Cf. La Force de l’âge
gnirent de les suivre quai des Orfèvres; j'étais accusée de recel, je devais restituer les cent mille francs. Je m’habillai, je courus à l’autre bout du couloir prévenir Sartre : il irait emprunter la somme à Gallimard. Nous étions intrigués. Quelle nouvelle combine Néron avait-il inventée? Pourquoi m'’avait-il mise dans le bain? En tout cas, j'étais fautive : le gouvernement ne faisait pas contrôler des devis par un escroc notoire; mon désir de voir ma pièce jouée avait obnubilé mon jugement.
Quai des Orfèvres, on me fit asseoir dans une grande salle meublée de tables et de bancs. J'avais emporté du travail et pendant trois ou quatre heures j’écrivis. Des inspecteurs allaient, venaient, ils amenaient des prévenus et les questionnaient; des corbeilles de sandwiches circulaient; entre deux interrogatoires, ils mangeaient et bavardaient. Vers midi, l’un d'eux me dit de le suivre; il me fit entrer dans le cabinet d’un juge d'instruction à qui Sartre venait de remettre l’argent et qui nous demanda des autographes. Le lendemain, toute la presse commentait cette aventure. Un journaliste titra ingénieusement son papier : « Aussi cruel que son homonyme, Néron livre les existentialistes aux poulets. »
Néron s’expliqua. Il se procurait — il ne dit pas comment — le nom de sinistrés soupçonnés d’avoir fait des déclarations abusives. Muni de faux papiers, il les menaçait de lourdes amendes et de prison, puis il laissait entendre qu’ils pouvaient acheter sa discrétion. A d’autres, qui n’avaient pas encore établi leurs devis, il suggérait lui-même de les truquer : un potde-vin et il les ratifierait. Cette fois encore, la complicité de ses victimes lui assurait, pensait-il, l'impunité; néanmoins la mèche fut éventée. Il n’avait pas commis de contrefaçons : des escroqueries seulement, car, prenant soin de ne pas imiter exactement les papiers officiels, il avait changé la disposition de la bande tricolore qui les traversait. Appréhendé inopinément, pressé de rembourser, il trouva plus honorable d’avoir investi ses profits dans une entreprise artistique que de les avoir dissipés et il me mit en cause : c’est, du moins, ce qu’il me dit. Il ne resta pas longtemps en prison; je le revis, mais rarement. Il ne réussit plus que des coups sans envergure. De temps en temps, il tentait la mort. Un jour, il décida de ne pas se rater. On le trouva dans sa chambre d’hôtel, couché sur son lit, la photo de Renée sur sa poitrine, foudroyé par une dose massive d’acide prussique.
Les Bouches inutiles se montèrent. J’assistai aux répétitions: tout me semblait parfait tant je m’émerveillais d’entendre mes phrases devenir des voix vivantes. Sur un seul point je fus déçue. Je comptais qu’un dispositif permettrait de passer en un éclair d’un tableau à un autre; chacun fut enfermé dans un cadre construit; le théâtre n’était pas riche, on manquait de machinistes : quand Sartre vint voir «filer» la pièce, la lenteur des changements l’inquiéta; le moment venu, ils seront plus rapides, m’assura-t-on. Mais l’après-midi de la couturière, des attentes irritantes hachèrent la représentation, aggravant mon malaise; je m'étais amusée, dans l'intimité, à un jeu anodin; soudain, des témoins, des juges en faisaient un objet public dont je me trouvais responsable; je les avais convoqués, des mots sortis de ma plume éclaboussaient leurs oreilles : j'avais honte de mon indiscrétion; en même temps, leur regard se superposait au mien, ma vue se brouillait. À certaines répliques, trop naïvement inspirées de l’existentialisme, des amis échangèrent des clins d’œil. J'étais assise à côté de Genet qui ménage peu ses sévérités : « Le théâtre, ce n’est pas ça! pas ça du tout », me chuchotait-il. Je souffris. Tout de même, le rideau baissé, on me félicita et ma confiance se rétablit. Le soir de la générale, épiant par un trou du rideau la salle qui se remplissait, j'étais anxieuse, mais optimiste. De nouveau, des amis m’encouragèrent et il me sembla qu’on applaudissait bien. Une pièce, ce n’est pas inerte comme un livre; quelque chose était arrivé, par moi, à un grand nombre de gens: metteur en scène, acteurs, machinistes; quelque chose d’heureux, pensais-je. J'avais organisé un souper dans l'appartement de Gégé, mes invités étaient très gais et, le whisky aidant, je me sentis tout à fait joyeuse. Jacques Lemarchand me prit à part; il déplorait ces tableaux figés, ces temps morts; et puis, à peu d’exceptions près, il avait trouvé les acteurs insuffisants; les qualités de la pièce passaient mal la rampe, ses défauts, trop bien. Connaissant sa bienveillance, je perdis mon assurance. Qu’allaient penser des critiques moins amicaux ?
