‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 13 sur 115 · I .} US DE CtlTIQUB · texte numérisé non relu

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Misérables calculateurs! le sentiment sait-il compter ? J'ai vu, j'ai entendu de ces profanes: Oh! on m'aime comme cela ; eh! bien, j'aimerai autant. Qu'estce que c'est que ces bureaux de recette et de dépense?

« Le meilleur calcul, encore une fois, est de n'en pas taire. »

Pourtant ne vous y fiez pas trop. Il ne tint pas de bureau de recette et de dépense. Mais notre prince, qui voulait n'avoir jamais que vingt ans, resta toujours trop près de l'âge de Chérubin pour n'en avoir pas un peu L'humeur et les caprices. Cherchant dans l'amour, comme il dit, la jouissance, il lui fallait à tout le moins du retour, ou bien il savait se reprendre à merveille. Ce n'était pas un Fersen.

« Qui a pu voir tous les jours l'infortunée reine Marie-Antoinette sans l'adorer ? Je ne m'en suis bien aperçu que lorsqu'elle me dit : — Ma mère trouve mauvais que vous soyez si longtemps à Versailles. Allez pas- >er quelques jours à votre commandement. Ecrivez des lettres à Vienne pour qu'on sache que vous y êtes, et

.nez. — Cette bonté, cette délicatesse, et plus encore l'idée de passer quinze jours sans la voir m'arracha des larmes, que sa jolie étourderie d'alors, qui la tenait à cent lieues de la galanterie, l'empêcha de remarquer. Connue je ne crois pas aux passions qu'on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques, quinze jours me guérirent de ce que je m'avoue ici à moi-même pour la première fois, et que je n'aurais jamais avoué à personne de peur qu'on se moquât de moi. »

Car c'était, sous sa légèreté, une tête fort raisonnable et même réfléchie. Ses vivacités faisaient partie de sa raison : c'étaient les éclats d'une gaieté d'autant plus douce qu'elle était naturelle et qui était de tous les instants parce qu'elle procédait d'une véritable vaillance d'âme. La gaieté, l'éternelle jeunesse de ce prince dont

la confiance dans la bonté de la vie était restreinte, lui faisaient une manière d'héroïsme quotidien et l'eloignaient également de l'optimisme comme de la frivolité. Il n'attendait rien que des ressources d'une imagination fière et galante, et savait qu'il n'est de beaux jours pour l'homme que ceux qu'il a lui-même pris soin d'embellir. La gaieté ainsi entendue est une forme du courage. Au surplus, sans se prendre soi-même trop au sérieux, il est possible de ne pas prendre non plus les choses par trop à la légère. Ce qui donne à ses moindres réflexions cet attrait que possède seul le brillant solide, c'en est l'intelligence, la sagacité, souvent la profondeur de l'observation. Il ne s'y efforçait pas et cela venait selon la rencontre, mais presque toujours avec un rare bonheur de justesse et d'à-propos. Ses remarques sur les signes précurseurs de la Révolution française sont d'un grand et sain bon sens. Il prédit que l'Assemblée des Notables ne ferait qu'empirer les choses et montra qu'une monarchie, déjà battue en brèche et chancelante, et qui au lieu de reconquérir son ascendant par des démonstrations d'énergie et de magnificence, sauf à se réformer toute seule dans le secret, ne trouve de ressource que dans le recours au contrôle financier des citoyens, une telle monarchie, qui semble réduire à la question d'argent tout le problème politique, et doute à ce point d'elle-même, est atteinte dans son principe et paraît appelée à disparaître. C'est son instinct du commandement qui le guide en cela; car il ne fit jamais question pour lui que tout l'art de gouverner ne consistât à faire le bonheur des sujets sans eux et le plus souvent malgré eux. L'idée de liberté, dont il voyait avec peine son ami Ségur si follement épris, ne lui inspirait aucun enthousiasme. La connaissance de l'Europe lui avait de bonne heure enseigné que les seuls pays en ascension à cette époque étaient les pays à gouvernement fort. Sous la

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tonne plaisante dont il assaisonne toute vérité, il écrivait : i Périsse plutôt encore un million d'hommes, dira une vieille comtesse de province, que je ne perde l'eau bénite de mon curé au bout de son goupillon. Je veux qu'on VOUS la rende, Madame, non pour votre amour pour l'humanité, mais parce que la chose où vous mette/ par vanité tant de prix sert au bien général. Point d'exagération, parce qu'elle a fait bien du mal. Soyez sûre qu'il n'y a point de pays qui n'ait appris, aux dépens du votre, à être fidèle à son roi. Quelle est la femme qui, en voyant une autre femme en convulsion, désire se trouver dans le même état ? On verra plutôt des républiques devenir des royaumes que des royaumes devenir républiques. On pleurera le meilleur des hommes dans Louis XVI, la plus belle et la plus parfaite des reines, des millions de victimes; on servira Dieu mieux qu'auparavant, et on respectera davantage son souverain. »

Il adressait à l'impératrice Catherine de Russie, le 14 juillet 1790, cette satire : au jeu de mots près, qui est comme un haussement d'épaules, on dirait du Candide spontané :

« La liberté est une si belle chose ! Celle des Pays- Bas me ruine tous les jours davantage; celle de la France me coûtera le quart de mes revenus. J'ai été assassiné et presque jeté à l'eau en Hollande, lapidé en Suisse, boxé en Angleterre et au moment d'y être pris pour matelot par la liberté de la presse. J'ai été aimé à Venise par la mère du doge. J'ai manqué d'être pris sur un vaisseau par les Ragusains, qui ont la liberté de piller partout. Je ne connais pas assez Lucques et Saint-Marin pour en parler. Je m'imagine que Gênes porte dignement son nom. C'est une très belle chose que la liberté, mais la voilà en bonnes mains. »

Les entreprises de force, les remaniements de la cirte

de l'Allemagne par Napoléon, laissaient notre prince grandement sceptique. Dès 1807, il pensait : « Je ne trouve pas cette marqueterie de l'Europe bien dangereuse et pouvant durer plus longtemps que son auteur. La plume l'a formée, la plume la détruira alors, si on sait bien la tenir. »

C'est qu'il avait déjà vu tant de choses naître et mourir! « J'ai vu dans leur brillant, disent ses mémoires, les pays et les cours où l'on s'amuse le plus. Et j'ai vu tout

diminuer et périr tout à fait J'ai vu jusqu'aux

restes des beaux jours de la Lorraine, qui ne tombait pas de bien haut, mais qui enfin existait encore du temps du petit roi Stanislas qui avait hérité de l'affabilité, de la bonhomie et des joies de l'ancienne cour des ducs de ce pays-là.

« J'ai vu les dernières magnificences de l'Europe, où dans un climat glacé, Catherine II a réuni le luxe asiatique à celui de Louis XIV, des Grecs, des Romains et des Mille et une nuits.

« J'ai vu Potsdam, Sans-Souci, et la Gloire; le règne militaire, une cour auguste et un quartier général sévère à la fois.

« J'ai vu tomber avec le prince Charles de Lorraine les Pays-Bas et une jolie cour gaie, sûre, agréable, polissonne, buvante, déjeunante et chassante. Et pour prouver seulement que je vois tout dépérir, toutes les cours de l'empire disparaître jusqu'à la plus petite par le manque de considération, même celle du dernier prince de la Tour qui, bien que ridicule, n'en était pas moins magnifique ; Manheim, Munich, Erlangen, du temps du dernier margrave de Baireuth et Stuttgart, qui ont été les séjours des fêtes, des plaisirs et de la plus grande représentation, je les ai vus aussi disparaître. Ainsi j'ai vu encore finir la petite cour de Bonn et jusqu'à celle

Pierre Gilbert. — I. 2

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de LtégC (c'est BOU! dire), brillantes sous deux princes

de Bavière. »

Vous chercheriez ici en vain la moindre arrière-peu

de récrimination, la moindre teinte de tristesse ou de mélancolie, la moindre intention de prophétie apocalyptique. Il affectionnait ces réflexions sur le passé, ces retours sur les spectacles entrevus au hasard des chemins. Bien loin d'en être affecté, il semblait y puiser une excitation, un courage nouveau. Quelle défense, jusqu'au dernier jour ! « Ma pauvre tête est épuisée, mais mon cœur ne Test pas. » Et quelle jeunesse! « J'aime assez à faire le beui dans les rues de Vienne, à cheval derrière la voiture de l'empereur, aux grandes cérémonies où je remplace le grand chambellan. » Il a alors soixante et dix ans, et il ajoute gaiement : <« Depuis quatorze ans j'ai laissé là mon uniforme de lieutenant général ; j'en porte un de régiment. Quand, comme prince chambellan, j'ai la commission de porter ou plutôt de soutenir les enfants de l'empereur au baptême, on me demande pourquoi puisque toute la cour est en grmd gala; je réponds : Je me suis fait archiduc. De même ne voulant point demander d'être conseiller d'État, et d'un autre côté porter la clef de chambellan qu'on a prodiguée à des espèces et à de soi-disant gentilshommes, je l'ai supprimée, c'est plus court. Je me suis fait ainsi moi-même conseiller d'État intime et actuel, sans intimité et sans actualité. » Sur le point de fermer le livre de ses mémoires, il se ravise : « Je laisse quelques pages, comme on voit, parce que je compte vivre jusqu'en 1820. On m'a prédit que je vivrais tant que j'aurais un cheveu noir dans la queue. Je m'examine; il me paraît qu'il y en a très peu de gris. Nous verrons. » Mais la prophétie apparemment lui inspire des doutes, car il se reprend encore : « Le Congrès (de Vienne, dont il avait déjà dit : le congres danse et ne marche pas)

est à bout de fêtes : quel spectacle lui donnerai-je pour le désennuyer ? L'enterrement d'un maréchal. » Il voyait juste cette fois. Aussi, quel plus convenable moment pouvait choisir ce grand Européen ?

Dans la description de son milieu, on s'étonnera que nous n'ayons fait presque aucune place à ses fréquentations littéraires. Il connut tout ce qui marqua de son temps, mais pas en confrère.

Dans ses rapports avec les gens de lettres, il est le voyageur curieux d'observer toutes les espèces d'hommes et, même lorsque volontairement il s'abstient de rivaliser d'esprit ou de babil philosophique avec Voltaire ou avec Rousseau, il ne laisse pas de se reconnaître in petto cette supériorité, plus enviable qu'aucune autre, de la connaissance de la vie.

Sur le compte des hommes de lettres, il s'exprime même avec assez de dédain : « On devrait défendre d'écrire morale, caractères, femmes, philosophie, législation, à ceux qui n'ont pas beaucoup voyagé, et qui n'ont pas été dans les grandes aventures. Il faut avoir vécu avec les souverains, et avoir soupe, depuis eux jusqu'à la plus petite classe de la société, pour juger le monde. Il ne suffit pas d'avoir été présenté. Il faut avoir été mêlé dans presque tout et partout. Il faut être acteur, pour être connaisseur, et avoir joué sur bien des théâtres. Cest quand on est affecté de quelque grand mouvement sur la scène qu'on écrit le mieux, et qu'on peut être cru. Voilà où les personnages donnent prise, et où on les voit au naturel. Voilà le jeu des passions. Voilà les ressorts à découvert. Ce n'est pas une société de l'ancien Versailles. Ce n'est pas la matinée de l'homme de lettres. C'est le monde tout entier, et te

cœur de l'homme bien mis a jour. » Une autre fois :

• Les savants De savent que des mots. Je ne vois jamais

des savants des choses ; c'est que ceux-ci n'ont pas la réputation de l'être. Les autres sont toujours orgueilleux, pédants, et à charge à une société. Le meilleur livre est le monde. • Ce dégoût du pédantisme, comme il le mit en action, le public a pris le change en ne voulant voir dans notre prince qu'un homme de salon brillant, mais superficiel et frivole. Quelle erreur ! Nous aisserons-nous prendre à des boutades, a des pirouettes mêmes qui sont, au tond, une manière de s'excuser d'être grand sermonneur et de prendre les choses sérieuses très à cœur ?

« L'enthousiasme est le plus beau des défauts. » « On jette du ridicule sur l'esprit de chevalerie. On se moque de ceux qui vont chercher des coups de fusil dans les pays étrangers ; et l'on oublie bien vite ceux qui en ont essuyé. L'honneur s'en va : s'il était remplacé par le plaisir, ce serait une consolation. Mais on s'ennuie, et cela vient du même principe, c'est qu on manque d'énergie. La prétendue philosophie du siècle n'est que de l'apathie. Ce sont ceux qui ont Je F élévation qui ont le plus de goût et de talents pour se divertir. » Voyez-le là tout entier. « L'indifférence pour la gloire ne peut être que jouée. Elle est incompatible avec l'élan du génie qui fait voler à la victoire. » Après cela, serons-nous dupes de ses petites manières ? Vous avez lu son Parfait égoïste ) et percé, sous une feinte ironie, tout bonnement le dédain des grands mots. Ne le croyez pas davantage quand il écrit :

ï. Ce conte philosophique du prince de Ligne, d'une « mâle gaîté », paraissait en tête du même numéro de la Revue Critique des idées et des livres. Ce n'était pas la première fois que Gilbert proposait un texte de son auteur. Voir, à la fin du tome II, l'Appendice I sur la Méditation de Parthenit^a et « le sentiment magistral de la nature ». — E. M.

« Pour peu qu'on soit assez considéré dans le monde pour y jouer un rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité... Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien. Mais elle va, et elle ira toujours. On dit : si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on ? Il est remplacé, et cela va. On dit : si nous ne faisons pas telle chose cette année, qu'est-ce qui arrivera ? Rien. Si un tel changement n'a pas lieu dans l'administration, tout est perdu. Non, tout s'en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient à peu près au même. » Seulement, en fait de devoir, lui, ne croyait jamais avoir assez fait le sien. Il se laisse aller à écrire contre les « demi-éclairés » : « Pour vous conduire, gardez-vous de réfléchir, mais suivez un mouvement d'instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Prenez votre parti. C'est par inspiration que vous ferez juste ce que Ton doit faire. » Mais de lui-même, il rectifie : « Après tout ce qui s'est passé, on entend dire souvent : brûlons tous nos livres, rentrons dans l'ignorance. Puisque vous en êtes sorti, je veux, au contraire, que vous soyez plus éclairés. Vous ne l'êtes qu'à demi, soyez-le tout à fait : à force de connaissances, vous redeviendrez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières, vous conduiront aussi bien que l'instinct naturel : savoir, n'est-ce pas analyser ce qu'on sent ? » La leçon pourrait encore servir à certains de nos gens de 1' « anti-intellectualisme ».

Enthousiaste passionné, réaliste averti, sceptique sentimental, telle était sa maxime, telle fut aussi sa naturelle et constante manière d'être lorsque passant de la philosophie à la pratique et à l'action, il s'adonnait à ses deux goûts, à ses deux passions (il n'eut qu'un

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seul amour1, celui de sou tils Charles, dont il fait un jeune dieu, tué en 1792, au combat de la Croix-au- BoÎSj en Champagne) : l'art des jardins et la guerre.

Belœil, • propriété ravissante, a dit Tilly, d'un homme remarquable dans tous les genres qui donnent de la célébrité, et aimable de toutes les qualités et de tout le charme qui font pardonner la supériorité, le prince de Ligne », Belœil, construit et dessiné dans le style de Louis XIY et de Le Nôtre, par le père de notre prince, n'était pas assez touchant au gré de ce dernier, qui souhaitait que les eaux, les arbres et les fleurs parlassent au cœur et à l'imagination un langage plus sensible, et s'il abusa un peu de l'allégorie (en quoi son goût se ressentait peut-être de l'éloignement de Versailles), il eut le bon esprit de chercher ailleurs qu'au palais des rois de France ce qui était convenable à l'embellissement des jardins d'un gentilhomme. « Il faut, dit-il avec cette modération qu'il sait rendre charmante, consulter son goût et son terrain ; il y a même des raisons de société qui doivent entrer dans la composition des jardins. Les mœurs, les occupations, le genre de vie qu'on mène dans un pays, ce qu'on est, même, tout cela y est pour beaucoup. »

« Quand on n'a pas d'environs intéressants, quand on est dans un pays plat, sans fleuve et sans accidents, il faut être beau sur soi, beau pour soi, se parer et s'aider comme on peut. »

1. Sur cette affection, sur ce fils tendrement aimé dont la mort lui fut une longue blessure, l'historien est forcé d'être sobre. Mais notre prince n'a-t-il pas livré tout son cœur de soldat et de père le jour qu'il écrivit : « Je fis engager un petit combat d'avant-garde avec les Prussiens et, m'élançant à cheval avec lui, je pris sa petite main dans la mienne, tout en galopant, et au premier coup de fusil que je fis tirer : il serait joli, Charles, lui dis-je, que nous eussions ensemble une petite blessure. »

Son idée est d'enchanter le séjour de ses hôtes ou du moins de leur faire passer le temps. « Il m'aurait été fort aisé, explique-t-il pour justifier son amour de l'allégorie dans les jardins, au lieu de cette espèce de débauche d'esprit dans ces petits jardins de métaphores, de mythologie ou de morale, de prendre une échelle plus considérable, et d'y sacrifier tout mon parc tartare ; mais au lieu d'y laisser un curieux pendant une journée entière, je n'ai voulu que l'amuser dans un plus petit espace, où cependant il ne pourra tout voir que dans une couple d'heures. » Il veut que de larges percées fassent entrer la vie rustique dans le tour d'horizon et prolongent le jardin par la campagne. Ses principes en fait de jardinage sont aux antipodes de tout dogmatisme. On l'a représenté comme un tenant du jardin anglais contre le jardin à la française. Ecoutez-le : « Remerciez-moi, possesseurs ou faiseurs de jardins français. Je vous apprends à braver l'anglomanie. Mais vous vous défendez si mal que vous méritez d'être battus. Dites donc que le genre anglais est excellent dans un petit terrain qu'on veut faire paraître considérable. L'exagération des auteurs de la bizarrerie (à V anglaise) ira bientôt à aimer mieux un bossu qu'une taille élégante. Voici comme je m'y prends pour égayer votre genre un peu ennuyeux (Je style français) et pour attirer les promeneurs qui sans cela voient tout d'un coup d'œil, et s'en retournent d'abord au château. »

Voilà : il pense à ses promeneurs et entend occuper son monde. D'ailleurs il convient « que les étrangers qui viennent à Belceil sont frappés du genre français, et ont de la peine à quitter l'admiration du superbe développement des ouvrages de son père, pour aller rêver dans les siens; parce qu'on ne force point les gens à penser et que le plus grand nombre aime mieux regarder que sentir ». Il entend la campagne comme un

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n'est p.is Rousseau. Non que notre tuteui

OC sente tvec une Vivacité extrême les Heurs et les

arbres. Mais il les aime avec allégresse si Rousseau les

aime aVCC mélancolie ; celui-ci en parle en herboriseur et l'autre en jardinier. Jean-Jacques jouit de la nature eu consommateur, si je puis dire; il en fait un aliment pour son cœur désole. Ligne est un créateur ; son industrie lui égaie la campagne, et c'est cette gaieté qui lui inspire ces poétiques descriptions, ces charmants mouvements d'enthousiasme dont foisonnent ses Coups iFœil sur Belœil et sur les jardins des autres. « Je voudrais échauffer tout l'univers de mon goût pour les jardins... Pères de famille, inspirez la jardinomanie à vos enfants... ». « Vous qui, des belles montagnes d'Autriche, ne pouvez planer sur le Danube et les belles plaines de Vienne qu'il arrose... ». « Le velouté des fleurs, le ton des différentes verdures et des fruits, peuvent donnera un jardin une grande supériorité sur les autres ; mais après bien des expériences, je trouve qu'il faut faire des taches : sans cela il v a trop de papillotage dans les couleurs. De grandes masses de roses et d'œillets ou de tulipes ; et que cela se renouvelle par des pots cachés s'il le faut. Mais point de buffets en gradins, comme pour la fête du saint de la paroisse ou d'une chapelle de la Vierge. De même vingt arbres à la fois, tous gris de lin, tous violets, ou roses, ou blancs, ou jaunes, ou incarnats, comme par exemple les corettiers. Je ne sais si tout cela est subordonné aux coups de lumière et aux heures du jour, mais c'est un travail nécessaire. Qu'on n'en soit point alarmé. C'est au soleil à protéger ce qu'on ne fait que pour qu'il y mette la dernière main. »

Même dans le style, ne sent-on pas là une facilité généreuse, dont il s'en faut peut-être qu'il ait toujours donné de pareils modèles, et qui ici procède de l'abondance du sentiment ? Il faisait d'ailleurs profession d'ai-

mer « la manière large », en littérature et dans les affaires. « Il ne faut jamais se laisser dominer par ses affaires : un habile homme se met au-dessus. Quand même il manquerait d'exactitude, il se rattrape et se met au courant. Il faut de l'ordre sans doute et de la méthode; mais il n'en faut pas être esclave. La peur de faire des injustices en fera commettre. Le génie fait tout percer, tout deviner, tout réparer, et s'élever au-dessus des formes. » Après quoi, il ajoutait, retombant dans la fin : « L'absence du génie fait du ministre un commis, d'un général un major, d'un président un avocat, d'un intendant un subdélégué, d'un médecin un apothicaire, mais presque jamais un prêtre d'un évêque. »

Ces qualités d'enthousiasme, cet instinct, cette vocation du génie naturel, le prince de Ligne les possédait comme militaire. Car, et c'est ce qu'on ne sait pas autant qu'il conviendrait, il fut passionnément soldat et il se pourrait que les plaisirs de cour et de société n'aient servi, dans son plan, qu'à entretenir en son âme cette flamme légère, ce feu indispensable au chef de guerre.

