‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 20 sur 115 · MADAME BOVARY II · texte numérisé non relu

MADAME BOVARY II

Au contraire, Flaubert ne parle que pour son propre compte. Il a brossé un tableau de chevalet, qu'il plaque maladroitement dans l'ouvrage. Qu'est-ce qui mériterait l'abomination des artistes, si ce procédé ne leur faisait horreur ?

Quittons l'art. La Science expérimentale aussi hantait Flaubert : étant donné un milieu, et un sujet façonné par une certaine éducation, qu'est-ce qui doit arriver si ce sujet est jeté dans ce milieu ?

Les malheurs d'Emma, répond Flaubert, sont l'exacte résultante d'une série de contre-coups dont le principe réside dans l'hostilité au milieu. Le cercle des déceptions d'Emma figure comme la courbe mathématique de sa chute. Parce que rejetant le facteur humain et ce qu'il comporte d'indéterminable, il emploie des procédés qui singent ceux de la science, Flaubert s'imagine porter dans les esprits l'impression de la fatalité. Mais sa fatalité est truquée. Il ne voit pas qu'ici le pur et simple arbitraire, son arbitraire à lui, Flaubert, tient lieu de la nécessité. Il prétend contraindre Emma par les circonstances; or, les circonstances, c'est Flaubert qui les invente. Il ignore que pour communiquer l'impression du nécessaire, du fatal, le romancier dispose de la vraisemblance morale seule et que l'accumulation des événements faisant pression dans le sens désiré par l'auteur est toujours tactice et, pour le redire, arbitraire. Ce truquage n'explique rien. Il a souvent besoin d'être expliqué.

Par exemple, la maternité d'Emma : il faut qu'elle serve à la meurtrir, à la décevoir pour la rapprocher du crime et du suicide. Comment s'y prendre?

Emma d'abord sentit un grand étonnement... Mais, ne

...i:n faire les dépenses qu'elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau, dans un accès d'amertume, et le commanda d'un seul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne s'amusa donc pas à ces préparatifs OÙ la tendresse des mères se met en appétit, et

ù>;/ affection, dès Vorigine, en fut peut-être atténuée de quelque chose,.. Elle souhaitait un fils...

— C'est une fille ! dit Charles.

Elle tourna la tète et s'évanouit.

C'est trop commode, n'est-ce pas ? Et ce dépit maternel pose une nouvelle énigme.

En un instant décisif, au moment où Ton nous prévient qu'Emma va recevoir, comme la foudre, la révélation de son premier amour, voici comment Elaubert fait jaillir l'étincelle :

Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait. Ils étaient tous, M. et M™ Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à une demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on établissait. . .

— Malheureux ! s'écria tout à coup l'apothicaire.

Et il courut à son fils,- qui venait de se précipiter dans .un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles offrit le sien.

— Ah ! se dit-elîe, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan !

Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville.

Voilà bien le nez de Cléopâtre !

'C'est un malheur, n'est-ce pas ? un grand malheur que la jeune femme ait attendu cet instant pour surprendre un détail si plein de conséquence. Et il n'y a pas comme la fatalité pour être bonne romancière.

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