‹ La force des chosesChapitre 61 sur 65 · En abrégé, le F.A.C · texte numérisé non relu

En abrégé, le F.A.C

changeait rien parce qu’ils avaient toujours su. On leur répétait : «Vous êtes comme les Allemands pendant le nazisme! » Et ils répondaient — je l’ai entendu de mes oreilles, et c'était le sentiment général — « Oui, pauvres Allemands : on se rend compte maintenant que ce n’était pas de leur faute. » Et pourtant, cet enterrement? C’est que l’égoïsme collectif ne relève pas de la psychologie mais de la politique. Dans les victimes du 8 février, les Parisiens reconnaissaient Les leurs.

Sartre avait accepté de tenir à Bruxelles un meeting sur l'Algérie et sur le fascisme. Bost nous y conduisit en auto. Comme il y a en Belgique, outre les groupes belges d'extrême droite, beaucoup de fascistes français, des précautions étaient utiles. Le principal organisateur, un homme de trente-cinq ans qu’on appelait Jean, avait fait passer pendant des années la frontière à des Algériens : habitué à de strictes consignes de sécurité, il les appliqua à Sartre. A l’instant du départ seulement et en langage convenu il nous indiqua par téléphone notre itinéraire. À Rocroi, Sartre monta avec Lallemand et L., un jeune communiste brun, dans une auto belge qu’encadraient des voitures remplies de militants armés. Un jeune communiste blond prit la place de Sartre entre Bost et moi. « La situation est très désagréable en ce moment, nous dit-il. Vous comprenez, il y a l’unité d’action : alors ça fait un tas de tiraillements. » Nous nous sommes arrêtés chez Jean pour une brève interview à la télévision et nous avons zigzagué une demi-heure à travers la ville avant d’aller dîner chez les L. Ils avaient invité divers représentants de la gauche belge et le bourgmestre qui, en dépit de certaines pressions, avait accepté que le meeting se tint dans sa commune. Pendant le repas, Jean quitta la table; au bout d’un moment, la bonne arriva, affolée : « Le monsieur est tombé dans la salle de bains! » Il s'était évanoui et s'était fendu la tête contre la baignoire. « Je me suis conduit comme une femmelette », nous dit-il le lendemain avec confusion. En fait, ses amis le considéraient comme un héros; les risques courus, — à chaque passage les Algériens étaient décidés à vendre chèrement leur peau — les responsabilités assumées, l'avaient épuisé. Nous avons dormi chez Lallemand; en descendant prendre le petit déjeuner, nous apprîmes que nos jeunes gardes du corps avaient passé la nuit dans le vestibule : ils déposèrent leurs revolvers dans une jardinière.

La conférence eut lieu le soir au sixième étage d’un building,

dans une salle qui contenait six mille auditeurs; il y avait un grand déploiement de police autour de l’îlot, dans les garages, et tout autour de la tribune : le chef de la police se déclara saisi par la logique de Sartre. Celui-ci fit un exposé nourri, mais sévère; il trouvait difficile de parler aux Belges, trop bien renseignés pour qu'il se bornûât à les informer, mais avec qui il n'avait pas les mêmes complicités qu’avec un public français : plusieurs lui reprochèrent — comme à moi l’année passée — de ne pas avoir abordé leurs problèmes. Lallemand se situait à la gauche du P.S.B.; il fallait tenir la balance égale : après mille tours et détours, mille ruses, nous avons été passer la nuit dans la maison d’un militant communiste. On parla pendant le souper des nombreux attentats dont les hommes de gauche belges avaient été victimes. Le professeur G. nous raconta que sa femme avait reçu un colis analogue à celui qui avait tué un de ses collègues : un exemplaire piégé de la Pacification; sentant une odeur suspecte, elle avait déposé le livre au milieu du jardin.

Le lendemain, nos amis nous escortèrent jusqu’à la frontière, par la vallée de la Meuse qui déjà sentait le printemps. En nous quittant le jeune L. demanda à Bost : « Qu'est-ce que tu as comme arme? — Rien, dit Bost. — Mais alors, vous avez dû nous trouver fous... » dit L., confondu par la légèreté française mais un peu troublé. En vérité nous étions touchés qu’ils aient poussé si loin le sens de leurs responsabilités.