Les quotidiens presque unanimement m'éreintèrent; ce fut une assez brutale déconvenue. Les hebdomadaires furent moins hostiles; j’eus même quelques chauds défenseurs : Philippe Hériat qui me consacra deux articles, le critique des Lettres Françaises qui parla de théâtre cornélien, celui de Terre des
hommes. Action réprouvait la morale de la pièce mais en disait plutôt du bien. La critique parlée n’était pas défavorable; pendant quelques semaines, le public vint. Mais les froids commençaient et le théâtre était très mal chauffé; il était mal situé aussi : par moment, le bruit du métro aérien couvrait la voix des acteurs. Les recettes baissèrent; après une cinquantaine de représentations, le théâtre ferma. J’avalai facilement cet échec. Sans trop m’aveugler sur ma pièce, je pensais qu’elle n’avait pas eu toutes ses chances. Il y avait des gens qui l’aimaient; j'étais évidemment portée à leur accorder plus de crédit qu’à ceux qui ne l’aimaient pas. Surtout, trop d'intérêts me tiraient en avant pour que je m’attarde à des regrets.
Bost revint d'Amérique où il avait été envoyé en reportage par Combat : il exultait. Lise s'était fiancée à un G.I. qu’elle se préparait à rejoindre aux U.S.A.; elle avait hâte de fuir la France où l’avenir lui était barré et où elle avait faim. Sartre aussi allait repartir pour New York. En janvier, il y avait rencontré une jeune femme, à demi séparée de son mari et, en dépit d’une situation brillante, médiocrement satisfaite de sa vie; ils s'étaient plu, beaucoup. Avertie de mon existence, elle avait décidé que, lorsqu'il serait rentré en France, ils s’oublieraient; il tenait trop à elle pour y consentir; de Paris, il lui avait écrit et elle avait répondu. Pour la revoir, il s’était fait inviter par des Universités américaines et s’embarqua le 12 décembre sur un Liberty ship.
J'aurais bien voulu quitter Paris. On continuait à être mal ravitaillé; dans les petits restaurants que je fréquentais, je ne mangeais pas mon soûl. Je ne savais plus où m'’installer pour travailler; dans ma chambre, j'avais froid; au Flore, trop de gens me connaissaient; depuis la création des Temps Modernes, dont les bureaux se trouvaient dans la maison Gallimard, nous fréquentions le bar, tout proche, du Pont- Royal; il faisait tiède et calme dans ce sous-sol doré, mais il n'était pas commode d'écrire sur les tonneaux qui servaient de tables. J’eus un anthrax à la jambe qui me paralysa pendant plusieurs jours. L'Alliance française m'avait invitée à faire des conférences à Tunis et à Alger, mais cette fois les Relations culturelles ne me facilitaient pas le voyage : il n’y avait jamais de place pour moi sur les bateaux, sur
les avions, d’ailleurs fort rares, en partance pour Tunis.
