NOTICE. XIX
De sou côté , un Lojnine dont ramitlé m'est glorieuse autant qu'elle m'est tlière , et dont s'bonoie à la fois la littérature, le barreau "de Paris qui Ta compte parmi ses premiers orateurs, et la haute magistrature qui se Test acquis depuis la révolution de -1830, M. Berville m'écrivait :
« C'est avec un bien vif intérêt que j'ai lu , mon cher ami , le » fragment que vous m'avez adressé. Vons avez eu raison de le )) dire : l'auteur est un véritable poète , et la révélation d'un » talent aussi complet, au milieu des distractions perpétuelles )) d'une professio]! mécanique , est en efiet u.ie sorte de phéno- » mène littéraire. Ce n'est pas à dire, sans doute, que l'ouvrage ■» soit exempt de fautes. Je ne sais point flatter, et j'avouerai sans » peine qu'on y rencontre de loin à loin des traces d'inexpérience. )) Cela n'est pas étonnant : ce qui l'est , c'est d'en rencontrer si )) peu; c'est de voir à quel poiiU le goût naturel, aidé seulement » il'une légère culture, a pu révéler si bien à un sinq)le artisan, » les secrets de la facture poétique. I\îaître Adam , tant cité , tra- » vaillait dans un genre facile; il a fait quelques bonnes pièces )) fugitives, entre beaucoup de lall)les ou de médiocres; ce n'est » pas merveille. I\ï. Durand écrit dans le genre élevé , et il écrit » bien 5 voila ce qui est remarcjuable. Il lui sera bien facile, avec » un j)eu d'étude encore , de j)crIectioinier ce qui est du rnclicr , 3J défaire disparaître cj[acl([ues îongueui'S, quelques prosaïsmes )) de pensée : mais il n'y a qu'une organisation éminemment heu- » reuse qui ait pu lui donner ce tour poétique, ce sentiment du )) rythme et de la coupe des vers , ces formes habituellement » élégantes , qui distinguent le morceau que je viens de lire.
» J'ajouterai cju'il n'a pas fallu peu dlmagination pour trouver, rt dans un arbi e de la forêt, la matière d'un épisode de deux cents )) vers , et d'un épisode intéressant. Peut-être même une cri-
NOTICE
» tique sévère troureialt-tllK de l'abus dans rétendue de re iiior- )) ccau : mais cet abus est , de tous, celui (ju'on pardonne le plus » volontiers ; c'est celui de la facilité et du talent.
» Remarquez, mon ami , ( je ne puis m'en taire en finissant) )> que c'est parmi les classes laborieuses qu'on retrouve aujour- )) dhui ces impressions vraies , pures , honnêtes , ces sentiniens )i doux, simples, naturels, qui font le clianne des arts ^ et dont )) notre hitévàtu.re Jcnhiuiiable semble avoir pris à tâche de s'é- T. loigner de plus en plus. Le peuple n'est point complice de nos » aberrations morales et littéraires : tandis qu'on se donne à )) plaisir le cauchemar ou la torture dans nos salons et sur nos » théâtres, qu'on s'épuise en convulsions , que l'imagination ma- )) lade n'enfante que fantômes hideux ou monstres dégoutans, lui, )) nous envoie un poète , et c'est un poète géorgique ; c'est un )) homme qui s'est inspiré de la nature , a vécu avec elle et ne » craint pas de parler son langage. Cela ranime l'espérance , et » console un peu de celte littérature épileplique dont on nous w régale depuis qael(£ues années. »
Yoici maintenant en quels termes s'exprimait sur le compte du menuisier-poète , un autre de nies plus honorables amis , l'un des meilleurs poètes de notre époque, M. de Ponger ville, brillant et harmonieux traducteur de Lucrèce et d'Ovide, et membre de l'académie française. Le suffrage d'un pareil juge peut tenir Heu de beaucoup d'autres. J'extrais de notre correspondance à ce sujet les passages suivans :
(( Mon excellent ami, malgré le temps contraire, vous avez '> trouvé un phénix dans vos forêts. Je reconnais dans votre » ardeur à signaler son existence , votre amour des lettres. Je vous » appiouve. Le poète au rabot^j aboie bien ses veis. Un sent que
TsOÏICC. XXI
» la nature ri nsplrc ; 11 sait cire Jiaïl avec grâce, et vrai sans
)j rudesse. Libre clans son allure , mais plein de res()ect pour la
» langue , il est toujours liarnionieux et pur. Veuillez dire à cet
)) lioMime de talent , que je serai llatté de nie ranger parmi les
)) plus sincères approbateurs de son poéticjue tiavail. J'ai lu ses
H vers à plusieuisde mes confrères de l'Inslitut. Tous en ont pensé
» comme vous ; et , il n'est aucun ami des lettres qui ne vous doive
» des Icllcitations sur votre lieurcuse trouvaille. Loin de dècou-
» rager votre Orphée , il faut l'eKliorterà continuer ; je le regarde
» comme un pliénomèue que je serai charmé d'annoncer au inonde
)) lettré. Notre illustre Arago éprouve moins de plaisir à publier
» la venue de sa comète , que je n'eu ressens, à faire remarquer
)) les rayons de votre astre poétique. Je vous envoie quelques
)) vers , où M. Durand trouvera l'expression de tout ce que
» m'inspire son talent vraiment remarquable, auquel il jie mamjue
)) peut-être que ce que la fréquentation des honunes de l'art donne
)) au plus habile. »
A cette lettre était jointe, pour l'auteur du Poème sur la Foret cls Fontainebleau, une épître en vers couime M. de Pongerville les sait faire , c'est-à-dire de main de maître. M. Durand y l'épondit sur-le-champ par des stances, composées dans une seule promenade à travers la foict qui lui sert d'Hélicon , et qui se distinguent par la facilité gracieuse d'un [)remier jet. On trouvera ces lieux pièces à la lin de ce volume.
