‹ La forêt de FontainebleauChapitre 5 sur 23 · VUE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE

Tra soiitaric valli alla foresia Foltissima di plante anticlie...

Tasso.

Oui , je m'étais promis une autre destinée

Mais puisque l'infortune , à me suivre acharnée , Préside obstinément à mes dcrnici-s beaux joui-s , Muses , filles du ciel , venez à mon secours !

Vt'iioz 1110 rnppcli'r ce bol art qiio j'adoro.

>ie vous souvient-il plus qu'à peine à mon aurore , Épris des nobles chants des poètes fameux , J'osai vous supplier de m'inspirer comme eux ? A mes empressemens vous daignâtes sourire ; Et bientôt , l'œil au ciel et les doigts sur la lyre, .le fis, nouveau Linus , entendre mes accords Aux forêts , aux rochers de nos cliamjX'tres bords. Je reviens à vos pieds, divinités aimabh^; Daignez à mes accons vous montrer favoraljles.

Je chante la forêt et le riant séjour De la cité charmante où j'ai reçu le jour.

0 foi , Fontainebleau , toi , ma ciière patrie , Berceau de mes amours , séjour de mon amie , Salut ! je t'ai promis , par mon cœur excité , De peindre dans mes vers ton agreste beauté. En vain d'autres déjà t'ont choisi pour modèle ; Aux sermens que j'ai faits je veux être fidèle , Je le suis ; et semblable au jeune villageois Qui , lorsque le printemps \ienl embellir nos bois.

l'UF.MIFP,.

Vorrait avec roijfrol iiiio maÏTi ('(rani];rn^ l'aror tle fleurs lo sein Jo sa jeune bergère , Je suis jaloux qu'un autre ait célébré mes bois , Va je viens réclamer et mon luth et mes droits.

IMais tel qu'un nautonnier n'ose , malgré son zde , A l'orageuse mer confier sa nacelle; Il craint , l'infortuné , que les vents et les flots Ne brisent sans pitié navire et matelots , Et , dans ce doute affreux , tremblant pour sa fortune , Il consulte long-temps et le ciel et Neptune, Mais enfin , se livrant à son nobte transport , 11 déroule sa voile et s'éloigne du port : Ainsi , chantre novice aux rives d'IIippocrène , Je vais, la lyre en main , descendre dans l'arrMie; Non sans appréhender le hasard dangereux De blesser des censeurs le goût si rigoureux. \ingt autres , avant moi , dans la même carrière , Avec [>lus de génie ont monlu la poussière. Mais , de tels souvenirs glaceraient ma vigueur. Je ne considte rien que ma Muse et mon cœur. Guidé par eux , je vole on mon sujci m'appelle:

Plus lo |H''iil osi grand, plus l'iMKrfpriso osl belle.

Vous , qu'un secret penchant , une puissante voix , ^ Malgré vous, à toute heure, attire nu fond des bois.

Vous aimez les tableaux agrestes et sublimes , "^ >ous aimez les rochers , les torrens , les abymes , Les vi(Mix troncs sillonnés par la foudre et les ans ; Mes riiants auront pour vous des attraits séduisans. Préférez-vous des lieux moins sombres , moins sauvages , De paisibles vallons , de fertiles rivages , Des bois rians et frais, où du vif écureuil , Du hideux sanglier, du rapide chevreuil , La course vagabonde ou la force ou l'adresse Attire vos regaixis , vous plaît , vous intéresse , Et pré'sente à vos yeux le charme non flatté Et de la solitude et de la liberté ?

Venez , tous ces objets , dès mon adolescence , Ont captivé mon cœur ; et la reconnaissance M'oblige de chanter leur champêtre séjour. Que si vous vous plaisez, sur le déclin du jour , Quand votre ame est en proie îi la mélancolie, A rêver le bonheur , innocente folie

Je VOUS l(; dis ciicor , si lois sont vos inmchans , Je chante vos plaisirs , souriez à mes chants.

