MADAME BOVARY I I
que du paysan dans la Terre de Zola. La grande lacune de Madame Bovary, son manque essentiel, c'est l'absence de sympathie et d'intelligence. Et en art, cette absence ne vaut pas mieux qu'un parti pris de dénigrement. Flaubert était persuadé d'avoir, sauf le dénouement qui est adventice, renvoyé ses acteurs dos à dos. De fait, il les a tous flétris. On ne peut pas se tromper plus grossièrement. Grande erreur qui confond l'art et l'impersonnalité. Comme s'il y avait aucune possibilité d'art, comme s'il pouvait exister un style ni un langage sans un sujet qui nomme, sans un homme qui donne au verbe sa personne. « Le style, c'est l'homme. » Et cet Ancien : « Thucydide d'Athènes a composé ce récit de la guerre du Péloponèse. »
Il faut à l'œuvre d'art un point de vue qui ordonne la composition et se soumette les détails.
Choisir un point de vue et s'y tenir, c'est pour Flaubert non seulement l'impossible, mais le mal. C'est lui demander de se mutiler, de se déshonorer. Il veut dominer tout point de vue et embrasser dans le même moment tous les modes de la vie. Il nomme symphonie ses fausses notes, et contradiction devient synonyme de complexité.
Les effets contrastés, qui lui paraissent le comble de l'art, de tous les genres le plus périlleux, exigent aussi le plus d'humanité pour relier, aux grandes profondeurs, ce qui à la surface s'oppose. Flaubert, avec ses talents de parodiste, n'obtient que des effets courts et heurtés : Homais apprendra à Emma la mort du père Bovary au beau milieu d'une apostrophe burlesque à son élève Justin.
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Si tenir a un point de vue : différence entre Sainte- Beuve et Flaubert.
Lorsque fut venu le moment de taire mourir Emma, que trouva Haubert ? Il interrogea sa bibliothèque, prit sur son rayon {'Explication historique, dogmatique t morale, liturgique et canonique du catéchisme, avec la réponse aux objections tirées des sciences contre la religion par M. l'abbé Ambroise Guillois, curé de Notre-Dame-du-Pré, au Mans, 6e édition, et, selon la propre parole de son avocat, y puisa « les documents religieux » '. Les ayant puisés, il :cs paraphrasa et froidement rédigea la fameuse scène de irème-Onction, que nous n'avons pas ici à reproduire. Qu'un croyant s'en indigne, je le conçois : Flaubert privant le plus pathétique des sacrements de sa solennité par tout ce qu'on sent d'artifice dans son récit. L'effet littéraire n'est d'ailleurs pas plus heureux.
Quand Sainte-Beuve, dans Volupté, avait eu à décrire une semblable scène, donnant le premier modèle de ce que Flaubert pensa plagier, il en avait bien différemment usé : sans parler de la gravité que respire son œuvre, il justifia par la situation sa paraphrase des paroles sacramentelles : Amaury, une fois entré dans les ordres, administre la femme qu'il aima dans le temps de ses erreurs. Ce qu'il ajoute alors au texte sacré, devant la femme qu'il tenta, traduit son émotion religieuse, son horreur sainte. Ces paroles sont nécessaires, elles coulent du cœur et figurent un des points culminants de la vie passionnée d'Amaury, qui est tout le sujet de Volupté.
i . « La dernière scène du roman de Madame Bovary a été faite, comme toute l'étude de ce type, avec les documents religieux. » (Plaidoirie de Me Sénard.)