A l'école de Frédéric, il s'était mis en avance de plusieurs dizaines d'années sur son temps. Il faudra la leçon napoléonienne avant que soient reçues les idées et accomplies les réformes dont le prince de Ligne a été l'un des promoteurs : il avait même, nous apprend M. le lieutenant-général de Heusch, inventé le premier modèle de fusil à tir rapide se chargeant par la culasse.

A tous les formalismes, il opposa les leçons de l'expérience, le dressage méthodique en vue du combat dont

i SSAIS DE ( une

les réalités sont définie ►. Admirateur de Frédéric, il fut des plus intelligemment acharnés à combattre les abus

de L'exercice à la prussienne. Pour marquer parmi les plus grands généraux, il ne lui a peut-être manqué qu'un commandement en chef devant l'ennemi, commandement toujours sollicité, toujours refusé, le prince passant pour un gaspilleur d'hommes, et l'Autriche pratiquant déjà la politique d'économie et la stratégie des petits paquets qui lui a lait perdre l'Italie et quelques autres territoires. Gaspilleur d'hommes est bientôt dit ; assurément le prince de Lii^ne n'était pas un épargneur d'hommes. Selon lui, le but du combat était à? entamer l'ennemi, ou, comme il dit encore, de tonner et étonner > ce qui exige quelques sacrifices. Il paraît avoir deviné la tactique frédéricienne que Napoléon suivra avec un génie supérieur : avoir, en un point choisi et en un moment donné, la supériorité numérique sur l'ennemi et l'accabler. Dans le chapitre des Préjugés militaires1, intitulé de la Supériorité de FEunemi, il formule ainsi ses principes :

« Si l'on prend la résolution d'avoir toutes ses troupes ensemble, capables de marcher rapidement au premier corps de l'ennemi, en manœuvrant sur un de ses flancs, et peut-être à dos, elles seront plus fortes que lui, et s'en déferont aisément, en le prévenant partout avec rapidité. — Si l'on fait la sottise en plaine de marcher à lui centre contre centre, certes, on est dépassé des deux ailes, et battu à coup sûr. Mais si, comme le jeune Cyrus à la bataille de Cunaxa et Frédéric à Leuthen, on se place sur une aile de l'ennemi, en lui refusant la

i. Sous les auspices du Comité du Centenaire, présidé par M. Lcuridant, les Préjugés et fantaisies militaires, le Coup d'oeil sur Bclceil, les lettres à la marquise de Coigny et les Mémoires de ma vit ont été réédités par la Librairie Edouard Champion et par M. Coppin-Goisse, à Ath.

sienne, avec la facilité qu'on a à remuer une petite armée, il sera battu avant que le grand tour qu'il doit faire pour attaquer cette aile refusée soit achevé. La supériorité en manœuvre et en discipline est la seule que je respecte ; et on peut se la procurer. »

Le regret de sa carrière fut de n'avoir pas été désigné contre Bonaparte en Italie à la place des incapables que ia cour lui préféra. Ce qui pourrait donner à penser qu'il eût fait bonne figure, c'est, autant que sa doctrine militaire, l'idée modeste qu'il avait de ses chances : il ne s'est jamais vanté de vaincre Bonaparte; le plus qu'il osât espérer, mais ce à quoi il était sûr de parvenir, c'était de livrer au général une bataille sérieuse, au lieu de la guerre de détachements qui décima les troupes de la monarchie autrichienne. Avec un électriseur d'hommes comme le prince de Ligne, qui saurait dire ce qu'elles eussent fait contre les effectifs réduits et pauvres de Bonaparte? « Personne, a-t-ildit, ne peut être sûr du gain d'une bataille, mais on doit l'être de ne pas être défait. » Ligne contre Bonaparte, c'était peut-être une occasion de renouveler le parallèle de Condé et de Turenne : « l'illumination soudaine » contre le calcul et la méthode, le cavalier contre l'artilleur, l'improvisation contre la science, avec tout ce qu'il sied de sousentendre de restrictions à l'absolu de ce langage.

« Il n'y a point de marche, de règle, de principe invariable, de système à établir ou à combattre pour le génie qui embrasse tout d'un coup ce qu'il y a à faire, suivant le genre de guerre et l'ennemi dont la formation et le caractère national le déterminent. » Un seul principe permanent, toutefois : « Il faut afficher l'offensive, quand même on est obligé par une foule de circonstances, qui ne devraient pourtant pas exister, de rester presque toujours sur la défensive. »

Il exige d'un chef qu'il ait l'esprit guerrier, parce que

2$ i IAIS DE [ UTIQ]

■ouille, cette âme seule peut inspirer dans la bataille des solutions instantanées pour taire tace a l'imprévu des combats, et que pour être capable de ces conceptions, il faut être heureux de la bataille. 11 bénit « la main du Dieu des armées qui s'appesantit apparemment sur les généraux qui ne sont point des soldats ». A quel point il l'était, écoutez-le dire : « Une bataille est une ode de

Pindare : il tant y apporter un enthousiasme qui tient du délire. Si l'on en a, qu'on s'en rapporte aux premières mises du génie ; il offre la victoire, mais c'est l'esprit ensuite qui s'en saisit. » — « Gagner une bataille me parait l'effort suprême du plus vaste génie ; mais remporter la victoire est de celui qui a les deux audaces de corps et d'esprit. Eh ! comment ose-t-on arborer les livrées de l'honneur sans ces deux qualités réunies ? » Il veut parler ici de la poursuite de l'ennemi après le succès, occasion souvent perdue. « Mon étonnement est qu'on survive à une bataille, quel qu'en soit l'événement. Comment ne pas mourir de chagrin si l'on perd, et de joie si Ton gagne ? » Enfin sa devise : « Je suis soldat et je suis enthousiaste. Je veux qu on le soit. Je trouve que pour faire son devoir, il faut faire plus que son devoir. La gloire est quelque chose de si rare qu'il faut s'en donner tant quon peut. »

Mais quoi ? ne citerai-je pas encore cet exorde de ses Fantaisies, dédié « aux commençants » ? Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit rien de plus vibrant, et ce serait en vérité la bonne façon d'adopter définitivement ce cœur de feu, qui manqua tant à notre xvme siècle français, Vauvenargues mis à part, que d'inscrire en tête de nos règlements militaires, ces paroles, j'allais dire cet ordre du jour :

« Fussiez-vous du sang des Héros, fussiez-vous du sang des Dieux, si la gloire ne vous délire pas continuellement, ne vous rangez pas sous les Etendards. Ne dites

pas que vous avez du goût pour notre état ; embrassez-en un autre si cette expression froide vous suffit. — Prenez-y garde : vous faites votre service sans reproche peut-être; vous sa\ez même quelque chose des principes ; vous êtes des artisans ; vous irez à un certain point, mais vous n'étiez pas des artistes. Aimez ce métier au-dessus des autres, à la passion ; oui, passion est le mot.

« ...Enfin que l'enthousiasme monte vos têtes,

QUE L'HONNEUR ELECTRISE VOS CŒURS, QUE LE FEU SACRÉ DE LA VICTOIRE BRILLE DANS VOS YEUX, QU'EN ARBORANT LES MARQUES INSIGNES DE LA GLOIRE VOS AMES SOIENT EXALTÉES... »

Sans doute il tache de se ressaisir : « Qu'on me pardonne si la mienne, qui l'est peut-être trop, m'entraîne malgré moi à un peu de déclamation », mais, vous l'entendez bien, c'est pour témoigner que l'homme de salon, s'il lui reste conjoint, ne fait et bien loin de là, aucun tort au chevalier.

ET SOX PETIT-NEVEÛ QUI LÏGXORE

...l'offrande du Jongleur de Notre-Dame.

« A moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir aimé son défunt « pour lui-même », — a dit Jules Lemaitre, — ne croyez pas que ce soit lacile, le rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme célèbre...

« ...Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort...

« ...Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui... Elles détiennent, elles captent, elles défendent leur mort... Elles ne savent plus bien si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles...

« ...Il v a les frères veufs, dont le mort avait du talent... »

— Et il y a les petits-neveux...

...M. Masson-Forestier, qui vient de publier (et de

lancer avec quelque petite velléité de tapage) un gros volume, Autour de Racine ignoré, ferait un bon type de parent redoutable à l'objet de ses soins. La sauvage fureur de son encensement détériore à tout coup la figure de l'ancêtre. L'accident n'est pas rare; en vit-on jamais de plus stupide ni de plus évitable ?

M. Masson-Forestier se défend, en un endroit de son livre, d'être un èrudit (il écrit, dit-il, pour tout le monde), et en un autre, il refuse la qualité de critique littéraire. — Mais comment, direz-vous, un ouvrage sur Racine ignoré peut-il à la fois récuser l'érudition et le goût ? — Voici :

Un jour M. Masson-Forestier, arrière-neveu de Racine, découvrit son grand-oncle. — En Racine, ce qui lui plut probablement davantage, ce fut ce lien de parenté. Il pensa qu'il devait y avoir une manière d'entendre Racine dont seul un petit-neveu fût capable, et il conçut le dessein d'expliquer Racine par l'hérédité. De par sa naissance, il fallait bien que M. Masson-Forestier possédât, pour « formuler » Racine, des mesures et des balances qui passassent en précision celles, trop communes, de l'histoire et du goût. Le sang de Racine, ou plutôt le sang des Sconin (ascendance maternelle du poète), dont M. Masson-Forestier n'est pas modérément fier, lui parut en Racine tout ce qu'il y avait de plus intéressant. Il était difficile de choisir une méthode moins convenable à l'intelligent génie de Racine. Racine ignoré ne le sera jamais à ce point que par son petitneveu.

Des mobiles trop personnels déterminèrent M. Masson-Forestier à ses recherches pour que la passion, le sentiment (et le ressentiment), et l'imagination, et les

i SSAIS Di ( Kli [OJ i

petites haines, et les petites rancunes de l'auteur, n'aient pas un peu contribué à son jugement.

'ibre avant-propOS • raconte cette histoire :

Donc ce jour-là, 22 avril 1S99, à dix heures du matin,

p.ir une pluie battante, une centaine d'académiciens, d'uni-

taires et de journalistes!. . se préparaient à prendre le

train pour la station de Saint-Rémv-Chcvrcusc. On s'en allait en bande pèleriner vers les ruines du monastère d'où sortirent et tant de fades racines grecques, et, — par surcroit, — le génie de Racine.... D'après le Temps, l'ordonnateur était certain suppléant en Sorbonne, connu pour détenteur d'un fonds mystérieux, d'un prix inestimable, fonds qui, un jour, — on ne sait du reste pas quand — expliquera Racine. L'aimable M. Jules Lemaitre était très entouré, quand, donnant du coude, un petit monsieur déboucha, - et de haut :

— Monsieur Lemaitre, vous êtes attendu !

— Bien, je descends, mais que d'abord je vous présente un arrière-neveu de Racine, un écrivain, M. Mass...

Le spirituel académicien ne put continuer. De sa voix la plus réche, le petit monsieur barbu, brandissant un parapluie énorme :

— Mossieu, me dit-il, apprenez que c'est une cérémonie privée, où ne sont admises que des notabilités raciniennes con-si-dé-ra-bles.

Et M. Masson-Forestier poursuit le récit de ses mésaventures : exclu du compartiment d'honneur, exclu des voitures officielles, exclu du banquet, il dut interminablement parlementer et aujourd'hui il lâche ses rancœurs de plus de onze années, sans même nous faire grâce de ses doléances au chef de gare de Saint-Rémylès-Chevreuse.

En sorte que l'on se demande si M. Masson-Forestier eût mis tant de passron à expulser Port-Royal de l'Histoire de Jean Racine au cas où il n'eût pas été lui-même exclu de la cérémonie de Port-Roval.

Les passions devaient prendre un facile empire sur un esprit sans méthode ni rigueur. Le malheur fut, en somme, que M. Masson-Forestier soit cet esprit.

On imagine difficilement un livre plus faible et plus pédantesque, plus hérissé d'un trompeur appareil de citations l3 plus encombré d'un fatras de textes ramassés dans des lectures sans ordre. L'auteur use du syllogisme généralement sans pertinence, et le caractère de ses preuves est de manquer d'évidence ; il a surtout un incomparable génie d'invention rétrospective qui lui suggère les plus fabuleuses versions d'événements homologués par l'Histoire. On est frappé d'abord de l'inutilité de son effort et puis de sa stérilité.

1. M. Masson-Forestier, qui veut faire impression par le grand nombre de ses citations, cite infiniment trop et de trop minces autorites : recherchant les « aspects de la vallée » de TOurcq « qui ont dû, dans une mesure quelconque, impressionner la jeune âme si merveilleusement douée du petit Racine », il ne craint pas d'avancer : « Comme le disait de Racine, dans Academos, un jeune écrivain : « Ses paroles cristallines sont sonores comme des sources. » Eh! bien, la Ferté n'est que sources limpides... » Ce qui n'est peutêtre pas péremptoire. Ailleurs il cite Mme Myriam Harry et M. Claude Farrère. Et il se justifie : « Comment, dira-t-on, vous faites déposer M. Farrère sur Racine ! Pourquoi pas ? Sainte-Beuve a bien invoqué l'avis de Toepfer pour apprécier Ronsard. » Seulement on s'aperçoit que ce n'est pas ici Sainte-Beuve qui cite Academos et M. Claude Farrère, mais plutôt le bon père jésuite de la quatrième Provinciale.

« Je voudrais, mon Père, que ce que vous dites fût bien véritable, et que vous en eussiez de grandes preuves. — En voulez-vous, me dit-il aussitôt ? Je m'en vas vous en fournir , et des meilleures ; laissez-moi faire. » — Sur cela il alla chercher ses livres... Le bon Père arriva chargé de livres. Et m'offrant le premier qu'il tenait : « Lise\, me ditil, la Somme des péchés, du Père Bauny, que voici, et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c'est un bon livre. » — Cest dommage, me dit tout bas mon janséniste, que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les évèques de France. » — « Voye\, dit le Père, la page 906... »

Pierre Gilbert. — I. 3

34 I US DE ( RITIQJU1

Comme d'autres parlent pour la postérité) M. Masson-

Forestier écrit, de son propre aveu, sous les yeux de

cet aréopage qu'il nomme la « Critique étrangère »> ou

Critique allemande ». Sou livre relèvera, pense-

t-il, la critique française du discrédit où Tout jetée ses

méthodes superficielles, c'est-à-dire SOttgOÛt '.

Il se pourrait que l'ambition de M. Masson-Forestier fût plus modeste qu'il ne suppose, et que son livre ne se trouvât être si médiocre que par trop d'obéissance aux

méthodes germaniques.

Mais il est temps d'entrer dans le détail de cette médiocrité 2.

Donc M. Masson-Forestier entreprit de rechercher la formule de la « préparation d'un Racine ». Quelles cor-

i. Tout l'ouvrage respire d'ailleurs le pire esprit antifrançais et l'amour de la guerre civile. L'auteur hait Rome et notre Midi latin. Il s'institue redresseur des torts de notre Histoire et bourreau de nos gloires nationales. Certains détails de son livre lèveraient le cœur si l'on devait le tenir pour entièrement responsable. Un seul exemple, car à quoi bon fatiguer sur un si piètre objet nos puissances de mépris ? M. M. -F. cite d'abord Mirbeau : « Condé, la plus pesante, la plus stupide brute de ce siècle de brutes, Condé qui vendit son épée au plus offrant. » Puis il ajoute de son cru : « Condé à qui nous devons L'effroyable Fribourg, une défaite due à Condé seul et qu'on nous a cachée, *

On nous a caché un défaite. Quel scandale ! Il fallait, au gré de M. Masson-Forestier, étaler la blessure et gratter les plaies : au besoin il serait là pour les envenimer d'un peu de bave.

2. Dans le même fascicule de la Revue Critique des idées et des livres, le 10 janvier 1911, Jean Longnon (qui signait à cette époque Jean Herluison) étudiait, chez le même auteur, l'érudit. M. Masson- Forestier répondit à l'un et à l'autre par une lettre mêlée de grands extraits de son livre. Dûment reconnus et découpés, ceux-ci furent bien publiés mais à part, sur les pages d'annonces de la revue et en caractères gothiques. V. à la fin du tome II, Appendice II. — E. M.

nues et quels alambics lui servirent pour cette analyse ? Oh ! mon Dieu ! les plus grossiers de tous les instruments et les moins usités de la véritable science : vieilles théories sur la race, l'hérédité ici appelée innéité, l'influence du paysage et du milieu, et autres hypothèses fortement conjecturales qui ne retiennent aujourd'hui l'historien que pour lui rendre le sens profond de cette maxime pascalienne : Il faut savoir douter où il faut, gravée par M. Masson-Forestier au fronton du livre le moins douteur qui oncques fut écrit.