De nouveau je me bouclai. Sur le vieux Saint-Germain-des- Prés nous parvenaient par Bost des échos aflligeants. A la suite d’un héritage, Rolland avait passé au gaullisme : il avait du bien. Scipion l’avait suivi. Anne-Marie Cazalis s'était longtemps amusée à papillonner de la droite à la gauche; son mariage l'avait obligée à faire un choix auquel les circonstances donnaient du poids : ses amis de gauche ne la voyaient plus. Notre passé achevait de s’éloigner. Quand Pouillon et Pingaud perdirent leur traitement pour avoir signé le manifeste des «121», leurs collègues firent une collecte à leur profit : Pagniez ne donna rien. Mme Lemaire, que nous n’avions pas vue depuis longtemps, téléphona à la mère de Sartre, peu après que le 42 rue Bonaparte eût sauté : elle ne parla pas de l’attentat. « Vous savez, moi je suis Algérie française», dit-elle. Elle vint tout de même dîner avec nous quai Blériot : « J'espère qu’on ne sera pas plastiqués », dit-elle

en riant. Ce fut sa seule allusion. La conversation se traîna.

Je détestais le quartier où j’habitais et il m’arrivait de passer trois jours de suite sans mettre le nez dehors. Je n’écoutais plus de musique, j'étais trop crispée. Je lisais, mais peu de romans. La littérature, la mienne comme celle des autres, j'étais dégoûtée de son insignifiance. Il s’est passé tant de choses depuis 1945 et elle n’en a à peu près rien exprimé. Les générations qui voudront nous connaître devront consulter les ouvrages de sociologie, les statistiques, ou tout simplement les journaux. En particulier les partis pris de ce qu’on appelle le Nouveau Roman m'affligent. Sartre avait prévu le retour de ce qu’il appelait « la littérature de la consommation » : celle d’une société qui a perdu sa prise sur l’avenir. Il écrivait en 47: «La littérature de la production! qui s'annonce ne fera pas oublier la littérature de la consommation, son antithèse... Peut-être même va-t-elle bientôt disparaître : la génération qui nous suit semble hésitante. Et si même cette littérature de la praxis réussit à s'installer, elle passera, comme celle de l’exis, et peut-être l’histoire de ces prochaines décades enregistrera-t-elle l'alternance de l’une et de l’autre. Cela signifiera que les hommes auront définitivement raté une autre Révolution, d’une importance infiniment plus considérable ?. » Dans la littérature de la consommation, disait-il encore : « On ne touche pas à l’univers : on le gobe tout cru par les yeux ?. » La littérature de l’exis, c’est celle de Nathalie Sarraute : reprenant à son compte le vieux psychologisme français, elle décrit avec talent l’attitude paranoïaque de la petite bourgeoisie, comme si elle constituait l’immuable nature de l’homme. L'école du Regard, d’autre part, se propose de gober tout cru l’univers par les yeux; plus radicalement que le naturalisme du xix° siècle, elle en expulse l’homme. L’œuvre d’art doit se tenir debout toute seule au milieu d’un ensemble d’objets dénués de signification. L’idée de l’œuvre-chose a hanté les peintres, les sculpteurs, les poètes de la génération qui m’a précédée; Marcel Duchamp l’a poussée à l’extrême; les grands créateurs — Picasso, Giacometti — l’ont dépassée. Quant aux théories « objectales », la métaphysique qu’elles impliquent est tellement en régression par rapport aux idéologies