Non (jne je veuille ici , variant mon langage , Décrire chaque mont , peindre clwque bocage , Et , vingt fttis dans mes vers épuisant mon sujet , Sur vingt tons différens parler du même objet. Pareil au papillon qui dans nos champs voliige , Et s'arrête à son gré sur la fleur ou la tige , Je vais peindre , au hasard et sans, aucune loi , Les points dont le coup d'œil est le plus beau pour inui.

Avant de détailler les beautés (|u'il rassemble. De ce jardin sauvage examinons l'ensemble. Soït , enfant de ces lieux, qu'un penchant naturel Me prévienne en laveur du loyer paternel , Soit i)lutôt que ces bois , dont la beauté m'enlîaïunie , Par des charmes puissans aient captivé mon anie , Plus que tout autre lieu j'aime Fontainebleau, ^' Ses rochers , sa forêt , s(;s jardins , son château , Ses vallons , sa riante et noble solitude : Tout semble réuni pour les jeu\ , ^jour l'élude.

Dans ee \abte tableau , qui préscnic à la fois 1^1 cabane du pauvre et le palais tles rois.

Mais des plus beaux objets la présence éternelle Finit par nous lasser , fût-ce un tableau d'Apelle ; L'homme rassasié détourne ses regards , Et cesse d'admirer le chef-d'œuvre des arts. Ainsi quand l'aquilon , dc'chaîné sur les ondes , Semble dans sa fureur ébranler les deux mondes , L'indigène habitant de leurs bords orageux , Chez lui s'enferme et joue à de slupides jeux, (1) 0 comble avilissant de l'indolence humaine ! Tel ne fut pas Thompson , lorsque l'humide plaine En torrens écumeux fondait sur son vaisseau ; La mort l'environnait ; lui , prenant son pinceau , Sans redouter les cieux qui tonnaient sur sa tète , Il créiiit, plein de joie, un hymne à la tempête. Voilà l'heureux mortel , voilà l'enfant des cieux , L'héritier du génie ; en tout temps , en tous lieux , Montrez-lui les forêts'/ le ciel , la terre et l'onde. Et , quelque soit l'excès de sa douleur profonde. Un céleste rayon vient pénétrer son cœur ,

i'I'.KMII.U.

El («'1 iiilniliiiii' (hîuilfia l<; honlicur.

Mais vous , qui ne pouvez exprimer sur la lyre Les vagues scnlimcns qu'un beau séjour inspire, Venez , je veux ici vous tlécouviir à tous Des traits (pii jusqu'alors étaient cachés pour vous.

L'œil a vu des forêts d'une vaste étendue, Que ré-clamc la hache ainsi que la charrue ; Des forêts renfermant , mais sans art et sans choix , Des bois, dos prés, des champs; des champs, des prc-s, des buis; Aucun mont n'embellit leur uniforme enceinte; Jamais le voyageur , de surprise ou de crainte , N'y ralentit sa marche ou ne hâte ses pas : j'en excepte ces lieux , pour moi remplis d'apjjas. Ces lieux où , frémissant d'une ivresse sublime , Pauvre mais ins[)iré , j'allais de cime en cime. Dévorant mes ciiagrius , mininurer quelques vers , \'A d'un vaste coup (!'(iL'il embrasser l'univers: ihù n(î reconnail |)oiiit l'impénélrable masse Où règne le î\Jon(-lilanc sur un Irùne de glace? Oui , ces lieux exceiilés, les [)lus belles forêts»

8 CIIVNT

Leurs rochers, leurs vallons , n'cgalèrcnl jamais

L'étonnanle beauté , le spectacle cluunjjètre ,

Des lieux chers à mon cœur , des lieux qui m'unf vu naître.

Qu'en un pays affreux , inculte , inhabité , Par des feux souterrains mille fois dévasté , Se trouve un mont désert , une forêt sauvage , Mille rocs de la foudre attestant le ravage , Ces objets imposans sont l'effet du climat ; Ils ne surprennent point ; jamais ce sol ingrat IS'eût rendu l'intérêt d'une utile culture; On sait à quel dessein le forma la Nature ; Ici , ces noire rochers , effroi des matelots , Sont un frein éternel à la fureur des flots ; Là, de ces blancs sommets, d'une hauteur extrême. Et que la neige ceint d'un brillant diadème , Tombent en mugissant mille t(3rrens fangeux , Dont l'onde salutaire , en son cours orageux , Porte au sein des États la fraîcheur et la vie : Partout à nos besoins la terre est asservie ; Mais on doit s'étonner au milieu des caiiluns Que Cérès et Bacchus comblent de tous leurb dons.

