En juin, le tribunal l’a tout de même acquitté
Décidée seulement la veille, aucun d’entre nous n’y alla. Le lendemain matin, Lanzmann téléphona : cinq morts à la Bastille, dont un enfant de seize ans, et une quantité de blessés graves. Dans la journée, des témoins racontèrent le massacre. « Il n’y a plus que les communistes, allez-y », cria un gradé au moment où les manifestants se dispersaient; les policiers foncèrent; les gens s'étaient engouffrés dans les escaliers du métro Charonne : les flics jetèrent sur eux des grilles prises au pied des arbres. Le gosse avait été étranglé. À un de ses camarades en larmes, un flic avait dit : « Il est crevé ton pote : tes bien avancé maintenant. » Un grand nombre de journaux publièrent des comptes rendus détaillés de cette tuerie; cependant la droite reprit avec entrain le slogan lancé par le gouvernement : « La foule s’est étouffée elle-même. »
Les syndicats décidèrent de faire de l'enterrement une manifestation massive et le gouvernement fut obligé d'y consentir. Quelques membres de la Ligue, dont nous étions, avaient rendez-vous à 9 heures à la Bourse du Travail où étaient exposés les catafalques. Les taxis seraient rares. (J'avais parlé avec une conductrice qui m’avait dit : « Demain, je reste chez moi. — Vous n’allez pas à l’enterrement? — Oh non! moi, les foules! Une fois mon mari m’a amenée à la Kermesse aux Etoiles : j'ai compris!) Lanzmann devait venir nous chercher à 8 h 30. De la cuisine, dès 8 heures, on voyait passer, avenue de Versailles, en procession serrée, d’énormes gerbes et des couronnes rouges couchées sur les toits des autos. Lanzmann arriva tard, en taxi, son auto étant tombée en panne. Il y avait de tels embouteillages que le chauffeur nous déposa devant la bouche d’un métro. Il était 10 heures quand nous descendîmes à la République : à partir de ce moment, les moyens de transports ne fonctionnèrent plus; tous les travailleurs parisiens faisaient la grève. Une immense foule se pressait sur les trottoirs, derrière des barvières; des groupes nombreux, chargés de couronnes rouges, se dirigeaient vers la Bourse du Travail. Nous sommes entrés dans la salle où attendaient les délégations; on les a appelées : beaucoup de communistes et, proportionnellement, de P.S.U.; pas de délégation socialiste. Nous prîmes rang dans le cortège, loin derrière les chars. Sur la place, des milliers de gens attendaient, patients et graves, le moment de se joindre au défilé. Boulevard du Temple je montai sur un refuge :
j’aperçus les chars couverts de fleurs rouges, le boulevard noir et rouge, avec de grands espaces solennels entre les mouvants parterres d'hommes et de fleurs; derrière moi, à l'infini, la foule; elle était plus nombreuse qu’à Pékin le 1” octobre : au moins sept cent mille personnes. Quand les syndicats sont d'accord, les gens marchent.
Le gouvernement avait fait couler le sang pour disperser cinquante mille manifestants : il était obligé d’en laisser sept cent mille défiler dans la ville en grève. Silencieuses, disciplinées, ces masses lui démontraient qu’elles n’usaient pas de leur liberté pour mettre Paris à feu et à sang et que, si la police ne les matraquait pas, personne n’était étouffé ni piétiné. Des militants assuraient, tout au long du parcours, un service d'ordre impeccable. Dans une lumière d’orage, un grand vent fouettait les arbres, noirs sous le ciel noir; il tombait de la neige fondue qui nous glaçait les pieds; nous allions, transis, réchauffés par cette énorme présence, autour de nous. J’espérais que pour les parents des victimes, elle était un secours, qu’elle donnait un sens à leur deuil. Pour les morts, cette apothéose était aussi abrupte que la mort même. Un « bel enterrement » : en général toute une vie l’a préparé si bien que, d’une certaine manière, le défunt y est présent. En ce cas-ci, non. Même de cet envers de leur absence ils étaient absents.
Quand nous arrivâmes devant le Père-Lachaise, le ciel devint bleu. Des hommes étaient perchés sur le mur du cimetière, d’autres sur des tombes. Immobiles, nous avons écouté la Marche funèbre de Beethoven. Le vent jouait dans les branches noires comme pour rendre cet instant plus dramatique. Mon Dieu! j'avais tant détesté les Français! Cette fraternité retrouvée me bouleversait. Pourquoi si tard? Dominique Wallon, au nom de l’U.N.E.F., puis un secrétaire de la C.F.T.C. parlèrent, rappelant les massacres du 17 octobre, chargeant le gouvernement des meurtres du 8 février. Tout le monde paraissait approuver ces discours et je me demandai : si le P.C., si les syndicats avaient mobilisé la base contre la guerre d’Algérie, ne les aurait-elle pas suivis? Sans doute ne fallait-il s’en prendre qu’aux circonstances, aux structures, aux engrenages, aux clivages; mais à coup sûr il y avait des bonnes volontés qui se manifestaient ce matin et qui avaient été gaspillées. Je ne savais pas si cette évidence me réconfortait ou me désolait.
Nous avons traversé le cimetière. Victor Leduc avait le front
constellé de sparadrap : il avait été matraqué le 8 février. On marchait entre des marbres où s’inscrivaient de grands noms bourgeois; des femmes demi-nues jouaient du luth ou tendaient vers le ciel des bras éplorés. Près du Mur des Fédérés, nous fimes halte, au bord d’un immense tapis de fleurs blanches et rouges. Des gens défilèrent jusqu’à la fermeture, tard dans l'après-midi. Ne pouvant minimiser l’événement, les journaux prirent le parti d’en reconnaître l’importance, mais ils le portèrent au crédit du gouvernement, comme si les assassins de Charonne avaient été des tueurs O.A.S. et non de loyaux serviteurs du régime.
Les assises avaient eu lieu le dimanche à la Grange-aux- Belles. La séance de l’après-midi avait été orageuse. Sur un point Sartre et ses amis avaient cédé aux communistes; le résultat de leurs tractations fut que le mouvement s’appela désormais : «Front d'action et de coordination des universitaires et des intellectuels pour un rassemblement antifasciste !. » Mais ils obtinrent que, dans le texte publié à l'issue de cette journée, le F.A.C. proclamât sa solidarité avec les Algériens et affirmât sa résolution de lutter à la fois contre le régime et contre l’O.AS. Il y eut quelques jours plus tard une réunion à laquelle j’assistai. Dans une pièce enfumée, surchauffée, où pouvaient tenir trente personnes et où s’en entassaient quatre-vingts, on discuta de nouveau pendant trois heures sur la définition du Front. Sur les actions à envisager, rien de précis ne fut arrêté. Ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent.
La paix se négociait. « La paix à tout prix, sur laquelle nous crachons », écrivait à Lanzmann un de ses amis algériens. Le dimanche 18 au soir, dans un coin de journal, nous avons lu qu’elle était signée; nous n’avons pas ressenti la moindre joie. On n’en avait pas fini avec l’armée, ni avec les pieds noirs. Et la victoire des Algériens n'’effaçait pas ces sept années d’atrocités françaises, soudain étalées en pleine lumière. Un des tortionnaires acquittés par le tribunal de Reuilly, Sanchez, indigné qu’on voulût lui ôter sa chaire d’instituteur, déclarait : « À travers moi, c’est la torture qu’on veut atteindre! >» Tous les gens du village l’appuyaient : « Ben quoi? à la guerre, on torture toujours... » Maintenant les Français savaient et ça ne