RÉPONSE A M. DE PONGERVILLE
Par M. Durand.
0 bonheur imprévu dont je me glorifie!
Quoi! vous, qui possédez mille talons divci's. Du séjour éloquent de la philosophie
Vous daignez répondre à mes vers!
Et, par des chants llattcurs énervant mon courage, Vous me faites chérir les douceurs du repos ; Comme un père, à son fils qui veut braver l'orage, Prodigue ses conseils en lui montrant les floîs.
Mais quand votre Apollon, exaltant mon génie. Me dit : cache ta lyre ou retiens en les sons î De vos brillans accords la divine harmonie Paralyse l'effet de vos sages leçons.
DIVF.HSES. iiil
Do la société vous liabitoz les cimos; El, pouvant des mortels épier tous les pas , Vous connaissez le monde, et vos nobles ninximos Signalent des dangers que je ne comprends pas.
Je verrai si je [)uis me ré'soudre à me taire
Mais, si le feu sacré me consume toujours,
Je ne veux désormais, poète solitaire.
Célébrer que les champs , la paix et 1(}S beaux jours
Au lever de l'aurore, assis sur l'herbe tendre, A la douce fraîciieur de l'ombre de nos bois. Il n'est ri(Mi de [«lus doux que de voir et d'entendre Les oiseaux folâtrer en mariant leurs voix.
C'est devant c(}s tableaux qu'en secret je \\om lire ; Si j'en suis détourné par des objets touciianis, Alors un feu divin , un inconnu délire \'uml subjuguer mon cœiu' d m'arracher des chanis.
J'écris alors; je peiijs lout ce quV»n dei(i(> ;
Le talent, les l)(>nux arts, <t l'amour, vt riioi)n<>iir,
ij 62 POÉSIES
Et les charmes divins de la pliilosopliii; , Seule divinité (jni donne le bonheui".
Je peins l'homme tranquille en son humble domaine , Qui n'a point dans les camps coulé ses plus beaux jours; Et dont jamais le cœur ne connut d'autre chahic Que le tendre lii")i de ses jeunes amours.
Heureux qui, protégé par l'auguste sagesse, D'un œil indifférent contemple les grandeurs ! Que î'or n'éblouit point, et qui dans sa jeunesse A du savoir humain sondé les profondeurs!
Ma Muse en écrivant ne cherche point la gloire. Dans leur célébrité tant d'hommes ont gémi ! Et quand arrivera la fin de mon histoire , Trop heureux d'emporter les regrets d'un ami î
Tels sont mes sentimens; ils sont un peu sauvages: On ne m'a pas appris à les déguiser : mais Gardez mon souvenir, et sous mes beaux ombrages Je ne vous oublhai jamais.
EÎMTUE A MAITRE ADAM.
Joyeux épicurien, menuisier de Neveis ,
C'est à vous que je veux adresser quelques vers.
Les vers ne vous sont pas un étrange langage;
Au sommet d'Hélicon, dans le sacré bocage,
Maître Adam a prouvé, par ses doctes chansons.
Que d'une Musc aimable il reçut les leçons.
Vous recueillez le fruit de votre heureuse audace,
Et vous êtes chez vous moins connu qu'au Parnasse.
Cependant le public vous reproche un défaut:
Vous étiez, nous dit-il, ivrogne ou pou s'en faut,
El ne faisiez jamais résonner votre lyre
Ou'aux accès vaporeux d'un bacliiqu(î délire.
Il est, certes, permis d'aimer un bon repas;
Mais le titre d'ivrogne ost fâcheux ici-bas.
Eh! qu'importe, après tout, ce renom qu'on vous donne?
Iloiaœ vous soiuil, Apollon vous pardonne, Et vous goûtez près d'eux le nectar si vanté Promis aux favoris de l'imniortalité.
Vous êtes étonné de ce début critique.
Et peut-ôtre craignez la censure caustique De quelque -lycanthropc, ennemi des plaisiis : Détrompez-vous, mon cher; aux folâtres loisirs Je suis loin, croyez-moi, de déclarer la guerre; J'ai même au dieu Bacchus sacrifié naguère ; (Je ne me pique point du titre de dévot) Et je suis, comme vous, un Virgile au rabot. — « Fort bien, me direz-vous, toucliez-là, cher confrère; » Je redoutais déjà ce ton froid et sévère » Qui, fort mal à propos, règne dans votre écrit. » Seriez- vous dominé par le malin esprit? » Morbleu ! de mon vivant j'aurais fait rire un diable! » Au fait, à quoi nous sert cette humeur intraitable, » Oui mène tristement de la haine à l'ennui ? » Ma foi, vivons heureux, sans nous mêler d'autrui. » Du chantre Nivernais c'est la philosophie, » Dacchus est le seul dieu pour ((ui je sacrifie;
DlM.KSr.S.
