RÉGIMENT DE DRAGONS
Notis^ sousmgnés^ attestons à tous ceux qu'il appartimdra^ faisons savoir que M. Bernard Dessling-Héri»
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oourt^ adjudanUmajor audit régiment, s'est cùmporté en officier d'honneur pendant tout le temps qu'il a servi avec nous^ qu'il s'est distingué pendant la guerre de la Révolution^ qu'il a en toutes circonstances montré beaucoup d'attachement au Chef suprême de l'État et qu'enfin sa conduite morale et ses connaissances militaires lui ont mérih festime et l'affection de ses cama^ rades qui y atijourd'hui^ s'empressent de lui rendre ce témoignage de gratitude.
Nous le prions de recevoir nos regrets bien sincères sir la perte de son emploi et sur son éloignement; nous n'oublierons Jamais ce qui Va fait se distinguer parmi nous.
En foi de quoi nous lui avons délivré la présente pour lui servir et lui valoir ce que de raison,
Nancy, le 2 prairial, l'an I" de l'Empire français.
Signé: Lejausif, Gumbtot, capitaines; DuGiiRD Cadoste, Pitquet, lieutenants; Méan, Perdu, Bron, Desravins, Lanprin, Brimon, BOus-lieutenants ; Bridault, adjudant-major; Cormont, chef d'escadron; RoTY, colonel,
Bernard récupéra de la confiance. Des cœurs nobles admiraient son caractère, en dépit du dictateur, et risquaient la disgrâce pour écrire leuy sentiment. Il fut glorieux de susciter une telle sympathie, celle du colonel venu lui apporter, en tenue, ce document, de manière officielle, avec les galons, le sabre, les épaulettes. Le voyageur se rappela ensuite le costume civil de Pitouët, revêtu à cette occasion. U en sourit.
La route fut charmante à parcourir. Les blés grandis ondoyaient jusque les bois de l'horizon. Aux villages, l'éclat des jardins égayait les yeux. Les maisons neuves
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éclairaient tout de leur crépi blanc. Quatre ans de paix intérieure avaient rendu l'aisance aux campagnes. Les lourds percherons traînaient des^ charrues neuves. Le bétail affluait autour des abreuvoirs. Les jeunes mères allaitaient les nourrissons en filant la quenouille aux seuils enjolivés de vignes viergeslf^Les maisons de poste regorgeaient de voyageurs réclamant les chevaux de relais ; des cortèges de chariots énormes écrasaient lea cailloux derrière les quadriges de grandes bêtes grises agitant la sonnette de leurs colliers. Non loin des broches, dans les auberges, les abbés en redingote brune renchérissaient, la bouche pleine, sur leurs aventures d'émigration. Bénissant le Concordat, ils vantaient leurs nouvelles cures. Les dévots des villages leur donnaient chair lie. Des nobles, servis par des vieillards tremblants, mangeaient au coin de la table, en leurs nécessaires d'argent bossue, des panades peu coûteuses et des fruits secs. Auprès d'eux, les marchands de biens enrichis parles confiscations nationales versaient Tor de leurs bourses en cuir vert le long de la nappe, entre les bouteilles antiques, et le plat où rissolait encore la dliïde gibbeuse, témoin de marchés conclus, d'arrhes trâ:nsmlses. Les manches des redingotes couvraient à demi ces mains, qui conservaient les traces de travaux rustiques habituels à leurs doigts avant Taubaine 3e la Révolution. Des militaires se lisaient le Moniteur annonçant les péripéties du procès Cadoudal, Tentrée des troupes françaises sur le territoire anglais de Hanovre, et dénonçant la troisième coalition formée par la Prusse, la Russie et îa Suède, à Tinstigation des amis de Pitt, avec l'or de la perJide Albion. Une aise générale parait les figures. Tous choquèrent le mécontentement de Bernard ; les marchands de biens qui essayaient de la chansonnette po»*** fâter leur griserie, les prêtres et les
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nobles qui vantaient les sinécures obtenues, les capitaines qui énuméraient les forces de la Grande Armée, escomptaient les victoires prochaines, ou se flattaient d'appartenir à là nouvelle Légion d'honneur* Lui mangeait vite, tout botté, durant rechange des chevaux de poste et la translation de son portemanteau sur une autre croupe de jument normande. Il ne s'arrêtait que tard dans la nuit pour dormir parmi les cris du foin bourrant la paillasse^ malgré le trot des souris à la recherche des taches de chandelle, leur mets nocturne.