J’assistai à la générale des Frères Karamazov : Vitold jouait Ivan, Dufilho, Smerdiakov, Casarès était une délicieuse Groutchenka. Je voyais assez souvent Camus. Un soir, après avoir dîné tous les deux chez Lipp et bu au bar du Pont-Royal jusqu’à la fermeture, il acheta une bouteille de champagne, et nous la vidâmes à la Louisiane en causant jusqu’à trois heures du matin. Du fait que j'étais une femme — donc, car il était féodal, pas tout à fait une égale, — il lui arrivait de se confier intimement à moi: il me faisait lire des passages de ses carnets, il me parlait de ses problèmes privés. Il revenait souvent sur un thème qui le préoccupait : il faudrait un jour écrire la vérité! Le fait est que chez lui il y avait un fossé plus profond que chez beaucoup d’autres entre sa vie et son œuvre. Quand nous sortions ensemble, buvant, causant, riant tard dans la nuit, il était drôle, cynique, un peu canaille et fort gaulois dans ses propos; il avouait ses émotions, il cédait à ses impulsions; il pouvait s’asseoir dans la neige au bord d’un trottoir à deux heures du matin et méditer pathétiquement sur l’amour : « Il faut choisir : ça dure ou ça brûle; le drame, c’est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler! » J’aimais l’ « ardeur affamée » avec laquelle il se donnait à la vie et à ses plaisirs, et sa très grande gentillesse : au temps où Bost était correspondant de guerre, chaque fois que Camus recevait une dépêche de lui, il téléphonait à Olga. Cependant on lui reprochaït, à l’intérieur du journal, d’être hautain et cassant. Dans les discussions sérieuses, il se fermait, il se guindait, il opposait aux arguments des phrases nobles, des sentiments élevés, de saintes colères complaisamment dirigées. Plume en main, il devenait avec raideur un moraliste en qui je ne reconnaissais plus rien de notre joyeux compagnon nocturne. Il se rendait compte que sa figure publique ne coïncidait pas du tout avec sa vérité privée et parfois cela le gênait.
Lasse de languir à Paris, j’allai faire du ski à Megève; je retournai au Chalet Idéal-Sport. Je fus émue lorsqu’en ouvrant les yeux le matin je retrouvai la blancheur des hautes neiges et des souvenirs d’un autre âge. Car ces temps, aujourd’hui tous anciens et que ce recul écrase, comme s’écrasent les reliefs quand on les survole de haut, ma mémoire y discernait d’inégales profondeurs; le passé encore frais, déjà étranger, l’étonnait. « Il y a six ans, écrivais-je à Sartre, je vous écrivais
d'ici et c'était la guerre. Ça me semble beaucoup plus loin que six ans. Je me sens un peu par-delà, comme dans une seconde vie; je ne reconnais plus bien ni moi, ni le monde d’avant. Pourtant il y a les souvenirs, les souvenirs avec vous de cette première vie. Ça fait un drôle d’effet, un peu angoissant, tant ils se rattachent mal au présent. »
J'avais de la compagnie; Lefèvre-Pontalis, un ancien élève de Sartre qui avait été l’ami de Bourla, était installé avec sa femme dans un petit hôtel, au flanc du Mont d’Arbois; bientôt Bost arriva à Idéal-Sport avec Olga et Wanda; elles ne s’aventurèrent que rarement sur les pistes, elles préféraient prendre des bains de soleil. Salacrou logeait au-dessus de ma tête, Chez ma tante. Il skiait beaucoup mieux que nous tous, mais souvent il prenait un verre avec nous. Il m’arrivait, tôt le matin, quand les téléfériques dormaient encore et que la montagne était déserte, de descendre solitairement sur Saint-Gervais, dans le silence et le froid. Mais en général je ne sortais que l’après-midi; avant le déjeuner, je travaillais à Tous les hommes sont mortels, au cœur d’un vaste paysage étincelant. Jusqu’alors, j'avais été trop excessive pour mélanger labeur et jeu; je trouvais beaucoup d’agrément à cet alliage. Après l'agitation de Paris, je goûtai le recueillement du chalet : « Je me sens si bien, sans personne à me regarder ni à me parler! » écrivis-je à Sartre. J’ai quand même été très flatiée quand la patronne a dit à Bost: «Mais elle est très connue, Mlle de Beauvoir; il y a des tas de gens qui demandent si c’est elle : c’est comme pour M. Salacrou. »
Enfin une dépêche m’avisa que j'avais une place dans un avion qui décollait de Marignane trois jours plus tard; je rentrai en hâte à Paris que je trouvai lugubre. « Paris est glacé, l’hôtel n’est pas chauffé, et il paraît qu’on ne bouffe absolument rien. Il ne fait pas jour avant neuf heures du matin et on n’a pas d'électricité; tous les bars ferment à dix heures; les gens sont mornes, c’est d’un intolérable ennui », écrivis-je à Sartre. Je montai joyeusement dans le train qui me conduisit à Pas des Lanciers, d’où un autobus m’emmena à l’aérodrome; c'était le petit matin. J'avais un peu d’appréhension: je prenais l’avion pour la première fois; mais comme j'étais heureuse qu'’encore et de nouveau il y eût pour moi des premières fois!
Hélas! quelqu'un m’avait volé ma place et le prochain avion
ne partait que dans trois jours. J'étais sans le sou, il pluvinait, on comptait sur moi à Tunis, et l’impatience exaspérait mon désarroi. Je suppliai; les pilotes s’attendrirent; ils m'’installèrent entre eux dans la carlingue; je n’avais jamais rêvé pareil baptême de l'air. A droite, à gauche, devant moi, à l’infini, la Méditerranée brillait, et ça me paraissait un prodige de la regarder du haut du ciel. Nous disions : un jour, quand nous serons riches, nous prendrons l'avion pour Londres; mais il paraît qu’on est malade pendant tout le voyage et que, de toute façon, on ne voit presque rien. Je passai au-dessus des montagnes de Corse, sans avoir fait l’effort de les escalader; je distinguai des gens, des moutons. Et la Sardaigne se découpa sur le bleu de la mer aussi exactement que sur mes atlas d’enfant. Soudain, il y eut des maisons de pisé, des toits plats, des palmiers, des chameaux : l’Afrique et mon premier atterrissage.
Personne ne m'’attendait à l’aérodrome; tant mieux; cette liberté imprévue, cet incognito me charmèrent; au sortir des grisailles de Paris, les souks avaient autant de fraîcheur que ceux de Tétouan, jadis.
Le lendemain, le représentant de l'Alliance française, M. E., m’a prise en main; sa femme ressemblait à Kay Francis. Ils m’installèrent au Tunisia-Palace; ils me promenèrent en auto à Carthage, à Hammamet. A Sidi Bou Saïd il fallait faire dix mètres à pied pour découvrir la mer et un panorama superbe; ils y avaient amené Benda qui avait refusé de quitter l’auto : « J’imagine, j'imagine... », avait-il répondu. Je souhaitais que cette indifférence ne me gagnât jamais.
J'en étais fort loin. Toutes les heures que je ne consacrais pas à mes conférences et aux mondanités imposées, je les passais en excursions. J’allai, seule, visiter les ruines romaines de Dougga; mes hôtes s’inquiétèrent : un an plus tôt, une institutrice s'était fait violer et égorger sur cette route. Pour ma promenade du lendemain ils me conseillèrent Gramat, tout près de Tunis; il y avait un petit hôtel, au bord de la mer, et des dunes ensoleillées où, après déjeuner, je m’étendis avec un livre. Je m’endormis et, dans un demi-rêve, je pensai : « Tiens! il y a des chats dans ces dunes »; j’ouvris les yeux : pas de chat, mais un vieil Arabe très sale assis sur mon estomac; dans le sable, à côté de son couffin, un couteau. « Plutôt être violée qu’égorgée », me dis-je, mais je défaillais
de terreur. Tout en le repoussant, je lui proposai volubilement de l’argent; il hésita : je vidai mon sac entre ses mains et je dégringolai les dunes à toutes jambes; heureusement, j'avais laissé au Tunisia Palace le gros de ma fortune. Je dis à la patronne de l’hôtel que j’avais rencontré un vieux vagabond; elle le connaissait; il maraudait un peu; son couteau, il s’en servait pour couper des asperges. Je supposai qu’il m'avait agressée sans beaucoup de conviction, pour ne pas laisser perdre une chance.
Je fis à Tunis un séjour plaisant; les E. m’amenaient dans les plus jolis restaurants. Un soir nous dînâmes chez Bernard Zherfuss, l’architecte, qui était le frère d’une de mes camarades du cours Désir; il était marié. J'avais fait des progrès en psychologie; malgré leur parfaite réserve, il me sembla qu'entre lui et Mme E. quelque chose d’impalpable se passait. Je devais apprendre, un ou deux ans plus tard, que chacun d’eux avait divorcé et qu’ils s'étaient épousés.
Les E. trouvaient maladroite la politique de la France en Tunisie; ils souhaitaient un rapprochement entre les bourgeoisies française et musulmane. Je rencontrai chez eux des Tunisiennes habillées, maquillées, coiffées et parfumées à la parisienne; elles ne portaient plus le voile que le matin, pour aller au marché; elles avaient soif de liberté. Parmi les hommes, les jeunes étaient d’accord avec elles; ils souffraient de se voir imposer par leur père des épouses ignorantes et mal éveillées. Sur l’ensemble de la question franco-tunisienne, personne ne me renseigna et je n’insistai guère. Le démon de l'aventure m'avait reprise. Je me disposais à explorer la Tunisie et à remonter à Alger par le Sahara; l’irrégularité des transports rendait cette entreprise hasardeuse et elle me séduisait d'autant plus.
