MADAME BOVARY III
Car, d'une part, c'est donner contre la vraisemblance du suicide un argument en ouvrant à Emma la voie de l'évasion (avec ou sans Rodolphe). Et, d'autre part, il échappe à Flaubert que « l'élégance des habitudes » a le pouvoir d'engendrer les mêmes effets, atténués, que « les délicatesses du sentiment ». Enfin cette phrase écrite, Flaubert n'en tient plus compte.
Il ne lui sert non plus à rien d'écrire :
Alors les appétits de la chair, les convoitises d'argent et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance.
Car c'est précisément résoudre la question par la question. Après avoir énuméré des éléments psychologiques, encore faut-il s'assurer qu'ils cadrent ensemble. La psychologie d'Emma Bovary par Gustave Flaubert est plutôt un de ces schémas algébriques que bâtissent les romanciers dans l'embarras, devant leur papier blanc.
Faute d'avoir exploré les bases morales de son sujet, Flaubert a rêvé des plus audacieuses constructions : il ne s'agissait que de les coucher sur le papier. Il n'a pas toutefois évité l'inconvénient que voici : sans même s'en rendre compte, il change de ton comme de sympathie, selon qu'il peint une amante de chimères inassouvie, ou bien une petite dame, épouse très vaine de l'officier de santé d'Yonville- l'Abbaye. D'où des sautes de ton, la pire des fautes contre l'art.
Bien mieux, il pousse son erreur au procédé. Point de situation pathétique que ne souligne un trait de caricature grimaçante.
— Justement, c'est pour marquer la dérision de la sentimentalité par la vie. C'est Sancho donnant la repartie à don Quichotte.
112 1 SSAIS DE CRITIQUE
— Sancho ei son maître sont amis et professent, l'un pour l'autre, dans le tond de leur cœur, la plus sincère
estime. Je ne trouve nulle part, dans l'Espagnol, ce ton d'insulte ni cette basse ironie qui blesse dans Madame Bovary. Puis il v a dans Sancho une finesse pitoyable qui réconcilie les extrêmes, tandis que je ne trouve que vulgarité et plate insolence dans presque tout ce qui heurte Emma. Je prendrais plutôt le parti de la fausse délicatesse contre cette grossièreté.
— Flaubert n'entendait prendre ni faire prendre parti. Est-ce de sa faute si la vie a terni le miroir que lui tendait Emma? Absent de son œuvre, il s'est borné à enregistrer les strophes d'un chant alterné, où l'emphase et le burlesque se donnent la réplique.
— Effet facile, convenez-en ; et cette absence d'un cœur humain pour réconcilier et fondre à sa flamme les oppositions, les contrastes des deux troupes, n'ôte-t-elle pas au tableau toute grandeur comme toute vie ?
Une phrase de Madame Bovary est bien typique r Emma, écrit Flaubert, était, de tempérament , plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des paysages.
Voilà, sans plus de mots, l'émotion exclue du domaine de l'art. Toute une poétique est formulée, celle-là même qui dicta à Flaubert l'étrange discipline imposée à son neveu Maupassant : on tient l'anecdote de M. Paul Bourget.
Quand Maupassant était tout jeune, — il me l'a raconté souvent, — Flaubert le soumettait à cette humble discipline : considérer un objet quelconque jusqu'à ce qu'il en perçût l'individualité irréductible. « Il y a en ce moment plusieurs
MADAME BOVARY IIj
cochers de fiacre à la station du coin de la rue », lui disait-il. « Pas un ne ressemble aux autres. Descends. Tu vas les étudier. Tu m'apporteras cent lignes où chacun d'eux soit caractérisé. »
Et Bourget portait sur Tolstoï ce jugement qu'il n'est que juste d'appliquer à Flaubert. L'anecdote, dit-il, donne
la définition même de son procédé et de son talent... Si l'art d'écrire consistait uniquement dans l'évocation, Tolstoï n'aurait pas de rivaux. Il suffit de le comparer à d'autres maîtres, un Balzac, un Molière, un Shakespeare, pour reconnaître qu'il lui manque une autre qualité, sans laquelle il n'est pas de chef-d'œuvre accompli. Cette qualité, la rhétorique classique la nommait d'un terme bien modeste : la composition.
On souhaiterait la définition de Flaubert toujours tenue sous le regard de l'écrivain, comme un épouvantail. Ne craignons pas de la recopier. Emma, a écrit Flaubert, était, de tempérament, plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des paysages. Texte plein et parfait, texte succulent ! Il réduit l'art à la description et, bien entendu, à la description physique. Du moment que l'émotion s'oppose au paysage comme le sentiment à l'art, l'office de ce dernier sera de rendre avec des mots toutes les impressions qui nous viennent par les organes des sens. La sensation brute est élue reine; et I pour lui mieux livrer tout le domaine de l'art, les opérations de la raison et du sentiment seront abolies.
Seulement il arrive ceci. Il manque à cet art l'illusion ide la vie, la puissance de fiction.
Dans la rencontre de deux êtres en tel instant
! décisif, je demande si l'important est de noter toutes
les circonstances de leur rencontre, le milieu, le paysage,
I la couleur du ciel et les réflexions des passants, et si ce
idoit être un effet de l'art d'omettre le drame inté-
Pierre Gilbert. — I. 8
I I.j OS DE CRT1 [QUI
rieur? On me dira que, SOUS le coup d'une forte émotion,
l'homme enregistre les plus insignifiantes circonstances pour les garder indélébiles sous sa paupière. C'est possible, mais ce n'est pas certain, et le contraire est vraisemblable, lm tout cas, ces détails que l'œil et la mémoire retiennent, tirent leur puissance du moment ou ils furent perçus; ils sont indissolublement liés a l'émotion qui les a gravés et revêtent en quelque sorte la teinte propre de l'heure fatidique. Or, si vous omette/ de me faire entrer dans tous les sentiments des personnages, si vous ne commence/ pas par m'en faire une peinture frappante et par conséquent raisonnee, qu'est-ce que tous ces détails dont vous m'accablez pourront bien représenter à mon esprit, sinon une foule de possibles qui le frappent de stupidité ? Et quelle impression aurez-vous portée en moi, que celle d'un morne et continu écoulement des choses ?
Nous prions qu'on remarque ceci. Flaubert et ceux de sa poétique prétendent s'absenter de leur œuvre et laisser le lecteur aux prises, seul à seul, avec le réel. Ils se trompent. Leur système donne une impression qui peut très bien ne point correspondre ni à leurs sentiments ni à la réalité. L'atmosphère qui enveloppe leur œuvre, triste, désolante, vient d'eux, je veux dire de leur procédé. Ainsi Flaubert encore qu'il croie s'effacer devant son objet, par le seul effet de sa manière, répand, dans Madame Bovary, sur les couleurs de la province française, je ne sais quelle teinte de tristesse désespérante, abaisse son ciel jusqu'à écraser la terre et en rend l'air proprement irrespirable. C'est un fait qu'il est presque aussi mal parlé (avec d'autres mots et sans dessein peut-être) de la province dans Madame Bovary