PhEiHIÎU.

l>c voir de nos iocFi<;is li; bizarre asscmblugc ,. rSob agrestes coteaux, dérobés sous l'ombrage, INos pins , enfans du nord , que le souverain roi IS'a point assujettis à la commune loi , Et nos monts orgueilleux dont la triple ceinture Se couvre de rochers , de ileurs et de verdure. 'J'anl de pompe et de grâce embellissent ces lieux Que tout y semble fait pour le jjlaisir Jes yeux.

Non , je ne doute pas qu'un enfant du génie , Par le charme divin d'une douce harmonie , Ait contraint les rochers et les monts et les bois De bondir , attentifs aux accens de sa voix : Il chantait , élevé sur les plus hautes cimes , El les objets , émus par ses accords sublimes , S'agitaient , s'animaient , venaient de toutes jKirts : Sans doute ils ont formé cc^ verdoyans rem[)arts. (i'est ainsi qu'aux accords du chantre de la Thrace , l.c tigre déposait sa sanguinaire audace , El que , sur le sommet du Rhodoite siui)ris , Les arbres s'inclinaient , par ses chants attendris.

40 CIJANT

O chariiKî des Ijeaux mis! doux cflcl d'une Isre! Par vous l'airain, l'acier, le marbre, tout respire : L'être qui vous possède est un dieu tle bienfaits , El s'il n'est pas heureux , qui le sera jamais ! On peut l'être pourtant , sans chanter la nature. Il est au fond des bois une volupté pure , Plus douce mille fois que les bruyans plaisirs : Le cœur n'y forme point d'extravagans désirs ; El si la rêverie est l'école du sage, I^ sagesse est le fruit d'un charmant paysage; Et d'ailleurs, en tout temps, aux sublimes esprits Les bois ont inspiré les plus nobles écrits.

Dans les siècles [)assés , quand l'antique ignorance De cent dogmes cruels ensanghmtait la France , Mille vastes forêts couvraient ces beaux climats. Un géomètre alors , armé de son compas , IN 'avait point profané leure magnifiques voûtes Des ennuyeux replis d'un dédale de routes. On marchait librement cl toujours au hasard. . Rien n'avait éprouvé les caprices de l'arl.

Plus lit'is (îlaicnt les munis, plus vaslc était l'abyiiie j L'œil à peine arrivait à la plus haute cime ; ^ Et d'énormes sapins , géants audacieux , , De leurs épais rameaux semblaient cacher K's cieux. Alors , une forêt silencieuse et sombre Inondait les humains de préjugés sans nombre. Aucun d'eux n'eût osé, d'un courage affermi , Y porter ou la flamme , ou le fer ennemi ; Il eût craint (jue des dieux la foudre vengeresse Ne vint , en Tt^îrasant , punir sa hardiesse. 11 semblait que d'un bois la sombre majesté Désignât le séjour d'une divinité.

Bien plus , un vieux druide .. ignorant , sanguinaire , Des dogmes et des lois ministre mercenaire , Sur l'aveugle ignorance élevant son })OUYoir , Etouffait en naissant les clartés du savoir. A sa voix , sur les monts , dans les forêts profondes. S'élevèrent soudain iniili; Icniplos immondes, Où , (j'en frémis d'horreur ! ) une exécrable main , Pour honurer les dieux versait le sang humain. Et malheur à celui dont le culte frivole Eût insulté le [uètre ou son infàiue idole !