A l'aube, il enfourchait de nouveau labéte, évitant le compagnon de route, quelque bavard d'opinion contraire. Il laissait disparaître les maisons des villages, les filles agaçant le postillon, le troupeau qui balance les cornes, le groupe d'ouvriers en route vers le travail des villes, la caisse jaune de la diligence et son attelage tumultueux, le couple de soldats partis en semestre, le bonnet sur l'oreille et la guêtre poudreuse. Dans son habit de printemps, toute la France en éveil riait à sa richesse. Le vent doux de Prairial caressait les tiges d'avoine et de seigle. La face des bois s'égayait du frisselis des feuilles. Dans les herbes chantaient les insectes. Pareils à des montagnes de neige, les gros nuages s'étageaient dans l'azur.
« Ah! pensait le voyageur, voici ton corps fleuri, terre sacrée de la République, et voici tes villages, clairs, la fraîcheur odorante de tes bois. Mille traces de pas actifs marquent la poussière de la route. Gomment peux-tu te réjouir. Nature, lorsque la tyrannie foule les lois humaines..., lorsque mon caractère s'avilit jusqu'à courir mendier le pardon, pour avoir voulu la justice?... Faut-il donc devenir des brutes joyeuses qui acceptent tout ce qui ne gêne pas leur vice ?... Vous n'avez point parlé ainsi, Caton, ni toi, Brutus ! » v
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Après bien des champs, des bourgs fardés de chaux neuve, des guérets et des jachères, après des chevauchées solitaires dans Tombre des forêts à légendes, ïléricourt atteignit, un soir, les environs d'Arras. « Salut, ville de mes pères! murmura-t-il... La ceinture des remparts protège toujours tes maisons autour du beffroi que surmonte le Lion de Flandres dressé pour tenir entre ses pattes la hampe du soleil... Les gueules des canons s'inclinent dans les embrasures des glacis. La baïonnette du factionnaire oscille entre les chaînes du pont-levis ; et les grèbes nagent parmi les roseaux des marais qui baignent tes murs de défense.. Salut, viÙe... où j'ai pleuré mes premières larmes, où j'ai ri mes premiers rires, où mes lèvres ont effleuré pour la première fois les lèvres chaudes d'une enfant timide... Je reviens à toi, chargé de plus de douleur... Et cependant ton carillon m'accueille avec la même ariette des cloches... Les visages de tes maisons ont à peine jauni. Mon cœur a vieilli bien plus... Arrête, pauvre cheval las, modère ta hâte. Laisse mon esprit s'attendrir. Les sauterelles jettent leur dernier cri hors du gazon. Deux silhouettes amoureuses s'étreignent sur le chemin de ronde ; et les tambours de la retraite ébranlent l'air. Ah ! batailles, gloires, drapeaux conquis!... Nous t'avons montrée à l'Europe, Espérance de la Liberté I... Espérance ! Je n'ose pas entrer dans la ville qu'annoncent les odeurs de grains et de tanneries apportées par le vent. Il me semble que je passerais inconnu devant les yeux des façades ; et que cela me causerait une angoisse... Allez-vous reconnaître votre ami, tuiles moussues des toits, battants des pompes sur les citernes, bourgeois graves à califourchon sur vos chaises de paille, ménagères en tabliers de cotonnade, grisettes aux fauchons mal nouées... n
Le jour tombait. Le marteau d*une maréehalerie battait encore le fer par grandes stridences, derrière la poterne. Le cavalier s'engagea le long du pont-levis. Dans Teau marécageuse, les grenouilles coassèrent. A tire d'aile un vol de corbeaux rentra des champs. Les cimes des hauts peupliers grandia au fond des fossés n'atteignaient point le faîte des contrescarpes élevant leurs terrains herbus jusqu'aux greniers des maisons étroites. Le pas du cheval résonna sous les détours das sombres voûtes où tonnait Técho de tamboursi proches. Et, hors det l'ombre, ce fut un essaim d'enfants joyeux autour d'une branche. Ils précédaient la marche de retraite, deux rangs de petits gars en uniforme qui battaient la caisse à l'ordre du tambour-maitre maniant sa canne guillochée. Les clairons ensuit© embouchèrent leurs cuivres. La fanfare emplit l'air, réjoiftt les figures simples penchées entre les pots de jacinthe et de réséda. Une bande d'ouvriers en veste, en bas bleus, suivaient les bicorne» des soldats ; des filles se bousculèrent, pincées par des farceurs. Maintes exclamations en patois s'échangeaient. Il plana une odeur de pain frais, de bière mousseuse, de tabac humide ; et tout s'engouffra dans la rue, sous les enseignes pendantes, les bottes rouges du cordonnier, la touffe de gui de l'herboriste, les panonceaux du notaire, le tableau en zinc de l'hôtellerie, le tonneau ciré du brasseur, le fer à cheval du forgeron, le cœur énorme du marchand de pain d'épiées. L'enfance de Bernard sonnait en lui avec toute cette joie publique. Il revit la fontaine où il lançait de petits bateaux, l'épicier vendeur de gros canons en bois et de marionnettes suspendues parmi les paquets de chiendent. A la place de la lingère Héloyse, le bureau des Droits Réunis était installé sous une pancarte indicatrice. Mais il respira la même odeur de
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LA FORCÉ Zdi
corne briMéo à la porte de Roussel, le maréchal qui ferrait en ce moment un gros cheval rouge ficelé dans réchàfaudag'e dti boi». Bernard allait. Les boutiquières rabatlaicnl leis auvents contre les devantures. Des vieux ae saluaient à grands coups d© tricornes. Dans la rue Erneslale, la confiseuse dit : « A oYheure oh'est le lieu doâ Hérieourt, le ptiot Bernard Héricourt; comme il est grand. 11 a épousé upie demoiselle de Paris,.. Comme di'a pousse, ma mère ! » Il salua en souriant. La petita Place lui apparut, encadrée de 869 maisons assises sur les colonnes trapues des arcades, et que terminent des faîtes à gradins. En sa dentelle de pierre la maison de ville dressait la tour du befîroi. De par*^ tout les oloches sonnèrent tin© demie... La flamme d'un réverbère clignota. Il y uvait delà paille à la porte d*un mort. Au coin de la rue des Trois-Visages, le veilleur lança son premier cri nocturne.
Réveillesç-Yous, gens qui aormez, Piiea Dieu pour les fidèles trép^gsés I ^^\t heures et demie !
« T'as menti I m répondit une aigre voix de fillette perpétuant la plaisanterie séculaire, à Tabri d'un porche obscur. De fait, la ville s'apprêtait déjà pour s'assoupir. DcB gens hAillaient sur )es seuils; des amis se quitteront à la porte du cabaret. Se tenant par le bras, des grenadiers en goguette occupaient la rue et tiraient les pieds-de-biche des sonnettes. Avant qu'il eût gagne la porte Méaulens, le silence berçait déjà les sommeils. De derniorea lampes s'éteignaient. Un chien flairait le ruisseau. Bernard pensa coucher à l'auberge et recaler l'heure de voir Caroline. Néanmoins il dépassa les remparts, le pont-levis, il reprit la route entre les
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ormes et laissa la ville endormie dans son nid de fortifications.