Il ne souffre d'abord pas que Port-Royal ait exercé aucune influence sur l'âme de Racine. L'élément Port- Royal est formellement exclu du composé Racine : il n'en a pas, dit-il, découvert au fond de ses éprouvettes le plus mince résidu ni la plus subtile trace. Racine n'entra d'ailleurs à Port-Royal qu'à seize ans, une fois sa formation achevée, a On peut admettre qu'à seize ans, écrit M. Liard, rien ne lui restait plus à apprendre de bien essentiel dans ce qui constituait l'enseignement de l'époque. » M. Masson-Forestier confond donc instruction et formation. Racine connaît Port- Royal à l'âge où, déjà instruit du rudiment, il commence de se développer ; ses études seraient-elles entièrement terminées, son goût, sa sensibilité, sa raison naîtraient à peine; les impressions de cet âge auront la profondeur et la ténacité.

Au reste quand on fait honneur à Port-Royal de la gloire de Racine, quand Jules Lemaitre professe que Port-Royal l'enveloppe de toute part, il l'entend dans un sens un peu plus élevé que M. Masson-Forestier. Port-Royal représente pour l'illustre critique une méthode, une âme. M. Masson-Forestier ne voit dans l'abbaye qu'une boutique, rivale de la sienne. C'est assurément le meilleur moyen d'ôter toute espèce d'intérêt à la question.

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Mais, rédame M. Masson-Forestier, l'âme de Racine

et celle de Port-Royal sont « antagonistes », et l'influence de l'une sur l'autre dut être nulle. « On ne voit pas bien, clans l'âme incertaine du Racine des années dévorantes, quels éléments proviendraient de l'âme très pure de Port-Koval. » L'erreur est toujours d'appliquer à l'analyse psychologique les procèdes de l'analyse chimique : il cherche quels « éléments » « proviendraient » de Port-Royal, comme si ces éléments se pouvaient matériellement isoler et transférer d'un sujet dans l'autre. L'àme humaine est un peu plus compliquée et secrète, et plus subtiles les influences morales : elles consistent en lentes modifications qui n'ont pas toujours pour effet de rapprocher le sujet du modèle. Pour plastique que soit l'âme humaine, elle est aussi douée; les influences extérieures composent avec sa loi propre. M. Masson-Forestier n'entre pas dans ces distinctions. Pour qu'il reconnût la marque de Port-Royal, il faudrait que Racine se fût soudainement et définitivement mué en un pieux enfant de chœur suspendu aux lèvres de Lancelot.

Comme dit Jules Lemaitre, tout cela n'est peut-être pas bien sérieux. Et il reste que Port-Royal, par les influences qui enveloppèrent Racine presque dès le berceau, par les trois années que celui-ci passa au monastère dans un âge critique, par ses querelles et sa réconciliation avec son ancien élève, par sa contribution à Phèdre, par Y Abrégé de VHisioire de Port-Royal que le poète ne laissa pas d'écrire encore qu'il dût s'en cacher, comme s'il ne pouvait enfreindre les ordres de son cœur, peut-être même par la disgrâce de Racine, enfin parce que le poète exprima la volonté d'y être enterré, Port- Royal tint dans la vie de son disciple une place qu'il vaudrait peut-être mieux déterminer avec exactitude que vainement contester.

Mais M. Masson-Forestier a l'orgueil de sa race et de sa ville, et il dispute Racine à Port-Royal avec autant d'àpreté que si les amis des solitaires voulussent attenter à l'honneur des Racine et des Milonais. De longues pages sont remplies des fastes de la Picardie, dans laquelle il perd le Valois et qui produisit les chansons de geste, les miracles, les mystères, le style gothique, Calvin, Jeanne Hachette, Robespierre, Saint- Just, Dumas père, Jules Verne, Faidherbe, Commines, Froissart, Dupleix, Lamarck, les deux Saint-Simon, Condorcet, Camille Desmoulins, Danton, Parmcntier, Dumouriez, Sainte-Beuve, Carpeaux, Jules Breton, Taine, l'amiral Courbet, Henri Martin, « et par ses origines Coppée ».

Sur La Ferté-Milon, ce bourg charmant dont il a la bonne fortune de pouvoir lire une partie de l'histoire dans ses papiers de famille, on espérait que M. Masson- Forestier découvrirait de curieuses particularités. Il apporte peu de nouveau : encore ce peu est-il gâté par l'esprit de système, et des pages qui pouvaient être jolies éloignent par leur ton d'emphase et de suffisance.

...En octobre dernier1, par un beau dimanche, quelques Parisiens débarquaient à La Ferté-Milon et découvraient, du moins l'auteur de ces lignes, la patrie de Racine. La petite ville fêtait son héros tutélaire et quasi éponyme 2. Nous admirâmes avec quelle intelligente piété elle s'honorait et s'aimait en son enfant. Racine soulevait très haut La Ferté-Milon.

M. Masson-Forestier a une tout autre manière : c'est La Ferté qu'il considère en Racine. Dirons-nous que la méthode manque un peu d'intérêt? En effet, comme

i. En octobre 1910. — E. M.

2. Puisque le nom de Racine soutient la renommée de La Ferté- Milon et le bruit qu'elle fit dans le moude.

i SSAIS M ( Ki 1 loi !

Racine excite infiniment plus l'imagination que La Ferté-Milon, le lecteur s'étonne que M. Masson-Fores-

tier fasse le détour de La lerté pour aborder Racine, et bientôt cesse de le suivre.

Le petit-neveu tâche de prouver que Racine natif de La Fèrté-Milon ne pouvait manquer d'écrire ses tragédies.

Par exemple, il découvre que le théâtre a des origines liturgiques. Or, La Ferté-Milon était, au xvn siècle, une ville religieuse, cléricale même. Donc :

« Même considéré seulement en tant qu'auteur profane, Racine avait été, semble-t-il, particulièrement prépare à ses destinées par le fait qu'il vivait, enfant, dans un temple, puisque le théâtre est né, a grandi, lui aussi, devant les autels. »

Et ainsi de suite :

Un Milonais seul pouvait, paraît-il, écrire les Plaideurs et, chose plus étonnante, Athalie ou Baja^ct.

Tout s'explique '. Mais tout ne s'explique pas par La Ferté-Milon. Il y a encore la double ascendance du poète, le sang Racine et le sang Sconin... Nous négligerons ici le détail des apports de l'un et l'autre sang dans la combinaison Racine. Aussi bien il se trouve que ces deux races ont des vertus exactement contraires. En sorte que ce qui ne revient pas à l'une, on est toujours sûr de pouvoir l'imputer à l'autre... Voire les deux sangs se livrèrent dans les veines de Racine un dramatique combat2. « Ce qui est plus saisissant encore, c'est

i. Tout, ce n'est pas trop dire. « Si je me permettais de donner un conseil aux futurs Sainte-Beuve, je leur signalerais les trois pièces qui, selon moi, suffiront à donner un jour la clef du caractère, de la moralité et de l'esprit de Racine, les Plaideurs, Athalie, et Baja;ct, la première création intégrale de Racine. » Donc, La Ferté-Milon explique les Plaideurs, Athalie et Baja^et, qui expliquent Racine. Comme c'est simple !

2. A moins encore que ces deux causes contraires ne concourent

de penser que Racine a peut-être eu en lui, comme deux frères ennemis, l'âme d'un Sconin et celle d'un Racine... Etéocle et Polynice. » Et cela explique encore bien des choses. « Dès Uzès il travaillait toujours à certains Frères ennemis commencés depuis longtemps. M. Jules Lemaitre s'écriera : — Je voudrais bien vous dire pourquoi Racine a tenu à mettre d'abord à la scène ces effroyables haines de famille, mais je nen sais rien \.. Nous le savons maintenant. » (!!) Et que ne sait- il pas? Il ne faut pas sourire. Car cela est triste. Songez au labeur que représente ce gros ouvrage plein de menus calembours qui ne tromperaient pas un écolier : peutêtre des années de recherches, de compilations, de voyages. Et si M. Masson-Forestier, en fin de compte, trahit et diminue Racine, il ne paraît pas douteux qu'il n'ait de bon cœur aspiré à le servir. Son volumineux travail, c'est l'offrande du Jongleur de Notre-Dame... Et nous souhaiterions d'avoir purgé nos censures de tout venin. Il faut avoir tenu une plume pour sentir la pitié qu'excite la vue de cette vanité : quatre cent cinquante pages in-octavo pleines de cendre et de vent.

A juger, en effet, l'importance mondiale que M. Masson-Forestier accorde à ses soi-disant découvertes, il devient impossible de garder devant tant d'illusion satisfaite le moindre sentiment de l'animosité que doit inspirer un méchant livre.

au même résultat et que le critique n'ait ainsi deux explications pour une. Par exemple l'atavisme Sconin et la « discipline automatique de sa ville natale », c'est-à-dire la survivance romaine, auraient leur confluent dans l'amoralité de Racine. I. « Il faut savoir douter où il faut. »

40 ESSAIS DB CMT1QPE

Diderot a vu juste, écrit-il. Racine, en effet, monte assez

rapidement — au moins en France vers une gloire iam

rivale. 11 est possible que dans quelques siècles (deux se sont écoulés depuis la prophétie de Diderot), il éclipse tous les écrivains de notre pays. Éclipsera-t-il aussi les grands écrivains étrangers ? J'en suis très convaincu, mais à une condition essentielle, à la condition rf 'être présenté de telle façon qu'il puisse être compris enfin par les étrangers. Et ils le comprendront peut-être (eux qui nient Racine : les Anglais nient Racine), le jour où Racine leur aura été présenté pièces en mains, dans sa vie, dans ses gestes, dans ses traits, partout où il peut être caché, ce Racine dont, jusqu'à ce jour, on n'a même pas voulu connaître la figure, puisque, à dessein, l'on n'a présenté de lui que de faux portraits aussi faux au moral qu'au physique.

M. Masson-Forestier se flatte d'être cet artisan de la gloire de Racine. Comment? En le présentant à l'univers sous les traits d'un être dépravé et, en plus d'une rencontre, abject : car alors il le trouve, suivant une niaise formule, beau d' « amoralité ».

On n'avait pas attendu ce neveu pour savoir et pour dire que Racine, nature passionnée, n'offrit pas le modèle de toutes les vertus. Mais M. Masson-Forestier tient à ce que son ancêtre ait été à la fois un bandit et un monstre d'hypocrisie. Mon Dieu ! s'il en était ainsi, je vous laisse à penser si le fait nous importerait grandement. Mais le livre du neveu ne prouve rien du tout qu'un parti pris forcené de dénigrement.

Par exemple, Racine ayant rédigé une critique grammaticale de TÉpître dédicatoire du Dictionnaire de l'Académie par Charles Perrault, critique qui est un chef-d'œuvre de sûreté et de goût, M. Masson-Forestier y voit une preuve d'arrogatue, comme s'il eût dépendu du bon ou du mauvais caractère de Racine de trouver bonnes ou mauvaises les fautes de Perrault.

Autre crime de Racine : II adore les poètes antiques.

Avouons-le, ces poètes manquent souvent de sensibilité, de bonté et de tendresse... D'autant que ce qui séduit Racine dans l'antique, ce sont les tragédies. Or la tragédie grecque, c'est de F horreur et du sang... Eh bien, nous le verrons, en bon tragique, Racine s'est baigné dans le sang : ses tragédies sont féroces. Or, dit la sagesse des Brahmanes : « Tout être est semblable à ce en quoi il se plaît. »

On sait que Racine eut, dans sa vie, quelques vigoureuses haines, qu'il fut susceptible, vindicatif, emporté. Les lettres contre Port-Royal en rendent témoignage. Alors M. Masson-Forestier le peint sous les faux traits d'un maniaque de la haine :

// est tellement vrai que, chez Racine, — par cela seul qu'il est passionné, — tout sentiment prend la forme de la haine que, lorsque beaucoup plus tard, il écrira des cantiques d'après saint Paul, — le doux saint Paul, — nous verrons Racine traduire les paroles les plus calmes avec des mots de haine :

Saint Paul : « Ce mal que je ne veux, je le fais. »

Racine : « Et je fais le mal que je hais ! »

En somme certainement Racine, identifiait la haine et l'amour. S'il en fallait encore une dernière preuve, nous la trouverions dans les Frères ennemis. Nous savons que cette pièce fut remaniée par Molière. Nous savons aussi, n'est-ce pas, que Racine savait sa grammaire, parlait français. Eh bien, voici une variante introduite par Molière, — ou sur sa réclamation.

Racine avait écrit :

Tout ce qu'a de plus noir et la haine et l'amour,

l'amour et la haine ne faisant qu'un. Molière a soutenu que cela faisait deux. Il a conseillé de modifier le vers « la haine ou l'amour ». Quel brave homme que ce Molière J !

1. Et insensiblement, par une suite de menues déformations qui ressemblent beaucoup à des à peu près, imagine-t-on que M. Masson-

(: BSSATS DB CRITIQUE

Nous verrons bientôt qu'il manque surtout à M. Mas

son-Forestier l'intelligence du Renie racinien. Mais il faut nous hâter et, si malaise qu'il soit de résumer en vingt

pages un texte vingt lois plus long, donner une idée des dernières thèses de M. Masson-Forestier. 11 veut que Racine ait traversé, vers sa trente-troisième année, une crise physiologique dont la répercussion se marque jusqu'en ses ouvrages, et que sa conversion (après Phèdre) ait été une habile feinte, un masque de Cour. Racine, épuisé de débauche, chercha une nouvelle carrière dans la dévotion.

On s'étonnera d'apprendre que, de l'hypocrisie de Racine, le petit-neveu n'apporte d'autre preuve que celle-ci :

« Racine a quitté le théâtre, mais, si l'on veut, les raisons de ce départ restent obscures, troublantes. Eh ! bien, voyons alors vers quoi il va tendre. »

Ce procès de tendance je laisse à penser dans quel esprit on l'instruit ! Racine ne se lit pas ermite, c'est donc qu'il restait diable, a M. et Mme Racine font pénitence, dans des robes de chambre pourpres chamarrées d'or... Il porte une toque de satin garnie d'or et une robe de chambre velours et or. Tout cela de couleur pourpre, la pourpre romaine, les couleurs mêmes de l'orgueilleuse Ferté. » Il a « des tableaux, des glaces de Venise », enfin tous les signes de la plus endurcie dépravation '.

Forestier en vient à nous peindre un Racine « moyenâgeux » ? Nous n'exagérons rien : « Il me semble, et je le dis dès maintenant, que Racine — le Racine d'Atbalie — eut surtout l'émoi moyenâgeux, la peur des châtiments plutôt que le malaise de n avoir pas asse^ aimé Dieu. »

i. Et sa correspondance ! N'a-t-U pas le front d'écrire au maréchal de Luxembourg qui avait rédigé une relation de la bataille de Nerwinde : « Votre lettre (si bien écrite), je ne crois pas que, de ma

Ce petit-neveu, si nigaud, fait penser à quelque vieille dévote, postée derrière les volets de sa petite province pour guetter et noircir les moindres faits du prochain. On perçoit, dans toute cette partie de l'ouvrage, comme un ton cafard qui écœure. La « robe de velours brodée d'or, constellée de pierreries » (!) que portait Mme Racine « dans l'opulent hôtel de Ranes » lui cause une indignation que nous voudrions croire sincère, et la traduction du « scandaleux Banquet de Platon », « graveleuse traduction », dit-il, lui paraît un scandale que Tartufe n'eût pas davantage réprouvé l.

Enfin il y a cette fameuse crise physiologique de 1672 environ, que M. Masson-Forestier est particulièrement orgueilleux d'avoir inventée.

L'une des plus fâcheuses erreurs sur Racine... me paraît être qu'on n'a pas remarqué combien, passé trente ans. Racine produit peu, produit péniblement. Et cependant, c'est un fait : de trente-deux à trente-six ans, ses œuvres se font rares et elles trahissent de l'épuisement.

Et il y a, là-dessus, une extraordinaire histoire de portrait. M. Masson-Forestier nous donne comme le portrait de Racine une tête de jeune homme qui se voit au Musée de Langres et qui, sur la reproduction photographique, paraît fort belle. Disons que l'attribu-

vie, j'aie rien vu qui m'ait tant humilié. » Quel monstre d'hypocrisie ! tonne M. Masson-Forestier qui connaît mal, évidemment, le style ainsi que la politesse, cérémonieuse et demi-souriante, du grand siècle.

1. Si l'on veut connaître en quelles étranges confusions de la littérature et de la morale tombe le petit-neveu, en voici un bon échantillon : « Un réaliste, c'est quelqu'un pour qui h fait prime le devoir. Les réalistes sont toujours de faible moralité, et éprouvent le besoin de donner à leurs personnages favoris les idées dirigeantes de leur âme. Dès lors, les principaux personnages de Racine, n'en doutons pas, c'est lui-même. »

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don est fort douteuse. Mais le plus beau, c'est que le petit-neveu, a force de s'hypnotiser sur sa thèse d'un Racine neurasthénique, finit par voir ce portrait tout autre qu'il n'es! : il y guette les ravages de la « sensualité amoureuse », et le plus léger cerne des paupières est • une poche » à ses veux. Enfin on ne sait plus bien, au bout du compte, si la crise physiologique autorise 1 identification du portrait ou si le portrait témoigne de la crise. Cette tête de jeune homme ne ressemble d'ailleurs en rien au portrait de Santerre. — Justement! s'écrie Masson-Forestier : cela prouve que Racine a changé de vie entre les deux portraits ! M. Masson- Forestier n'est jamais à court.

Reste, comme dernier témoignage, Y épuisement que trahiraient les ouvrages de Racine après Baja^et. Car Baja^cl, pour M. Masson-Forestier, est, avec Athalie, un des sommets de l'œuvre de Racine : toute la production intermédiaire, il lui faut beaucoup de complaisance pour y discerner quelque mérite. C'est ici que l'inintelligence de la poétique racinienne éclate d'une manière effarante.

Toute la pièce (Baja^et) (le prodrome de la crise, la crise même) est ramassée en deux vers étonnants de sourde violence. On tremble quand on entend Roxane dire :

Il y va de sa vie, au moins, que je le croie !

Puis, quand elle l'interroge :

Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime : Vous vous perdez !

Eh bien ! de ces vers, qui sont tout action, nous n'en reverrons plus, n'est-il pas vrai, avant Athalie. Il n'y en a pas d'égaux en vigueur dans Mitbridate, ni dans Iphigènic, ni, ce me semble, dans Phèdre.