Tels étaient nos aïeux , ces célèbres Gaulois , l>oiit la lierlé romaine a subi les exploils. Ainsi les bois, témoins des anticjues usages , Ont vu sous leurs abris passer les premiers âges ; Et dans les champs glacés , sous les cieux alricains , Les forêts sont encor le berceau des humains. Mais les ans changeront ces coutumes bizarres ; Plus le monde vieillit , plus les lorèis sont rares ; Et leurs dûmes toull'us en France , dès long-temps , Sont tombés sous les coups de la hache et du temps.

Vous avez tenu tête au noir torrent des âges Toi , ma belle forêt , vous , mes rians bocages ; Vous murmurez encor ; et , plus long-tem[)s que nous , De la faulx du trépas vous braverez les coups. Du moins , embellissez la fragile existence De l'être qui , cherchant les bois et le silence , Vient rêver à l'abri de vos rameaux épais. Donnez-lui la vertu, le bonheur et la paix; El [)uisse-l-il un jour , assis sous votre ombrage , Sentir battre son cœur en lisant mon ou\ra2e!

^liiis , hi'las ! l'iiommo en proir^ à ih vils inlrrôls No connaît (jiio clo nom les roclieis , les forêts. Esclave des cités , souvent même il ignore ï/efTot majestueux dos couleurs de l'aurore; Un si noble tableau ne le charmerait pas : Le seul aspect de l'or a [K)ur lui des appas. Aussi , (piand la raison vient éclairer son amc , Que, vieux et languissant, nul plaisir ne renflamme, Il cherclie à la campagne un remède à l'ennui : Il trouve la nature aussi morne que lui.

O rpi'à mes yeux ravis elle est bien plus cliarnianfe î Aux yeux de son amant voyez la jeimcî amante : Son air tendre, ce Iront où brillent toiu- à tour La gaité , le désir , l'innocence et l'amour , En elle tout séduit , tout ravit , tout enchante ; l>'(»ù lui %ient cet attrait rpii la rend si touchante? Son jeumî amant paraît , lui parle, lui sourit , El l'aimable beauté s'anime et s'embellit. Tels les bois et les monts , qu'im jour brillant décore , Pour les cu'urs prévenus s'embellissenl cntorc.

14 CnANT

El S(wblont réunir à noire rr-il on< linnlr , Tout co que la pudeur ajoute à la heaulv,

Henri , de ma forêt connaissait bien les charmes. Ce bon roi , fatigué de la Cour et des armes , Souvent quittait Paris et ses plaisirs divers , Pour voir Fontainebleau , qu'il nommait ses déserts. Déserts du bon Henri , recevez mon hommage : Tout français vous le doit. Ce prince , dont l'image Est gravée à jamais dans le fond de nos cœurs , Vous dut tant de beaux jours , tant d'aimables douceurs ! C'est ici , qu'il jouait aux jeux de son enfance ; (2) Et c'est là , qu'il rêvait au bonheur de la France. O ! si , trompant le fer d'un cruel assassin , Il eût réalisé le plus noble dessein; Par combien de travaux il eût orné vos scènes ! Comme il eût fécondé vos stériles arènes ! Votre éclat eût vaincu ce luxe audacieux Qu'avec tant de fierté Versaille offre à nos yeux. Mais quoi ! regretterai-je une magnificence , Qui doit sa vaine pompe à l'art , à la puissance! Ces palais de verdure , et ces eaux et cts fleurs

purMirc. . i6

()u\ clinnç.onl mille fois dr formes, do couleurs, Oik; la nvAin de resclave un instant les néglige, Et soudain vous verrez leur fastueux prodige Se flétrir et tf>mber connue ces arbrisseaux Ou(! l(^ ciel a privés de la fraîcheur des eaux.

Mais toi , qu'en se jouant dessina la nature , '/'Tu ne dois rien à l'art et rien à l'imposture,

0 ma belle forêt ! en vain les aquilons ,

De leur souffle glacé désolent tes vallons;

]\u vain le ciel en feu dévore U^s ombrages ;

Du ^ord et du Midi défiant les outrages.

Tu nous olïres l'aspect d'un vaste et beau jardin , ^ Oue dorent à l'envi les rayons du matin.