» Il m'a fait, il »'sl vrai, passer taiil (riiouroux joiii-s!
» Mais quittons ce chapitre et changeons de Uiscoiu-s.
» Puisque vous possédez cet aimable langage
» Dont les dieux aux mortels ont enseigné l'usage,
» Faites-moi le récit des comiques abus
» De ce monde bisarrc où je n'existe plus.
y> De mon temps , la Fortune était en renommée :
» Tout le reste n'était (ju'une vainc funuîC ;
» Peut-être que le temps , d<i sa puissante main ,
» Aura bien amendé ce pauvre genre humain. »
— Amendé? point du tout; je veux que l'on m'asscmme
Si le plus fortuné n'est le plus honnête homme :
11 peut l'être; et, s'il l'est, on doit en faire cas;
Mais certes, mon ami, souvent il ne l'est [»as.
Je reviens cependairt au sujet qui vous touche. J'aurais bien désiré savoir de votre bouche L'effet qu'ont ici-bas produit vos premiers vers. Sans doute on vous blâma de ce noble travers ; Vingt grimauds, à l'envi, crièrent au scandale; Kt vous, épouvanté de la sotte cabali>, \nus files le sormeni , prompl à nous désarmer,
i6Q i'Oi':siii:s
De quitter le Parnasse el de ne plus rimer. Ceiîcndant ce bon \in qui faisait vos délices. Et dont par fuis aussi j'amuse mes aiprices , Ce breuvage charmant , ce nectar enchanté Où l'on puise à grands fiols la juie et la santé, Vous fit bientôt enfreindre un serment téméraire Qui fermait à vos pas le monde littéraire; Et, votre Muse enfin ayant repris la voix, L'Héiicon retentit de cent couplets grivois.
Telle est, à ce qu'on dit, à peu-près votre histoire. Quant à moi, je ne puis me dispenser d'y croire , En voyant, trait pour trait, dans ce petit propos. L'accueil que j'ai reçu des méchants et des sots. Comment nous sommes-nous attiré tant xle haine , Nous, qu'un secret penchant à l'indulgence entraîne, Nous, dont l'heureux talent ne s'est jamais permis Lîi seul couplet malin contre nos ennemis ? (Et Dieu sait si pour nous facile était la chose !) 11 est vrai que vingt fois, soit en vers, soit en prose. D'un vertueux courroux justement transporté , 3 "ai flétri les méchants qui m'ont persécuté.
Mais CCS divers écrits sont encore un myslère :
Je tiens à conserver ce nujjie caractère
Qui [)ardunnc à l'injuie, et ne réplique pas
A ces gens importants dont il fait peu de cas.
Aussi je n'irai point, avilissant ma lyre ,
Châtier ces messieurs du fouet de la satire ,
Kt, souillant de leurs noms deux ou trois de mes vei's ,
M'exposer par vengeance à de nouveaux revers.
Mon repos. Dieu le sait , n'eut c|ue trop à s'en plaindn; 1
Je puis les mépriser, mais j'appris à les craindre.
Je suis, à les entendre, un sauvage, un sournois
Qu'on surprend nuit et jour à roder dans les bois ;
Un fantasque ennuyeux singeant le misanthr«>{ie ;
Un chansonnier manqué, poète à la varlope ,
Et qui , boufli d'orgueil avec ces défauts là ,
Se croit assurément plus d'esprit qu'il n'en a.
>ous voyez que mon sort du vôtre peu diffère :
Les sots, ainsi qu'à vous, mont déclaré la guerre ;
Et pourquoi? pour avoir, dans ma témérité ,
Préféré la nature à leur soeiéic ;
Satisfait, en vivant selon ma fantaisie.
De culliver en [taix raiiuahle poévsie.
1 ()8 roi^:siES
• l'ouitiint n'allez pas croire, au mrpiis du bon sens.
Que mes persécuteurs soient nombreux et puissans :
Leur nombre est, grâce au ciel, ('gai à leur gtnie.
Oh! que, loin d'insulter à ma métromanie ,
Un nombre bien plus grand et [ilus instruit cent fois
M'excite, m'applaudit du geste et de la voix !
Et je reculerais, fort d'un pareil suffrage?
]\on, non, mon cher Adam, j'aurai votre courage :
Jiti talent de rimer le ciel nous a l'ail don ,
H ne doit pas rester dans un lâche aljandon.
J'ai peine à concevoir la ridicule audace
Qui prétend nous fermer le chemin du Parnasse.
Si nos vers sont le fruit d'un noble sentiment ,
Pourtjuoi nous envier ce doux amusement ,
Ce délire enchanteur dont notre ame est ravie?
Tant d'êtres, sous le ciel, abusent de la vie!