Sousse, Sfax, le grand cirque romain d’El Djem, Kairouan, Djerba : je m’y rendis sans peine, par train, par car et par bateau. À Djerba, Ulysse avait oublié Pénélope et l’Ithaque : l’île méritait sa légende. C’était un frais verger tapissé d’herbe diaprée; les palmiers abritaient de leurs cimes lustrées la tendresse des arbres en fleurs; la mer fouettait avec violence ce jardin. J'étais seule dans l’hôtel et la patronne me choyait. Elle me raconta que l’été dernier, une de ses pensionnaires, une petite Anglaise, prenait chaque jour sur une plage déserte de longs bains de soleil; un jour, elle était rentrée déjeuner,
le visage chaviré, et elle n’avait pas touché aux plats. « Qu’estce qu’il y a? » avait demandé la patronne; la jeune fille avait fondu en larmes : trois Arabes, qui l’épiaient depuis plusieurs jours, l’avaient à tour de rôle violée. « J’essayais de la consoler, me dit la patronne. Je lui disais : Oh! voyons, Mademoiselle, en voyage! allons, calmez-vous : en voyage! >» Mais le soir même elle avait fait ses valises. Décidément ici le viol n’est pas un mythe, pensai-je; beaucoup d'hommes vivent dans un si extrême dénuement que le mariage, donc la femme, leur sont interdits : leur ventre crie; et puis, habitués au voile et à la réserve des Musulmanes, une femme qui s'étend sur le sable, seule, demi-nue, est une femme offerte, c’est une femme à prendre. Du coup, pour me rendre le lendemain à un village où il y avait foire, j’acceptai de me faire escorter par un vieillard barbu dont la patronne m'avait garanti la vertu. Pour poursuivre mon voyage, il me fallait utiliser des transports militaires; je m’arrêtai à Médenine, où je vis ces curieux greniers voûtés et collés les uns sur les autres qu’on appelle des « gorfa »; le capitaine me promit que le surlendemain un camion me conduirait aux Matmata; je repris un autobus pour Tataouine : ce nom terrifiant m’attirait. Quand je descendis du car, un spahi en grand costume m'’enjoignit cérémonieusement de le suivre. Il m’accompagna jusqu’à la villa, meublée de tapis et de coussins, où habitait le commandant des A.I, un Breton barbu, aux yeux très bleus; de Médenine on l’avait averti de ma visite et il me signifia qu’il n’était pas question de circuler à pied et seule sur son territoire : c’eût été porter atteinte au prestige de la France. Je me déplacerais sous escorte et en jeep. Soit. Il me fit asseoir à la table où il dinait avec les autres officiers des A.I., et une doctoresse dont le mari, médecin lui aussi, était absent; elle m’estomaqua par l’outrance de son langage et de ses plaisanteries que les convives mâles encaissaient avec des rires scandalisés : quelle virago! Je couchai dans une chambre contiguë à la sienne; son ton changea. Elle m’expliqua que sa verdeur la protégeait contre les galanteries et les grossièretés. Elle travaillait beaucoup; elle soignait surtout les maladies vénériennes qui infestaient la population; elle avait artificiellement inséminé les épouses du caïd, incapable de faire lui-même ses enfants. Drôle de vie, qu’elle menait tambour battant, mais non sans lassitude. Elle me dit que les officiers des A.I. ne frayaient pas avec ceux de
la Légion; ils formaient un petit cercle fermé. Ils montaient à cheval; de temps en temps ils allaient à Gabès. Ils s’ennuyaient énormément.
Par là s'explique sans doute la chaleur de leur accueil : toute diversion leur était bonne. Ils me promenèrent le matin à travers des paysages dont l’éclatant dépouillement annonçait déjà le désert; ils organisèrent à midi un grand méchoui; je visitai avec eux des villages troglodytes, creusés dans des falaises couleur d’aurore; les notables nous invitaient dans leurs grottes tendues de luxueux tapis, ils nous offraient des œufs durs qu’il eût été offensant de refuser, que j'étais incapable d’ingurgiter : je les entassai dans mon sac. Le soir, le capitaine s'étant renseigné sur moi, on me demanda de parler de l’existentialisme : on avait convié l’instituteur. Je ne sais plus ce que je bafouillai.