:\luse, arrêtons un peu; nos vagabondes rimes D'un aussi beau sujet ne peignent que les cimes : L'ensemble du modèle éH!liapi>c à tous les yeux. 11 esl ((îuips d'arrêter ce vol capricieux. Sans plus nous égarer , peignons un point chamix'tre Oue d'un simple coup d'œil on puisse reconnaître : (Uu)ihi;sons ici près, innnne un des i>lus heureuv.

16 CIUNT

Ce modoslo coloau qu'ctn nommo Mont-Pirrrrux. (ô)

Oui , celui qui rùva lo rhemiu circulaire

Arrondi sur le flanc de ce mont populaire ,

D'où je vois , les regards tournés à l'Orient ,

Un spectacle si beau , si ricliiî , si riant ,

A certes mérité , si le siècle était juste ,

Qu'au lieu le plus marquant on élevât son buste.

Que j aime sa j^enséo ! aucun point de nos bois

Ne permet d'embrasser plus d'objets à la fois.

Ici , du Mont-Aigu la chaîne romantique

Couvre sa nudité des pins de la Balticjue ,

Et m'oflie , par l'eflet de ses mille vallons ,

L'horizon dentelé des plus verts mamelons.

Là, deux monts éloignés dominent les bocages;

L'un , où je vais rêver , couvert d'épais ombrages ;

L'autre , dont vingt Élus couronnent les hauteurs , (4)

Comme un rassemblement d'arbres contemplateurs.

Les regards veulent-ils éviter les montagnes?

Dociles à nos vœux , les plus vastes campagnes

Déroulent , en fuyant aux portes du matin ,

D'une foule d'objets le spectacle incertain.

D'aspects moins attrayants les yeux sont-ils avides?

l'UEMlER.

Voyez ces rocs aigus et ces vocliors arides ,

Et ces bancs sablonneux , servant il'onibre an lableiin

D'où, coinm(3 une oasis, jaillit Fontainebleau.

Dans les l)rùlans déserts de l'inculte Arabie

Que long-leni])s illustra la reine Zénobie,

Parmi la solitude et les sables mouvans

Où régnent en C(»urrou\ le soleil et les vents.

Avec élonnement le voyageur admire

Les restes merveilleux de l'antique Palmyre ;

Ainsi , las des rochers, l'étranger aux abois

Voit surgir un Palais au milieu de ces bois.

Mais, qui pourrait te peindre, ù ma cité chérie,

Alors que des autans l'intrépide lurie.

Donnant un libre cours à ses fougueux efforts.

Déracine en grondant les chênes les plus forts?

Toi , soutenant l'éclat de la royale tète,

Calme dans ton vallon , tu braves la tempête;

Et tu sais nous offrir , dans ton noble repos ,

L'aspect majestueux d'une île au sein des flots.

Ainsi , forêt , cité , rochers , vallons , abymes ,

Quand un ciel éclatant s'arrondit sur vos cimes .

18 ciiwr

Je vois dans voire ensemble un groupe végétal Qu'environne l'azur d'un globe de cristal.

Tel est , ô ma iorèt ! ton riant caractère. Je l'ai vue , il est vrai , plus sombre , plus austère ; Mais nos arts ont enfin adouci ta fierté. Tes monts , que désolait une âpre nudité , (Leur sol aride, ingrat, nous fut long-temps rebelle) Sont couverts maintenant de verdure éternelle ; Et le tendre ramier vient chanter ses amours , Aux lieux où la Nature expirait sans secours. Outre cet avantage, ô Muse! il est encore Un aimable intérêt , dont le charme colore L'antre le plus affreux , les bois les plus déserts ; H embellit aussi le sujet de mes vers : Ce divin enchanteur est la Reconnaissance. O mon heureux pays ! tu lui dois la naissance , Si les faits que j'ai lus ne sont pas mensongers ; Mais les livres souvent sont de faux messagers. Nous avons toutefois quelques raisons d'y croire ; Le nom , les eaux , tout vient à l'appui de l'histoire ; Et tant qu'un autre fait ne sera pas prouvé.

l'i'.r.MiFit. 19

O'Iui-ci parmi nous doit etro consCTV(';.

