MADAME BOVARY IO
contre la page. C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme eu court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture, etc., etc. (Suit une page de description énumérative.)
Un seul mot utile, elle frémissait; au demeurant, Flaubert s'intéresse au papier de soie « qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page » beaucoup plus qu'aux sentiments passionnés de la petite Emma, qu'il nous donne à retrouver.
Tournant la page, on lit :
Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances et la littérature pour ses excitations passionnelles, s'insurgeait devant les mystères de la foi.
« Positif au milieu de ses enthousiasmes », ne serait pas mal trouvé, si accoler des contradictions dispensait de les résoudre. Est-il vraisemblable qu'une petite personne romanesque et idéaliste s'insurge contre les mystères de la foi ? N'ont-ils pas de quoi charmer une imagination que le réel désenchante, un cœur tourné vers l'inaccessible ?
Poursuivons. Entre une sentimentale chimérique, passionnée d'inconnu, et une prétentieuse de village, il y a, disions-nous, des contrariétés. On voit entre elles la même opposition qu'entre deux âmes dont Tune aurait soif des mystères de la religion et l'autre s'asservirait, sans plus, aux rites et cérémonies. L'une est possédée du sentiment de l'infini ; l'autre met la perfection au prix d'actes connus et catalogués. Celle-ci a voué son cœur à l'usuel ; celle-là au mystère. L'une recherche des « satisfactions » ; l'autre se sent un goût mortel, inextinguible pour l'inconnaissable et l'effroi mystique, et rien ne saurait la remplir.
Ce sont les deux âmes d'Emma.
— Mlles ne sont pas inconciliables.
— Encore nous direa^vous comment elles se concilient. Et s'il y a une nuance qui les combine, vous la ferez régner sur tenu l'ouvrage.
J'admets très bien qu'il réside dans un certain snobisme, dans l'admiration OU l'imitation de manières raffinées et d'usages approuvés, dans toute recherche enfin d'élégance OU de distinction, même simplement physique, un principe de perfectionnement moral. J'admets qu'une certaine forme de la préciosité provinciale comporte un amour, seulement peu éclairé, du noble et du beau, et participe de l'émotion religieuse, de la révérence d'un ordre supérieur vaguement aperçu; mais je vois aussi tout ce que cela exclut et qui est la trame de Madame Bovary : un mépris bas, dur, hostile, des formes inférieures dont l'on cherche à se dégager. L'être qui se sent en ascension vers une perfection désirée est trop absorbé par la contemplation idéale et sent trop en lui comme un commencement d'anoblissement pour s'avilir à de certaines insultes. C'est pourtant de ce mépris et de ces insultes qu'est formée la plus grande part de la vie morale d'Emma. Flaubert retenait ainsi l'avantage facile de caricaturer une vanité. Puis il tenait à être amer. L'unité de son personnage devait venir de surcroît.
Il ne suffit pas d'écrire une fois :
Tout ce qui l'entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu'au delà s'étendait à perte de vue l'immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment.