‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 27 sur 115 · UNE CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

UNE CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND

Je suis au fond un vrai sauvage, et certainement, si fêtais libre, je vivrais dans la solitude la plus absolue. Toutes les fois qu'on a un goût dominant, on nest propre quà cela.

Si fêtais libre, mais il vient de se plaindre de son manque d'attaches. Ainsi le premier prétexte le rengage, et ce sont de nouveaux desseins. Percevez ici le balbutiement d'un imaginaire honteux.

y entrevois bien des orages pour moi, et certainement ma position est si mauvaise quil faudra absolument que fen vienne cet hiver à une résolution.

Voilà au moins qui est net et catégorique. Oui, mais aussitôt ce bredouillement :

L'Itinéraire une fois publié avec encombres ou sans encombres, il ne me restera plus aucune ressource, et je suis résolu à me taire ou pour toujours ou du moins pour un grand nombre d'années; mais alors que faire et comment tout cela ?

Il capitule, en effet, et voici la fin de ce silence éternel.

Ma sœur voit que beaucoup de choses agitent ma pauvre cervelle et il faut pourtant conserver au milieu de cette agitation intérieure un peu de calme pour barbouiller des choses qui m ennuient et pour lesquelles je ne prévois que des malheurs.

Je ne crois pas qu'on trouve dans toute son œuvre rien qui peigne mieux René : cette concision et ensemble cette souplesse dans la palinodie appartiennent à un maître du genre. Mais je ne crois pas non plus qu'il soit possible de montrer plus de tranquille impudeur, plus

Pierre Gilbert. — I. 9

ESSAIS 1)1. CR1TIQ.UK

d'obscénité morale devant une femme qu'il devrait d'autant plus respecter qu'il M l'a point désirée. — Au passage, Cette fadaise : « Toutes les t'ois qu'on me parle d'un baptême OU d'un mariage, j'ai envie de pleurer. » Au fait, cela n'est pas si loin de Béranger. Puis il revient a son vice.

Je tiens beaucoup à pouvoir lire cet hiver aux personnes intéressées un volume île nies vieilleries ; je me sentirai plus léger; mais j'avoue que cette obligation me pèse et que je suis trop indépendant pour porter ce fardeau.

// y tient beaucoup, mais il est trop indépendant pour supporter celte obligation ! « Après avoir fait moi-même des projets de voyages, je suis resté dans mon trou, au fait je ne sais trop ce qui me plaît et ce que je veux. » — « Si avec moi on pouvait compter sur quelque chose... », confesse-t-il encore. On ne saurait dire si Chateaubriand, au naturel, se plaisait beaucoup, mais, tel quel, il travaillait à s'embellir et à se poétiser. D'où le ton de ces lettres, qui en fait encore le plus grand intérêt. Ce gentilhomme écrivant à une femme qu'il admire et qu'il chérit, qu'il appelle ma sœur, my good sister, ne sait rien trouver non seulement d'affectueux, mais d'un peu vif, d'un peu passionné ou d'un peu piquant. Pour l'esprit il en était cruellement dépourvu ; mais Von s'en passe. Ce que l'on attendait ici, c'était un mouvement du cœur ou de l'imagination, quelque chose de chaleureux, de pressant, à la rigueur même une coquetterie un peu aguichante. Au lieu de cela, rien que de facile, de mou, d'ennuyé : le même perpétuel madrigal, d'une pensée conventionnelle, traîne dans chacune de ces onze lettres; ses compliments sont de l'eau tiède : on cherche une âme. Avec quelle complaisance, au contraire, il se plaint ! Le ton geignard de ces épitres est inimitable.

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