L'erreur de M. Masson-Forestier nous paraît considé-

rable. L'action n'est pas la caractéristique du théâtre de Racine. Il s'en faut, et Racine, au contraire, a réduit cet élément au minimum. Sa tragédie, en effet, est bien moins action que passion. En outre, Baja~et fut assurément de toutes les tragédies de Racine la plus facile, la plus brutale, la moins nuancée, celle aussi qui lui accordait les plus grandes libertés de composition. Au contraire, Iphigénie et Phèdre l'obligeaient au respect des données légendaires, et le caractère même des héros demandait plus de touches et de plus subtiles. Mais Iphigénie ne fait venir aux lèvres du petit-neveu qu'une moue dédaigneuse \ Le caractère de l'héroïque vierge, auquel M. Masson-Forestier ne parvient pas à s'intéresser, il lui échappe comme il est d'essence racinienne. Il ne veut rien savoir sinon que Racine imite l'antique, qu'il traduit Euripide, qu'il « copie » et « parfois sans génie ». Eh ! bien, si Racine copie, c'est qu'il est fatigué. Il eût fallu que le poète créât sa matière de rien2. — Mais Racine était bien trop nourri des classiques grecs pour qu'il pût jamais, dans aucun de ses ouvrages, cesser de leur payer tribut, et cette redevance ne porte nullement le témoignage que M. Masson-Forestier sollicite. Il a,

i. Après M. Fauchois, et avec le même goût et le même savoir, il chausse les bottes éculées de Hugo et réédite ses injustes censures : — ...et la rame inutile — Fatigua vainement une mer immobile. — Hugo tançait Racine : « Mais c'est justement quand la mer est immobile que la rame est utile, plus qu'utile. » Le malheur est que inutile soit ici attribut et non pas épithète : la rame fatigue vainement une mer immobile, donc elle est inutile. Le vers est d'ailleurs un des plus beaux qu'on sache.

2. M. Masson-Forestier ne fait d'ailleurs aucune différence entre le choix des matériaux et leur mise en œuvre, entre la réminiscence et le plagiat, entre l'utilisation et la copie. Pour lui, on n'invente rien du moment qu'on n'invente pas tout. Tel est cet esprit sans nuances. Depuis quand enfin le travail sur l'antique passe-t-il pour le recours d'un génie déchu?

[6 aïs DU CM1 [Q]

dans Ipbigéme, suivi de près Euripide? - Soit, mais écoutez M. Charles Péguy et comprenez ce que Racine ajoute au tragique grec :

Où cette [phigénie est surtout redoutable, c'est dans la tendresse. Où elle est invincible, c'est dans la cruauté de tendresse. Alors il n'y a pas un mot qui ne porte.

pourtant U respect, si cette obéissance Parait digne à vos yeux d'une autre récompense,

Au fond il n'y a pas un mot qui ne soit meurtrier... Quels vers ! une douceur unique : et il n'en reste qu'un arrièregoût de cruauté filiale pour ainsi dire. . . Sous chacune de ses paroles, sous ses silences mêmes, encore plus sous chacun de ses silences, couve une insolence qu'elle veut bien ne pas dispenser, une impertinence volontairement restreinte, réduite, reconduite, tenue en main, tenue en guide, une insolence, une impertinence royale, fille de roi, quel roi ! (secrètement fille d'Atride) ; ou le dernier, le pire de tout, une insolence de tendresse, une impertinence tendre '.

Mais il faudrait tout expliquera M. Masson-Forestier, et notamment que Phèdre, par sa donnée, ne pouvait prendre le même mouvement que Baja^et. Phèdre, c'est le remords et le désir honteux. Baja^el c'est la luxure triomphante 2. Seulement il s'est formé du personnage racinien une petite idée préconçue, et tout ce qui ne cadre pas avec son gabarit, il le récuse ou l'impute à un Racine dégénéré.

Nous ne rencontrons plus ici la logique des héros de Racine. Que doit chercher cet Hippolyte, qui a peur, qui supplie, qui, oubliant sa fermeté ordinaire, chancelle,

i . Victor-Marie, Conte Huço, par Charles Péguy.

2. M. Masson-Forestier suppose que les héroïnes de Racine sont des Suédoises normales, et il admet, avec M. Brunel, que Roxane est « la femme d'Orient, jeune, saine et sans tare aucune ». Voilà une géographie bien peu sûre !

tremble pour ses jours ? Un asile sûr. Cet asile, il le connaît. Tous les héros de Racine, beaux animaux instinctifs, font toujours infailliblement ce que la nature, ce que leur instinct (et le plus fort de tous les instincts n'est-il pas celui de la conservation ?) exige d'eux. Ici, Hippolyte devient illogique. Ce n'est donc plus du vrai Racine.

Voilà un pur échantillon de critique allemande : cette intrépidité d'incompréhension, de censure et de rature est un hommage que rend l'auteur à ses nourrices d'outre-Rhin. Bien allemand aussi, ce talent de diminuer, en le ramenant à son échelle, l'objet de son étude et de notre admiration1. Il en vient, pour déprécier la Phèdre de Racine, à louer celle de Pradon. Il n'imagine pas qu'après Phèdre, Racine eût pu donner d'autres ouvrages tragiques, et il se réjouit plutôt de sa retraite : Racine était épuisé. Les forêts de Germanie ne manquent pas d'ours qui aient pu enseigner à M. Masson-Forestier le maniement de ces pavés.

Les petites imperfections de détail qu'il croit discerner dans Phèdre ne prouvent absolument pas que Racine travaillât alors péniblement. Car ce qui devait lui coûter le plus de soins, c'était la composition et l'établissement de son plan; c'était d'assembler, d'ordonner et de contenir dans sa tète l'agencement d'une telle œuvre, et non pas le coup de lime qui put manquer çà et là. Phèdre représente la plus grande difficulté vaincue par Racine.

1. M. Masson-Forestier veut démontrer que les questions de dignité, de rang et de préséance occupent l'esprit des personnages de Racine. Voici comment il a appris là-bas à solliciter les textes pour les dénuer de sens : « Phèdre vient effrontément s'offrira Hippolyte. Jamais la passion n'a déliré à ce point. Mais Hippolyte :

...oubliez-vous Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ?

« Cette réponse, Phèdre l'a dix fois méritée. Cependant, comme Hippolyte n'a pas un rang comparable au sien (c'est M. Masson-Forestier qui souligne) — puisqu'elle est reine — elle bondit ! »

48 i SSAI8 DB CMÎ1QPB

L'erreur qui consiste a ne tenir aucun compte du travail de composition de Phèdre, en trahit une plus générale et comme fondamentale. La critique de M. Masson- Forestier ne fait aucune place à l'intelligence dans l'œuvre de Racine. Racine, selon lui, fut déterminé par sa ville et son hérédité. Sa vie déroule la série des réactions d'un ureux animal. Et il n'a su que se dépeindre indéfiniment dans ses héros. Il n'a même pas inventé ses sujets.

Toute théorie fondée sur la notion de race, tout fatalisme historique ou ethnique aboutit ainsi à retrancher l'intelligence du corps des facultés humaines. M. Masson-Forestier n'y a pas manqué.

Or, l'intelligence de Racine fut étincelante et souveraine. Il faut lire ses préfaces et ses œuvres de critique pour en apprécier le degré d'affinement. Portée jusqu'à ces cimes, l'intelligence semble un miracle ou quelque émouvant défi. Racine était, par la loi même de son être, par son intelligence, élu pour disputer aux démons inférieurs de la terre et du sang l'empire de sa destinée. Et si ses pieds trempèrent dans le limon natal, son beau front rayonnait dans l'éther, trône des Idées et des dieux.

Mais ce Racine-là, vraiment « divin », n'est plus à découvrir. Il y a longtemps que sa gloire le porta en pleine lumière. Et il ne dépend plus aujourd'hui de sa famille de le pouvoir découronner.

Le i} mars.

A propos du deuxième centenaire de sa mort.

— ijn-ipii —

Sainte-Beuve l'a dit : « Boileau, personnage et autorité, est bien plus considérable que son œuvre. » A ne parler que de son œuvre, on court donc le risque de diminuer Boileau, en tout cas on est assuré de parler d'un moindre Boileau. Joint que toute considération de justice et l'intérêt de la gloire de Boileau mis à part, le critique ne saurait trop aujourd'hui commenter, en mille et une manières, les leçons du grand ordonnateur : en sorte qu'on se demande si ce ne serait pas un peu du temps perdu que celui accordé à l'étude de son œuvre, si agréable qu'elle pût être.

Cependant il n'est pas impossible de relever, sur ce terrain étroit, quelques projections du grand œuvre de celui qui, en mourant, ne laissait derrière lui rien moins que Phèdre, le Misanthrope et les Fables de La Fontaine. Ce sera tout l'intérêt de cette brève notice.

Les Épîires ont été pour la plupart composées par Boileau en pleine maturité, dans toute la possession de sa force, tandis que les Satires, œuvres de jeunesse, ne représentent guère que les essais de son génie.

Pierre Gilbert. — I. 4

Laissant de CÔté les deux premières Epîtres, qui sont

contemporaines des Satires, et les trois dernières (X, XI et XII), qui sont des fruits, un peu affadis, de son automne, il reste sept lzpilrcs, écrites entre trente et quarante ans, qui non seulement contiennent des beautés du premier ordre, mais sont, de toutes les pièces de Boileau, la neuvième Satire, A mon Esprit, exceptée, les plus abondantes en confessions intimes ou professionnelles.

On peut dire que si les Satires sont presque purement critiques et Y Art poétique doctrinal ou didactique, les Épitrcs définissent l'art personnel du régent du classicisme. A tous ces titres, elles occupent dans son œuvre une place éminente.

On les a trouvées mal composées : Boileau aurait méconnu la première de toutes les règles. Ainsi dès le premier pas, il nous faut aborder, de biais, il est vrai, cette grande question du classicisme. Le même reproche de manquer de composition n'a-t-il pas été adressé à La Bruvère et à quelques autres ? C'est qu'on a généralement le tort de se former du classicisme une idée ridiculement étriquée et d'une désolante tristesse. Il est certain que M. Doumic, qui se targue d'être bien pensant, serait de force à censurer sévèrement aujourd'hui les Épitrcs de Boileau si le malheur voulait qu'il ignorât la date de sa naissance. Les Epitrcs doivent paraître ma composées à ceux qui ignorent qu'une lettre n'est pas ur traité en règle et qu'une loi du genre consiste précisément en une certaine nonchalance ou sinuosité du discours. Ainsi, chez Boileau, le défaut de compositior n'est jamais qu'apparent. C'est un piège.

Le vrai sujet n'est presque jamais celui dont Boileai laisse croire qu'il traite. Le vrai sujet, toujours le même c'est toujours Boileau, soit homme, soit censeur. L'uniu essentielle des Epîtres réside Là, dans la constance de:

préoccupations qui ressaisissent Boileau à tout bout de champ, et surtout dans le ton qui avertit une oreille un peu juste que le sujet ne change jamais réellement. Qu'on feuillette le recueil de ces douze pièces, la matière peut bien être variée, c'est toujours Nicolas Despréaux qui revient en scène. Même quand le sujet paraît le moins y consentir, même dans l'Epître A mon jardinier, même dans l'Epître sur le Passage du Rhin, même dans l'Epître à Arnauld ou dans celle à M. l'abbé des Roches qui prélude à l'apologue de l'Huître et des Plaideurs par un trait de satire littéraire :

J'entends déjà d'ici Linière furieux, Qui m'appelle au combat...

jamais il ne disparaît.

C'est là Boileau. Esprit rigoureux, peut-être borné (le mot enferme une grande part d'éloge), toujours sa pente le ramène au précis, au concret, au fait d'expérience. De là, le sel de tous ses écrits : un ton personnel, un tour direct et vif. Ses Épîtres donnent tant de plaisir à cause du perpétuel renouvellement de l'expression, brodant sur un thème bien possédé, du rejaillissement constant de la même source. Cette méthode, qui fut celle de Boileau peut-être parce qu'il ne put en avoir d'autre, arrive à produire une forte impression de sûreté et de maîtrise. Nous comparerons la veine de Boileau à une lame, incessamment retravaillée, ployée, retrempée et frappée, aux courtes vibrations, toujours très pures.

Pour savoir si Boileau compose bien ou mal, comparez les deux Épîtres au Roi dont le sujet est à peu près identique : Louis plus grand dans la paix que dans la guerre, Boileau plus propre à la satire qu'à la louange. Les premières rimes avertissent de la similitude :

)2 CUTK)

.nui Rm\ c'est vainement qu'abjurant la Satire, tul désormais f avais faii vœu </ï. ///<,

dit l'une. Et l'autre :

>ui Roi, cesse de vaincre ou je cesse (f écrire.

Tu sais bien que mon style est né pour la Satire.

Eh bien ! il reste que chacune est un tableau parfait. Qu'est-ce qui les distingue? — L'ordre même selon lequel chaque pièce, lancée sur un mouvement qui lui est propre, rîle tout droit, jusqu'à épuiser, en quelque sorte, son mouvement. On peut les relire Tune après l'autre plusieurs fois. L'idée générale est bien la même; seules la plupart des particularités sont changées. Mais, preuve de plus de force encore que de richesse, il est impossible de transférer un morceau d'une pièce à l'autre, tant la propriété du moindre détail est parfaite en chacune : tout y sert, tout y est en action, tout y est marqué du sceau inimitable de la vie. On peut dire que Boileau a tiré un parti inespéré de son génie plutôt restreint : l'art a fertilisé et souvent renouvelé un fonds exigu et pierreux.

Comment ce fils de greffier est-il arrivé à s'échauffer? Comment ce satirique s'est-il poussé jusqu'à l'ode ? (Certains passages des Épîtres sont bien en effet des fragments d'odes.) C'est ce qu'une lecture apprend très vite. Avec Boileau, il n'y a pas de secret. Peu d'esprits furent plus conscients, eurent une intelligence plus exacte de leur condition.

Xous allons le citer abondamment : ce sera aussi bien la plus sûre manière de l'honorer.

L'Épître à Seignelay, qui est, avec celles à Lamoignon, à Racine et à Guilleragues, la parure de ces Epîtres, contient ces définitions essentielles : Sais-tu, demande-t-il,

. . . pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?

Et le poète répond :

. . . c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur ; Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit, Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit.

Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant; Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent ; C'est elle seule en tout qu'on admire, et qu'on aime. Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.

Ce n'est pas seulement parce que le classicisme est là tout entier défini, c'est parce qu'on y voit un Boiieau naturel, non point pédant, mais sensible et artiste, que nous avons cité ces vers les premiers de tous.

Nous espérons certes bien qu'ils figureront en épigraphe sur la prochaine Théorie du Classicisme qu'on attend : ils transparaissent dans toutes nos thèses antiromantiques, et jamais palimpseste ne fut plus clairement déchiffrable. Ordonner ses sensations pour leur plus grande intensité et leur garder d'abord leur pureté pour livrer à l'esprit une matière toute fraîche, voilà le principe premier : sentir et réfléchir.

Mais c'est en Boiieau que nous voulons le voir en œuvre. Sa sensibilité et son art, les mouvements de son cœur et les exigences de son esprit, toutes les facultés collaborant à une exacte représentation des émotions, de manière à frapper, d'un seul coup, par l'œuvre d'art, l'être humain en tous ses centres : voilà ce qu'il faut chercher en Boiieau.

Pour lui, la sensation n'est rien, tant qu'elle n'est

].\ ESSAIS DE CRITIQ.I I

pas traduite, c'est-à-dire prolongée, installée et organisée dans tout l'être; Il ne jouit de ses sensations ou de ses idées qu'une fois produites dans leur plus grande clarté et accouchées. Quand il lui arrive de faire ce travail tout haut et d'enfanter en public, quand le vers ratiocine, trahit une inquiétude d'esprit, partant une obscurité, c'est alors le moins bon Boileau. Mais qu'il ressaisisse l'ordre de ses idées, ou frappe la source de son émotion, quelle rectitude de mouvement et quelle aisance, quelle forme nette et naturelle, quelle éloquence ! D'où procède son émotion ? qu'est-ce qui le touche ? que sent-il le plus vivement ? Ici, on peut se déclarer plus ou moins satisfait. Sa sensibilité n'est ni très riche ni très compliquée. Il a vécu sur un petit fonds. Il ne répond pas à beaucoup de nos angoisses; il ignore beaucoup de nos passions. Cependant, outre que sa tranquillité peut être apaisante et fraternelle à notre détraquement, rien de ce qui le touchait ne nous est devenu étranger. Notre champ s'est agrandi, mais autour du sien. Aussi nous nous persuadons que jamais ce pays ne cessera de l'entendre ni de l'estimer. Son naturel plaît non seulement parce que

Chacun pris dans son air est agréable en soi,

mais parce que c'est vraiment une bonne trempe d'homme.

Son premier mouvement est pour critiquer et pour mordre : rien d'ailleurs d'un révolté. Doué, comme il dit, « d'un peu d'humeur bizarre », il est prompt à s'offenser, mais seulement du désordre :

Nous sommes un peu nés pour être mécontents.

Notre Muse, souvent paresseuse et stérile,

A besoin, pour marcher, de colère et de bile,

Notre style languit dans un remerciement;

Mais, Grand Roi, nous savons nous plaindre élégamment.

Seulement, cela, ce n'est que la facilité et le premier mouvement : nous ne croyons pas que cela vienne du fond de l'âme. On devine qu'il cherche à apaiser et rafraîchir son humeur échauffée. Sa veine est ironique, avec une pointe d'amertume et surtout beaucoup de bonté. Et il est excellent surtout dans ses moments d'abandon et d'ouverture :

C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous.

C'est qu'il n'aime pas au fond son chagrin; il ne désire rien tant qu'une occasion de s'épancher affectueusement. Seulement l'occasion est rendue plus rare par un goût exigeant. Si donc Boileau satirique est d'une vérité plus ordinaire, le Boileau élégiaque et sensible nous paraît plus profondément vrai, plus intérieur ; ses effusions ne sont que de rapides éclairs, mais tirés de ses entrailles mêmes; elles révèlent le Boileau secret, recouvert, qui aspire constamment à l'air et au bonheur. Aussi les É pitres remportent-elles dans notre estime sur les Satires, non seulement pour leur plus juste vérité morale, mais parce que dans cet effort de libération, le poète a trouvé ses accents les plus élevés, les plus purs et les plus dignes d'un homme.

Peu de choses peuvent être plus belles que cette virilité de l'émotion :

Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable : Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés. Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés. Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première, Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière. Ainsi donc, philosophe à la raison soumis,

Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même. On peut dire que c'est cet effort de connaissance senti-

56 BSAN i>i ( union

mentale qui a inspiré à Boileau ses plus beaux vers. Il y a là une justesse d'accent, un bonheur de rythme et de mouvement, qui ne seront plus guère dépassés.

i est trop : mon bonheur a passé mes souhaits. Qu'à son gré désormais la fortune me joue ; Tu me verras dormir au branle de sa roue.

Et cette J: pitre à Lamoignon, toujours éloquente et soudain attendrie :

Cependant tout décroit ; et moi-même à qui l'âge D'aucune ride eneor n'a flétri le visage, Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de V ombre des bois.

Puis la voix s'affermit et retrouve, pour apostropher Lamoignon. et l'éclat et le nombre :

C'est à toi, Lamoignon, g ne le rang, la naissance,

Le mérite éclatant et la haute éloquence.

Appellent dans Paris aux sublimes emplois,

Qu'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois.

Une autre période, également nombreuse et cadencée, enchantait Sainte-Beuve. C'est, dans YÉpître à Racine, cet endroit où Boileau, atteignant à la sérénité, se laisse ravir en quelque sorte à la vision sublime du siècle de Louis XIV :

Et qulm porte à nos vers que Perrin les admire ;

Pourvu qu'avec éclat leurs rimes débitées Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées, Pourvu qu'ils sachent plaire au plus puissant des rois,. Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois ;

Qu'Enghien en soit touché; que Colbert et Vivonne, Que La Rocbefoucault, Marsillac et Pomponne, Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer, A leurs traits délicats se laissent pénétrer ?

