‹ La Forêt bruissanteChapitre 18 sur 23 · LE DIRE DES ROIS · texte numérisé non relu

LE DIRE DES ROIS

Le soleil furieux crible de traits fa>'oucJies La Forêt qui halette et se tord sous ses Jlammes Et, crevant les marais pareils à des y.'ux louches, Des rayons effrénés luisent comme des limes Reflétés dans l'or clair des boucliers royaux.

Fous d'jin même désir et d' une mjme haine,

Les princes sont venus, alliés ou rivaux :

Ceux qui chevauchent des tarasques, ceux que traînent

Des licornes ou de fauves chevaux :

Tous les seigneurs de la montagne et de la plaine Excitent au combat les hastaires rapides, Les barbares plaqués d' éclatantes couleurs Et les cohortes des pesants argyraspides Et les tourbillons criards des frondeurs.

Debcut sur un tertre et le front fleuri D'églantines odorantes, Les Trois, sans crainte, les attendent : Madeleine aux yeux lourds de pleurs, Pierre que hante Le spectre amer des outrages subis Et Jacques Simple qui sourit.

Les rois surpris se concertent, Varmée Hésite et se tasse ainsi qu'un troupeau Et voici qu'écartant les ramures serrées, Vers les Trois monte un héraut.

LE HÉRAUT

Retirez-vous : les rois vous font grâce, Etrangers, lis oublient votre audace et votre sacrilège Et plutôt que de vous écraser Ils vous protègent Si vous renoncez à connaître la Forêt.

Mais les Trois le regardent sans rien dire. Puis Pierre se prend à rire

PIERRE

Allons Jacques, voici le moment, es-tu prêt ? Décoche un dard...

LE HERAUT

Homme insensé, ne vois-tu pas Combien de guerriers marchent dans mes pas ?

PIERRE

Tais-toi bavard !

Quand même vous seriez tous les rois de la terre Et tous les sphinx et tous les princes du mystère Et tous les tortionnaires Avec des ceps, des carcans et des chaînes, Rien ne peut plus vous sauver d3 ma haine : Vous serez devant moi comme une paille au vent.

LE HÉRAUT

Et toi qui souris et qui vas portant

Un arc aux flèches blanches, Ne te soumettras tu ?

JACQUES SIMPLE

Non : je suis tous les pauvres et tous les vaincus Et j'ai nom : Revanche — Va dire aux rois qu'ils sont perdus.

LE HERAUT

Soit donc : que votre sang retombe sur vos têtes.

// s'éloigne, les rois et l'armée inquiète Contemplent indécis les Trois qui les défient Mais la Forêt sanglotante s'écrie :

« Défendez-moi de l'homme et de l'oracle ! »■

Alors, précipités comme un fleuve en débâcle,

Tous se ruent : rois d'or sombre, hastaires, Barbares grimaçants qui crient un cri de guerre^

Argyraspides pesants Et frondeurs effarés qui courent en chantant — Et des javelots volent avides de sang.

Mais Madeleine imprécatrice se dresse Et leur jette à la face les os de la terre,

La hache brille et siffle aux mains de Pierre Et les flèches de lumière se pressent Sur le grand arc qui vibre aux doigts du berger blanc. Un roi s'effondre et périt transpercé, Un autre tombe et son crâne brisé -Souille l'herbe de caillots sanguinolents,

Un autre se tord comme un tigre blessé Et la Forêt frémit de ses rugissements. Trois fois Vartnée hésitante recule Et roule au bas du tertre environné d'éclairs, Trois fois les rois qui ululent La ramènent à l'assaut.

Mais le berger dont les yeux clairs Semblent des feux follets parmi les roseaux

Les défie et les surveille Et si l'un monte il retombe frappé . ..

Comme en un clos où rcgne l'automne vermeille, Le vendangeur pétrit les raisins écroulés, Ainsi les Trois foulent les rois épouvantés Et les guerriers qui désespèrent.

JACQUES SIMPLE

Vois-tu, Pierre, vois-tu comme le sang des rois Fait un pourpre magnifique sur la terre !

PIERRE

Je suis heureux et je dénombre sur mes doigts Combien ont déjà mordu la poussière :

Voici celui qui nous volait le blé, Voici celui qui nous volait nos femmes, Voici l'hypocrite et voici l'infâme

Qui nous courbaient accouplés Sous leurs étendards de guerre, Voici encor le prince des mystères Avec sa tiare et sa houlette aux clous d'acier... Tous crèvent et tous vont pourrir sans sépulture.

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