On ne l'attendait pas encore aux Moulins Héricourt. Longtemps il dut frapper à la porte cochère encastrée dans les hauts murs crépis de frais. On avait remis dans sa niche Tantique Vierge de marbre décapitée par les Jacobins ; trois agrafes de fer rattachaient maihtenant le cou aux épaules. C'était une sorte de palladium que les générations successives des Héri-^ court respectaient pieusement. Enfin des pas craquèrent sur le sable. On retira les barres intérieures, un meunier entrouvrit et le reconnut : « Entrez, M. Bernard ! » Sur le perron, Cavrois élevait une lampe: « C'est Bernard, je crois!... Venez donc, Caroline ! — Oh ! mon frère ! mon pauvre frère ! » s'écria,t-elle, eu joignant les mains, et ses bras tendirent son écharpe. Le beau-frère rassura de suite sur Tétat de M. Héricourt. Bien qu'on eût de ses nouvelles par intermédiaire seulement, il devait être au mieux dans la maison de Dunkerque. « Mais, toi, toi, reprit Caroline, tu as perdu ton grade... Comment as-tu fait? Ah ! mon Dieu ! Et ta femme ?... Aurélie?... Entre* Défais ton manteau. Tu coucheras dans ta chambre... Lise, mettez des draps dans le lit de mon frère... Augustin a vu le général Oudinot... Cavrois a vu Junot qui donnera un papier aussi... Mon Dieu, que de malheurs! Et le père, hein? Comment est-il parti de chez vous? Miserere nobis. Domine/.,, Veux-tu des œufs et du jambon ; c'est cela... Approche du feu... Joseph, fais descendre le tire-botte !... Ah, mon petit Bernard, pourquoi as-tu conspiré ? A quoi ça nous avance, hein ?
— Mais je n'ai pas conspiré, dit Bernard.
— Quos vult perdere Jupiter dementat^ cita Caroline, usant de son latin. « Le Ciel rend fols ceux qu'il veut perdre. » Tu avais bien besoin de blâmer TEmpe-
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peur. Tu aurais dû penser à nous autres. Si le général Junot avait eu peur et nous eût enlevé les fournitures ?. . . hein ? Nous serions tous dans le baijuet, avec cent mille livres de cuir sur les bras,.. La raine. Di^ avertîîe amen! Mon Dieu, écartez ce présage! »
Elle se signa.
Les servantes étalaient la nappe à carreaux, apportaient le pain, les fourchettes, la bière moussant au i)ord d*un broc en terre cerclé d'argent massif. La salière était une nef d'argent, aussi munie de ses mâts, de ses voiles, de son cluUeau d'arrière. Ou y puisait au moyen d'une petite pelle de vermeil. La moutarde remplissait la hotte d'un bonhomme en porcelaine bleue. Bernard reconnut au fond de son assiette la tombe de Mirabeau vernie en brun sous un saule pleureur. 11 donna des nouvelles de Virginie, en reçut qui concernaient la fortune de Praxi-Bîassans occupé à se créer d'innombrables sympatiiies, en rappelant des émigrés, en les pourvoyant d'emplois administratifs. Il réconciliait Tancien régime et le nouveau.
Cavrois le loua bûauf!oup. Cet homme froid, le visage posé sur les mousselines de sa cravate, expliquait la situation générale en peu de phrases très ponctuelles. Aux Relations Extérieures, il s'occupait du personnel des ambassades. Sur le caractère de chacun il gardait Tan jugement net qui prévoyait les attitudes, les cou-^ versations et les actes du personnage diplomatique, leurs conséquences dans les cours étrangères, amitiés probables, antipathies certaines, le résultat des unes et des autres au point de vue de Tinfluence française et du succès. Ainsi, féru de certaines qualités mondaines propres au général Junot, il lui faisait visite dans l'intention d'apprendre si le poste d'ambassadeur à Lisbonne s'accommoderait de ce caractère. Ses opinions étaient précises. Il croyait que Pitt rentrerait au