Voilà sans doute, réalisée, la perfection de la gravité enthousiaste. Et à ceux qui lui reprochent de n'avoir jamais pu quitter ses préoccupations d'auteur et de censeur, on sait maintenant que répondre. Quel plus grand sujet pouvait donc le tenter ? Boileau, témoin d'un des plus hauts faits de notre histoire, la fondation de notre ordre intellectuel, en fut profondément frappé dans sa pensée de tous les jours. Mesquines, si on les regarde comme des disputes personnelles, ses querelles littéraires ont la grandeur et la noblesse, du moment qu'on les rapporte à leur temps et à leur véritable objet. « L'œuvre de Boileau, ce fut, non pas de revenir à Malherbe déjà bien lointain, mais de faire subir à la poésie française une réforme du même genre que celle que Pascal avait faite dans la prose1. » Du reste, pour comprendre Boileau, il faut saisir qu'il n'a jamais fait que déterminer ses rapports avec le monde. Ainsi il put renouveler son sujet sans en changer essentiellement. Ses préoccupations d'auteur marquent le principal de ses rapports avec son époque. C'est un grand sujet si l'on se rappelle q\ie l'esprit humain faisait alors son salut.

L'idée, ou plus exactement l'image de la mort (car Boileau n'avait pas le génie philosophique, mais plastique), lui a inspiré ses accents les plus recueillis. Il dut tenir à la vie. Et si le croyant pensait à l'au-delà et d'aventure philosophait, l'homme de chair, l'artiste, l'homme sensible, se représentait la mort bien plutôt comme la rin.de toute sensibilité que comme le seuil du royaume de Dieu. La simplicité du sujet plaisait à sa simplicité d'âme et la tristesse et la grandeur du spectacle contentaient en lui un besoin d'émotion :

Dès le berceau perdant une fort jeune mère, Réduit sei\e ans après à pleurer mon vieux père, J'allai d'un pas hardi, par moi-même guidé...

i. Sainte-Beuve.

vs BSSAIS Di • Kl PIQJ i

Ou ce dialogue :

Qu'.ivcz-vous ? Je n'ai rien. — Mais... — Je n'ai

[rien, vous dis-je, Répondra ce malade à se taire obstiné.

Mais cependant voilà tout son corps gangrené El la fièvre demain, se rendant la plus forte, Un bénitier aux pieds va Vétendre à la porte.

Tout le monde a récité l'admirable distique :

Avani qu'un peu de terre obte)iu par prière Pour jamais sous la tombe eut enfermé Molière...

Quelle simplicité magnifique ! C'est bien là la caractéristique de Boileau. A le fréquenter, ce qu'on aime en lui, c'est ce ton familier, noblement simple, qui trahit une naturelle grandeur d'âme et le met de plain-pied non seulement avec les plus hauts sujets, mais avec les plus grands personnages. Il sait badiner avec Louis XIV et parvient seul à dérider Colbert. Il se rend égal à tout et à tous par la dignité vraie.

On lit dans ses œuvres un bien curieux Discours sur le style des inscriptions qui a surtout le mérite de nous renseigner sur son style. Nul n'a mieux que Boileau manié le style d'inscription : cette pureté et cette dureté de trait n'appartiennent qu'à lui. Il travaille au ciseau dans le marbre. Or, Boileau recommande dans les inscriptions la sainte simplicité.

Quoi ! ce Boileau dont la Muse est toujours en perruque ? — Oui, il proscrit l'emphase. « Les inscriptions doivent être simples, courtes et familières. La pompe ni la multitude des paroles n'y valent rien et ne sont point propres au style grave, qui est le vrai style des inscriptions, fl Et il n'est pas vrai que sa Muse soit toujours en perruque. On peut dire que Boileau a appris à son

temps, encore gâté d'emphase, de romanesque ou de vulgarité, à traiter simplement les grands sujets et les plus humbles objets avec dignité. Dire, « sans s'avilir, les plus petites choses », et représenter exactement des actions (comme celles du Roi) « qui, étant d'elles-mêmes toutes grandes et toutes merveilleuses, n'ont pas besoin d'être exagérées », dans les deux cas, il enseigne à traduire par le style la commune mesure de l'homme et des choses, de l'auteur et de son sujet. Sensation, connaissance et composition, sont les trois termes de la règle. Elle humanise et approprie le sujet et offre à l'écrivain un ordre pour communiquer son être le plus personnel.

Il resterait beaucoup à dire sur le style des Epîires. L'admirable, c'est cette perfection du détail dans l'aisance et la souplesse du mouvement, cette plénitude de sens et de son. — Que de beaux rythmes, variés et nombreux !

Guilleragues, plains-toi de mon humeur légère Si jamais, entraîné d'une ardeur étrangère, Ou d'un vil intérêt reconnaissant la loi, etc.

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville.

Mais lorsqu'en sa malice un pécheur obstiné, Des horreurs de l'enfer vainement étonné, Loin d'aimer, humble fils, son véritable père, Craint et regarde Dieu comme un tyran sévère, Au bien qu'il nous promet ne trouve aucun appas, Et souhaite en son cœur que ce Dieu ne soit pas : En vain, la peur sur lui remportant la victoire, Aux pieds d'un prêtre il court décharger sa mémoire :

6o aïs DE CMTIQJ !

Vil etcltYC toujours sous le JOUg du péché,

Au démon qu'il redoute il demeure attaché.

Le développement a tout ensemble l'ampleur et l'énergie.

Mais nous n'en finirions pas (Je citer. Il paraît que u Boileau retenait de mémoire ses vers, et les récitait longtemps avant de les mettre sur le papier; il faisait mieux que les réciter, il les jouait pour ainsi dire » (Sainte-Beuve). Voilà donc d'où vient cette surprenante justesse d'inflexion. Les vers de Boileau ont d'abord été éprouvés à l'oreille '.

Quant au détail, il n'est pas nécessaire de citer des modèles de perfection ; tout y est d'un art achevé ; le soin patient avec lequel Boileau limait et polissait ses vers, ne laisse généralement que l'impression du naturel.

Mais parfois il y a presque trop d'art. Boileau n'abuset-il pas, par exemple, de l'épithète, surtout de l'épithète balancée et opposée. Il y a des suites de vers dont presque chaque hémistiche s'alourdit d'une épithète : l'oreille finit par percevoir un ronron monotone. Sans doute n'est-ce là qu'un accident et que l'on pardonne très vite dès que le mouvement reprend sa libre allure. Tout de même il existe.

Un autre tic du style de Boileau, c'est la métaphore prolongée. Il réussissait trop bien la médaille pour n'être pas tenté de tirer à plusieurs exemplaires. D'où, parfois, quelque chose d'artificiel et de mécanique. Un exemple? Dans sa cinquième Epître, Boileau annonce à Guilleragues la résolution de consacrer tous ses soins à son perfectionnement :

i. D'ailleurs la connaissance des modulations de la voix humaine paraît avoir été poussée très loin par les écrivains du xvue siècle. Était-ce l'influence des salons et de la Cour ? Toujours est-il que cet art est aujourd'hui entièrement à rapprendre.

Que l'astrobale en main, un autre aille chercher Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe...

dit-il,

Pour moi, sur cette mer qu'ici-bas nous courons, Je songe à me pourvoir d'esquifs et d'avirons

Le premier vers, d'une admirable venue, emporte encore le second dans son mouvement ; mais aussitôt deux autres vers exploitent cette réussite :

A régler mes désirs, à prévenir l'orage,

Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage.

L'image prolongée finit par recouvrir et offusquer le sentiment, et la rime accuse cette défaillance.

Mais ce n'est là que la paille d'un beau métal.

La gloire de Boileau ne peut souffrir de nos scrupules aucun dommage. Au fait, s'il abuse de l'épithète et étire un peu ses métaphores, ne serait-ce pas que le poète se subordonne alors au législateur pour fixer la langue et enseigner à ses contemporains, enclins à sacrifier le sens à la mesure ou à la rime, l'emploi du terme propre et la cohérence du langage ' ? Ainsi, en Boileau, le grammairien, le régent ne se laisse jamais oublier. C'est toujours à lui qu'il faut, en fin de compte, revenir. Et c'est lui qu'on ne louera jamais assez. Non seulement parce que son action fut considérable et que nous en demeurons tributaires, mais parce qu'en tenant compte des circonstances où elle s'accomplit, on risquera peut-être

i. Il paraît que Frédéric Mistral, usant d'un procédé analogue, s'est parfois astreint à employer les termes provençaux les moins usités justement pour les sauver de la mort. Seulement, chez lui, le souci du linguiste n'aurait jamais fait tort à la beauté.

62 I U I [QPE

de comprendre le vrai caractère de la prochaine Renaissanœ: il ne s'agit pas de refaire les Epitres, mais d'exiger du goût public une réforme radicale.

LA

« Les intérêts de l'État et l'avantage de [la] personne » du Roi furent les fins ouvertement assignées par le Cardinal à sa politique. Il faut comprendre que ces deux termes sont synonymes ou plus exactement que l'un figure le signe vivant et visible de l'autre. Quand le Roi avait les mains libres et les coudées franches, quand son autorité était respectée, quand nulle puissance en Europe ne s'élevait au-dessus de la sienne, à ces signes Richelieu reconnaissait que « les intérêts de l'Etat » étaient servis. Mais si quittant la personne royale on considère son pouvoir, ses moyens naturels et normaux d'action, alors il est de toute évidence que le monarque représente l'instrument de la prospérité de l'État. « Nonobstant toutes ces difficultés que je représentai à Votre Majesté, écrit Richelieu, connaissant ce que peuvent les Rois lorsqu'ils usent bien de leur puissance, j'osai vous promettre, sans témérité, à mon avis, que vous retrouveriez votre État. . . »

Quant à ce que Richelieu entendait par le bon usage de la puissance royale, un chapitre de son Testament, qui porte ce titre significatif : « La Raison doit être la Règle de la conduite d'un État », nous en avertit avec clarté. Richelieu n'entend pas que l'exercice du pouvoir soit une école de vertu, mais de raison. Bien user du

64 aïs DE CRITIQUA

pouvoir, c'est en user conformément aux tins de l'État et suivant les commandements de la raison, «Je même

que bien penser ce n'est pas être « bien pensant », mais

raisonner avec correction '.

La Lumière Naturelle, écrit-il dans ce chapitre, fait connaître à un chacun, que l'Homme avant été l'ait Raisonnable, il ne doit rien faire que par Raison, puisqu'autrement il serait contre la nature, et par conséquent contre celui même qui en est l'Auteur.

Elle enseigne encore, que plus un Homme est Grand et Élevé, plus il doit faire état de ce privilège, et moins doit-il abuser du raisonnement qui constitue son Htrc ; parce que les avantages qu'il a sur les autres hommes contraignent à conserver, et ce qui est de la Nature, et ce qui est de la Fin que celui dont il tire son élévation s'est proposée.

De ces deux principes, il s'ensuit clairement, que si l'Homme est souverainement Raisonnable, il doit souverainement faire régner la Raison ; ce qui ne requiert pas seulement qu'il ne fasse rien sans elle, mais l'oblige de plus à faire, que tous ceux qui sont sous son autorité, la révèrent et la suivent religieusement.

Cette conséquence est la source d'une autre, qui nous enseigne qu'ainsi qu'il ne faut rien vouloir, qui ne soit raisonnable et juste, il ne faut rien vouloir de tel, que l'on ne fasse exécuter, et où les Commandements ne soient suivis d'Obéissance, parce qu'autrement la Raison ne régnerait pas souverainement.

La pratique de cette règle est d'autant plus aisée que l'Amour est le plus puissant motif qui oblige à obéir, et qu'il est impossible que les Sujets n'aiment pas un Prince, s'ils connaissent que la Raison soit le Guide de toutes ses actions.

L'Autorité contraint à l'Obéissance, mais la Raison y per-

1. i< Beaucoup se sauveraient comme Personnes Privées, qui se damnent en effet connue Personnes Publiques. » Ce mot de la fin du Testament n'est-il pas la maxime la plus honorable qui se puisse trouver sous la plume d'un homme d'État ? Et comprendra-t-on enfin que l'Intelligence peut être un devoir moral ?

suade, et il est bien plus à propos de conduire les Hommes par des moyens qui gagnent insensiblement leur Volonté, que par ceux qui le plus souvent ne les font agir qu'en tant qu'ils les forcent.

Il faut vouloir fortement ce qu'on a résolu par de semblables motifs, puisque c'est le seul moyen de le faire obéir, et qu'ainsi que l'Humilité est le premier fondement de la perfection chrétienne, l'Obéissance est le plus solide de celle de la sujétion, si nécessaire à la subsistance des États, que si elle est défectueuse, ils ne peuvent être florissants.

Il y a beaucoup de choses, qui sont de cette Nature, qu'entre le Vouloir et le Faire, il n'y a pas de différence, à cause de la facilité qui se trouve en leur exécution ; mais il faut vouloir efficacement, c'est-à-dire avec telle fermeté qu'on les veuille toujours, et qu'après en avoir commandé l'exécution, on fasse châtier sévèrement ceux qui n'obéissent pas.

Celles qui paraissent les plus difficiles et presque impossibles, ne le sont que par l'Indifférence, avec laquelle il semble qu'on les veuille, et qu'on les ordonne ; et il est vrai que les sujets seront toujours religieux à obéir, lorsque les Princes seront fermes et persévérants à commander ; d'où il s'ensuit que c'est une chose certaine, que leur Indifférence et leur Faiblesse en sont la cause.

En un mot, ainsi que vouloir fortement, et faire ce qu'on veut, est une même chose en un Prince autorisé en son État; ainsi vouloir faiblement et ne vouloir pas, en sont si différents, qu'ils aboutissent à une même fin.

Le gouvernement du royaume requiert une vertu mâle, et une fermeté inébranlable, contraire à la mollesse, qui expose ceux en qui elle se trouve, aux entreprises de leurs ennemis.

Il faut en toutes choses agir avec vigueur, vu principalement que quand même le Succès de ce qu'on entreprend ne serait pas bon, au moins aura-t-on cet avantage, que n'ayant rien omis de ce qui le pouvait faire réussir, on évitera la Honte, lorsqu'on ne peut éviter le Mal d'un mauvais Evénement.

Pierre Gilbert. — I. <;

Qu.uul même on succomberait en faisant ion Devoir, la

Disgrâce serait heureuse; et au contraire, quelque bon succès qu'on puisse avoir, en se relâchant de ce à quoi l'on est obligé par Honneur et par Conscience, il doit être estimé malheureux, puisqu'il ne saurait emporter aucun profit qui égale les Désavantages qu'on reçoit du Moyen par lequel il procuré...

Si une fois on n'est pas propre à l'Exécution d'un bon Dessein, il en faut attendre une autre; et lorsqu'on a mis la Main à l'Œuvre si les difficultés qu'on rencontre obligent à quelque surséance, la Raison veut qu'on reprenne ses premières voies, aussitôt que le temps et l'occasion se trouveront favorables.

Une maxime essentielle est comme enfermée dans le plus intime tissu de la pensée du Cardinal : l'intérêt des particuliers est d'être bien gouvernés', c'est dans cette certitude que l'homme d'Etat puise son énergie.

On vient de constater que Richelieu réconciliait par avance les fausses antinomies révolutionnaires non seulement de la pensée et de l'action, du dessein et de l'exécution dont il opère l'alliage au feu de la passion du bien public, mais aussi de la liberté et de l'autorité. Ce que fut l'autorité de l'Etat en de telles mains ? — Une puissance sublime, dont les pressions lentes, soutenues et irrésistibles établirent la chose publique dans un ordre préfix. . .

Le caractère qu'on peut le moins dénier à la politique de Richelieu, c'est sa grande loyauté : le service de l'Etat formait sa première comme sa dernière règle, et le Cardinal n'a jamais prétendu à être que ce serviteur.

Contre cette politique claire et avouable, que pouvait peser l'équivoque protestante? Ce serait une question

LA POLITIQUE DE RICHELIEU 6j

de savoir si le protestantisme fut longtemps, ou si, dans ses formules un peu arrêtées, il fut jamais rien autre qu'une entreprise politique. En tout état de cause il est certain que du temps de Richelieu, le protestantisme, qui, par ses indignes confusions du temporel et du spirituel, ne réussit finalement qu'à abaisser l'Esprit devant la Force, souvent la moins respectable, le protestantisme était bien alors un « parti », une faction dans l'Etat. La rébellion, comme dira Malherbe dans son Ode qui n'est que l'expression du sentiment public, la rébellion des huguenots, qui non contents de contester l'autorité royale et de former des ligues factieuses à l'intérieur du royaume, pactisaient avec l'Espagnol catholique et ouvraient nos frontières à l'Anglais, la rébellion des huguenots n'était qu'une affaire politique et de celles qui ne pouvaient absolument pas être souffertes. C'était la mort même de l'État qu'ils poursuivaient, pis encore : sa capitulation. Richelieu opéra cette plaie par le fer.

Mais les succès que lui valut son esprit de décision, cette hardiesse qu'il pratiqua devant que Bossuet l'eût prescrite au gouvernement royal, ses succès lui permirent la plus humaine justice, la plus royale générosité envers toutes les personnes dont la perte n'était pas strictement indispensable au salut de l'Etat. On en lira plus loin des exemples. Et l'on découvrira le secret d'une si noble conduite dans cette idée que la générosité est le luxe de la force.

« Les Rois vos prédécesseurs, écrit le Cardinal, avoient par le passé plutôt reçu que donné la paix à leurs Sujets; quoiqu'ils ne fussent divertis d'aucune guerre, ils perdoient en tous les traités qu'ils faisoient avec eux ; et bien que Votre Majesté eût en ce temps-là beaucoup d'autres occupations, elle la donna lors. »

Comme la force qui brillait au poing armé du Roi de France légitimait sa clémence, la clarté et la droiture de

68 us m cwtïoj

cette notion d'Etat toujours siégeant à sa droite, dictaient à sa politique une règle absolue d'honnêteté. Ce mot d'honnêteté, qui s'est d'abord rencontré sous une

plume royale ', doit être ici répété à la gloire de Richelieu. Auguste LongQOn remarquait, au cours d'une leçon fameuse, que les plus pures vertus embaumèrent le berceau de la monarchie française. A ne considérer que les vertus publiques et l'honnêteté de la politique royale, cette remarque est également vraie pour toutes les périodes de notre histoire. Aussi faudra-t-il que l'Histoire lave Richelieu d'un reproche (ou d'un compliment) de duplicité, souvent adressé à sa politique protestante. On a dit et répété et l'on enseigne dans les écoles que Richelieu pratiqua à l'égard des protestants étrangers la politique exactement contraire de celle qu'il suivit à l'égard de leurs coreligionnaires français. Et les badauds de s'émerveiller d'une absence de scrupules qui constituerait, selon eux, la suprême définition du politique. Une telle méprise est d'autant plus extraordinaire que Richelieu a pris soin d'avertir de son absurdité. La justification qu'il a, sur ce point capital, tentée avec un plein succès, montrera si le scrupule était précisément ce qui manquait à cet homme d'Etat.

