‹ La force des chosesChapitre 7 sur 65 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Sang des autres parut en septembre; le thème principal en était, je l’ai dit, le paradoxe de cette existence vécue par moi comme ma liberté et saisie comme objet par ceux qui m'approchent. Ces intentions échappèrent au public; le livre fut catalogué «un roman sur la résistance ».

Par moment, ce malentendu m’agaça, maïs j'en pris mon parti, car le succès dépassa de loin mon attente. Il fut beaucoup plus bruyant que celui de l’Invitée; tous les critiques placèrent mon second roman au-dessus du premier; il suscita dans plusieurs journaux des éditoriaux émus. Je reçus, par lettre et de vive voix, des bordées de compliments. Camus, bien qu’il aimât le livre, ne me cacha pas sa surprise; quant à Aron, il me déclara avec la franchise de l’amitié : « Pour tout dire, je trouve ce succès dégoûtant! » Il blâmait, je pense, l’engouement bien pensant qui me valait ces suffrages. Ecrivains, journalistes, intellectuels, encore étroitement liés par le proche passé, nous étions enclins à nous entre-aduler; en outre, mon roman était le premier qui parlât, à ciel ouvert, de la résistance. Cependant le public n’obéit pas à une consigne extérieure, les louanges qu’il déversa sur moi étaient sincères : il lut le Sang des autres avec les mêmes lunettes que j'avais chaussées pour l'écrire.

Techniquement, j'avais eu l’impression d’innover; les uns m'en félicitèrent, d’autres se plaignirent du « long tunnel » qui ouvre le récit; tous s’accordèrent à en trouver la forme originale, tant le roman français avait jusqu'alors respecté les routines. Ce qui me frappe davantage, c’est que mon récit ait paru « gonflé de sang et de vie». Un livre est un objet collectif :

les lecteurs contribuent autant que l’auteur à le créer; or les miens donnaient, comme moi, dans le moralisme; la perspective que j'avais adoptée leur était si naturelle qu’ils pensaient qu’elle leur livrait la réalité même; sous le glacis des concepts abstraits et des phrases édifiantes, ils perçurent l’émotion qui s’y était maladroitement engloutie; ils la ressuscitèrent; ce fut leur sang et leur vie qu’ils prêtèrent à mes personnages. Puis le temps passa; les circonstances changèrent, et nos cœurs; ensemble nous défimes l’œuvre que nous avions ensemble imaginée. Reste un livre dont aujourd’hui les défauts sautent aux yeux.

Roman sur la résistance, il fut aussi catalogué roman existentialiste. Ce mot désormais était automatiquement accolé aux œuvres de Sartre et aux miennes. Au cours d’un colloque organisé pendant l'été par les éditions du Cerf — c’est-à-dire par les Dominicains — Sartre avait refusé que Gabriel Marcel lui appliquât cetie étiquette : « Ma philosophie est une philosophie de l’existence; l’existentialisme, je ne sais pas ce que c’est. » Je partageais son agacement. J’avais écrit mes romans avant même de connaître ce terme, en m'’inspirant de mon expérience et non d’un système. Mais nous protestâmes en vain. Nous finîmes par reprendre à notre compte l’épithète dont tout le monde usait pour nous désigner.

Ce fut donc une « offensive existentialiste >» que, sans l’avoir concerté, nous déclenchâmes en ce début d’automne. Dans les semaines qui suivirent la publication de mon roman, les deux premiers volumes des Chemins de la liberté parurent, et les premiers numéros des Temps Modernes. Sartre donna une conférence — l’existentialisme est-il un humanisme? — et j’en fis une au Club Maintenant sur le roman et la métaphysique. Les Bouches inutiles furent jouées !. Le tumulte que nous soulevâmes nous surprit. Soudain, comme on voit dans certains films l’image échappant à son cadre envahir le grand écran, ma vie déborda ses anciennes frontières. Je fus projetée dans la lumière publique. Mon bagage était léger, mais on associa mon nom à celui de Sartre que brutalement la célébrité saisit. Il ne se passait pas de semaine sans qu’on parlât de nous dans les journaux. Combat commentait avec faveur tout ce qui sor-

