MADAME BOVARY IO
vante matière qui pût tenter le génie d'un artiste. Au lieu de cela, Flaubert, après qu'il a faiblement esquissé son crayon de petite fille romanesque, expose la malheureuse Emma à toutes les déceptions de la vie la plus plate et la plus disgraciée. L'effet est trop facile, et l'intérêt tombe au-dessous de notre attente : nous avons fermé la main sur de l'eau '.
Le romanesque n'est qu'un des pôles du personnage d'Emma. Mme Bovary, sentimentale dépravée que la vie n'a pas de quoi satisfaire, porte en elle une autre femme, à savoir une provinciale tourmentée de désirs de luxe et d'élégance, éprise de toutes les apparences de la distinction. Et l'une et l'autre, cela fait bien deux femmes, séparées même par plusieurs degrés de qualité. Et comme l'une et l'autre ne parlent pas sur le même ton, et comme chacune excite un intérêt différent, il en résulte encore des disparates, qui déconcertent nos impressions. Sans doute, cette incertitude de la donnée psychologique et cette obscurité répandue sur l'identité morale du personnage constituent pour l'auteur un commode alibi; elles portent aussi contre son art un fort soupçon d'improbité.
Ce n'est pas, après tout, notre affaire de pénétrer les motifs de Flaubert et nous pourrions nous borner à
1. Autre erreur : ainsi constituée, romanesque et romantique, perdue de lectures et de rêveries, est-il vraisemblable qu'Emma Bovary se donne la mort simplement pour échapper à des embarras d'argent ? La logique du caractère n'exigeait-elle pas que la mort lui vînt non par accident mais -de son mal même dont elle eût marqué la crise dernière, la mort seule ayant le pouvoir de libérer ce pauvre être que toute réalité meurtrit? En dénouant par l'argent la situation, Flaubert lâche son sujet dans le moment même que le cas moral atteignait son paroxysme — à moins qu'il n'ait entendu réserver à un certain chiffre de rentes le droit d'être romanesque ?
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constate! L'incohérence de son personnage. Il est pourtant certain qu'il a voulu faire ce que les peintres appellent une grande machine : il Ta voulu délibérément et avec force. Flaubert, en méditant Madame Bovary . premier ouvrage), voyait certainement une <vuvrc de haute portée : c'est à son coup d'essai qu'un auteur a de l'ambition. La Correspondance reflète cet état d'esprit : il attend, il escompte la clameur du bourgeois. Il croit fermement avoir frappé un grand coup. Mais, en chemin, l'œuvre se transforma.
Jules Lemaitre a écrit sur la méthode de travail de Flaubert une de ses plus fortes pages. Il peint un paresseux, grand bayeur aux corneilles et, pour le moins autant qu'Emma, grand rèvasseur. Aussi à pied d'œuvre, son grand dessein insensiblement se rapetissa. Il vida des tiroirs de notes, utilisa ses souvenirs de dix ans, qui souvent durent entrer de force. Il s'était dressé, abruti à regarder les détails à la loupe ; il ne savait plus embrasser le vaste horizon. Il inventait et plaçait, un à un, ses épisodes. Nécessairement il arrivait qu'ils fussent choisis pour eux-mêmes et polis à part. Alors le problème était d'accommoder les personnages aux épisodes ; et moyennant quelque coup de pouce, par la grâce de quelque métaphore ou le prestige d'un peu de déclamation, Flaubert était assuré d'en venir à bout. Ce que nous nommions une fraude \
* * Voyons de près les choses :
Elle frémissait en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement
i. Ce quon lit dans « Paul et Virginie », page 73 du présent volume. — E. M.