Le devoir de l'homme d'Etat français était alors de réduire à l'intérieur la faction protestante comme d'arrêter au dehors les tentatives et progrès des puissances rivales, catholiques ou non, ambitieuses de s'agrandir aux dépens d'autres Etats, même protestants. La religion n'eût pas gagné grand'chose à la conquête politique des Pays-Bas protestants par l'Espagne ; mais on voit tout ce que la monarchie très Chrétienne y eût perdu. C'est ce devoir strict que le Cardinal remplit en s'opposant,

i. V. la Préface de la Monarchie française, par Mgr le duc d'Orléans.

en Europe, aux entreprises des grands États sur les petits et, en France, à l'intervention de l'Etranger dans nos affaires. Encore une fois rien de plus clair ni de plus loyal que cette politique. Seul un esprit aheurté aux apparences en disconviendra.

Richelieu excellait à saisir la liaison des faits et des devoirs en apparence contrariés, comme à multiplier les faces d'une action dont le principe unique demeurait invariable. Son génie ne s'épuise pas en une formule. Cet homme de guerre, qui tirait le canon à La Rochelle, était dans le même temps le plus actif négociateur. Et bien que les circonstances nous forcent aujourd'hui à considérer surtout le vainqueur de l'anarchie civile, toutefois, pour ne rien laisser prescrire de cette grande gloire, nous tenons à graver, comme au seuil d'un monument x, ces sublimes paroles détachées du chapitre que Richelieu intitule : « Une Négociation continuelle ne contribue pas peu au bon Succès des Affaires », et comme échappées au génie de la Diplomatie. La simplicité du ton, l'impartialité, l'impersonnalité du témoignage ajoutent à la force des propos une sérénité austère qui en achève certainement la beauté.

Les États reçoivent tant d'avantage des Négociations continuelles, lorsqu'elles sont conduites avec prudence, qu'il n'est pas possible de le croire, si on ne le sait par expérience.

J'avoue que je n'ai connu cette Vérité que cinq ou six ans après que j'ai été employé dans le maniement des affaires. Mais j'en ai maintenant tant de certitude, que j'ose dire hardiment, que négocier sans cesse ouvertement ou secrètement en tous lieux, encore même qu'on n'en reçoive pas un Fruit présent, et que celui qu'on en peut attendre à l'avenir ne soit pas apparent, est chose tout à fait nécessaire pour le bien des Etats.

1. La Revue Critique des idées (25 octobre 191 1) répondait au monument dressé à La Rochelle au maire Guiton par une dédicace à Richelieu. Voir, à la fin du tome II, l'Appendice III. — E. M.

70 ESSAIS DE (lui km i

Je puis dire avec vérité, avoir vu de mon Temps changer tout à fait de face les affaires de la France, et de la Chrétienté, pour avoir, SOUS l'Autorité du Roi, fait pratiquer ceprincipe, jusqu'alors absolument négligé en ce Rovaume.

Entré ses semences, il s'en trouve qui produisent plutôt leur fruit les unes que les autres ; il v en a qui ne sont pas plutôt en Terre, qu'elles germent et poussent une pointe au dehors, et d'autres y demeurent fort longtemps avant que de produire un même effet.

Celui qui négocie trouve enfin un Instant propre pour venir à ses Fins; et quand même il ne le trouverait pas au moins est-il vrai qu'il ne peut rien perdre, et que par le Moyen de ses Négociations, il est averti de ce qui se passe dans le Monde, ce qui n'est pas de petite conséquence pour le bien des Etats.,.

Les médiocres Esprits resserrent leurs pensées dans l'étendue des États où ils sont nés, mais ceux à qui Dieu a donné plus de Lumière, apprenant des Médecins, qu'aux plus grands Maux, les Révolutions se font violemment par les Parties les plus éloignées, ils n'oublient rien pour se fortifier au loin.

Il faut agir en tous Lieux (ce qui est bien à remarquer) selon l'humeur et les moyens convenables à la portée de ceux qu'on négocie...

En matière d'Etat, il faut tirer Profit de toutes choses, et ce qui peut être Utile ne doit jamais être méprisé...

La Facilité ou la Corruption de certains Esprits, est quelquefois si grande, et la Démangeaison qu'ont quelques autres, qui ne sont ni Faibles ni Méchants, de faire quelque chose, est souvent si extraordinaire, que s'ils ne sont retenus dans les Bornes qui leur sont prescrites, par la Crainte de leur Perte absolue, il s'en trouvera toujours qui se laisseront plutôt aller à faire de mauvais Traités que de n'en faire point.

J'ai fait tant d'expérience de cette vérité, qu'elle me contraint de finir ce Chapitre en disant que quiconque manquera à être Rigoureux en telles occasions, manquera ce qui est nécessaire à la subsistance des Etats.

Il nous semble que la figure du Cardinal se complète

LA POLITIQUE DE RICHELIEU J-l

bien ainsi. Le ministre qui soutenait à la fois des guerres allumées sur presque toutes nos frontières conversait dans le même temps avec toutes les chancelleries d'Europe et coordonnait leurs mille trames à l'intérêt français. Belliqueux et liant, en cuirasse ou en robe, Richelieu nous avertit que la paix est le terme et le but de la guerre ou de la négociation, mais que c'est toujours la force qui en décide. Sur sa digue de La Rochelle, songeant que la France n'est séparée de la paix publique que par l'épaisseur des remparts huguenots, et soulevé par l'amour de la concorde française, Richelieu n'aura de cesse qu'il n'ait abattu cet obstacle. La même main qui allumait le canon qu'on montre au musée de l'Armée scellera donc la paix intérieure. Et Guiton lui donnera raison avec éclat lorsque faisant sa soumission au roi de France, il reconnaîtra : faime mieux obéir au roi qui a su prendre La Rochelle qu'à celui (le roi anglais) qui l'a laissée succomber. La force garantissant une paix durable, ennoblissait en effet la reddition.

Et voici justement où réside le contresens de la cérémonie du 22 octobre à La Rochelle ' : elle est une révision de la paix de Richelieu. L'intérêt huguenot est d'obtenir pour Guiton, sous prétexte d'effacer nos divisions, un rang et des honneurs qui n'appartiennent qu'à Richelieu. De beaux Messieurs libéraux se sont entremis pour négocier cette petite affaire. Mais ces Messieurs oublient que le rapport entre Guiton et Richelieu a été, une fois pour toutes, déterminé par l'autorité de Richelieu et contresigné par Guiton. Guiton a accepté d'être confiné dans l'ombre du Cardinal et l'Histoire ne considère en lui qu'un satellite de sa gloire. A ce titre, il ne mérite point de statue. Mais par la grâce des instigateurs de la cérémonie, Guiton semble reconquérir une valeur

i. 22 octobre 191 1. Voir Appendice III.

i SAIS DB CRITIQUE

et comme une existence absolues. C'est une puissance, ce n'est plus un humble sujet. Xous disons que ce Guiton-là ne peut être que k icbcllc. Et c'est aussi « à GuitOQ Maire » qu'on élevé un monument. A cette occasion, 00 nous propose de réconcilier l'ancien Maire et le Cardinal. Or, il y a longtemps que leur paix est ElitC et il n'est au pouvoir de personne d'en changer les termes. La vérité est que Richelieu perdrait infiniment au traité que Tétourderie de quelques Rochelois et la ruse de quelques autres proposent pour remplacer celui que dictèrent la force des armes et le salut public.

Mais tous les Français ne sont pas d'humeur à faire des cadeaux avec l'Histoire de France et la gloire de nos héros en échange d'un fauteuil sur une estrade officielle.

Consultés pour désigner, en votant, le meilleur roman de la littérature française et son faux chef-d'œuvre, les lecteurs d'un journal quotidien avaient nommé, à la majeure, sur la première question Madame Bovary et sur la seconde Paul et Virginie1. — E. M.

On n'imagine pas Madame Bovary conçue dans le feu de l'inspiration... Ce roman a prétendu au titre de chefd'œuvre et l'a obtenu et il porte les multiples caractères du faux, de l'artifice, du truc et de la fraude. Mais pour décerner à Paul et Virginie la qualité de faux chefd'œuvre, il faut confondre la notoriété avec la gloire; si Paul et Virginie obtint sans peine la première, il ne parvint en vérité jamais à la seconde. L'ouvrage fut, à sa lecture dans les salons, assez peu goûté des philosophes comme de leurs adversaires, et il semble que les femmes, pour qui il est toujours plus question de donner son cœur que de dispenser la gloire, en aient à peu près seules assumé la défense. Cependant l'ouvrage marque une date de notre histoire littéraire : il est l'origine d'un genre aujourd'hui périmé, et il eut cette chance d'être

I. Pierre Gilbert a dit ce qu'il pensait de ce choix dans le numéro du 10 septembre 191 1 de la Revue Critique des idées. Voir au tome II l'Appendice IV. — E. M.

7 } ESSAIS DE CRITIQPE

mis entre les mains des enfants pendant des générations. (Quel homme s'aviserait de reprendre le livre pour son plaisir?) Enfin c'est un titre qui s'est suive de l'oubli. Mais nous ne vovons pas qu'à aucun moment de notre histoire, non pas même au début du XIXe siècle, à l'aurore des premières Méditations, quand sonna probablement l'heure la plus favorable pour la célébrité de Bernardin de Saint-Pierre, Terreur qui qualifie de chefd'œuvre le roman de Paul et de Virginie ait jamais fait autorité. Négligeant, en tout état de cause, pour aujourd'hui, ce point d'histoire, nous noterons seulement qu'il ne fallut rien moins que la Révolution et le romantisme, la fermeture des écoles, le chômage des hautes études pendant plusieurs lustres qui vint seul à bout des résistances de notre civilisation spirituelle, enfin la prodigieuse ignorance des premières générations du dernier siècle, pour obtenir à Paul et Virginie une faveur tardive et passagère. Les âmes simples, les esprits primitifs de nos pères romantiques crurent retrouver la nature où il n'y avait qu'une nature, d'ailleurs molle, dissolue, sans énergie. Mais depuis... Bernardin a bénéficié de l'indifférence, de l'incuriosité générales ; ce n'est qu'un nom qui surnage, et on peut être assuré de lui faire tort aussi souvent qu'on rappellera sur lui l'attention. Quant à Paul et Virginie, on sait bien qu'il n'est pas question de chef-d'œuvre du moment qu'il s'agit de cette ennuyeuse histoire.

Encore moins de faux chef-d'œuvre. Rien de plus naturel, de plus spontané, de plus senti. Son seul défaut, c'est que son auteur possédait une sensibilité morose, déplaisante, vicieuse. Paul et Virginie n'exprime pas autre chose qu'un certain fonds de sentiments que nous qualifierons volontiers de louches ; mais enfin il l'exprime ; et il faut tout lui dénier plutôt que la sincérité f.

i. MM. Jean et Jérôme Tharaud, dont l'art minutieux est bien

Nous n'attendons pas qu'on nous croie sur parole. Nous apporterons nos preuves. Seulement nous avertissons qu'il n'est pas possible de le faire sans offenser légèrement la pudeur. Qu'il soit bien entendu que Paul et Virginie est un sujet scabreux : il ne dépend pas de nous de le rendre moral et édifiant. Le lecteur trop impressionnable n'aura qu'à sauter ces pages : le voilà prévenu. Nous ne voulons que persuader au public de retirer des mains de la jeunesse une lecture qui, insipide ou indécente, dans aucun cas n'y est à sa place.

Insipide et indécent, tel fut bien au naturel Bernardin de Saint-Pierre. La légende, il est vrai, a beaucoup varié sur son compte. Le plus crédule de tous les siècles, le dix-neuvième, s'est d'abord figuré un chevalier de Saint- Pierre doux, sensible, idyllique, à l'image de ce qu'on croyait lire dans son œuvre; puis quand cet humanitaire fut connu pour un coureur de dots, insociable, intrigant, égoïste et quémandeur, on changea de théorie et il fut enseigné que l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre était

plus proche parent de Madame Bovary que de Paul et Virginie, se sont généreusement portés au secours de Bernardin de Saint-Pierre. Est-ce qu'ils ont voulu, au petit bonheur, appliquer, même de travers, quelques principes de philosophie barrésienne? toujours est-il que nos confrères ont bâti une thèse qui d'abord sent terriblement son devoir d'élève et dont voici ensuite le plus grave défaut : les frères Tharaud n'ont pas assez d'encens pour tout l'artifice, l'idéologie puérile et, selon leur expression, la « géométrie » de Paul et Virginie, mais ils méconnaissent cequ'il y a de spontané, d'instinctif, de naturel dans l'ouvrage qu'ils admirent cependant de toutes leurs forces. — C'est l'erreur de deux hommes de trop d'esprit.

i US DE ( MTIfJ i

de tout point fa contradiction de sa vie et peignait les sentiments mêmes qui manquaient le plus à son auteur '. La vérité est également éloignée de ces deui thèses.

11 n'est pas vrai que Bernardin de Saint-Pierre ait pris,

dans son œuvre, une attitude pour la postérité, et il n'est pas vrai non plus que ses ouvrages relletent un naturel sensible et doux. Nous croyons que l'œuvre et la vie se ressemblent : la vie explique les écrits comme les écrits rendent compte de la vie, n'exprimant au juste et assez clairement qu'une âme sans chaleur, un pauvre esprit, un cœur sec et une imagination dépravée.

Les grands traits de la vie de Bernardin de Saint- Pierre, ses voyages, son Ile de France et son Jardin des Plantes ont été assez explorés et sont assez connus. Et nous ne comptons pas y revenir. Mais il y a environ sept ans, un jeune historien, dont la mort doit être pleuréeparles amis des lettres, Jean Ruinât de Gournier, publia la correspondance échangée entre Bernardin et sa première femme, Félicité Didot, avant et après leur mariage. C'est un document de tout premier ordre pour la connaissance du père de Paul et Virginie ■ ; et nous n'aurons qu'à feuilleter ce mince recueil pour saisir sur le vif la psychologie de ce singulier apôtre. J'avoue qu'une telle publication constitue pour le nom d'un homme la plus terrible épreuve; mais les fausses gloires teules en pâtissent. Et si Bernardin de Saint-Pierre se sire assez mal de ce qui peut paraître une trahison du sort, la mésaventure était bien due à ce prédicateur

i. M. Gustave Lanson, qui n'a jamais manqué de recueillir un Heu commun, pourvu qu'il fût entaché d'erreur, suit naturellement cette opinion.

intempérant que rien n'obligeait à calomnier le genre humain tandis qu'il séduisait la fille de son éditeur.

Bernardin avait connu l'heureuse fortune de rencontrer un éditeur qui jetât les yeux sur son manuscrit des Études de la nature. La lecture qu'en fit le jeune A. Didot, employé chez son père Pierre-François Didot, décida en. effet de l'impression des Etudes et peut-être de la réputation de Saint-Pierre, qui, « ignoré du public, âgé déjà, cherchait un éditeur et n'en trouvait point. » (Gournier.) Entré comme auteur, et comme auteur applaudi, dans la maison Didot, Bernardin ne tarda pas à s'y installer sur un autre pied : ami d'abord, soupirant et puis gendre. Nous ne nous flatterions pas de décider s'il fut jamais très épris non plus que prétendant agréé par la famille. Mais pour vous fixer tout de suite sur les personnages, voici un échantillon de la correspondance qui s'engage vers le mois d'août 1792 \ La première lettre de cette correspondance est de la vive et fraîche Félicité Didot, qui écrit sur ce ton d'abord assez réservé :

Monsieur, tout le temps que je fus au magasin, vos ouvrages ont toujours eu le succès qu'ils méritent et je ne doute pas que ce soit toujours de même... Je vous suis infiniment obligée de votre attention : cette charmante rose est d'un grand prix pour moi ; je voudrais aussi avoir quelque chose à vous offrir, ce serait de grand cœur ; mais vous conservez depuis trop longtemps mon estime, et c'est dans ce sentiment que je suis, Monsieur, votre très humble servante. — Félicité Didot.

La seconde lettre est à peine plus chaude. On y lit :

Vous êtes bon, sensible, vous m'avez souvent témoigné de l'amitié ; au nom de cette amitié, à laquelle j'ose croire,

I. Bernardin de Saint-Pierre a alors cinquante-cinq ans; Félicité Didot ne compte que vingt années.

78 Als Dl CRITIQUE

Vend adoucir nos peines par VOtrC présence et vos sages réflexions, et soyez bien persuadé que, malgré tout événement, s'il est encore quelques jours heureux pour Félicité, ce sont ceux qu'elle passera avec vous à la campagne; comme, avant notre départ, vous nous aviez fait espérer quelque possibilité dans la grâce que je vous demande, je suis, dans cette espérance, celle gui sait beaucoup mieux aimer que de le faire sentir. — Félicité Didot.

Ce n'est pas tout à fait de la même encre que répond le f sensible » Bernardin :

Vous me priez de mon plaisir, mon aimable Félicité. Je désire la campagne et d'y être avec vous. Mes devoirs me retiennent à Paris encore pour plusieurs jours ; ensuite, si les circonstances me le permettent, je satisferai mon inclination en vous allant voir.

... Bannissez donc de vos lettres l'expression froide de Monsieur. Suppléez-la par toutes celles que vous trouverez dans votre cœur fait pour aimer et pour être aimé... Mon âme, fatiguée de la corruption des sociétés, se reposera sur la vôtre, douce, pure, solitaire, aimante, comme un voyageur sur un ga\on frais...

Et en guise de salutation, Bernardin « embrasse » P « aimable Félicité ». Et l'aimable Félicité note au bas de la lettre : « Reçu le 22 août 1792. Jour heureux pour Félicité. » Mais si Penfant avait su mieux lire, elle eût perçu dans cette lettre comme un avertissement de ses prochains malheurs, contre lesquels sa méfiance, trop tard éveillée, ne trouvera de secours que dans le divorce, que prévint seule sa mort prématurée.

Outre ces câlineries de vieillard séducteur qui purent faire illusion a la jeune fille, Fépître de Bernardin contenait encore ceci :

La lettre que vous venez de m'écrire est pleine de raison et de sensibilité. Fortifiez l'une et l'autre par la lecture des bons livres. Je m'estimerai heureux d'y contribuer per-

sonnellement. Dans des temps plus tranquilles, j'aurais cherché à faire de vous mon élève ; dans les temps orageux, je désire faire de vous mon amie.

Dans la phrase baroque du ga^on frais, le lecteur a certainement noté qu'il louait Y âme solitaire de son amie. Toujours Arnolphe prend ses désirs pour la réalité parce qu'il ne souffre pas l'idée d'une résistance. Le plan de Bernardin, amant de la solitude parce qu'il avait l'âme tyrannique, est de retrancher cette jeunesse du monde, de la séquestrer et de se T annexer : la même note sera répétée dans presque toutes les lettres qui vont suivre. C'est un despote, si l'on veut, c'est aussi un pédant que Félicité s'est donné. Jean de Gournier a écrit sévèrement le mot de pion, et il n'y a qu'à le transcrire, pourvu qu'il soit bien entendu que ce n'est aucun dogmatisme, mais la sensibilité et la sensualité qui, chez Bernardin, prétendent se faire une élève, un jouet docile dont il tirera des plaisirs solitaires. Nous verrons ce barbon éveiller et troubler la jeune nature de Félicité, déflorer une âme qui paraît d'ailleurs avoir été faible et charnelle, et jouir par l'imagination du mauvais spectacle qu'il se donne à lui-même. Que Bernardin ait été surtout un spectateur dont les nerfs malades avaient besoin de voluptés ordonnées par une imagination froide et perverse, c'est, je crois, tout ce que nous apprennent et ses lettres, et sa vie, et ses ouvrages, parmi lesquels le « chaste roman » de Paul et Virginie.