1. « Dans la même semaine, on a entendu la conférence de Sartre, assisté à la générale des Bouches inutiles et lu le premier numéro des Temps Modernes», écrivait dans Arts un critique légèrement excédé.

tait de nos plumes et de nos bouches. Terre des hommes, hebdomadaire créé par Herbart et qui ne vécut que quelques mois, nous consacrait dans chaque numéro d’abondantes colonnes amicales ou aigres-douces. Partout paraissaient des échos sur nos livres, sur nous. Dans les rues, des photographes nous mitraillaient, des gens nous abordaient. Au Flore on nous regardait, on chuchotait. A la conférence de Sartre, il vint une telle foule que la salle ne put la contenir : ce fut une bousculade effrénée et des femmes s’évanouirent.

Ce fracas s’expliquait en partie par l’ «inflation » que sur le moment même Sartre a dénoncée !; devenue une puissance de second ordre, la France se défendait en exaltant, à des fins d'exportation, les produits de son terroir : haute couture et littérature. Le plus modeste écrit suscitait des acclamations, on menait grand tapage autour de son auteur : les pays étrangers s’'émouvaient avec bienveillance de ce vacarme et l’amplifiaient. Cependant, si les circonstances jouèrent à un si haut point en faveur de Sartre, ce ne fut pas par hasard; il y avait, du moins à première vue, un remarquable accord entre ce qu’il apportait au public et ce que celui-ci réclamait. Les petits-bourgeois qui le lisaient avaient eux aussi perdu leur foi dans la paix éternelle, dans un calme progrès, dans des essences immuables; ils avaient découvert l'Histoire sous sa figure la plus affreuse. Ils avaient besoin d’une idéologie qui intégrât ces révélations, sans les obliger cependant à jeter par-dessus bord leurs anciennes justifications. L’existentialisme, s’efforçant de concilier histoire et morale, les autorisait à assumer leur condition transitoire sans renoncer à un certain absolu, à affronter l’horreur et l’absurdité tout en gardant leur dignité d'homme, à préserver leur singularité. Il semblait leur fournir la solution rêvée.

En fait, non; et c’est pourquoi le succès de Sartre fut aussi ambigu que volumineux, gonflé par cette ambiguïté même. Les gens se jetèrent avidement sur une nourriture dont ils avaient faim; ils se cassèrent les dents et poussèrent des cris dont la violence intriguait et attirait. Sartre les séduisait en maintenant, au niveau de l'individu, les droits de la morale; mais celle qu’il indiquait n’était pas la leur. Ses romans leur renvoyaient une image de la société qu’ils récusaient : ils le

1. La nationalisation de la littérature. Temps Modernes, novembre 1945.

taxèrent de réalisme sordide, de misérabilisme. Ils étaient disposés à entendre sur eux-mêmes quelques vérités douces, non à se regarder en face. Contre la dialectique marxiste ils revendiquaient leur liberté; mais Sartre exagérait : celle qu’il leur offrait impliquait de fatigantes responsabilités; elle se retournait contre les institutions, les mœurs; elle détruisait leur sécurité. Il les invitait à en user pour s’allier au prolétariat : ils voulaient entrer dans l'Histoire, mais pas par cette porte-là. Classés, catalogués, les intellectuels communistes les gênaient beaucoup moins. En Sartre les bourgeois se reconnaissaient sans consentir au dépassement dont il leur donnait l’exemple; il leur parlait leur langage et il en usait pour leur dire ce qu’ils ne voulaient pas entendre. Ils venaient, ils revenaient à lui parce qu’il posait les questions qu’ils se posaient : ils s’enfuyaient parce que ses réponses les heurtaient.