1. Ce qu’on a appelé « littérature engagée ». 2. Qu'est-ce que la littérature?

modernes qu’il est impossible que les écrivains qui les avancent y croient vraiment. Peu importent les défaillances d’un système si les recherches qu’il inspire sont par elles-mêmes fécondes : les impressionnistes, les cubistes, avaient sur la perception des notions fausses. Mais dans l’école du Regard les justifications et les inventions coïncident : la Révolution a été ratée, l’avenir se dérobe, le pays sombre dans l’apolitisme, l’homme est arrêté; si on en parle, ce sera comme d’un objet; ou même, suivant la pente des économistes et des technocrates, on l’éliminera au profit des objets; de toute façon, on le prive de sa dimension historique. C’est là le point commun entre Sarraute et Robbe-Grillet; elle confond vérité et psychologie tandis qu’il refuse l’intériorité; elle réduit l’extériorité à l’apparence, c’est-à-dire à un faux-semblant; pour lui l’apparence est tout, défense de la dépasser : dans les deux cas le monde des entreprises, des luttes, du besoin, du travail, le monde réel se volatilise. Cet escamotage se retrouve à travers toutes les variétés du Nouveau Roman. Tantôt, choisissant de ne rien dire, on masque par des contorsions formelles l’absence de contenu, pastichant Faulkner et Joyce qui avaient inventé des moyens inédits de dire quelque chose de neuf. Tantôt on mise sur l’éternel : on explore le cœur humain ou le complexe espace-temps. Ou la littérature se prend elle-même pour objet : Butor insiste sur l’inadéquation spatiale et temporelle du récit et de la réalité. Ou on décrit des choses dans leur présence — suppose-t-on — immédiate !. De toute façon on tourne le dos aux hommes. Robbe- Grillet, Sarraute, Butor nous intéressent dans la mesure où ils ne peuvent s'empêcher de se mettre dans leurs livres avec leur schizophrénie, leurs obsessions, leurs manies, leur rapport personnel aux choses, aux gens, au temps. Mais dans l’ensemble, une des constantes de cette littérature, c’est l’ennui; elle ôte à la vie son sel, son feu : son élan vers l’avenir. Sartre définissait la littérature comme une fête : funèbre ou joyeuse, mais une fête; nous en voilà bien loin! C’est un univers mort que construisent les disciples de la nouvelle école. (Rien à voir avec Beckett qui fait se décomposer sous nos yeux l’univers

1. Ce parti pris conduit, chez les épigones de Robbe-Grillet, à de grandes laideurs d'écriture; faute d’un sujet, ils sont obligés d’animer les objets et on tombe dans les stéréotypies d’un vieil académisme : le pont enjambe, des buissons s’écartent. Etc.

vivant.) Et c’est un univers factice auquel ils ne peuvent pas eux-mêmes s'intégrer, puisqu'ils vivent. La conséquence, c’est qu’en eux l’homme se dissocie de l’auteur; ils votent, ils signent des manifestes, ils prennent parti : en général contre l’exploitation, les privilèges, l'injustice. Puis ils rentrent dans l’antique tour d'ivoire. « Quand je m’assieds à mon bureau, a dit à Moscou Nathalie Sarraute, je laisse à la porte la politique, les événements, le monde: je deviens une autre personne. » Comment dans cet acte le plus important pour un écrivain, écrire, peut-on ne pas se mettre tout entier? Cette mutilation de l'écriture et de soi-même, ce recours aux fantasmes de l'absolu, témoignent d’un défaitisme justifié par nos déchéances. La France, autrefois sujet, n’est plus qu’un objet de l’histoire : ses romanciers reflètent cette dégradation.

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À Alger, il y eut en une nuit cent quatre explosions. On se demandait si l’armée n’allait pas basculer du côté des pieds noirs. Un matin, prenant un taxi, j’entendis à la radio qu’une auto piégée avait explosé à Issy-les-Moulineaux devant le local où devait s’ouvrir le Congrès du Mouvement de la Paix : des morts, des blessés. Des témoins racontèrent. Pas une journée qui ne fût empoisonnée.

Le F.A.C. tint un meeting à la Mutualité. Au début de la réunion, un coup de téléphone avisa les organisateurs qu’une bombe allait exploser : le coup était classique. Sartre parla d’une manière beaucoup plus vivante qu’à Bruxelles. Mais peu de gens étaient venus: deux mille quand on pouvait en escompter six. La conclusion du cessez-le-feu accélérait la dépolitisation des Français; et puis le P.C. continuait à voir le F.A.C. d’un mauvais œil et les communistes qui en faisaient partie avaient préparé la réunion sans trop de zèle. Finalement, Sartre et Lanzmann avaient eu raison tous les deux : on n’aurait rien pu faire sans les communistes, on n’avait rien pu faire avec eux. Cet échec les attristait l’un et l’autre.