A Médenine, le camion promis m’attendait. J'étais l’unique passagère. Le chauffeur devait reconnaître la route des Matmata endommagée par la guerre. En deux ou trois endroits des ponts avaient sauté, mais il réussit à franchir les oueds et m’amena jusqu’au singulier village où dix mille personnes habitent sous terre. La place du marché grouillait; rien que des hommes, drapés dans des burnous neigeux, bavards et joyeux; les femmes, brunes, aux yeux bleus, parfois jeunes et belles, mais l’air morne, étaient disséminées au fond des puits sur lesquels donnaient des grottes; j’ai visité un de ces antres : dans de sombres cavernes enfumées, j’ai vu une marmaille demi-nue, une vieille édentée, deux femmes entre deux âges, mal soignées, et une jolie fille couverte de bijoux qui tissait un tapis. En remontant vers la lumière, j'ai croisé le maître du logis qui revenait du marché, resplendissant de blancheur et de santé. J’ai plaint mon sexe.
J’ai couché à Gabès; le patron de l’hôtel glissa sous ma porte un poème où il déplorait, entre deux compliments galants, que je fusse existentialiste. L’oasis d’abord me déçut : je marchais entre des murs de terre, au fond de chemins boueux et, sauf des palmes au-dessus de ma tête, je ne voyais rien. Et puis, je me suis faufilée dans les vergers et j’ai connu la gaieté des fontaines parmi les arbres en fleurs. Les jardins de Nefta étaient plus tendres encore. Il y avait, au flanc de la grandplace, un hôtel charmant. Sur le livre d’or, Gide avait écrit : &Si j'avais connu Nefta, c’est elle, plutôt que Biskra, que
j'eusse aimée,» Le matin, tout en lisant le Spartacus de Kœæstler, j'ai attendu sur la terrasse au soleil le camion qui m’emporterait au cœur du désert. Le chauffeur, un Tunisien, m'a fait asseoir à côté de lui : pas une autre femme, dans sa cargaison; pas un Européen. Bientôt j’ai vu avec surprise la piste s’effacer et la voiture foncer à travers les sables. Pour rouler sur le sable, m'’avait-on expliqué, il faut d’abord dégonfiler les pneus, et puis avoir le coup de main; les novices tombent en panne au bout de cent mètres. Le conducteur semblait expert; tout de même, chaque fois qu’il se jetait à l’assaut d’une dune, je pensais : « Il n’arrivera pas en haut. » En haut, le camion, dangereusement incliné, marquait un temps d’arrêt : « Il va basculer », pensais-je. Et puis il descendait; et ça recommençait. Les dunes ondulaient à perte de vue tout autour de moi et je me suis demandé : « Pourquoi est-ce si beau? » Ce sable à l'infini suggérait un monde lisse et sûr, coulé de sa surface à son noyau dans une seule substance; un jeu délicieux de courbes et de lumière s’exhalait, comme une musique, de la sérénité de l’Un.
Je me suis promenée au clair de lune d’El Oued; le sol était creusé de vastes entonnoirs où s’engloutissaient les jardins; de loin, c’était doucement fantastique, ces cimes de palmier à fleur de terre. J’ai passé la journée sur la crête d’une dune; les femmes d’un douar voisin l’ont escaladée, elles m'ont entourée; elles ont ouvert mon sac, joué avec mon rouge à lèvres, déplié mon turban, pendant que les enfants déboulaient sur le sable à grands cris. Je ne me lassais pas de contempler la calme monotonie des hautes vagues immobiles. Sur un banc du square public,on m’a montré, gravé desa main, le nom de Gide.
Ouargla m’a retenue trois jours. Je voulais aller à Gardhaïa. Un négociant en dattes attendait un camion qui devait y transporter sa marchandise; chaque matin, je traversais les délirantes esplanades inventées par un colonel pédéraste — le colonel Carbillet — qui s'était visiblement pris pour Lyautey. Je demandais au négociant : «Le camion est-il arrivé? — Non. Mais demain sûrement... » Je regagnais l’hôtel dont j'étais l'unique cliente et où on me nourrissait de chameau; j'aimais m'asseoir sur sa terrasse, amarrée à la lisière des sables houleux. Je n’avais plus rien à lire et je ne trouvai au village