Au même instant célèbre et scandaleux, Sartre n’accueillit pas sans malaise une renommée qui, tout en dépassant ses anciennes ambitions, les contredisait. S’il avait désiré les suffrages de la postérité, il ne pensait atteindre de son vivant qu'un public étroit : un fait nouveau, l’apparition du oneworld, le transforma en un auteur cosmopolite; il n’avait pas imaginé que la Nausée dût être traduite avant longtemps : grâce aux techniques modernes, à la rapidité des communications et des transmissions, ses œuvres paraissaient en douze langues. C'était choquant pour un écrivain formé à l’ancienne, qui avait vu dans la solitude de Baudelaire, de Stendhal, de Kafka, la nécessaire rançon de leur génie. Loin que la diffusion de ses livres lui en garantît la valeur, tant de médiocres ouvrages faisaient du bruit que le bruit apparaissait presque comme un signe de médiocrité. Comparée à l'obscurité de Baudelaire, la gloire idiote qui avait fondu sur Sartre avait quelque chose de vexant.

Elle se payait cher. Il obtenait à travers le monde une audience inattendue : il se voyait frustré de celle des siècles futurs. L’éternité s’était effondrée; les hommes de demain étaient devenus ces crabes auxquels s’adresse Franz dans les Séquestrés d’Altona : imperméables, hermétiques, radicalement des autres. Ses livres, même lus, ne seraient pas ceux qu’il avait écrits : son œuvre ne resterait pas. Ce fut vraiment pour lui la mort de Dieu, qui jusqu'alors survivait sous le masque des phrases. Une si totale catastrophe, Sartre devait à son

orgueil de l’assumer. Il le fit dans la Présentation qui ouvrit en octobre le premier numéro des Temps Modernes. La littérature avait dépouillé son caractère sacré, soit; désormais, il mettrait l'absolu dans l’éphémère; enfermé dans son époque, il la choisirait contre l’éternité, acceptant de périr tout entier avec elle. Cette résolution avait plus d’un sens. Enfant, adolescent, le fantasme favori de Sartre était celui du poète maudit, méconnu de tous, que la gloire foudroie par-delà la tombe ou, pour qu’il en jouit tout de même un peu, sur son lit de mort; de nouveau il misait sur le retournement de l'échec en triomphe. Démesurément comblé, en gagnant tout, il avait tout perdu : consentant à tout perdre, il nourrissait l'espoir secret que tout lui serait rendu. « Le refus de la postérité devait me donner la postérité !. > D’autre part, à quarante ans, ses ambitions les plus audacieuses étaient, sur un certain plan, assouvies : pour équivoque que fût sa réussite, il ne la dépasserait jamais. La répétition l’ennuyait; il convenait de modifier ses objectifs. Détestant la passivité, s’il avait préféré l’œuvre aux actes, il ne l’avait pas conçue sous la figure de la contemplation, du rêve, de l’échappement à soi-même, mais comme construction. Il avait découvert, au Stalag avec Bariona, sous l’occupation avec les Mouches, le rôle vivant qu’elle pouvait avoir. Quand il renonça à étre et décida de faire, il exigea que désormais elle fût toujours appel et engagement. Cela n’impliquait pas du tout qu’il méprisât la littérature mais, au contraire, la volonté de lui rendre sa dignité; si elle était par essence divine, on pouvait en jouant distraitement de la plume produire un objet sacré : humaine, pour qu’elle ne se dégradät pas en divertissement, il fallait que l’homme la confondit avec son existence même, sans faire de sa vie plusieurs parts. L'engagement, somme toute, n’est pas autre chose que la présence totale de l’écrivain à l'écriture.

On voit comment Sartre pouvait à la fois convaincre et indigner : son article engendra des discussions passionnées qui durent encore. En cette période troublée où les rumeurs du monde violaient les plus silencieuses retraites, le public ne demandait qu’à combler le fossé qui séparait la presse de la littérature, ses intérêts quotidiens de ses soucis culturels; il était avide de connaître ce monde changé où il se retrouvait :

Page 1