UNE CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND I 3 I
Chateaubriand s'est mis là tout entier : il aimait sa voix dolente, et la mièvrerie de ses gémissements représente son plus haut degré d'énergie. Je répète que c'est dans le déshabillé de la Correspondance qu'il faut surprendre le vrai René et non pas du tout dans ses poses de ténébreux Lucifer. Mais enfin de quoi se plaignait cet homme, et sauf un cœur vivant, que lui a-t-il manqué pour être humainement heureux ? S'il est vrai, en effet, que son plus grand malheur fut de naître le cœur déjà rempli de cendres, ce ne fut point le seul : Chateaubriand a cruellement souffert de la pauvreté. Il dit tantôt : si fêtais libre, et tantôt : si fêtais riche ; mais il faisait consister l'indépendance dans la possession d'argent. La fortune lui eût donné, surtout durant l'Empire, le recours d'un superbe dédain contre les insuffisances de son sort. Riche, il se fût cru plus fort, c'est triste à dire. Et il eût parlé plus haut. Contraint à la bataille et obligé d'écrire pour subsister, il s'indigne et gémit, car le malheureux n'y prend aucun plaisir; ce qui pour l'homme normal est un affranchissement, lui est une servitude. A ses yeux, le tort de toute chose, c'est d'exister, parce que toute existence le limite, le commande et le conditionne. De là son amour pour la vieille France, qui présentait le grand avantage d'être abolie.
J'ai cependant un grand plaisir, c'est de m' enfermer dans la vieille France, d'oublier les nouvelles, excepté vous et quelques personnes rares ; tant que je bouquine, cela va bien ; mais quand je cesse de lire et de griffonner, malheur a moi. Je ne sais rien de ce bas monde. Sans journal, sans correspondance, j'oublie et je veux oublier.
Oublier le présent, bien entendu. Car pour le passé, il en attend l'illusion. Or, ce passé vint à renaître. A la Restauration on lui offrit l'ambassade de Stockholm. Aussitôt le charme est rompu, et il repart en de nouvelles récriminations.
n: rriopfl
C • mon imagination avait franchi les
toujours sut le même chemin ! Je me
utt revenant, allant mcnftrmcr dans la tour,
pour v Ut et aux Martyrs, persécuté par le tymn,
glorieux de sa haine, levant de grands ouvrages au
milieu des menaces, amoureux, inspiré, malheureux et content.
Cela, c'est le bon temps, parce que c'est le passé. La lettre est datée de l'automne 1814. A ce beau rêve, René compare son nouveau sort : « Aujourd'hui ambassadeur en Suède! La belle fin ! Quitter tout, travail, songes et le reste! » Et ce dernier trait, puisqu'il faut bien pensera la mort : « J'aurais dû mourir le jour de l'entrée du Roi à Paris. » C'est plutôt le Roi qui, selon ses vœux, devait mourir. Car déjà, en cet automne de 18 14, René est rebelle. Et il ne cessera plus de regretter le tyran dont la haine était glorieuse.
Et c'est pourtant la même lettre qui se termine ainsi :
Sai\\-vous qu'en fesant mon compte, j'ai trouvé que sur mes 3). 000 francs (d'appointements comme ambassadeur?), 20 déjà étaient employés en argenterie, en linge, carrosses, porcelaines, etc. ; et certes pour cette somme, je ne suis pas magnifique. Il ne me reste donc que treize mille francs pour vivre et aller à Stockholm. Cela est impossible. Il faut que le Roi m'accorde une gratification (il est devenu si riche depuis le Budget) ou que je vende Y Abencen âge. Use^donc de votre crédit et faites-moi donner 100.000 francs.
« Il est devenu si riche depuis le Budget. » Nous retiendrons ce trait : il est bas...
A défaut de vertu, il aura manqué à René une passion, la moindre : car on ne compte pour rien la contemplation de soi-même ni son orgueil inerte.