‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 26 sur 115 · UNE CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

UNE CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND

cour », était bretonne comme lui, étant née de Kersaint. Elle tint sous la Restauration un des plus brillants salons; mais son amitié avec René naquit avant cette époque. La première des lettres publiées par M. Louis Thomas est datée de mars i8ro; c'est le temps qu'il prépare l'Itinéraire. Et c'est aussi le moment où leur commerce devient intime ; cette phrase de Chateaubriand donne tout de suite le ton : « Puisque vous voulez bien, Madame, me permettre de vous donner le nom de sœur, je dois, en frère affectionné, tenir ma parole et vous rendre compte de la manière dont je passe ma vie depuis que je vous ai quittée. » On sait bien d'où est venu à tout ce monde sensible la manie de ces sobriquets : mon frère, ma sœur, ma mère, caricature romanesque des sérieuses affections entre parents. Cette mode bêtasse procède en ligne directe des Confessions, où l'on entend Jean-Jacques appeler « maman » sa maîtresse et distribuer tout le long de sa vie affective les titres de parenté les plus inattendus. Dirons-nous qu'il y a là une perversion? Encore si c'était la plus grave...

René est donc convenu avec Mme de Duras de lui « rendre compte de la manière dont il passe sa vie ». La vérité, c'est qu'il ne la passe pas : il est bien trop préoccupé de s'en ' pour en tirer d'abord quelques douleurs (mais des douleurs connues, éprouvées, comme le poison de Mithridate) et puis des effets littéraires :

Depuis deux jours que je suis arrivé, voilà la première fois que je ni assieds dans le salon et que je prends ma plume pour écrire. J'ai fait deux cents fois le tour de cette petite vallée que vous ave\ daigné visiter, et j'aime tant mes

I . Le texte portait : de s'en retirer d'abord pour en tirer d'abord, etc.. Erreur d'imprimerie qu'il est impossible désormais de corriger puisque le manuscrit nous manque. — Sur les manuscrits de Gilbert l'on verra au tome II l'Appendice V. — E. M.

I 2é ESSAIS DE Ctll IQJ I

arbres, nus ouvrir/ s. que je ne puis les perdre de vue im

moment.

Remarquez-vous ce qu'il y a de plus fluaut dans ce style d'épître, de moins apprête que dans ses ouvrages, mais de moins énergique aussi et de plus terne. Ici il a manqué ou le coup de rabot ou le coup de vernis; et l'on entend une âme molle s'épancher, au lieu d'un grand foudroyé. Et quelle mollesse!

Quel dommage, pour suit- il, que ce plaisir soit si cher ! Si fêtais riche, il est bien clair que mou rôle serait fini dans 'a lie et que je deviendrais un gentleman farmer dans toute la force du mot. Y ai en horreur les livres, la gloriole et toutes les sottises du monde. Une amitié tendre et surtout sans orages, la retraite et l'oubli le plus absolu satisferaient à tous mes goûts comme à tous mes besoins.

Disons ici en quoi consiste la sincérité de Chateaubriand. Elle ne consiste pas à dire la vérité, mais en une assez juste divination de la musique qui charmera pour un moment ce cœur vide et exigeant. Sa sincérité se définit charité envers lui-même. Alors il est tout simple que pour son propre leurre, son ambition rédige :

Je suis encore tourmenté de bien des manières et je vois qu'il faut que je renonce absolument au repos. Je suis né sous quelque méchante étoile dans la saison des vents et au bord de la mer. J'ai désiré toute ma vie le calme (!?!) et jamais je n'ai pu ï obtenir. Tout finit heureusement dans ce monde. Je vieillis et j'arriverai au bout de mon songe tout comme un autre. Voilà le bon de l'affaire.

