UNE RÉSURRECTION LITTÉRAIRE CHARLES PINOT-DUCLOS
« Je ne trouve point d'esprit plus analogue au mien », a dit Stendhal de Charles Pinot-Duclos. Ce mot, qui pourrait être un éloge écrasant pour l'auteur des Considérations sur les mœurs, ne paraît plus que flatteur, d'une justesse simplement relative et d'une généreuse justice, lorsqu'on remarque qu'il fut écrit à propos du Voyage d'Italie, que Stendhal pouvait, en effet, estimer précurseur de sa méthode.
Le nom de Duclos est aujourd'hui bien tombé dans l'oubli. Nous le rencontrâmes pour la première fois peut-être sous la plume de Stendhal, puis Diderot, Rousseau et les mémoires du xvme siècle nous apprirent que ce nom obtenait, il y a cent cinquante ans, les mêmes honneurs que ceux de Voltaire, de Montesquieu, de d'Alembert et de Diderot. Quelle était donc cette gloire déchue? Et pourquoi un si rapide déclin ? Il ne suffirait pas sans doute d'invoquer l'aveuglement partial des contemporains, ni « ce refrain de louanges fastidieuses que ces messieurs (les Encyclopédistes') se renvoient les uns aux autres », ni « ces brevets de célébrité qu'ils se distribuent tour à tour dans leurs ouvrages » (Palissot).
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S'il est vrai, en effet, que l'incorruptible postérité
x généralement les titres d< brevets .., cepen-
dant son travail de vérification n'a pas eu Le même résultat pour un Marmontel ou pour un d'Alembert que pour
Duclos. le ne crois pas qu'il vienne aujourd'hui à l'idée de personne, à moins que leurs derniers partisans ne soient complètement éberlués, de revendiquer en l'honneur de Marmontel ou de d'Alembert, les ouvrages mêmes qui fondèrent leur réputation, Bdisairt, Us Incas, les éloges académiques, les articles de Y Encyclopédie. Cependant leur nom a survécu au discrédit, à l'oubli plutôt de leurs productions. Pour Duclos, il est advenu tout le contraire. C'est son nom qui fut entièrement désappris après une ou deux générations, tandis que ses ouvrages, qui divertissaient encore Stendhal, n'ont véritablement pas démérité de l'estime qu'ils rapportèrent en leur temps a son auteur. Un si injuste traitement s'expliquera-t-il alors par la place singulière qu'occupa Duclos dans son époque ?
Ce n'était pas Voltaire, le roi de son siècle, ce n'était pas Montesquieu, noble robin. Mais c'était encore moins Diderot, d'Alembert ou Rousseau. Sa condition fut celle de l'homme de lettres homme du monde ou, si l'on préfère, homme de société. C'est-à-dire qu'il fut probablement le seul homme de son temps qui, né de bonne famille bourgeoise, « honnête et ancienne dans le commerce », enraciné, encadré, et connaissant le prix de ces biens naturels ou sociaux, accrut sa situation et une honorabilité déjà considérable par la seule qualité d'homme de lettres.
A toutes les époques de sa vie, il dut une fortune brillante à des circonstances favorables, à des événements
heureux, voire à l'influence d'un milieu singulièrement propice. « Horace, écrit-il dans ses Mémoires inachevés, dit, en parlant du soin que son père prit de l'éducation de ce fils : Ausus Romani portare docendum. Ma mère eut la même audace ; car je suis le premier bourgeois de Dinan, et jusqu'ici le seul, élevé à Paris dès l'enfance, quoiqu'il y en eût alors quelques-uns à qui leur fortune le permettait. Une certaine noblesse du canton trouvait presque insolent qu'une simple commerçante osât, pour me servir du terme d'Horace, donner à son fils une forme d'éducation qui ne convenait qu'à des gentilshommes, dussent-ils en profiter ou non. On m'envoie donc à Paris, en 17 13, par le coche, et à la garde du cocher, comme un paquet à remettre à son adresse. »
Là-dessus, Duclos sut admirablement s'installer dans la société parisienne et à la Cour. Homme de bonne compagnie, encore que d'une franchise parfois un peu rude, soutenu par de puissantes amitiés, doué d'un esprit solide et caustique, écrivain pur et correct, moraliste ingénieux et subtil, il fit, dans tous les milieux, une carrière d'homme de lettres, à laquelle pourtant ne se compare celle d'aucun de ses confrères. Avec lui, le coefficient personnel, Faction de présence, en quelque sorte, dut l'emporter de beaucoup sur tout autre facteur (idées, travaux, condition, etc.): « Duclos est Duclos », écrit son plus récent biographe, M. Emile Henriot. Ce ne sont pas ses ouvrages qui, à proprement parler, fondèrent sa réputation, puisqu'il fut de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avant d'avoir publié une ligne. Dans le monde, il n'avait de titre que ceux d'un petit bourgeois venu de province sans grande fortune. Cependant on le désirait dans toutes les compagnies. Il a lui-même raconté cette anecdote typique : c'était un jour chez Procope :
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Je trOUVtit, CD v entrant, qu'on v traitait un point de
métaphysique et que /•'/<•'/<•/ et Boinâin étaient les tenants delà dispute. Le premier était l'homme de la plus vaste et delà plus profonde érudition que j'aie connu, et ses connaissances portaient sur une forte base de philosophie. L'autre, avec beaucoup de capacité, parlait avec une éloquence véhémente sans en être moins correct dans la langue. Il ne montrait jamais plus d'esprit dans une dispute que lorsqu'il avait tort, ce qui lui arrivait assez, quand il ne parlait pas le premier, attendu qu'il était habituellement contradicteur... J'étais donc arrivé au café au plus fort de la discussion métaphysique. Après avoir entendu quelque temps les deux acteurs, je hasardai sur la question quelques mots qui attirèrent leur attention. L'auditoire parut surpris qu'un jeune homme osât se mesurer avec de tels athlètes. Cependant ils me firent accueil l'un et l'autre, et m'invitèrent à revenir...