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gouvernement, qu'une coalition secrète s'achevait entre TAngleterre et la Russie, que le Pape viendrait en personne sacrer Napoléon Buonaparté empereur d'Occident, à Texemple de Charlemagne. Héricourt sourit. Cavrois fit de même ; mais le capitaine ne sut point si le beau-frère se moquait de lui, du Pape ou du Consul. Le lendemain on présenta Dieudonné Cavrois, âgé de deux ans, à son oncle. Bernard favorisa d'une pièce d'or cet enfant, à grosse tête pensive, image de Caroline, et dont les yeux laiteux, émerveillés par la redingote à pèlerine du voyageur, s'écarquillaient démesurément. Déjà il montrait de grosses jambes d'homme, un ventre de financier, des joues considérables, et mangeait des panades copieuses. En cornette tuyautée, et en camisole de calicot, une écharpé verte aux épaules, Caroline versait de la cassonade dans les bols de café nu lait, avec une cuiller de vermeil usée par les bouches de plusieurs générations. Son mari coupait les^tranches d'un grand pain rond, les beurrait, attentif à ne point blanchir de farine sa redingote brune élimée aux manches et fatiguée vers les boutonnières. Dieudonné engloutit en silence. Bernard ne sut que dire. Tout le froissait de cette économie. Les peintures en grisailles des murs s'effritaient. Des lézardes traversaient le plafond. Les dorures des bols subsistaient à peine. 11 y avait sur les assiettes des taches désagréables, în<lélélùle!^, comme d^ne maladie de peau affectant la faïence. Par les fenêtres il aperçut des hangars nouveaux, édiftés jusque le milieu du jardin. Caroline accaparait le transport des charbons. Les coups de maillet et le grincement des scies à l'ouvrage dénonçaient le travail préparant les charpentes des bateaux qui distribueraient le combustible le -long de la Soarpe. Caroline prêtait sur les dépôts de charbons qui attendaient dans ses han^cars leur transport. Elle énumorj
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LA FORCE 23b
ses entreprises, celle-ci, celle des cuirs, celle des farines, celle des péniches fabriquées à Dunkerque pour le passage du détroit, lorsque TEmpereur jetterait, en Thermidor, 150.000 hommes sur la côte d'Angleterre. Muet, calme, Cavrois Tadmirait, bien qu'elle eût enlaidi davantage. Lo type germanique de sa mère, TAutrichienne, s'alourdissait aux joues, prenait de la carrure au front, où* se collaient des cheveux sans épaisseur. Bernard comprit Thabilude acquise par Cavrois, retenu la majeure partie du temps à Paris, dans les bureaux, et qui laissait en Artois sa femme, pour la voir cinq ou six fois Tan, peu de jours. Cependant elle était bien la sœur d'Aurélie, une sœur massive et dolente. « Mon Dieu ! tu as perdu ton emploi, Bernard!... » Elle rappela d'autres preuves anciennes dMnsubordination. Pour arborer un drapeau tricolore, lorsque la République l'avait importé dans Arraa, n'avait-il pas, au retour de l'école, taillé une robe rouge d'Auï»éHe, une robe bleue de leur mère, sa robe blanche à elle? Sérieusement elle le reprocha. On Pavait vu mener une bande de polissons qui chantait l'hymne des Marseillais derrière ce drapeau ; et cela quelques décades avant que le père Héricourt, pour avoir refusé de couper la queue de sa chevelure, fût mis en prison. Quelle vie triste alors ! personne ne connaissait, aux Moulins, la cachette de Targent. Bernard se souciait bien de ça!...
Parmi ces plaintes, il retrouva les intonations de sa femme. Cltacune le méprisait. Et quels tracas il donnait à Iûuk. Humant son tabac, avec science, Cavroîa lisait la protestation des officiers, le certificat du maire. Il nt savait comment obtenir l'apostille de Junot, sinon, peut-être, à la minute où il lui ferait entrevoir Tambassade... Et il se leva, se mit à marcher. Le capitaine mùprisa les jambes maigres du commis
serrées dans une culotte bleuâtre ; un bouton terni la fermait au-dessus de là cheville en bas chinés. Ses escarpins de fabrication grossière criaient sur le carrelage de la pièce. Il prisa plus ériergiquement. Caroline bouscula les servantes ; on arracha Dieudonné à son écuelle d'argent pour laver sa figure barbouillée de laitage. « Mon Dieu ! quel sale ! » fit encore Caroline de la même intonation qui avait W4iné son frère. Héricourt se jugea non moins odieux que le bébé goinfre.