Le référendum du 8 avril marqua que presque tout le monde en France souhaitait à présent la liquidation de la guerre d'Algérie; mais elle s’opérait dans les pires conditions. Après la fusillade d’Isly et le bouclage de Bab el-Oued, les pieds noirs surent qu’ils avaient perdu; ils sabotèrent systématique-

ment un pays déjà ravagé et se livrèrent à des massacres encore plus horribles que la guerre même; l’O.A.S. bombardait au mortier les quartiers musulmans, lançait sur eux un camion en flammes, mitraillait les chômeurs devant le bureau de placement, assassinait les femmes de ménage. Chaque matin, j'ouvrais le journal dans l’angoisse : qu'est-ce que je vais encore apprendre? Les premiers temps, la presse faisait à ces crimes les honneurs de la une; les Musulmans allaient réagir; on avait peur. Et puis, on admira, avec soulagement, leur discipline : ils se tenaient vraiment très bien! Du coup, on relégua dans le coin des accidents d’auto, les vingt ou trente Musulmans (chiffre officiel) abattus chaque jour à Alger, à Oran. Les prisonniers mitraillés dans les prisons, les blessés achevés dans les hôpitaux, on s’en indignait avec une molle hypocrisie. Quand les pieds noirs se ruèrent sur la France, disputant logements et travail aux autochtones, alors seulement ils devinrent impopulaires : on vit naître, juste à point pour remplacer l’ancien, un nouveau racisme entre gens de la même race, comme s’il fallait toujours un Autre haïssable pour nous garantir notre propre innocence. Comme si l’armée, comme si les gouvernements qui avaient mené cette guerre n’avaient pas été composés de Français de France, comme si le pays entier ne l’avait pas endossée! Les complicités chaque jour se confirmaient : les tortionnaires étaient amnistiés, mais non les déserteurs, les insoumis, les membres du réseau de soutien. Jouhaud, condamné à mort, n’était pas exécuté; Salan sauvait sa tête : on ne fusilla que des comparses; au cours des procès, on s’inquiétait uniquement du loyalisme des accusés, et de la sincérité de leur chauvinisme : les Algériens tués ne comptaient pas. Jamais la guerre d’Algérie ne m'a été plus odieuse que pendant ces semaines où dans son agonie elle proclama ga vérité.

Toute l’année nous avions été préoccupés par ce qui se passait à Cuba. Il semblait qu’Anibal Escalante y fit la loi. Bien que le blocus et de lourdes erreurs eussent entraîné une baisse du niveau de vie, il n’existait pas d'opposition sérieuse; la police cependant avait établi préventivement la terreur. De petits propriétaires privés avaient été forcés d’entrer dans des coopératives. La plupart de nos amis pâtissaient de ce

changement. Oltuski avait perdu son poste. Revoluciôn agonisait : on prélevait sur le salaire des ouvriers le prix d’un abonnement à Hoy et ils n’achetaient pas d’autre journal. Un écrivain homosexuel que nous connaissions avait été promené à travers La Havane avec d’autres pédérastes : ils portaient sur leur dos un P, et on les avait incarcérés. Tous ces renseignements nous arrivaient par bribes et sans explication. On ne comprenait pas pourquoi le P.C. cubain condamnait le « déviationnisme polonais », s’alignait sur la Chine et l’Albanie et adoptait les méthodes staliniennes. Et surtout il semblait stupéfiant que Castro le laissät faire. Sans doute avait-il été désarçonné par certains échecs : l’I.N.R.A. en avait essuyé beaucoup. Il avait éprouvé le besoin d’un appareil et décidé de faire confiance au seul qui existât, le P.C. Mais devant les fautes commises, comment n’avait-il pas repris les choses en main?

Il le fit. Il prononça le 26 mars un discours où il attaqua Escalante et tous les petits Escalante qui s’étaient mis à pulluler. Il le chassa de Cuba. Il s’attacha à réparer les erreurs de ces derniers mois. Il détruisit les coopératives créées par la contrainte. Il rappela Oltuski et son équipe. Revoluciôn reprit son importance. Au cours de notre voyage à Moscou, nous rencontrâmes Oltuski et Arcocha : plus de régime policier, plus de sectarisme, nous dirent-ils. Des communistes participaient au gouvernement, les rapports de Cuba avec l'URSS. étaient excellents; mais Castro était de nouveau le maître. Malgré les difficultés, dues au blocus et à l’absence de cadres, on se sentait revivre.

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L'Union des écrivains soviétiques nous avait invités à Moscou. Dans le domaine qui nous intéressait le plus directement, la culture, les 20° et 22° Congrès avaient porté des fruits; les voyages d’Evtoutchenko le confirmaient, et davantage encore la présence à Paris d'étudiants envoyés par des universités russes. J’avais rencontré une Géorgienne qui depuis un an travaillait en toute liberté à une thèse sur Sartre : il y avait vraiment quelque chose de nouveau sous le soleil soviétique.