Et plus ou moins, Duclos fut toujours l'homme qu'on priait de revenir. C'était un causeur plein de feu et d'éclat et qui avait le trait mordant, et c'était un convive incomparable. Un sentiment délicat de l'honorabilité au moins autant que de l'honneur et une assez vive susceptibilité bourgeoise, enfin le respect de soi-même et de sa vie lui inspiraient naturellement le souci de la tenue et lui facilitèrent l'usage du monde. En somme Duclos était un homme qui s'imposait dans toutes les sociétés. Il y était estimé et craint.
De là son grand renom au xvme siècle. Les philosophes, les encyclopédistes qui ne craignaient rien tant qu'une gloire étrangère à leur parti, s'empressèrent de l'y ranger par la louange. La situation très forte et très indépendante de Duclos les avertit de cette nécessité. Et Diderot ne mentionne jamais le nom de Voltaire sans payer, à quelques lignes de là, son tribut à Duclos. Diderot était un politique. Ce n'était pas d'ailleurs que les ouvrages de Duclos ne fussent d'assez bonne tradi-
tion, quoique d'un goût mêlé. Mais justement parce qu'ils devaient assez peu à la manie philosophique, et parce que Duclos s'était développé en liberté, il importait de se le concilier; on en fit le siège avec des compliments. Retenons cet hommage rendu à sa puissance : Voltaire lui-même, dit-on, le ménageait. Marmontel dit de lui sans bienveillance : « L'ambition de Duclos était de se rendre important dans sa province de Bretagne. » Il inquiétait ses confrères parce qu'à côté et même audessus de l'homme de lettres, ils devinaient en lui un homme tout simplement, et bien armé pour la vie. Quant à Rousseau, Duclos fut son dernier ami, c'est-àdire que le Genevois se fâcha avec lui en dernier. Enfin il fut historiographe du roi et secrétaire perpétuel de l'Académie.
Dans le monde, Duclos avait, suivant le mot de Louis XV, « son franc parler » ; d'aucuns le redoutaient, tout le monde le considérait. Il portait dans ses manières une brusquerie que rachetait sans doute le charme ou le brillant de son esprit, puisque personne en son siècle ne paraît lui avoir reproché ce qui passerait, en notre temps d'inurbanité, pour un léger manque d'usage. Mme d'Epinay parle bien de « sa franchise qui dégénère, dit-on, en brusquerie » ; mais c'est pour la révérer. Et il paraît, par plusieurs passages des Mémoires de l'amie de Grimm, que Duclos intimida Mmc d'Epinay et sa société jusqu'à leur en imposer. Mlle d'Eue rend ce témoignage : « Ils ont tous la manie de prendre sa brusquerie pour de la franchise. » Et parlant de Mme d'Epinay : « Son engouement pour ce Duclos est étonnant. Tout ce qu'il dit est impayable. Rien n'est bien que ce qu'il approuve; on ne jure que par lui. »
Il est certain qu'il y eut en lui des parties assez déplaisantes : il s'en croyait trop ; aussi nous refusons de souscrire à l'éloge de M. Emile Henriot :
« L'honnête homme joue ion rôle le mieux qu'il peut à la galerie rit Chamfort. - Et La Roche-
foucauld, qui l'y connaissait : « Le vr.iv honneste homme •luv qui ne se pique de rien. » Le XVIIe siècle otire pour illustrer initions des exemples assez nombreux. Au
xvim siècle, ils sont plus rares : il y a plus d'esprit, et moins de dignité; plus d'élégance dans les manières, plus d'aisance dans les rapports de société - - et moins de cette politesse du Cœur, dont parle La Rochefoucauld, et qui est une vertu si noble. Mais enfin, en cherchant bien, l'honnête homme se retrouve encore et Duclos en est le plus pur modèle, s il en fut.