Enfin, l'Horace de notre <'po(jue, non moins grand poète, mais plus philosophe que l'ami de Méiène, le chantre national que, depuis six mois , la ville de Fontainebleau possède sans en jouir, car il a mis la solitude entre le monde et sa gloire, M. de Béranger avait la bonté de m'écrire les lignes suivantes :
xxii NOTICE.
o J'ai lu , avec autant iVôtonnement que d'iutérct , les quelques jî fragments du poème de M. Durand, que vous avez bien voulu » me comnmniquer. Plus que tout autre peut-être , j'ai eu les » conridences d'hommes de la classe ouvrière , qui consacraient » à des essais de poésie leurs courts moments de loisir. Jamais >3 aucun d'eux ne m'a fourui l'occasion d'applaudir à un talent » égal à celui du menuisier de Fontainebleau.
» Sans ravir à vos graves occupations aucun des moments » qu'elles réclament, vous payez avec bonheur votre tribut aux » Muses. Je ne m'étonne donc pas du plaisir qu'a dû vous causer » la découverte d'un poème, que son auteur n'avait consacré qu'au v délassement de pénibles travaux. Je conçois bien aussi que vous M en avez désiré la publication. La peine que vous avez eue à « triompher de la modestie de M. Durand, doit nous le faire es- » timer davantage.
» Grâce à vous , Monsieur, notre curiosité jouira donc bientôt » d'un ouvrage remarquable par de douces et nobles inspirations, » toutes puisées dans les habitudes chéries de l'auteur , ancien » soldat de l'Empire , né au milieu de cette belle forêt , si féconde » pour lui en poétiques souvenirs.
» Si une critique trop minutieuse tente de signaler dans le style
» de M. Durand quelques traces d'inexpérience , les gens d'un
» goût plus large et plus vrai ne verront, dans de rares imper-
>j feclions , qu'une raison de plus d'accorder leur suffrage au
5) mérite de l'ensemble du poème , à l'heureux accord des senti-
» inents et des Images , h l'exactitude élégante de la plupart des
» descriptions dont il se compose, jj
Cependant le fragment du Bouquet du Roi était arrivé sous les yeux de racadéuiicEbroïcieiîne, • dont le siège est à Evrcux;.
NOTICE. XX „r
Cette société llttéinlre, qui compte parmi ses membres MM. de CUâteaiUiiiaiit, de Lamartine, Ancelot, Soumet, jugea dume'rite de M. Durand sur ce spécimen, et sans attendre la publication de son ouvrage , l'admit spontanément au nombre de ses membres correspondants et lui en lit expédier le brevet. Si l'auteur n'a pas décoré de ce titre le frontispice de son livre, ce n'est certes pas qu'il n'ait vivement ressenti l'honneur que lui a fait l'académie Ebroïcicnne; mais sa 'modestie lui a conseillé comme un devoir d'attendre le jugement du public , avant de se parer d'aucune qualificatioa littéraire. Il se réserve , en cas de succès, de faire d'un titre dont il est glorieux, sa première et sa plus douce récompense.
L'esprit souffle oh il K'eut , dit l'Ecriture. Cet axiome semble surtout applicable à Tesprit des beaux arts, ce sens intime qui manque à la plupart des hommes. Oui , c'est la natuie qui fait les artistes; l'étude ne peut que les perfectionner et les gi-andir ; jamais l'étude seule n'a créé un peintre, ni un poète. Mais, en revanche, l'instinct des arts, chez ceux-là même qui l'ont reçu de la nature , n'existe guère que comme un germe condamné à la stérilité , s'il n'est fécondé par une éducation brillante et forte.
Horace l'a dit :
Ego nec studium sine divite vend,
Nec rude quid possit video ingenium.
Trop heureuses les âmes privilégiées , nées pour planer sur tout ce qui rampe , et à qui l'étude a prêté des aîles ! Celles-là doivent bénir leur destinée ; elles ont eu pour elles le ciel et la terre.
Mais si le monde entoure de sou admiration ces Inlclligences à qui nul appui n'a manqué , quel sentiment doivent inspirer ces
xtiv NOTICn.
liommcs qui , destitues eu naissant tics secours de TeMucation, enchaînes dès leur enfance au joug d'une profession manuelle , ont cependant trouve en eux-mêmes assez de puissance pour s'élever jusf[u'à la vie idéale des beaux arts , et pour refaire ainsi leur destinée ?