0 toi , que la nature a couronné de roses , Toi , qui sus prodiguer la grâce aux moindres choses ; Peintre de l'éléphant , du loup , du vermisseau , Bon Lafontaine , ici prêlomoi ton pinceau.

Dans ces temps d'ignorance , où , saintement guerrière , L'Europe , du Bosphore inondait la frontière , Où chacun , imitant un dévouement si beau , Courait vaincre ou mourir au pied du saint tombeau, Ma forêt, qui n'était qu'un fief héréditaire , Comme tant d'autres lieux , demeura sobitaire : On fuyait ses halliere que l'on trouvait hideux ; Et Louis sept régnait , de par Innocent deux.

Un jour ( Fontainebleau n'existait pas encore) , Un jeune cavalier , vainement , dès l'aurore , S'épuisait à poursuivre un chevreuil aux abois. Déjà même , déjà , pour la seconde fois , Il était au moment de forcer son azyle , Quand , pur des bonds légei-s , le quadrupède agile,

Au milieu dos rochers du riiunt le plus voisiu , Comme uu rapide <'(lair a dispnru soudaiu , Saus laisser de ses pas le plus faible veslipje. L'intrépide chasseur, étomié du prodige.

Fait voler son coursier p;u- dessus tous les munis , Et d'un pareil essor , il franchit les vallons. Mais en vain ; de la bête il a perdu la trace; Et son mauvais destin , pour comble de disgrâce , Vient d'égarer ses pas en des lieux désolans , Parmi des rocs affreux et des sables brùlans Oui n'offrent nul espoir de trouver une source.

L'astre brillant du jour , au milieu de sa course , Répand sur les humains mille torrens de feux : Tout sèche , tout languit , tout brûle sous les cieux ; Et la voix du zépliir, languissante, épuisée, N'est plus qu'un feu subtil , une haleine embrasée , Qui des arbres à peine agite les rameaux. Le chasseur , accablé sous le poids de ses maux , Cherche plein d'espérance une onde salutaire ; Mais un funeste sort à ses désirs contraire Semble le déloiuner de l'objet de ses vœux.

IM'.F.IIIKI; . 21

il (IkicIk; xiiiiifinciit ; ciiliii l<; mallieiueux ,

Vaincu jiai- la l'ati^uc et par l'air qu'il respire,

Tombe de son coursier. Oublirais-je de dire

Ou'un clii«ii, ami fidèle, accompagnait ses pas ?

Élevé par son maîln^, il ne le quittait pas :

I*artageant si}s plaisii-s , ses dungei'S , son audace ,

11 partagi^ait aussi le tribut de sa chasse;

Et jamais ime injui-e, un traitement brut il ,

IN'avait découragé le fidèle animal.

Aussi , toujours alerte et toujours (,'n haleine,

A la moindre parole il volait sur l'arène,

Ou rampait hund)Iem(;nt sur la terre couché.

Par l'evcès du malheur encor plus attaché ,

Aujourd'hui (|ue son maître , en ces forêts [Wofondes ,

Implore vain» m -nt le doux bienfait des ondes ,

Dévoré comme lui de funestes ardeurs ,

Il st,'ml)!e du Mitli mépiiser les rigueurs ,

I*oui\n (pi'un lail)le mol , i\y\ regard , un sniuire,

\i«.'nne lui révélei- que son maître respire.

Cependaiit les ra\ons ilu céleste tlambeau Semblent à chaque insliuil brûler dun [\'u ntuneau:

22 riivîsr

Rien n'en peut modéiei- la splendeur tlévoianle ; El toute la nature en paraît expirante. Le jeune infortuné va terminer son sort. Mais , ranimant ses sens par un dernier elîurt , Il voit à ses côtés son compagnon fidèle Victime , ainsi que lui , de la chaleur cruelle ; Il connait jusqu'où va son instinct merveilleux , Et songe à l'éprouver en ce cas périlleux.

