'Algérie. Très lié avec Roberto Holden, dirigeant de l’U.P.A., il persuada le G.P.R.A. d’instruire, dans les maquis de l’A.L.N., des combattants angolais. Son principal objectif, c'était d’amener les peuples africains à prendre conscience de leur solidarité; mais il savait qu’ils ne dépasseraient pas facilement leurs oppositions culturelles et leurs particularismes. A Tunis, les regards qu’il surprenaït dans les rues ne lui laissaient pas ignorer sa couleur. Il accompagna les délégués d’un pays noir — Mali ou Guinée — à une séance de cinéma où le ministre de l’Information les avait conviés. A l’entracte on projeta un film publicitaire : des cannibales dansaient autour d’un Blanc attaché à un poteau, qui sauvait sa peau en leur distribuant des esquimaux glacés. «Il fait trop chaud dans cette salle », dirent les délégués et ils s’en allèrent. Fanon fit des reproches au ministre tunisien : « Oh! vous, les Africains vous êtes tellement susceptibles », répondit-il. En Guinée cependant, ses amis répugnaient à tenir des conversations importantes devant sa femme, une Blanche. Il nous décrivit aussi son embarras un soir où il emmena une délégation d’Algériens à un spectacle que le gouvernement guinéen avait organisé pour eux; de belles Noires dansaient : «Les seins en l’air : elles ont des seins, elles les montrent », dit Fanon; mais les austères paysans d'Algérie l’interrogèrent avec scandale : « Ce sont des femmes honnêtes? et ce pays est socialiste? »

C’est au Ghana qu’il tomba malade et que le médecin lui trouva un excès de globules blancs. Il continua à travailler et à voyager. À son retour à Tunis, sa femme, effrayée par sa maigreur, l’obligea à voir un docteur : il avait une leucémie. A plusieurs reprises par la suite, il avait cru sa dernière heure

venue; pendant une ou deux semaines il avait perdu la vue; il avait l'impression parfois de « s’enfoncer dans le matelas » comme un poids mort. On l’avait envoyé en U.R.S.S. où des spécialistes confirmèrent le diagnostic. Ils lui conseillèrent d’aller se faire soigner aux U.S.A. : mais il répugnait, nous ditil, à se rendre dans ce pays de lyncheurs. Par moments, il niaït sa maladie, il faisait des projets comme s’il avait eu des années devant lui. Maïs la mort le hantait. Par là s’expliquait, en grande partie, son impatience, sa loquacité, et aussi le catastrophisme qui m’avait frappée dès ses premiers mots. Satisfait des décisions prises par le C.N.R.A. à Tripoli et de la nomination de Ben Khedda, il croyait la victoire prochaine, mais à quel prix! «Les villes se soulèveront : il y aura cinq cent mille morts, dit-il une fois; et une autre fois: un million. » Il ajoutait que les lendemains seraient « terribles ».

Cette complaisance au pire traduisait aussi de sérieuses difficultés avec lui-même. Partisan de la violence, elle lui faisait horreur; ses traits s’altéraient quand il évoquait les mutilations infligées par les Belges aux Congolais, par les Portugais aux Angolais — les lèvres percées et cadenassées, les visages aplatis à coups de palmatorio — mais aussi quand il parlait des « contre-violences >» des Noirs et des durs règlements de compte qu'avait impliqués la révolution algérienne. Il attribuait ces répugnances à sa condition d’intellectuel : tout ce qu’il avait écrit contre les intellectuels, il l’avait écrit contre lui-même. Ses origines aggravaient ses conflits; la Martinique n’était pas mûre pour un soulèvement : ce qu’on gagne en Afrique sert les Antilles; on le sentait tout de même gêné de ne pas militer dans son pays natal, et davantage encore de n'être pas Algérien de souche : «Surtout, je ne voudrais pas être un révolutionnaire professionnel », nous ditil avec anxiété; théoriquement, il n’y avait pas de raison pour qu’il servît la révolution ici plutôt que là; mais — c’est pourquoi son histoire était pathétique — il désirait passionnément s’enraciner. Il réaffirmait sans trêve son engagement : le peuple algérien était son peuple; la difficulté c’est que, parmi les dirigeants, personne ni aucun groupe ne le représentait d’une manière incontestable; sur les dissensions, les intrigues, les liquidations, les oppositions qui devaient plus tard provoquer ouvertement tant de remous, Fanon en savait beaucoup plus long qu’il ne pouvait dire. Ces sombres

secrets, peut-être aussi des hésitations personnelles, donnaient à ses propos un tour énigmatique, obscurément prophétique et troublé.