Dans le jardin, le charbon noircissait les sentes et craquait sous la botte. Il s'élevait en monceaux partout. Les plants de rosiers n'existaient plus. En. outre les hangars cachaient la prairie. Bernard comprit la fuite de son père.
Il passa l'après-midi dans 1^ ville pleine de grenadiers et de voltigeurs qui musardaient le long des boutiques. A la porte d'un café, il Reconnut un camarade de l'armée du Danube, promu chef de bataillon. Leurs souvenirs s'échangèrent. Héricourt cacha sa disgrâce. Il dit quitter le service parce que sa femme aljait devenir mère. Il s'occuperait des moulins Héricourt, dont la direction dépassait les forces de sa sœur : « Ah ! ah ! fit l'autre ; heureux mortel, tu vis au sein de la prospérité. Plutus pourrait-il prêter cinquante livres à l'amant malheureux de Bellone? » Bernard s'exécuta. Ils sortirent ensemble et gagnèrent la promenade des remparts. A leurs pieds, la ville, ses petites maisons de briques, ses volets verts, ses rues étroites sillonnées d'un ruisseau, ses églises entourées d'un vol de corneilles, ses places herbues, ses clochers en lamentations, les cris du marteau mordant le fer sur l'enclume, impressionnèrent leur mélancolie. Toute cette vie humaine, la somme de tant d'efforts, se confondait dans les clameurs du fer et la gronderie des tambours qui rythmaient quelque part la marche d'une compa-
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« Tu te rappelles, le tambour dans la forêt, à Hohenlinden, le matin?... Cristi, on gelait ! Mais le soir on avait chaud ! — Ce pauvre bougre de Moreau ! — Pourquoi diable marche-t-il avec les ennemis de la nation, à cette heure ? — Tu le crois aussi. — C'est un traître. L'ambition le dévorait. Il enviait Buonaparté, Il a cherché un appui au dehors pour obtenir le consulat. Il n'a pas craint d'appeler à son secours les pires adversaires de la liberté. — Tu te trompes... » Ils discoururent. Des officiers les croisèrent. On se saluait. Bernard échauffé déclara son admiration pour Moreau, puis avoua sa radiation provisoire, vengeance du Rival. « Pourquoi?... dit l'autre. Tu as conspiré avec les brigands, toi ! toi !... Et tu me serres la main, sans me prévenir, et tu te promènes avec un honnête homme, sans l'avertir. Et on nous a rencontrés ensemble !... Si on fait un rapport, je suis cassé... moi! Et je n'ai pas de fortune, moi! Scélérat... Vous avez menti. Monsieur, d'abord. Quant à votre argent, le^ voici... je ne veux rien d'un brigand, d'un traître à la Nation. Casimir Lanthérol n'est pas à vendre, Pitt et Cobourg missentils à cela la fortune de l'Angleterre. Sachez-le... Demitour !... Demi-tour !... »
Suffoqué, le capitaine se raidit. Aussitôt la stupidité de cet homme, la menace de son geste l'exaspérèrent. De la fureur se dressait en lui, cherchait une issue, enflait les nerfs, les veines, poussait le sang au cœur, jaillissait des yeux. L'autre frappait les parements de son uniforme pour attester son honneur devant deux capitaines arrêtés à ses exclamations : « Un brigand!... Un brigand de Georges qui m'a offert de l'argent pour me corrompre ! . . . Le voilà son argent, l'argent de Pitt et Cobourg. . . » Il montrait à terre les deux louis et les deux écus. Bernard essuya en cette insolence toutes les insolences déjà subies, celles des bourgeois, celles
des passants, celles des Cavrois, celles de la France réjouie du printemps impérial. Par cet homme gras et vif, [ont lui criait la haine, Toutrage, tout insultait à son caractère, publiquement. La foi . de ces gens ^lB^lenLait Sa vie. Il ne vit plus rien qu'une figure ronde vi pâJe crachant Tinsulte entre des favoris crépus. Alnrb il leva la main sur ce Lanthérol, et s'avança, plein de démence, désireux de frapper, de détruire. Des cannes s interposèrent: «Messieurs I... » Dix lioî5mes les cniou raient, militaires, civils... Lanthérol se taisait, droit, les poings fermés, la lèvre tremblante. « C'est un ancien capitaine de dragons... balbutfait-il enfin... On la raye des cadres de l'armée pour conspiration dans raiïairo des brigands.,. — Je suis un ami du général Morcau ; glorieux de cette amitié... Je n'abandonne pas ceux {\ufj frappe le malheur ou l'injustice... Je me ntiniiiic Bernard Héricourt... Quelqu'un parmi vous veut-il nie servir de second ? Je suis le gendre du coloTicl Ly risse commandant le 20® régiment de cuirassiers.,. }f Un vieillard se présenta. Il connaissait le cokmel Lyrisse, savait le mariage. Un lieutenant de grenadiers les assista... Deux capitaines acceptèrent (le représenter Lanthérol ; et le quatuor entama des pourparlers. Héricourt s'écarta.
