‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 15 sur 115 · MADAME BOVARY · texte numérisé non relu

MADAME BOVARY

avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'Histoire sainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elle écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité !...

A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales...

Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelit plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les Jlacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons. Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.

Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation, s'aperçurent avec de grands étonnements que \[iie Rouault semblait échapper à leur soin... Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois, elle se considérait comme fort désillusionnée, n'ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sentir.

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Il huit dire que cette page est peut-être la plus importante du livre. Si Fou en retranche toute amplification et tOUt développement de Style, il reste de substantiel quelques notations sèches dont l'ensemble forme fasse/ pauvre peinture d'une âme romanesque, en proie à l'imagination. On conçoit bien tout ce qu'il y avait à dire et à expliquer sur ce sujet; on se persuade sans peine qu'à ce propos le livre d'un bon quart de siècle pouvait être écrit ; mais impossible aussi de ne point constater l'avortement, disons mieux, fescamotage.

C'est une mauvaise plaisanterie, ou bien une erreur fondamentale, d'incriminer l'éducation reçue par Emma, c'est-à-dire l'excitation de la sentimentalité la plus superficielle et la plus fugitive et le culte des émotions vagues, pour la seule raison que cette éducation risque de dépayser une petite paysanne en ouvrant son imagination à un monde d'où son rang l'exclut. C'est une erreur parce que la même éducation est pour le moins aussi pernicieuse à la bourgeoise ou à la fille noble. Et le véritable sujet consistait à décrire les désordres portés dans un être d'ailleurs privilégié, par le poison du sentimentalisme romanesque. Il fallait montrer les plus belles réalités décolorées et flétries, pour des yeux trop tournés en dedans. Et il fallait, en étudiant ses particularités, appeler la plus intelligente pitié sur ce mal. une des formes de ce vice superbe, principe de tout bien, qui désole le genre humain, sur cette incurable et précieuse inquiétude et cette mortelle curiosité qui tarit notre substance pour toutes les floraisons de l'art et du génie de l'homme1. C'était la plus grande et la plus émou-

i . Flaubert reprochera à Emma de « tarir toute félicité à la vouloir trop grande. » Mais Emma n'a aucune félicité à tarir et nous verrons qu'elle n'a pas tous les torts de vouloir mieux que le sort qui lui est échu.

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