Contre l’avenir et le présent, il se défendait en gonflant ses actions passées, d’une manière qui nous surprit, car leur considérable importance rendait inutiles les surenchères : « J’ai sur la conscience deux morts que je ne me pardonne pas; celle d’Abbane et celle de Lummumba », disait-il; s’il les avait obligés à suivre ses conseils, ils auraient sauvé leur peau. Souvent il parlait comme s’il eût été à lui seul le G.P.R.A. « Je suis peut-être paraphrénique », admit-il spontanément. Et à propos d’une remarque de Sartre, il s’expliqua sur son égocentrisme : un colonisé devait avoir un souci constant de ses attitudes et de sa figure; tout l’attaquait : impossible d’oublier un instant de se défendre. En Italie, par exemple, c'était toujours sa femme qui retenait les chambres d’hôtel : on l’eût éconduit, par crainte d’indisposer les clients américains ou, plus vaguement, de provoquer des histoires. Il nous raconta, à son retour d'Abano, qu’une femme de chambre, après l’avoir observé pendant plusieurs jours, lui avait demandé : «C’est vrai ce qu’on raconte? Vous haïssez les Blancs? » Et il conclut d’une voix irritée: «Le fond de l'affaire, c’est que vous autres Blancs vous avez des Noirs une horreur physiologique. »

Cette conviction ne simplifiait pas des rapports à certains égards difficiles. Quand Fanon discutait avec Sartre sur des problèmes de philosophie ou sur son propre cas, il était ouvert et détendu. Je me rappelle une conversation dans une trattoria de la Via Appia : il ne comprenait pas pourquoi nous l’avions emmené là, le passé de l’Europe n'avait aucun prix à ses yeux; mais Sartre l’interrogea sur son expérience de psychiatre et il s’anima. Il avait été très déçu par la psychiatrie russe; il condamnait l’internement et souhaitait qu’on soignât les malades mentaux sans les enlever à leur milieu; il accordait une grande importance aux facteurs économiques et sociaux dans la formation des psychoses et rêvait d'établir des liaisons entre la psychothérapie et l'éducation civique des patients: «Tous les commissaires politiques devraient être, en même temps, des psychiatres», disait-il. Il décrivit plusieurs cas curieux, entre autres celui d’un homosexuel qui, au fur et à mesure que sa psychose

s’aggravait, se réfugiait à un niveau social inférieur, comme s’il avait eu conscience que des anomalies, visibles en haut de l'échelle, se confondent, en bas, avec les désordres dus à la misère; réduit, à la fin de son évolution à une demidémence, il vivait alors aux colonies, clochard parmi des clochards : à ce stade de désintégration sociale, sa décomposition mentale ne se remarquait presque pas.

Cependant Fanon n’oubliait pas que Sartre était français, et il lui reprochait de ne pas suffisamment l’expier : « Nous avons des droits sur vous. Comment pouvez-vous continuer à vivre normalement, à écrire? » Il réclamait de lui tantôt qu’il inventât une action efficace, tantôt qu'il choisit le martyre. Il vivait dans un autre monde que nous : il imaginait que Sartre aurait bouleversé l’opinion en déclarant qu’il renonçait à écrire jusqu’à la fin de la guerre. Ou alors, qu’il se fasse mettre en prison : il provoquerait un scandale national. Nous ne parvenions pas à le détromper. Il nous donnait en exemple Yveton qui, au moment de mourir, avait déclaré : « Je suis Algérien. » Sartre, lui, se disait entièrement solidaire des Algériens, mais Français.

Nos conversations furent toujours d’un extrême intérêt, grâce à la richesse de son information, son pouvoir d’évocation, la rapidité et l’audace de sa pensée. Par amitié, et aussi pour l’avenir de l’Algérie et de l’Afrique, nous souhaitions que sa maladie lui accordât un long sursis. C'était quelqu’un d’exceptionnel. Quand je serrais sa main fiévreuse, je croyais toucher la passion qui le brüûlait. Il communiquait ce feu; près de lui, la vie semblait une aventure tragique, souvent horrible, mais d’un prix infini.