Trois heures de vol et le 1° juin nous atterrîmes sur un

aérodrome entouré de pins et de bouleaux. J’ai retrouvé la Place Rouge, le Kremlin, la Moskova, la rue Gorki, le vieux Moscou, les dentelles de ses isbas, le dédale de ses cours et de ses jardins, ses squares paisibles où des hommes jouent aux échecs. Les femmes étaient vêtues plus gaiement qu’en 55, les étalages — malgré une assez grande pénurie — plus avenanis. La publicité informative avait fait des progrès : il y avait aux murs des panneaux, souvent inspirés de dessins de Maïakovski et amusants; et aussi des photographies tirées des films projetés à ce moment-là. Le soir s’allumaient des enseignes au néon. La rue était agréable; beaucoup d’animation, mais sans cohue ni hâte; de l’affairement, mais aussi du loisir, de la jeunesse, des rires; sur la chaussée, une circulation assez intense, surtout des camions et des camionnettes. Les nouveaux quartiers cependant sont ennuyeux comme nos H.L.M., malgré l'abondance des arbres : ils entourent la ville qui compte maintenant huit millions d'habitants.

Nous avons retrouvé de vieilles connaissances — Simonov, Fédine, Sourkov, Olga P., Korneitchouk, la femme d’Ehrenbourg (il n’était pas en U.R.S.S.) — et vu des gens nouveaux. Léna Zonina, secrétaire à la section française de l’Union des écrivains et critique, nous servait d’interprète; elle connaissait bien nos livres, elle avait écrit des articles sur les Mandarins et sur les Séquestrés d’Altona, elle est vite devenue une amie. Le secrétaire de la section italienne, George Breitbourd, qui parlait bien français la suppléa parfois. Nous nous étonnions de nous entendre si bien avec eux.

Nous avions décidé de nous limiter à des rencontres avec des intellectuels : écrivains, critiques, cinéastes, hommes de théâtre, architectes. Et nous avons eu l’impression d’assister, après un austère Moyen Age, aux débuts d’une Renaissance.

Débuts ardus et orageux; entre novateurs et conformistes une lutte était engagée. La plupart des jeunes se rangeaient dans le premier camp; mais on y comptait aussi des hommes d’âge : Paoustovski, Ehrenbourg, dont les Mémoires étaient accueillis avidement par les étudiants; en revanche, certains jeunes étaient des opportunistes et des sectaires. N’empêche : il s’agissait en gros d’un conflit de générations. « Ce qu’il y a de plus remarquable chez nous aujourd’hui, c’est la jeunesse », nous dirent tous nos amis; mais beaucoup de gens auraient souhaité la tenir en laisse. « Pour ces jeunes, tout

est tellement facile! » nous dit un quinquagénaire qui pourtant les aimait bien. Nous comprenions cette amertume. Les fils reprochaient obscurément à leurs pères d’avoir supporté le stalinisme : qu’auraient-ils fait à leur place? Il fallait bien vivre : on vivait. Avec des contradictions, des compromis, des déchirements, des lâchetés : mais aussi parfois des fidélités, des générosités, des audaces qui réclamaient plus de courage qu’un Soviétique de vingt-cinq ans n’a jamais eu l’occasion d’en manifester. Prendre des supériorités sur des gens dont on n’a pas partagé les difficultés, ce n’est jamais juste. Cependant, les jeunes avaient raison de vouloir que la déstalinisation ne demeurât pas négative et qu’on leur permît d'ouvrir de nouveaux chemins. Ils ne revenaient pas du tout aux valeurs bourgeoises; ils luttaient contre les survivances du stalinisme; après tant de mensonges ils exigeaient la vérité; ils pensaient que l’art et la pensée révolutionnaire ont besoin de liberté.