11 gravit la banquette d'infanterie et arpenta le ^nmn. l^a campagne claire frissonnait au loin derrière le rideau de peupliers. « Enfin, » pensa la colère du Jeune homme. Malgré ses efforts, il eût voulu frapper de suite. Il percevait une telle fureur dans son âme que, sûrement, elle vaincrait, irrésistible. Ses dents iufc ri cures essayaient de broyer les supérieures, tant elles se verraient. Il souffla. L'indignation et la rage secoiiaientses muscles frémissants. Lui, lui, accusé de corruption, de traîtrise, lui!... Ah! Il en eût voulu rire, vraiment; mais les nerfs n'obéissaient point à sa volonté
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incapable de raison, hormis de celle qui prépare les coups mortels. Lui, lui, un traître !... Ah ! Il croisait les bras. Il marchait. Les imagées survenues d'Aurélie, de sa femme, de Caroline, il les bouscula loin de son attention, revint tout de suite à cette figure ronde et pâle entre des favoris crépus qu'il balafrerait avec son sabre, qu'il exterminerait, quHl anéantirait, afin que jamais *plus cet homme ne put répéter sur terre qu'il avait accu«é de traîtrise et de corruption le caractère de Bernard Héricourt. Non. tl ne le pourrait plijs bientôt..., certainement. « Le sabre, oui, répondit Bernard, à ses témoins. Qu'on aille en chercher à la citadelle. . . » On le fit descendre par des sentiers difficiles, jusqu'au fond du fossé» C'était un terrain plan, solide... Des artilleurs appor- . tèrent une bêche ; ils tracèrent les limites au-delà desquelles on ne pourrait plus rompre. Ces détails l'intéressèrent. Il désira que le sort plaçât l'adversaire le dos au mur de la contrescarpe, en sorte que le corps se détacherait bien contre la pente de briques. Ainsi aurait-il pour but d'acculer Lanthérol à ce mur, de l'écraser entre le fer du sabre et la matière. Au reste, les deux places étaient bonneâ. 11 essaya un moulinet avec sa Canne. t.ânthérol parut entre ses témoins, et s'assit sur une pierre, en affectant de bâiller.
Les sabres n'arrivaient pas. A coups de pied les artilleurs chassaient les pierres et les tessons, écrasaient les mottes. L*arène devint nette. Bernard étudia sa respiration, expira l'air, l'aspira, en mesure, régla le souffle. Il se crut joyeux comme, aux jours d'enfance, lorsqu*il préparait à son camarade une brimade malicieuse. La théorie des feintes et des coups de banderole occupait toute sa mémoire. Il remarqua cependant les boutoîis d*or et les marguerites dans l'herbe. L'autre, utt fàntiaissin, saurait peu manier l'arme de cavalerie.