La réponse de Félicité ne mérite sans doute de recueillir qu'un sourire triste :

Quelle obligation ne vous ai-je point, ô le plus indulgent des hommes, de ne point avoir dédaigné répondre à ma lettre et de m'encourager avec tant de bonté à continuer...

Docile à l'encouragement, elle continuait :

gO AIS DE CMTÏC

Voua voyez que je ne ttrde pu à profiter de la permission que \ous me lionne/, cl que je ne suis pas non plus laconique ; d'ailleurs c'est une chose qui me parait

impossible en vous écrivant, je dis toujours moins que je ne voudrais due et ma plume est bien mauvaise interprète dénies sentiments; adieu, mon ami ; puisque vous voulez l'expression de mon cœur, voilà le nom qu'il vous avait choisi, et en vous le donnant, il en connaissait, je vous jure, tout le prix; \ous finissez par m'embrasser, moi, je voudrais le taire. — Félicité.

Vous saurez tout à l'heure les réflexions de Bernardin sur ces charmantes épîtres. — Quelle était la femme qui, bien que sans orthographe (elle en avait moins encore que Bernardin, qui en manquait lui-même et ne laissait pas de la reprendre sur ses fautes), était capable d'écrire d'un style si naturel des lettres d'un tour aussi gracieux ? « Jeune fille, écrit Gournier, elle dut être très gaie, très matérielle, légère et inconséquente, sentimentale néanmoins et profondément romanesque... » Au physique, d'après ses portraits, « la figure ronde, poupine et joufflue est celle d'une campagnarde grassouillette et sensuelle ». Et il est probable qu'elle livrait le fond de sa pensée lorsque, à son vieil amoureux, elle écrivait tout franchement 1 « Vous finisse^ par in embrasser y moi je voudrais h faire. » C'était une petite personne très naturelle et toute ronde, dont on peut lire une jolie lettre d'amour aux expressions vives ', mais qui plaçait la moindre réalité bien au-dessus de toute littérature épistolaire. Tout autre était son soupirant. « Vos lettres, Félicité, sont aussi raisonnables que si votre maman les avait dictées. » Et encore : « Ton billet est charmant, mais un peu court. » Disons que Bernardin aimait beaucoup à se faire embrasser par lettre et avec quelques détails...

i . La lettre 22 du recueil de Gournier (Librairie Hachette).

CE QU'ON LIT DANS « PAUL ET VIRGINIE » 8l

Il lui était agréable d'éveiller cette enfant; il souhaitait passionnément d'obtenir de son innocence des mots vifs dont l'inexpérience eût été pour lui un piquant ragoût. Il est aussi vilainement sensuel qu'Arnolphe et tous les vieillards de la comédie.

Je suis toujours disposé à croire que l'objet que j'aime a plus de raison que moi, et vous m'en avez tant montré dans des moments où je n'en avais plus, que j'étais fâché de vous en voir un peu trop.

Ce trop était encore bien peu de chose, comme on verra, mais son manège est toujours de provoquer les confessions d'une pudeur qui s'évanouit. C'est bien un spectateur qui trace ces lignes :

Tendre amie, on n'est heureux qu'en aimant. On n'est heureux que dans une solitude avec l'objet aimé; puissent ces sentiments, dont mon cœur est plein, pénétrer le vôtre : puissiez-vous me les exprimer dans vos lettres avec les expressions de l'amour.

Veut-on savoir de quel prétexte ce libertin honteux colorait ses demandes réitérées d'indécences virginales ?

— « Elles (les expressions de T amour) banniront, écrivait-il, les ennuis et les sollicitudes qui naissent toujours du commerce des hommes. » Tartufe misanthrope... La jeune personne ne savait pas ou ne comprenait pas, ou bien plutôt l'exercice lui paraissait sans charme, car elle en revenait toujours au vœu de réalités plus solides : « Adieu, mon bon ami; c'est toujours avec peine que je trace ce mot, je désirerais n'être jamais dans ce cas ; ce serait pour moi le comble du bonheur; je vous embrasse de toute mon âme et, malgré mes faibles remords, voudrais, je vous jure, le faire réellement. »

Le dialogue se poursuit, dans ces termes, ininterrompu pendant tout le temps des fiançailles.

Pierre Gilbert. — I. 6

UJ Di ( UT1QU1

l trouve toujours mes lettres très éloignées de

tendre la force de mes sentiments, écrit Félicité. »

Bernardin répond pour la presser :

Adieu, ma Félicité; je t'embrasse de toute mon ."une.

sur les yeux, lUT ton cœur que je voudrais enflammer.

Adieu, mon entant, donne l'essor à ton âme, ne crains

point de te livrer à celui qui est pour toi plus qu'un ami, plus qu'un père, plus qu'une mère. Donne-moi des noms qui expriment ce que tu sens ; ne feins rien, ne dissimule ne//, songe que tu dois être ma moitié, et que je dois être la tienne ; s'il y a quelque être, sur la terre, qui partage ton r, il n'est pas de même pour le mien ; tu as déjà aimé et tu étais libre alors, tu dois l'être maintenant avec moi sans réserve, avec ratures, sans orthographe, comme tu sentiras; je t'embrasse, en te serrant dans mes bras et contre mon coeur.

C'est à l'accent qu'une oreille un peu juste éprouve souvent la qualité d'une âme : et c'est l'accent qui, chez Bernardin, nous paraît vil.

Presque à la veille de leur mariage, il l'exhortera encore : « Confie-moi toujours tes peines et tes plaisirs. » Cependant avec le temps, Félicité avait pris l'habitude de ces confidences, et il faut avouer qu'en en rencontre parfois de bien étranges sous sa plume. Mais elle n'en était pas venue là par le seul effet de sa complaisance pour les désirs de son ami. Bernardin avait beau lui recommander : « Sois douce, c'est par la douceur que tu triompheras, toujours », c'est-a-dire : sois souple et sers-moi de jouet. Je gagerais que Félicité n'eût jamais pris goût à cette littérature sénile, si son maître, n'avait, par l'indiscrétion ou la licence de ses « embrassements », terni la pureté de cette came et éveillé en elle, avec des désirs tout neufs, des remords qui devaient amener ces confessions dont le vieillard faisait ses délices.

Quelquefois, mon ami, écrit Félicité, je me reproche comme égarement les marques d'amitié que je vous donnais ici (à Essomies), les trouvant bien opposées aux règles que je m'étais prescrites ; mais bientôt, éloignant cette idée que je regarde comme mauvaise opinion, pourquoi, me dis-je, me faire un crime de ce que je prodigue sans aucun scrupule à l'amie qui est présentement avec moi ;... aussi le nom d'ami ne me paraît plus assez significatif pour vous ; mais c'est en vainque j'en chercherais un qui puisse entièrement exprimer ce que j'éprouve ; d'après cela, je vous assure que je me trouverais fort offensée si je croyais que vous puissiez douter des sentiments que j'avance, j'ai trop aimé pour cela ce qu'on appelle sagesse, et il ne me fallait pas moins que ce que vous m'inspirez pour me faire passer les bornes prescrites à notre sexe.

Ce torrent de feu libéré par lui, Bernardin entendait bien ne pas le laisser détourner au profit d'un tiers, mais le capter pour lui tout seul. Il est jaloux.

Ce que je désire encore, écrit-il, c'est qu'en redoublant de confiance pour moi qui dois être ton époux, tu diminues un peu avec les autres de cette familiarité que le cousinage, l'enfance, le voisinage, rendent sans conséquence pour une âme indifférente, mais qui ne le sont pas pour celle qui aime. Qu'on sente, en te voyant, que ton cœur est engagé par des liens que tu chéris ; que ce doux mystère répande un tendre intérêt sur ta physionomie, qu'il éloigne de toi les jeux trop folâtres ; que ta démarche et ton maintien annoncent ma vierge bien-aimée, ma future épouse et la mère de famille.

Nous ne trouvons pas à redire que Bernardin de Saint-Pierre ait senti sur un point si délicat l'égoïsme du propriétaire; mais nous notons qu'il redoutait fort que la sensualité de sa « vierge bien-aimée » ne s'affranchît de sa tutelle, puisqu'il paraît avoir été jaloux de son propre portrait.

S.} \is DE CHT1QP]

Endors-toi dans le souvenir doux et paisible de notre

amour mêlé d'estime, de confiance, de protection. Si j'ai

allumé CD toi quelque flamme trop active, ne t'y livrepoint jusqu'il ce que je puisse l'éteindre. Cest en moi qu'est le remède à ton mal. Mon portrait n'y peut rien.

Elle dut suivre ses conseils; car à quelque temps de là nous entendons de nouvelles plaintes échappées au remords.

...11 n'en est pas toujours ainsi de toi à mon égard, écrit Félicité ; souvent, en me faisant plaisir, tu m'as causé de la peine, mais le plaisir doublera et la peine sera oubliée lorsque j'aurai le bonheur d'être ton épouse, d'ailleurs je ne me plains plus tant depuis que j'ai lieu d'être assurée de ton amour ; la faute reste seule sur moi, sur ma faiblesse et sur ce que je me suis singulièrement écartée des principes que je m'étais dictés, depuis que j'ai été à portée de connaître combien l'amour est dangereux si l'on ne sait y résister ; puissé-je bientôt avoir lieu d'oublier ma faute en resserrant des nœuds indispensables de mon bonheur, c'est dans cette espérance que je désire d'être toujours ta Félicité.

Mais à peine le remords apaisé, un autre trouble, plus orageux, se lève dans sa poitrine. Il faut connaître ces aveux brûlants pour savoir à quel point Bernardin avait été bon maître.

Reviens promptement, écrit-elle à la fin de la même lettre, si tu ne veux que je perde entièrement l'idée du sommeil ; voici deux nuits que je passe entièrement blanches depuis ton départ; tout occupée de toi dans la journée, mon imagination s'échauffe, et n'ayant pas l'occasion de te communiquer la chaleur de mon amour par mes baisers brûlants, la nuit se ressent de notre séparation : je sais que tu vas m'exhorter à me tranquilliser, mais je le voudrais aussi, je souffre réellement de ces insomnies ; une nuit passée dans

une agitation continuelle, et toujours brûlante, ne rafraîchit pas les sens; j'en conclus de là que tout est peine éloigné de ce qu'on aime ; il est midi, je vais tâcher de réparer mes forces. Adieu.

A cela Bernardin répondait avec désinvolture par quelques lieux communs.

Pourquoi donc as-tu des repentirs ? Si quelques faveurs superficielles sont des fautes, elles doivent sans doute être sur mon compte, puisque je les ai en quelque sorte arrachées. Mais songe que l'amour justifie tout et pardonne tout. Si tu m'aimes donc, ne fais plus de reproches à ton amour. Regarde-moi comme ton futur époux et travaille de ton côté à aplanir toutes les difficultés qui peuvent retarder notre union.

On comprendra sans peine que la mère de Félicité, surprenant une de ces lettres, en ait marqué « un peu d'humeur ». Mais elles auraient pu être beaucoup plus innocentes et ne respirer que la plus stricte décence, cependant elles n'auraient pas cessé d'alarmer la vigilance d'une mère. On a pu juger avec quelle légèreté Bernardin expédie le chapitre de ses responsabilités dans les « faveurs superficielles » arrachées à la trop sensible Félicité. Il est douteux qu'il ait eu des sens très exigeants, et il n'attachait sans doute aucune importance à des privautés dont la jeunesse inquiète de la fille, par contre, s'exagérait le prix. On peut dire que les deux amants ne parlèrent à aucun moment le même langage et qu'ils ne s'entendirent jamais précisément. Quand nous avons donné du séducteur à Bernardin, nous flattions donc son portrait : il faut dire corrupteur, puisque le mot « dépraveur » manque à la langue française.

Ce que Bernardin exigeait de sa future femme, c'était une soumission entière du corps et de l'esprit, l'anéan-

8é Aïs DB CaUTIQJTB

tissement devant sa volonté. Seulement ce despote ne

réclamait de la nouvelle Scliéhéraxade, en fait de conte, que la peinture des troubles de sa plus intime sensibilité et le récit de ses pudeurs vaincues. Voilà le vrai péril qui eût éveillé la prudence d'une mère, si seulement elle en eût eu le pressentiment. Ce Bernardin-là, même s'il n'eût pas appris à Félicité quelques caresses trop vives, sorte de prélibation libertine sur des plaisirs prochainement licites, restait aussi dangereux. Et ce qui sauva Félicité, ce fut au juste de ne jamais répondre très exactement au vœu essentiel de son amant, pour être beaucoup trop possédée de ses propres désirs, qui, du moins, étaient sains.

Dans la première lettre qu'il écrivit après celle des « faveurs superficielles » , Bernardin , moins sensuel encore que vicieux, éprouve de nouveau, exerce la souplesse de sa future épouse. Ce qu'il attend de Félicité, c'est donc bien une femme docile pour animer le rêve de toute sa vie et y introduire cette note de libertinage clandestin, domestique et papelard, qui paraît avoir assidûment hanté le vieux Bernardin.

De tout temps, son imagination tyrannique s'était abstraite du monde réel et de la société des hommes, contre quoi l'insurgeait une sensibilité pourrie. Voyageur, législateur, romancier ou amoureux, Bernardin suivit toujours son démon, qui était de régner sur un petit monde asservi à son rêve. Ce rêve, où l'intelligence n'était pour rien et comme ordonné par ses viscères qu'il en sentait d'avance agréablement réchauffés, ne devait, réalisé, lui procurer que des sensations : nature, solitude, organisation de la société, bonheur domestique qu'il concevait douillet et tiède comme

CE au'ON LIT DANS « PAUL ET VIRGINIE » 87

d'une chaleur de couche foulée, toute volupté se résumait pour lui en un état de sensation brute, qui lui paraissait proprement divin. Se rappelle-t-on le discours que « Famé de Virginie » tient à Paul ?

Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumière ; et vous me rappelez dans la nuit de la vie ! O Paul ! ô mon ami, souviens-toi de ces jours de bonheur, où dès le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur le piton de ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits innocents, nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs de V aurore; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes ; tout ouïe, pour entendre les concerts de nos oiseaux; tout cœur, pour reconnaître ces bienfaits. Maintenant, à la source de la beauté d'où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon Ame voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que par de faibles organes.

On doute que cette conception, passablement languissante, de la vie éternelle s'accorde avec le dogme catholique (de quoi Bernardin ne se souciait peut-être pas), mais à coup sûr la sagesse humaine condamne l'aberration qui place le règne de la sensation pure à la mort, c'est-à-dire à la fin de toute sensation. L'anéantissement de la chair et le goût de la mort, tel est en effet le dernier mot de ce mysticisme de la volupté qui veut absorber l'être dans la sensation (ou dans la sensibilité, il n'y a alors qu'un détour de plus). — Ce goût de la mort forme tellement le fonds et le tréfonds de Paul et Virginie, il est tellement vrai qu'il en compose le fil et la trame, qu'on voit cette idylle s'achever par une immolation générale : dénouement nécessaire et inscrit dans l'intrigue : hors de là, point d'issue. — Mais, direzvous, c'est du quiétisme laïque. — Il paraît bien en effet que ce n'est pas autre chose. Bernardin n'est d'ail-

(8 i sv\is DE I Kl rtQUE

leurs pas Sans quelque trait de ressemblance avec l;ene -

Ion pour qui il professait une amitié particulière et dont le TiUmaqut l'attendrissait entant. Mais il tant dire aussi

que Bernardin présente un exemplaire dégradé du taux mystique; on sait qu'il exerça l'improbité quiétiste dans

un genre vraiment intérieur, dans l'art du faux pauvre ou du riche mendiant.

l'eut-on lui faire honneur d'avoir, dans ses rêves defélicité, réservé toujours une place à la femme ? La sentence du docteur anglais qui conclut la Chaumière indienne paraîtrait sans doute assez édifiante : « On nest heureux qu'avec une bonne femme, » si nous ne savions de reste ce qu'il entendait par une bonne femme : un accessoire de sa félicité artificielle, mais de tous le plus intéressant et le plus indispensable, parce que, vivant et doué d'intelligence, celui-là était aussi plus capable qu'aucun d'entendre sa volonté et de s'y conformer.

C'est à ce rôle subalterne de sacrifiée par persuasion qu'il s'appliqua à dresser sa future femme, dont il ne sut même pas goûter les qualités naturelles, de vivacité,, de spontanéité. Dès la première lettre, disions-nous, qu'il écrivit après celle des « faveurs superficielles », il recommence son manège. Il insiste sur « cette douceur qui est le fond de ton caractère et qui, étant an jour développée, doit faire ton bonheur et celui de tout ce qui t'environne ». Il essaie de l'éveiller à ses rêves de bonheur sous le manteau de la cheminée. « Tu sentiras de jour en jour, ma tendre amie, le prix du bonheur de Yintimité et de la solitude. »

Enfin il revient à sa marotte : « Confie-moi toujours tes peines et tes plaisirs. »

CE au'ON LIT DANS « PAUL ET VIRGINIE » 8^

...Mais ce n'était qu'un rêve... — Nous aurions beau jeu à extraire de cette correspondance toutes les promesses d'un despotisme qui ne se fût pas donné de relâche. « Voici mon plan de vie », écrit-il sans plus de précautions oratoires :

Je me lèverai le matin avec le soleil. J'irai dans ma bibliothèque, m'occuper de quelque étude intéressante. J'ai une multitude de matériaux à mettre en ordre. A dix heures, un déjeuner que tu auras préparé toi-même nous réunira. Après déjeuner, je retournerai à mon travail. Tu pourras, m'accompagner avec le tien, si les soins du ménage ne t'appellent pas ailleurs; je suppose que tu t'en seras occupée le matin. A trois heures, un dîner de poisson, de légumes, de volaille, de laitage, d'œufs, de fruits produits par notre île, nous retiendra une bonne heure à table. A quatre heures jusqu'à cinq, du repos, un peu de musique. A cinq, lorsque la chaleur sera passée, la pêche ou la promenade dans notre île jusqu'à six. A six, nous irons voir tes parents et promener dans le voisinage. A neuf heures, un souper frugal, ensuite le lit nous réunira. — A propos, mon enfant, dismoi donc quel était ton dernier rêve ? Ne t'ai-je pas devinée ! dis-moi la vérité.