Après son départ, Sartre se mit à écrire une préface pour les Damnés de la terre, mais sans hâte; il était dégoûté de cette lutte qu’il menait depuis des mois à l’aveuglette contre la montre, contre la mort. « Je me recompose », me disait-il. Moi aussi, peu à peu, la tranquillité me gagna. Je pus m'intéresser aux nouvelles qui ne concernaient pas l’Algérie. Prenant le petit déjeuner, place des Muses, nous avons vu sur le journal d’un voisin, occupant toute la première page, une énorme tête : Titov tournait autour de la terre. Un peu plus tard, nous avons suivi les événements du Brésil : maintenant ce pays existait pour nous; Quadros, Lacerda, Jango, c'était des gens vivants; les noms de Brasilia et de Rio évoquaient

des images précises. Nous nous demandions : «Que pensent les Amado? Que font Lucia et Christina? » Janio confirmait le jugement de nos amis : « Beau programme; mais il n’aura pas le cran de l’appliquer.» Nous fûmes heureux que le coup d'Etat militaire échouât, pour le Brésil et pour la France : un succès eût risqué d’encourager les généraux de chez nous.

Le prix Viareggio, porté cette année par Olivetti à quatre millions, fut attribué à Moravia, ce qui suscita dans la presse italienne des malices, injustes, mais savoureuses; il n’était pas à Rome, nous ne le vîimes pas. Nous rencontrâmes Carlo Levi. Nous dînâmes au Trastevere avec les Alicata et Bandinelli qui nous fut aussi sympathique qu’en 46. On parla d’un colloque que l’Institut Gramsci voulait organiser au printemps, entre les marxistes italiens et Sartre, sur la subjectivité, et des problèmes que posaient en France et en Italie les nouvelles tactiques capitalistes.

Nous fimes quelques promenades aux environs de Rome. Je n'avais pas revu depuis 1933 la villa d'Hadrien. Je me rappelais des briques et des cyprès qui m’avaient ravie : et c'était en effet ravissant, les ruines fanées par le soleil, le vert sombre des pins et des cyprès qui déteignait sur le ciel bleu. Par une route qui venait de s’ouvrir nous sommes grimpés à Cervera, un village noir et hautain qui domine de mille mètres la plaine du Latium. Nous avons revu Nettuno et Anzio où nous fûmes intrigués par une galère rouge posée sur la mer bleue : la galère de Cléopâtre dans le film qu’on était en train de tourner à grand-peine avec Liz Taylor. De Frascati nous sommes montés à Tusculum; le panorama n’avait guère dû changer depuis les temps anciens : les monts Albains et leurs villages, le Latium, l'emplacement de Rome au loin. Assise auprès de Sartre parmi les ruines du petit théâtre, j'ai retrouvé un instant le goût des bonheurs passés. Peu à peu, Rome m'avait apaisée; mes rêves, la nuit, étaient calmes. Je me disais, je disais à Sartre : « Si nous devons vivre encore vingt ans, essayons d’y prendre plaisir. » Ne peut-on pas rester présent au monde sans s’épuiser en émotions qui ne servent à personne?

Non, sans doute. À la politique de « dégagement » *, l’O.AS. riposta par un attentat contre de Gaulle — ce qui me troubla peu — et par des appels au meurtre. Les ratonnades d'Oran.

d'Alger, les Musulmans lapidés à mort, brûlés vifs dans leurs autos, comment y penser avec tranquillité? Les vacances romaines n’avaient été qu’une trêve : j'allais retrouver Paris et ma vie tels que je les avais quittés.

Sartre, que les longs voyages en auto ennuient, resta à Rome, d’où il rentrerait en avion, tandis que je remontai vers le nord avec Lanzmann, revenu pour m’accompagner. Lanzmann faisait à Fresnes de fréquentes visites : les détenus algériens étaient convaincus qu’on arriverait bientôt à un accord. Il me mit au courant du projet d'évasion de Boumaza; chaque jour, un électricien — un détenu de droit commun — travaillait en haut d’une échelle appuyée, de l’intérieur, au mur de la prison; un gardien le surveillait; un de ces matins, l’électricien serait malade; Boumaza prendrait sa place et un droit commun celle du gardien : le garde mobile, habitué à ces silhouettes, n’y verrait que du feu; au moment propice, les deux complices sauteraient de l’autre côté du mur où les attendrait une auto.