S'il est un thème habituel à René, c'est cette idée de la mort. Somptueuse et désolante toile de fond qu'il sut toujours, à point nommé, dérouler derrière ses épisodes. Mais ici manque la splendeur : René se surveille moins

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en l'absence du public, et pour un peu il serait plat ; dépouillé des prestiges du style, il apparaît, tout nu, comme un pauvre. Rendons-lui cette justice : il se connaissait. A Mme de Duras il explique son mécanisme et comment il s'y prend pour le remonter.

Mais ave^-vous une tête comme la mienne ? Eh bien ! accoure^, moquez-vous de tout cela : f aurai une joie extrême à vous voir. Nous nous promènerons, nous causerons de r avenir, nous ferons des projets. N'est-ce pas là notre manière à tous deux? Délibérer longtemps, voir toutes les faces d'un objet, et puis, quand le parti est pris, aller de l'avant, tête baissée.

« Tète baissée » et probablement les yeux fermés, pour retenir sous les paupières le beau rêve intérieur conçu dans la volupté de « longtemps délibérer » ! Soit orgueil, soit gaucherie, soit impuissance sentimentale et probablement tout cela à la fois, et ceci à cause de cela, la vie a toujours fait peur à Chateaubriand. Ce qui ne l'empêchait d'ailleurs pas de nourrir pour elle un goût effréné, inassouvissable.

Il y a, dans Musset, un personnage qui dit : « Tu me fais l'effet d'être revenu de tout. » Et Fantasio lui répond : « Ah ! pour être revenu de tout, mon ami, il faut être allé dans bien des endroits. » Chateaubriand était revenu de tout presque avant d'être allé nulle part. Il en était revenu pour l'unique plaisir de rentrer, à périodes fixes, dans son misérable cœur. Les hommes et les choses lui étaient hostiles. « Je suis devenu d'une défiance ridicule et je crois toujours qu'on veut me tromper. » Vous voyez la différence avec Rousseau, qui du moins croyait à l'universelle persécution. Chateaubriand ne voulait que déguster des illusions. Mais Rousseau souffrait, et cela avait de la grandeur.

i \is ni ( Kiriuti Kené ne laissait pas pour cela de se plaindre des

hommes.

Je suis réellement bien triste à présent, et depuis un ou deux, je tourne tout a fait aux idées noires. Je nai pas de sujet positif de chagrin, tuais ? incertitude de mon avenir me trouble et je voudrais, s'il était possible, sortir de cette position, qui ne m'assure jamais de lendemain. Ensuite . \e inquiétude l'abandon où je serai dans quelques années. Toutes les amitiés que je m'étais formées se dénouent par différentes raisons, les unes parée que des places, des goûts, des fatalités éloignent de moi les personnes avec lesquelles fêtais lié ; les autres parce que la mort ou le changement du sentiment ne me laissent plus rien à prétendre. Comme a autre part je suis sans famille et sans aucun de ces attachements communs qui remplissent au moins les jours, cela fait que je me trouve dans un isolement très grand, isolement qui s accroîtra tous les jours.

Hélas ! Ses contemporains, ses amis même n'avaient pas plus de peine que lui à déchiffrer cette âme inquiète, vaniteuse et triste, et l'on verra qu'il fut percé à jour dès 1803 '. Il était né pour vivre seul. Imagine-t-on cet être acceptant de « remplir ses jours » avec des « attachements communs » ? Il ne l'a jamais cru. Il se plaint de l'incertitude de l'avenir; mais celle de son propre cœur, le tremblotement flasque de ses sentiments, est-ce qu'il l'oublie ? — Que non pas. Seulement il n'en tient aucun compte. Dans cette correspondance avec Mme de Duras, il ne tarit pas en gémissements sur les peines que lui donne l'Itinéraire. Il semble appeler de ses vœux le calme et l'oisiveté.

1. Allusion à la lettre de Joubert à Mole, citée dans la même Revue Critique des idées (25 janvier 191 2). Le lecteur curieux de vérifications et d'autorités en retrouvera le texte dans les Nouveaux Lundis, 3e série. — E. M.

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