C'est par le ton que vaut le morceau. Retenons aussi la manie d'ordonner et de réglementer jusqu'au détail,, un oubli total des égards dus aux goûts de sa compagne, enfin une image du bonheur domestique inspirée de Greuze aussi certainement que de Rousseau. Tout le tableau est empreint d'une sensualité qui aspire à se fondre soit dans la nature physique, soit dans la pure animalité. « Je préfère votre bonheur au mien, lui écrit-il un autre jour. C'est par ce sentiment que je prends des arrangements pour l 'assurer. Avant de pondre, l'oiseau fait

90 ESSAIS DB ( Kl [TQUE

Son nid, » trivialité qui donne le ton de son âme, Puis, prêchant la solitude dont il s'affranchit pour sa part, mais qu'il imposa strictement à sa femme, il compareson futur ménage à celui de Socrate et de Sénèque et OptC pour l'exemple de Sénèque. « Sénèque ne vécut heureux avec Pauline et ne lui inspira un si fort attachement qu'en vivant avec elle, loin de Rome, à la campagne, c'est ce qu'on peut voir dans ses lettres à Lucilius. » Oh! comme il tient à garder l'oiseau en

cage !

Si vous ne concentrez pas, dès à présent, toutes vos vues dans le bonheur domestique, quel sera le vôtre, quand cette flamme légère et volage que vous appelé^ de V amour sera évaporée, et que les infirmités de l'âge viendront assaillir votre vieux ami. Vous ne pourrez supporter aux champs ni son hiver ni celui de l'année.

Voyee cependant, dans les campagnes, la jeune aurore couronner de roses, chaque jour, le vieux Tithon, et le tendre chèvrefeuille enlacer le chêne antique, malgré les frimas; mais c'est dans votre propre cœur que vous devez chercher les motifs de votre affection qui doivent vous rendre tous les loups et tous les lieux agréables.

« Cette flamme légère et volage que vous appelé^ de V amour. » Mais qu'est-ce donc qu'il éprouvait pour sa part ? — Ne vous en laissez point imposer par certains traits de mignardise sénile : ce n'est point là le langage de l'amour. Bernardin légifère pour son île et cela l'amuse, voilà tout.

Il joue à se tracer un plan de bonheur; mais quand il en possédera tous les éléments, le rêve aura perdu tout son charme, le mirage s'évanouira. Il se contentera de tenir la malheureuse Félicité dans une étroite réclusion et la laissera périr d'ennui et de tuberculose dans son île, à Essonnes.

La correspondance même témoigne de ce changement.

CE au ON LIT DANS « PAUL ET VIRGINIE » 91

Après le mariage, ses lettres, autrefois si équivoques, traînent d'une lamentable platitude ; elles ne sont plus remplies que des détails du ménage. L'enchantement est rompu : Bernardin ne peut plus jouer avec son imagination ; il n'y avait pour lui de bonheur qu'irréel. Il vécut le plus souvent loin de sa femme ; et nous ne trouvons d'un peu affectueux (mais de quelle qualité d'affection!) que ce mot d'une de ses dernières lettres : « Je sens que tu me manques souvent, surtout quand j'ai dîné en ville. »

N'avions-nous pas raison de loger dans ses viscères le principe chaleureux de son idéal de félicité ?

Rassemblerons- nous ces traits épars pour composer la figure de Bernardin ? Disons qu'il cherchait le bonheur ou plutôt des jouissances à l'écart des hommes; comme il avait des nerfs susceptibles et impérieux, le monde de l'imagination fut bientôt le refuge qu'il peupla d'ombres habiles à émouvoir une sensualité trouble et dépravée ; comme son âme était plutôt froide, passive surtout et sujette à de grands dégoûts, il affectionna l'ébauche et l'équivoque ; il se composa des spectacles de bonheur, dont le passage sur l'horizon renouvelait, à point nommé, ses puissances d'émotion. Il aima la nature et fit l'éloge des plaisirs domestiques ; mais il vécut le plus souvent à la ville et déserta son foyer : car ses goûts ne servaient qu'à un libertinage de l'esprit; ses accents les plus sincères dans le frémissement de ces voluptés maladives avaient un timbre de mièvrerie sentimentale et une fadeur qui décelaient cette langueur de désirs qu'engendre dans une âme passionnée le sentiment d'une grande faiblesse, sinon de l'impuissance à réaliser. Bref, Bernardin de Saint- Pierre, passionné

o: US DE ( UTIQP1

d'images, ne put jamais que se repaître de spectacle

idéaux. Aussi le sens de la vue démettre chez, lui le plus

actif, connue chez unîtes les personnes fatiguées : c'est

le sens de l'esprit et de l'abstraction.

Seulement il faut bien distinguer. L'abstraction de Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un effet de l'art : c'est plutôt une mite hors de la vie : elle ne doit rien à l'intelligence. Une sensibilité irritable et comme hérissée, accueillante à ses seules inspirations, despotique donc, lui transmet des suggestions auxquelles il obéit passivement. Il n'est pas surprenant qu'en cette absence decritique et de goût, Bernardin indifférent à la qualité des « idées » poétiques, dramatiques ou romanesques, que lui soufflait son Enfer, ait chu dans la plus profonde niaiserie. Il avait aliéné toute sa liberté. Intentions, impulsions ou tendances, quel que soit le nom de ses maîtresses, c'est elles seules qu'il faut incriminer. Et MM.Tharaud l'exposent au plus grand péril en lui prêtant des desseins beaucoup trop arrêtes. Libre à eux, pour les besoins de leur paradoxe éphémère, d'inventer un « style » de Bernardin de Saint-Pierre. Il était précisément dénué de tout ce qui constitue le style : la volonté, un svstème, une vue cohérente et liée de l'homme et de l'univers. Du réel il avait commencé par proscrire tout ce qui blessait son génie insubordonné ou simplement froissait ses nerfs. Si le style est avant tout un arrangement, une interprétation, une transfiguration vivante du réel, s'il doit, en rafraîchissant nos yeux, rajeunir la figure du monde, quel peut être le style, au sens humain et non pédant du mot, d'une œuvre qui boude l'ordre des choses et découpe dans la vaste nature un étroit petit décor d'opéra-comique ? — Non, encore

CE aU ON LIT DANS « PAUL ET VIRGINIE » 93

| une fois, Paul et Virginie n'est rien qu'un document llpour la connaissance de l'auteur, et un document brut qu'il s'agit d'expliquer. C'est notre objet même.

D'un jeu d'imagination morose, donc, naquit un jour ,! Paul et Virginie. Les détails de la composition, notam- |j ment le choix du site et de l'époque, ne furent pas tout de suite arrêtés. Comme plus tard il avouera à Félicité : il « Quand je suis mécontent des hommes, je m'enfonce en I esprit dans les vergers et les bocages », ainsi il compta ■| d'abord emprunter à l'antiquité fabuleuse son prestige I doré pour envelopper l'idylle de cet air de rêve, indis- I pensable au contentement de sa sensibilité anarchique. I « Mon âme, mécontente des siècles présents, écrivait-il, prit I son vol vers les siècles anciens et se reposa d'abord sur Iles peuples de l'Arcadie... » O Fénelon ! ô Rousseau ! ô Chateaubriand, dont une bonne moitié de la philosophie historique sera encore constituée de cela ! Puis l'éloignement dans l'espace lui parut offrir les mêmes avantages, avec l'attrait de la nouveauté. Il balança entre le pôle et les tropiques ; ce furent ceux-ci qui l'emportèrent. Mais voyons monter la féerie et dénonçons l'illusion d'une âme qui respirait naturellement dans l'artifice. La mise en scène de Paul et Virginie est assez connue. « Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'île de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. » Or que dit un de ses plus favorables historiens? « Ce vallon lui-même, qu'il devait nous rendre si charmant en y faisant descendre un rayon de poésie, il le voit sans émotion ; il le représente (dans la relation de son voyage) tout hérissé de rochers sans buissons et sans arbres, couvert pendant six mois de l'année

9 i US DE CRITIQUE

d'une herbe noire et brûlée, fermé de tous cotés par des montagnes pelées et des mornes fracassés. La fit de

l'imagination et dis souvenirs nfa pas encore opéré sa magie. Il est vrai que les mœurs rudes des habitants et le malheur des esclaves lui gâtent le paysage. La France, au

contraire, qu'il vient de fuir, lui sourit maintenant et l'appelle de loin. — Pour aimer sa patrie, avoue-t-il, il faut la quitter... Oh ! quand pourrai-je respirer le parfum des chèvrefeuilles, me reposer sur ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux ! etc.. » Ce qui ne l'empêchera point de se plaindre, dans Y Avant-propos de son roman : « Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. » Il devait donc arriver que, de la foule pressée et désenchantée de ses impressions, le souvenir, c'est-à-dire le regret (comme l'attente était pour lui le désir) tirât les éléments d'un tableau de félicité imaginaire. Il s'est luimême trahi dans cette description du Poste Jacotel, oasis de fraîcheur et d'ombre délivrée de la trace de l'homme : « Le murmure des sources, le beau vert des flots marins, le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées, semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché d'être seul, je formais des projets ; mais du reste de F univers je n'aurais voulu que quelques objets aimés pour passer là ma vie... » Or, Bernardin n'a jamais aimé que les fruits illégitimes de sa fantaisie; tout être, tout corps vivant, organisé et doué du caractère de la nécessité, toute réalité dure et résistante lui furent toujours en aversion, faute à son imaginative de s'en pouvoir emparer pour moudre la musiquette qui le charmait.

« J'étais fâché d'être seul, je formais des projets; mais du reste de l'univers, je n'aurais voulu que

quelques objets airnés... » Ayant ainsi saisi les pouvoirs de Dieu le Père, et sa Chimère dûment fécondée, Bernardin se mit en devoir de créer. De là Paul et Virginie. Qu'on se rassure. Une action languissante, point de dialogue, d'intrigue ni de caractères, trop de descriptions, de discussions morales et politiques, de prétentions apologétiques ; rien en action et tout en tableaux, en imagerie enfantine, l'intention plastique à ce point marquée que Bernardin de Saint-Pierre a pris le parti de l'avouer (« à leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus , on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc représentant quelques-uns des enfants de Niobé »), enfin toute une pacotille tropicale, ce ne sont pas là des titres à une étude un peu appuyée, et nous ne nous en donnerons pas le ridicule. Nous ne sommes aucunement tenté de produire ici des échantillons de la niaiserie essentielle du « vieux Tithon » ; nous nous en tiendrons à ce qui constitue la moelle du roman, à ce qui en détermina et perpétua le succès, à certains tableaux d'une équivoque lascivité, qu'il eut conscience de dresser, comme l'image même du bonheur, au sommet de son œuvre. Impossible, en effet, de ne point sentir l'obsession erotique qui perce à chaque page, d'autant plus déplacée dans cette histoire de deux enfants. Impossible aussi de n'être pas frappé d'un secret rapport avec les expressions et les arrière-pensées des futures lettres à Félicité. L'analyse et le jugement littéraires se trouvent simplifiés d'autant. Dans cette œuvre sans beauté, il ne s'agit que de surprendre les tics, la monomanie d'un polisson « sensible » à qui la vue de l'innocence tire des larmes.

Au pied des pitons et des mornes baignés d'une ardente lumière, couronnés de palmistes dont le « chou »

\is H ( mtique rappelle au voyageur la Providence, à L'ombre des tama-

taques et des cocotiers peuplés de perruches et de bengalis, et qui mettent une si étonnante bonne volonté a

copier dans les progrès de leur croissance et la tendresse

de leur enlacement les naïves amours des deux enfants; dans un aimable vallon rempli de bruits de sources et du parfum des pamplemousses, où croissent les patates qui deviennent très sucrées, les cannes à sucre, les bananiers et les caféiers qui donneront aux hommes des « provisions végétales » pour composer ces « repas champêtres qui n'ont coûté la vie a aucun animal », et où vient même le tabac pour « charmer les soucis du bon nègre iolof Domingue et ceux de ses bonnes maîtresses » ; dans cette nouvelle Arcadie, refuge et asile des esclaves marrons, où règne une « cordialité insulaire », une veuve et une fille mère, conduites par la main d'un destin trop ingénieux, se sont rencontrées et tout de suite se sont aimées. L'une est la mère de Paul, l'autre de Virginie. Leurs enfants s'aimeront... Les troubles et les langueurs de la puberté, qui forment tout l'objet du livre, seront décrits non sans complaisance. Et cet objet une fois rempli, il ne restera plus à l'auteur qu'à procéder à l'extermination générale de tous ses personnages principaux et secondaires. Qu'on se rappelle donc que les vapeurs d'une imagination tourmentée par les sens ont seules formé les scènes qui vont suivre :

Tout entre elles était commun. Seulement, si d'anciens feux, plus vifs que ceux de l'amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeaient vers une autre vie, comme la flamme qui s'envole vers le ciel lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.

Xe perdez pas votre temps a traiter d'indécents ce détail ni beaucoup d'autres pareils sur lesquels l'auteur ne se lasse pas d'insister et de revenir : l'épithète trouvera sous peu un emploi bien plus juste.

Je n'arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus (Paul et Virginie), suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer ; elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de Pautre.

— Je ne vois, direz-vous, que la peinture de l'innocence.

— Dites donc que voilà un homme qui poursuit la sensualité dans la nature. Son roman ne tend qu'à cela : couvrir son libertinage du prétexte de l'ingénuité.

Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. — De loin je la crus seule ; et, m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque entier sous la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous le jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclos sous la même coquille.

Le cours du récit amènera des précisions auxquelles il n'y aura que peu à ajouter.

Virginie n'avait que douze ans : déjà sa taille était plus qu'à demi formée; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; etc.. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence.

Cet ambigu qui mêlera les passions de l'homme à la

Pierri: Gilbert. — I. 7

CMT1Q.U1

fraîcheur de l'enfance ' est-il encore renfermé dans les bornes de la nature } Nous ne nous chargeons pas d\-n décider. Mais l'intention ne nous parait pas douteu i A leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel... » Voilà le ciel mêlé à une

étrange histoire.

Virginie n'approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis au pied de s.i girouette était trop long et trop savant. « J'eusse mieux aimé, ajouta-t-elle : toujours agitkh, mais constante. — Cette devise, lui répondis- je, conviendrait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.

Nous passons certains fâcheux détails qui montrent Paul et Virginie « s'amusaat avec transport » des jeux, « des appétits, des amours » d'oiseaux captivés. Nous omettons l'épisode des pantomimes où Virginie tour à tour jouait Ruth ou Séphora. Rien de tout cela n'est essentiel ; et tandis que la fille de Mme de La Tour s'exerce à des pas de danse bibliques, nous répétons bien vite au lecteur qu'il ne doit chercher ici nulle analyse patiente de Paul et Virginie. Le critique a le devoir de découvrir en toute œuvre le point de vue central et dominateur ; mais il a le droit d'élaguer, de déblayer tout ce qu'il juge secondaire, mal venu, laborieux ou frappé à moins vives arêtes. Pour soulager le lecteur, nous lui épargnerons donc le fatras et l'enfantillage. C'est quand son vice le reprend que Bernardin de Saint- Pierre doit être montré, et du phébus que Paul adresse à Virginie, nous ne citerons aussi que les traits les plus brûlants.

i. Paul, écrira-t-il encore, semblable à Adam, ayant la taille d'un homme avec la simplicité d'un enfant.

Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse... Lorsque je t'approche, tu ravis tous mes sens... Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir... Mange ce rayon de miel ; je l'ai pris pour toi au haut d'un rocher. Mais auparavant, repose-toi sur mon sein, et je serai délassé.

— Est-ce là tout ? — Cest tout si vous tenez compte qu'en prêtant à l'innocence ces paroles enflammées, Bernardin y entendait certainement malice.

Pourquoi vas-tu si loin et si haut (dit Virginie à son « frère » Paul) me chercher des fruits et des fleurs ? N'en avons-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! Tu es tout en nage. » Et avec sou petit mouchoir blanc (o Greuze, Greuze !) elle lui essuyait le front et les joues et elle lui donnait plusieurs baisers. — Cependant, depuis quelque temps, Virginie se sentait agitée d'un mal inconnu. Ses beaux veux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie , et triste sans chagrin... Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant; puis tout à coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait ; un rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La verdure couvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te voient : tout est gai autour de toi, toi seule es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant; mais elle détournait la tête et fuyait tremblante vers sa mère. L'infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges.

Une saveur fade git encore au fond de cette sensualité. Voici du moins qui a plus de feu :

Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude

MUOTHECA

loo \h DE CRITIQUE

ni le sommeil ni le repos. Bile s'achemine, à b clarté de l.i lune, vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source, qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets d'argent sur les flancs

bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que, dans son enlance, sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle, en avait creuse le lit, couvert le tond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tète leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l'amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude ; et un feu dévorant la saisit.

Si Paul et Virginie n'a pas été tout entier écrit pour autoriser de semblables peintures, qu'on nous décerne le bonnet d'âne. A quelques détails près, comme celui des palmiers « unis », que nous donnerions pour rien, nous ne bouderons d'ailleurs pas notre plaisir : le tableau est bien venu, langoureux et gémissant. On y sent passer un souffle de chaleur orageuse, et le rythme en semble oppressé. Seulement, si Virginie offre ici une réplique de la Suzanne biblique, quel rôle fait Bernardin ?

Le lecteur s'étonnerait que les idées excitées par de semblables images ne développent pas toute leur suite. C'eût été comme une fausse note de la part de Bernardin de faire succomber Paul et Virginie; et il eût été contraire à sa théologie de les soumettre à de trop rudes combats : son idéal était de facilité et de langueur. Mais il fallait que ridée, et l'idée seule, du péché fût présente à l'ouvrage, et ne lit d'ailleurs que le traverser.

Bernardin, suivant ce seul parti possible, s'est arrêté à

une convention un peu forte. A qui suggère-t-il l'idée ■de la faute? — Aux deux mères. « Pourquoi, demande Marguerite, ne marions-nous pas nos enfants? ils ont l'un pour l'autre une passion extrême, dont mon fils ne s'aperçoit pas encore. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous veillons sur eux, tout est à craindre. » Et Mme de La Tour tourne à sa fille ce compliment : « Cache ton amour à Paul. Quand le cœur d'une fille est pris, son amant n'a plus rien à lui demander. »

A ce point-là, il est évident que Bernardin n'a plus que la ressource d'éloigner Virginie, d'ailleurs sans nécessité bien claire, et de remplir avec de la métaphysique les lacunes de l'action ; puis il ramène son héroïne pour la perdre dans un naufrage. Du moins, il ne la laissera pas engloutir sans l'avoir priée de poser pour un dernier tableau.

On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint- Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle nous fit signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait qu'un sur le pont qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux et s'efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue... Le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et, levant en haut ses yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux. — O jour affreux ! hélas ! tout fut englouti...

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C'est pour sa honte que le siècle de Montesquieu, de

Voltaire, de Parnv, de Dorât et de Crébillon le fils s'arrftta, US moment, à ces peintures déliquescentes, bonnes pour réveiller par le spectacle de la pudeur des sens éniOUSSés et des désirs expirants.

Mous eussions voulu alors entendre soupirer le prince Schah-Baham, ce délicieux sultan du Sopha : « Ah ! ma grand'mère !... ce n'était pas ainsi que vous contiez, i

Nul doute d'ailleurs que sa simplesse ne se fût avisée de confondre un « faux chef-d'œuvre avec l'expression sincère d'une nature, d'un sentiment gâtés ». Paul et iiiie, eût-il grommelé, dit bien ce qu'il veut dire : et cela s'entend assez. C'est de la littérature pour personnes fatiguées. — Seulement l'auteur ignore si ce genre, où il s'avoue nouveau, a jamais rien produit de plus parfait.

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