Tel fut, parmi nous, cet Adam Billaut, ce menuisier à qui Nevers s'honore d'avoir donné la naissance; qui fut poète au inllieu des vlllebrec[uins et des rabots; poète souvent incorrect et trivial; jnals qui a laissé tomber de sa plume des chants bachiques pleins de verve, une belle ode au Cardinal de Richelieu, et des stances où l'élévation du style ne le cède qu'à celle des sentiments.
Tels furent, chez nos voisins, l'Ecossais Robert Burns , ce garçon de charrue, mort en 1796, illustré par un recueil, qui l'a placé au rang des meilleurs et des plus aimables poètes de son pays ;
Et ce Robert Blooinfii:ld , cordonnier à Londres où 11 exerçait encore sa profession en 1801, c[uidans un poème en cjuatre chants ayant pour titre the Farnier's boy ( le garçon de ferme ) , osa chanter après Thompson , les saisons et la nature , dans des vers moins brillants, mais gracieux et doux comme son nom. {\)
Tel est de nos jours, en France, ceReboul, boulangera Nîmes, poète remarquable par une verve chaleureuse et touchante, qui lui a valu le glorieux suffrage de M. de Lamartine.
0 combien de talents, avortés dans leur germe, faute de culture, sont morts sans doute dans les rangs obscurs de cette société , qui écrase les hommes qu'elle n'a pas devinés ! Un com-
(i) Br.ooMFiELD signifie Champ-Flevbi.
NOTICE. ïxv
patriote de Burnset de Bloomficld, Thomas Gray, dans son élégie sur un cimetière de village, l'a dit dans ces beaux vers qui trouvent ici naturellement leur place :
Perhaps in this neglected spot is laid Some heart once pregnant with celeslialjîre , Ilands that the rod of empire rnight lieuse sway'd , Or wak'd lo ecstasy the living lyre.
Some mule inglorius Milton hère may rest.
Peut-être, sous la glèbe, ici gît ignoré Un cœur à qui le ciel souffla le l'eu sacré , Une main dont le sceptre eût gouverné l'empire , Ou qui l'eût fait rêver aux accents de sa lyre.
Quelque Milton muet y dort sans renommée.
L'auteur du poème sur la Forei de Fontainebleau appartient à cette classe laborieuse , que tout semble enlacer et retenir dans les liens de la vie matérielle et prosaïque. Mais ces liens n'ont pu le contenir. Tandis que ses bras musculsux se dévouaient au travail et au pain de chaque jour , sa pensée élevée aii-dessus des froides réalités de cette existence positive , lui fit contempler la nature avec amour , et dès qu'il s'en crut aimé , il put regarder la société sans aniertunie et sans envie. Ce qu'il sentait vivement , il l'écrivit pour se plaire à lui-même , et il l'écrivit dans la langue de l'iniagination et du cœur, cette langue que savent surtout parler les solitaires. Le monde jugera son œuvre.
Que si la critique demandait à quelle école appartient le chantre de la Forêt de Fontainebleau , je répondrais : à l'école delà belle nature et de la vérité-choisie. Malgré tous les elVorts des novateurs
xxvr NOTICE.
rétrogi'ades , il j a de bonnes raisons de croire que cette e'colc est dans la seule voie qui mène au salut. Le temps et les habiles en de'cideront.
En attendant , s'il m'e'tait permis de donner publiquement des conseils à M. Durand , i'oserais lui dire : persistez dans cette route où le bon goût vous a fait entrer. Vous êtes né poète; remplissez votre mission. Les arts, vous le savez, tiennent lieu de tout et consolent de tout. La poe'sie, le plus beau des arts^ vit de liberté , de religion , de patriotisme et d'amour. Laissez errer votre ame dans ces poétiques régions ; mais ne changez pas de condition parmi les hommes. Restez ce que la providence a voulu que vous fussiez , ce que vous êtes , un modeste artisan. Cependant , comme le lierre se cramponne aux ruines, attachez-vous aux souvenirs et aux splendeurs historiques de la ville qui vous vit naître. Célébrez le tableau , après avoir peint le riche cadre qui l'environne. Que votre patrie soit votre muse, votre épopée, votre héros. Soyez enfin le Poète de Fontainebleau '^ ce titre peut et doit suffire à votre ambition. Courage ! Ne vous laissez pas refroidir par ce qu'on nomme rindilïérence du siècle et la tiédeur àv. monde. La poésie est-elle sans autels et sans adorateurs ? Quand tous les cuhes étaient détruits , le sien fut-il jamais déserté ? JNv a-t-il pas toujours eu , n'y aura-t-il pas toujours le bataillon sacré des amis des beaux arts , phalange impérissable qui se perpétue d'âge en âge , et qui s'apprête k vous ouvrir ses rangs ? Courage donc ! elle applaudit d'avance à vos efforts, elle se réjouira de vos succès. Trop heureux, pour ma part, de lui avoir signalé un diamant, parmi ces rochers que le pied du voyageur ioulait, sans en souptoBuer les trésors !
CIIA]\T PREMIER.
DE
Cl)ant IJrcmicr.