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Il le vit qui se débarrassait de son ceinturon, de son épée. 11 ouvrait son habit aux parements blancs, son gilet. Les armes arrivèrent dans une serge que portait un adjudaTiL d'artillerie. Un chirurgien salivait. Le viufllard ami du colonel Lyrisse mesura les lames frafcbement aÛfùtées.* Autour les témoins s'assemble j*er\t. Lanilicrol dépouilla son habit et sortit de son JiJige pour laisser Vbir un torse poilu. Bernard retira sa redingatti, détortilla sa 'cravate noire, enleva sa chemise. Quand il en sortit, chacun tenait sa place réglementaire, Tl avança jusque la ligne centrale tracée par la bêche, et se dressa en une attitude qu'il voulut noble. Ses yeux s'impatientaient de l'attente. Enfin il reçut le sabre, l'empoigna, l'assura dans sa main. Ce lui parut d'une légèreté fabuleuse. Son adversaire essaya trois moulinets faciles qui n'étaient pas d'un iiU'opablo. Mais Héricourt se sentit plus haut que le chef lIi! bataillon, plus alerte aussi. Vaincre, il le désira de tout lui-mt^'me. Il avait suffisamment pâti, jusqu'à ce jour, du RîvaL II l'atteindrait dans cet homme au front chaiiVLt, dont les cheveux ne partaient que de l'occiput et d«js oreilles pour s'ur^ir en queue. Le crâne d'ivoire sollîcilait le coup : ce serait là que Bernard frapperait après avoir attiré la lame adversaire en dehors par une feinlo au flanc. Il vit l'homme, chanceler déjà, le crâne ouverL De même en fut-il aussitôt, après trois paroles dt^s témoins, deux pas en avant, une parole oiicore, un s^ilence entre les officiers aux habits bleus et le vieillard coiffé d'un chapeau grîs, qui joignait les pointes, &a oanne sous le bras, les breloques pendant au lon^- dt: sa culotte de velours jaune : car Héricourt visa le crâne ^ attendit le commandement, pensa qu'il tenait là, sous son arme, le vil Buonaparté, opposa la gaçde à un coup porté en ;tête, et son sabre fila par des^ fiouS| menaçant les côtes à droite, vers où revint la lame
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adversaire abaissée ; mais alors un preste dégagement ramena le sabre de Bernard dans la ligne intérieure, réleva d'un élan, puis l'abattit jusqu'au choc ; il dut sauter en arrière pour ne pas recevoir dans la poitrine le coup de Lanthérol qui trébuchait..., qui tomba. Bernard vit encore la stupeur des soldats immobiles à dix toises, celle des témoins, avant qu'ils ne bougeassent, ahuris par la rapidité du combat. Ils accoururent et s'accroupirent devant le blessé, qu'ils retournèrent sur le dos. Le sang commença de rougir la fêlure, au front partagé. « Peste I Monsieur, murmura le vieillard, vous faites vite. » Bernard contint son bonheur puéril. Il eût dansé. Il lui sembla que le mauvais destin gisait là dans le corps de l'homme étourdi, dont le vent agitait les poils sur la poitrine hâlée. Maintenant il allait réussir en tout. Le soleil était beau, les arbres gracieux, l'air frais, les fleurettes resplendissantes. Il se sentit libre, bien qu'il se garrottât le cou dans sa cravate. Le vieillard racontait ses jeunes exploits accomplis à côté du colonel Lyrisse, au régiment de Vendôme-Cavalerie. Le chirurgien réclamait une civière. Héricourt et ses témoins saluèrent avant de partir.
11 ne r étonna point que Cavrois lui remît, au soir, le document sollicité du général Junot, toutes choses devant désormais se conclure heureusement, encore qu'il eût garde de se vanter devant Caroline et son mari au sujet du duel. Sur le papier bleuâtre une vignette représentait des barils de poudre, des ancres, dés aff'ûts, des armes, des écouvillons, des boulets, des sacs, un mortier et des bottes de paille :
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Grenadiers db là réserve
Au quartier général^ à Arras, le 7 messidor an XII de la République
J.-A. Junot^ général de division ^ commandant les grenadiers de la Réserve^
Certifie qu il n^ est jamais parvenu à sa connaissance aucun rapport contre M. Bernard Deàsling-Héricourt^ capitaine adjudant-major au 23' régiment de dragons^ ni pour sa conduite^ ni sur aucun propos qu'il ait pu tenir contre le gouvernement,