Entre les vrais amis il est plus d'un langage Dont le sentiment seul peut enseigner l'usage; Et les signes souvent disent plus que la voix. D'abord il le caresse , et lui montre les bois. L'aridité des cieux , l'affreuse solitude Dont le calme brûlant fait son inquiétude; Puis , posant sur son front sa languissante main , De sii bouche enflammée il fait tomber soudain Les flocons argentés d'une salive ardente. Du maître qu'il comprend voulant remplir l'attente , Blcaii, c'était son nom , s'élance comme un trait, Et dans le bois voisin s'enfonce et disparaît. « Va ! dit le malheuieux , avec un œil d'envie ,

«f Ainsi que Ir bonheur je le devrai la vie.

« Si lo sort ne rend pas les secours imparlails ,

« Je récompenserai Ion zèle el les bienfaits.

« Mais reviens , ou bienlôt mes deslins sont horribles. »

Ciol ! d'où viennent ces cris ? quels aboiemens terribles ,

Provoquant toul-à-coup les échos indiscrets,

\)\m tuniidle clïVayant l'ont trembler les forets?

Le chasseur , s'elïorçant de calmer son vertige , Se lève et vers les cris lentement se dirige , Dans l'espoir consolant d'échapj)er au trépas. Â peine dans le bois a-t-il fait quelques pas, Qu'il voit son compagnon; ses efforts inlréjjiiles Font voler le terrain sous ses pattes rajtides; Il creuse sans relàciie au pieti il'un arbrisseau ; Et souvent dans la fosse alongeant son museau , H semble pressenlir le fruit de son ouvratic. f.e jeune inl'ortuné reprend gaimenl courage. Mais , quel objet charmant vient réjouir son cœur î

Une source jaillit « Pure el fraîche liqueur,

« Présent plus précieux (juc tout l'or du Polose, « Te voilà donc, enlin ! » Il dit , et se repose

Sui c(.'s bords inconnus, qu'un sombic dcscïsnoir

Lui nionlniil comme étant son funèbre manoir.

Cependant, ranimé par l'effet du breuvage ,

11 \eut quitter enfin sa retraite sauvage.

Les monts ont du soleil intercepté les traits ,

Et les ombres bientôt vont couvrir les forêts.

Ciel ! ([ue tout est changé ! les arbres , la verdure ,

Tout avec la fraîcheur a repris sa parure ;

Lhi air d'enchantement règne au milieu des bois ,

Et mille heureux oiseaux font entendre leins voix.

Lui-même, pénétré d'un charme involontaire ,

Il s'éloigne à regret de ce lieu solitaire.

Mais quand il reprenait son passe-temps si doux ,

L'onde mystérieuse était son rendez-vous ;

Il y venait suivi de son dogue fidèle ,

Dont ce bienfait rendit la mémoire immortelle :

Aussi long-temps aprc-s , quand naquit le château ,

On ne la nommait plus que Fontame-Bléau.

Mais depuis qu'on a vu son onde pure et claire

De l'onde siu^iasser la fraîcheur oïdinaire ,

Elle a, pour sa beauté, pris un litre nouveau ,

Et mérité le nom de Fontahif-Bclle-Emi.

PKEMlEK.

O vous! (jui clL-siicz voir Ut lieu qu'elle aiiobc, (5^ Venez et souriez à la mélaniorphosc.

Ce n'est plus ce bois sombre où , privé de secours , iNoIre jeune chasseur [)ensa finir ses jours; C'est un vaste jardin , où l'art et le génie. Domptant d'un sol ingrat la rigueur infinie , Ont (Miiin égalé les chefs-d'œuvre divers , Que l'aimable Delille a chantés dans ses vers. Vous, dis-je, dont le cœur aime la rêverie , Venez interroger la nouvelle Égérie :

Un souverain puissant rcmbellil et l'aima ; Mais il ne suivit point l'exemph; de Numa. l.à , parmi les gazons dont ce séjour abonde , Elle épanche à flots i)urs les trésors de son onde ; Puis, quittant à regret ses bords délicieux , Dans un gouiïre })rofond se perd à tous les yeux.

llélas ! dans cette image est le sort de la vie. L'homme; en tous ses projets guidé par la (blie , Au terme de ses jours arrive {)as à pas , Victime dévouée au goullVe du lréi>as.

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