Sur un point ils avaient gagné : la poésie. Nous n’avons fait qu’apercevoir Evtoutchenko, mais nous avons vu souvent son cadet, Voznessenzki, presque aussi populaire que lui bien que son œuvre soit plus difficile. Nous l’avons rencontré par hasard, sur le quai de la gare, le soir où nous partions pour Kiev; très jeune, très rose, la bouche rieuse, les yeux liquides, coiffé d’un étrange petit calot bleu, il m’a parlé en anglais, avec une plaisante spontanéité. Au retour, il nous a proposé d’assister à une discussion de ses poèmes, dans la bibliothèque de son quartier; il avait l’habitude des récitals, traditionnels en Russie, qui souvent rassemblent à ciel ouvert ou dans des salles des milliers d’auditeurs; cette fois, il s’agissait d’une réunion plus restreinte — quatre à cinq cents personnes — mais où, à la suite d’une sévère critique parue sur lui dans la Gazette littéraire, on lui demandait de s’expliquer. Il avait le trac: «Ce sont des ennemis », nous chuchota-t-il en prenant place, face à l’assistance. Debout, les yeux mi-clos, il déclama des poèmes, dont Léna Zonina nous murmurait la traduction. On applaudit à tout casser. Une jeune fille se leva. Elle avait entendu pour la première fois des œuvres de Voznessenzki sur la place Maïakovski; le garçon qui les récitait, les individus qui les écoutaient, lui avaient paru louches, et on y disait des choses affreuses sur les femmes; elle était rentrée chez elle toute retournée, elle n’avait pas dîné, elle avait pleuré, ses parents s'étaient inquiétés : il y

eut des grommellements et des rires tandis qu’elle décrivait avec complaisance son vertueux effarouchement. Aujourd’hui, conclut-elle c’était différent; ce qu’elle venait d’entendre lui avait plu. Des instituteurs, des étudiants dirent leur admiration pour Voznessenski : « Est-ce de la bonne poésie? de la poésie qui restera? On s’en fiche : c’est notre poésie, la poésie de notre génération», dit l’un. « À la première lecture, dit une femme médecin, je n’ai rien compris, c'était trop hermétique. Et puis je me suis aperçue que, justement à cause de ça, des images, des vers m’étaient restés dans la tête, et que je me les répétais souvent. J’ai relu plusieurs fois Voznessenski, je l’ai de plus en plus aimé. Alors je demande et je voudrais qu’on me réponde : des poètes comme lui, des peintres comme Picasso, ont-ils raison de ne pas vouloir qu’on les comprenne tout de suite? Ils nous obligent à un effort qui nous enrichit. Mais d’autre part ça nous prend du temps; et quand on travaille dix heures par jour, le temps c’est précieux. >» L’avis général fut qu’on ne devait pas reprocher à un artiste d’être difhcile : « Quand je lis une revue de ma spécialité, je m’y reprends à plusieurs fois, dit un ingénieur, pourquoi les poètes n’exigeraient-ils pas autant de nous? » Une institutrice, d’une quarantaine d’années, se leva et se mit à lire un long mémoire : elle reprochait à Voznessenski son obscurité; ses élèves, d’une douzaine d’années, n’y comprenaient rien. (Protestations, rires.) Il employait des mots hermétiques, tels que chimère (rires, huées). Il parlait de couleur papier buvard alors qu’il y a des buvards de toutes les couleurs. À travers un brouhaha ironique et furieux, elle poursuivit imperturbablement son réquisitoire. «Et elle enseigne la littérature à nos enfants! C’est une honte! » crièrent des adolescents. Quand elle eut terminé, un jeune Asiatique prit la parole; il suivait par correspondance à l’Institut Gorki des cours de création littéraire et il savait Voznessenski par cœur : « Vous avez tort d’insulter cette femme, dit-il avec bonté, elle a droit à toute notre pitié.» Tous les jeunes que nous avons vus par la suite rendaient un culte à Voznessenski : « Nous sommes des spécialistes, nous ont expliqué des physiciens, des techniciens. Il parle en notre nom, et en le lisant nous nous sentons des hommes complets. » Il nous a dit luimême : «La poésie, c’est la forme que prend la prière dans les pays socialistes. » Des critiques attaquent les jeunes poètes,

des bureaucrates les briment mais pour les empêcher de s'exprimer à leur guise, il faudrait revenir aux méthodes staliniennes : d’abord, interdire ces réunions que Voznessenski appelait « mes concerts ». En fait, on ne les contraint guère ’. Ils voyagent. Ils ont été en groupe aux U.S.A. où ils se sont très bien entendus avec les beatniks. Leurs livres sont édités à des centaines de milliers d'exemplaires.