Je quittai Lanzmann à Zurich et j’allai chez ma sœur qui habite un village aux environs de Strasbourg; la maison sentait le feu de bois; Lionel qui, par métier, voyage beaucoup, avait rapporté du Dahomey des tentures qui décoraient plaisamment l'atelier. Plus hardis et plus inspirés que naguère, les derniers tableaux de ma sœur dépassaient de loin ses œuvres précédentes; je les regardai longuement, nous causâmes, nous passâmes une journée insouciante. Je partis avec elle le lendemain matin pour une promenade en Forêt-Noire et je m'’arrêtai à Strasbourg d’où je téléphonai à Lanzmann; il me raconta avec rage les matraquages de l’Arc de Triomphe: les flics attendaient les Algériens aux sorties du métro, ils les immobilisaient, bras en l’air et cognaient; il avait vu de ses yeux casser des gueules et fracasser des crânes; pour se protéger, les Algériens se couvraient la tête de leurs mains : on les leur brisait; on trouvait des cadavres pendus aux arbres du Bois de Boulogne et d’autres, défigurés et mutilés, dans la Seine. Lanzmann et Péju avaient aussitôt pris l’initiative d’un appel, invitant les Français à ne plus se contenter

1. De Gaulle avait fini par reconnaître, le 5 septembre, «le caractère algérien > du Sahara.

de protestations morales mais à « s'opposer sur place au renouvellement de pareilles violences ». Nous n’étions que 160 à le signer !; respectueuses, l’équipe de l'Express, à deux exceptions près, et presque toute celle de l’Observateur s'étaient défilées. Beau retour dans la mère patrie! me disais-je tandis que nous roulions entre des sapins sur des routes ourlées de neige. Impossible de m’endormir, ce soir-là; je restai longtemps seule au coin du feu, retrouvant comme une ritournelle trop connue l’horreur, le désespoir qui me brüûlaient les yeux. Le lendemain, avec ma sœur et Lionel, j’ai revu Riquewihr, Ribeauvillé; les villages et les vignobles étaient aussi jolis qu’autrefois, nous avons mangé du faisan aux raisins, mais je ne supportais plus le pittoresque, la gastronomie, les vieilles traditions, tout ce passé qui nous avait conduits là. Le soir, j’ai écouté la radio : réalisant point par point son plan, Boumaza s'était évadé. Mais ensuite j'ai entendu l'interview de Frey et ses mensonges reposés : deux morts, alors qu’on en avait déjà dénombré plus de cinquante. Dix mille Algériens étaient parqués au Vel’ d’Hiv’, comme autrelois les Juifs à Drancy. De nouveau je détestais tout, ce pays, moi-même, et le monde. Et je me disais que les plus belles choses — et pourtant je les ai aimées, j’en ai vécu — somme toute ne le sont pas tellement; on touche vite le plafond; seul le mal débouche sur l'infini; on aurait pu faire sauter l’Acropole et Rome et toute la terre, je n’aurais pas levé un doigt pour l'empêcher.

Le dimanche suivant, au début de l’après-midi, j’arrivai à Paris, désert, lugubre et grouillant de flics. Mes amis me dirent qu’on avait trouvé plus de quinze pendus au Bois de Boulogne et que chaque jour on repêchait dans la Seine de nouveaux cadavres. Ils auraient voulu faire quelque chose; mais quoi? On vivait des journées de dictature policière : journaux saisis, rassemblements interdits. Les partis ni les syndicats n’avaient encore eu le temps de passer à l’action. Le 18 octobre, quelques petits groupes, quelques isolés, avaient décidé de marquer le coup coûte que coûte. Le Comité du 6° avait appelé ses membres à manifester. Un petit nombre seulement étaient venus. Lanzmann et Pouillon avaient provoqué les flics et s'étaient fait embarquer. Evelyne avait tenté en

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