Je sais qu'un préjugé, renié d'Apollon, Nous défend d'aborder au fabuleux vallon. Tous deux dans un état voisin de l'indigence , Qui peut nous supposer assez d'intelligence, Assez favorisés de ce feu créateur
DIMillSKS. 1(»9
Oui dévore un amant, un poète, un auteur.
Pour créer, en marchant sur les plus nobles traces,
Un écrit avoué par le goût et les grâces?
Cependant, mille fois, Mars, Apollon, Thémis
Ont choisi parmi nous leurs plus chers favoris ;
La pauvreté n'est pas une Musc nouvelle ;
Horace, comme nous, fut inspiré par elle;
Et ce Cliantpr fameux, roi de l'antiquité ,
Se nourrissait (hi pain de la mendicité !
Comment, mon vieil ami, peut-on nous faire im crime
D'embellir nos pensers du charme de la rime?
Sans doute on ne voit pas dans nos humbles écrits
Ce bon ton, ces grands traits qui doiment tant de p:ix
Aux accords merveilleux des maîtres de la lyre;
Nous ne possédons pas cet art brillant d'écrire ,
Oui captive le goût des plus doctes censeurs ;
ftlais , amans assidus des immortelles Sœurs , '
Sans veilles, sans efr(jrts, notre verve féconde
En couplets , en rondeaux , en vers malins abonde ;
Et jamais nos refrains, maussades ou je»\eux ,
A l'auguste vertu n'ont fait l)aissor les yeux ;
Et pour deux artisans, iioèles de province ,
POKSIES
Oh ! ce n'est dôjà pas un mùriie si mince î Nous avons, en cela, rempli noire devoir : La vertu fut toujours au-dessus du savoir ; C'est vous qui l'avez dit au sein de l'indigence. Vous remarquez sans doute avec quelle indulgence Ma Muse, à votre ^ard, est prodigue en douceurs. Tandis que bien des gens, soi-disant connaisseuis , Mêlant à leurs propos des souris ironiques , Diront : voilà des vers diablement prosaïques ! Ils le sont, j'en conviens ; mais ils le sont exprès ; Ne faut-il pas, morbleu ! leur choisir le français? Comme le fit naguère un faiseur d'éloquence. Dans un certain conseil.... j'en ris lorsque j'y peiisft;. De vous en dire plus il ne m'est pas permis ; Je travaille pour vivre, et j'ai besoin d'amis.
TRADlCïïON LIBRE DE L'ODE D'HORACE,
DITFUGÊRE NIVES.
Ode VII, T.ivre IV.
Le sombre hiver a fui ; drjà , sur la verdure
Ainsi que dans les bois , Mille êtres caressans suivent de la nature
Les amoureuses luis.
Ce flcnne impétueux qui par d'affreux ravages
A signalé son cours , Aujourd'hui retiré dans ses premiers rivages ,
Nous [)romct d'heureux jours.
Sur le gazon naissant les Grâces detni-iun's,
Par des liens de fleurs Enchainenl en riant les INx mphes ingénues ,
Ou cunduiseul dos chœurs.
Le temps qui nous ravit beauté, plaisirs, jcunes&o ,
Semble nous avertir Que, soumis au tribut de l'humaine liublesse,
Il nous faudra mourir.
Les frimas ont cessé; Zéphir de son baleine
Caresse nos jardins , Bientôt l'été brûlant va dévorer la plaine
Et tarir nos bassins.
La liqueur de l'automne, inspirant le délire.
Nous dictera des vers ; Puis, les tristes frimas, reprenant leur empire.
Glaceront l'univers.
Il n'en est pas ainsi de l'homme , roi du monde ;
Le Dieu du noir séjour , Quand on est descendu dans sa grotte profonde ,
N'offre point de retour.
Nous vivons aujourd'hui ; quel est le téméraire Qui, dupe d'un transport,
KIVEP.SF.S. 17"
Croit clans son fol orguoil nT^fro jKjint Iribiilairo Do l'inflexible mort?
Ali ! du jour qui s'enfuit sachons goûter les charmes ,
Savourons le plaisir , Avant qu'un héritier, mouillé de feintes larmes, \ienne tout nous saisir.
Dès que le souverain tic l'empire des ombres
Nous tiendra sur ses bords , Flt'chirons-nous le dieu de ces royaumes sombres
Par nos tendres accords?
Ah! ne l'espérons pas; Diane, qu'on enccmc
Même au divin séjour , En faveur d'Hippolytc employa sa puissance
Sans lui rendre le jour.
Et Thésée , autrefois fier compagnon d'Aleidc ,
Ne put rompre les fers De son fidèle ami, qu'un destin homicide
Fit descendre aux enfers.
d74 POKSiES