Les prosateurs, n’ayant pas de rapport direct avec leurs lecteurs, dépendent des maisons d'édition et des revues dont la liberté est limitée par la crainte de déplaire d’une part au public, de l’autre aux autorités. L'équipe de Novy Mir est la plus audacieuse; ailleurs la prudence l’emporte. Pour imprimer des nouvelles et des romans d’un accent original, il faut chaque fois lutter. Certains critiques ont de la peine à faire accepter des articles conformes à leur pensée : on leur demande de la déguiser, de l’atténuer, de la mutiler; ils cèdent ou refusent, ils rusent, s’efforçant patiemment de grignoter les résistances : à la longue cette politique paie. Des articles, des essais sont aujourd’hui édités qui, quelques années plus tôt, n’auraient jamais vu le jour.

Le public a soif de nouveauté; au moment de notre passage, on venait de traduire l’œuvre complète de Remarque — pourquoi? — et celle de Saint-Exupéry : il les dévorait. « Traduisez Camus, Sagan, Sartre, tout», réclamaient les jeunes. Discutant avec l’équipe de Littérature étrangère Sartre a suscité un frémissement de plaisir en jetant sur le tapis le nom de Kafka; l’autre clan s’est hérissé : « Il a été annexé par les intellectuels bourgeois. — A vous de le leur reprendre », a dit Sartre. Tout de même la revue allait publier une nouvelle de Kafka. Brecht dont, je l’ai dit, on s’est longtemps méfié en U.R.SS., y pénètre. Nous avons vu à Léningrad une version de la Bonne Ame de Sechouan montée dans le style réaliste de Stanislavski; l’effet était fâcheux : le texte déconcertait le grand public, la mise en scène choquait les brechtiens. Mais Youtchkevitch allait présenter la pièce à Moscou. Etait-ce grâce à l’influence de Brecht que le Dragon de Schwartz était joué avec tant de liberté et d'invention? Dirigée contre le fascisme, mais arrêtée en 44 aussitôt après la première représentation, parce que le dragon évoquait Sta-

1. Depuis ce voyage, on le sait, les choses ont beaucoup changé.

line autant qu'Hitler, cette comédie venait d’être reprise à Léningrad avec un grand succès.

Le cinéma italien ! séduit le public. Les conformistes redoutent que sous son influence les jeunes metteurs en scène ne rompent avec la tradition nationale. Mais aucun film autant que l'Enfance d’Ivan ne m’a fait sentir la guerre telle que PU.RSS. l’a vécue. « C’est plus que l’histoire d’un enfant, c’est celle de toute une jeunesse », nous avait dit George Breitbourd. Sa mère tuée sous ses yeux, son village brûlé, Ivan est devenu à moitié fou; ses rêves ont la fraîcheur de ses dix ans; éveillé, il est possédé par la haine et par le désir de tuer; il est charmant, pathétique, touchant et héroïque, mais un monstre. Il disparaît au cours d’une mission que lui ont confiée à contrecœur des officiers. A Berlin, dans le tumulte de la victoire, un de ceux-ci trouve une fiche avec son nom et sa photographie : pendu. La beauté et la nouveauté de cette fin, c’est que Tarkovski montre à la fois la grandeur du triomphe remporté par l’U.R.SSS. et le caractère irrécupérable de ce scandale : l’assassinat d’un enfant. Tarkovski a vingt-six ans. Son film a suscité de violentes hostilités : mais il a été envoyé à Venise où il a reçu le Lion d’or. On a aussi beaucoup attaqué le film de Youtchkevitch, inspiré des Bains de Maïakovski, où il a mêlé dessins animés, marionnettes, documentaires : pourtant, dans son audacieuse originalité, c’est une œuvre qui ne pouvait naître qu’en URSS. Dans une salle de quartier, nous avons vu: Et si c'était l'amour? dirigé contre « l'esprit petit-bourgeois > des cités-jardins. Deux « petits enfants du siècle », un écolier, une écolière, s’aiment d’un amour innocent; les persécutions de leurs parents et des voisins, les commérages, les calomnies, les jettent dans un tel désarroi qu’ils finissent pas coucher ensemble, lamentablement, on le devine, puisque la jeune fille tente de se tuer, puis s’en va très loin Un film médiocre mais qui rendait un son nouveau: une âpre critique, pas de héros positif, pas de dénouement heureux.

« En sculpture, en peinture, nous sommes des provinciaux », nous a dit un ami. Il faisait exception pour Neizvestni dont nous avons visité avec lui l’atelier : une pièce haute de plafond, mais étroite, et si remplie de sculptures qu’on n’avait pas

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