La complaisance évidente de ce jugement en infirmera le crédit. Car on sait bien que Duclos ne fut justement pas exempt d'affectation ni de prétention. Je note en lui un amour-propre excessivement ombrageux, et je remarque un air de suffisance, qui n'appartinrent jamais à « l'honnête homme ». Un de ceux-là mêmes contre qui il batailla avec le plus d'âpreté, un de ces nobles dont il disait avec emphase : ils nous craignent comme les voleurs craignent les réverbères, un jour qu'il avait peutêtre essuyé quelque épigramme de Duclos, le traita de plébéien révolté, ce qui constitue probablement une absurdité : Duclos n'était pas un révolté, et n'avait aucune raison de l'être, puisque l'ordre existant l'avait comblé. Mais c'était un plébéien vaniteux et un homme de lettres très susceptible. Il fut toujours très occupé de défendre les prérogatives de l'homme de lettres, et je ne doute pas que son ascendant sur ses confrères ne tire de là sa source. Il eut, de sa profession, une très haute idée, non seulement pour en remplir les devoirs, mais aussi et surtout pour en revendiquer les droits, avantages et dignités. A ce propos, il soutint de fameux démêlés avec de grands seigneurs qui se piquaient de lettres et de protéger les écrivains. Il leur disputa en faveur de ses confrères les places à l'Académie, et il pria la Compagnie
par testament « de [lui] donner pour successeur un homme de lettres » (c'est Duclos qui souligne). Il tint dans cette rivalité de la noblesse et des hommes de lettres un rôle prépondérant ; et l'on n'attend pas que nous ayons la sottise de l'en louer.
M. Emile Henriot cite cette anecdote :
Les gens de lettres n'étaient point les seuls habitués de ces réunions (che^Procope). Il y entrait aussi de grands seigneurs, curieux de voir d'un peu près ces auteurs dont on disait si grand bien. Mais ils s'asseyaient sur des banquettes séparées, ne buvaient pas, et venaient là comme à la foire, pour écouter et pour regarder. Leurs manières insolentes déplurent aux philosophes qui, désormais, prirent le parti de ne rien dire quand ils n'étaient plus entre eux. Et les sots se lassèrent de contempler des hommes d'esprit silencieux.
Il est toujours fâcheux pour des hommes d'esprit de se laisser prendre, même par des sots, pour des bêtes, même curieuses. Et je le regrette pour nos aînés du xvme siècle. Il me semble que semblable mésaventure ne se fût pas produite un siècle plus tôt, et c'est peutêtre qu'il y avait alors plus de tenue, avec moins de prétention, dans notre confrérie. Duclos, à qui l'affaire tenait à cœur, s'en est expliqué dans les Confessions du Comte de*** :
Autrefois, écrit-il, les gens de condition n'osaient y aspirer (à la gloire du bel esprit) ; ils sentaient qu'ils ne prenaient pas assez de soin de cultiver leur esprit pour la mériter ; mais ils avaient une considération particulière et une espèce de respect pour les gens de lettres. Les gens de condition se sont avisés depuis de vouloir courir la carrière du bel esprit ; et, ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'en même temps ils y ont attaché un ridicule. J'étais bien éloigné d'avoir un sentiment si faux (c'est un homme de condition qui parle) ; j'ai toujours pensé qu'il n'y avait personne qui ne dût être honoré du titre d'homme d'esprit et de lettres ; mais je ne me sentais ni talent, ni étude.
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NOUS ne comptons pas prendre p.irii dans une querelle si midélttble. la noblesse n'était pas moins gâtée que les gens de lettres; et c'était le temps OÙ tout le monde « se piquait » de ce qui n'était précisément point
son affaire. Sur le compte de certains grands, je serais tenté d'en croire le rapport d'un ennemi des encyclopédistes :
mine il est des grands qui sont peuple, il fallait bien aussi leur dire des vérités, et rappeler Cette puérile et dangereuse question de L'égalité primitive. Il est des gens du caractère des femmes moscovites, qui n'aiment que lorsqu'elles sont battues, dette manœuvre fit encore son effet, et quelques grands accordèrent de la considération, précisément parce qu'on leur en refusait.
Voilà pour les grands. Mais pour les philosophes et les écrivains, je suis fâché que dans une affaire où il n'était besoin que de bon sens pour remettre toutes choses et toutes gens en leur place, ils n'aient point fait leur métier, qui est de penser correctement, en rangeant toute la raison de leur parti.
Le Prince de Ligne a écrit :
De tous les orgueils, c'est l'orgueil philosophique qui est le pire. Je n'aime pas la philosophie de bas en haut ; c'est le contraire que j'aime. Je m'explique. L'homme de lettres, par exemple, logé au quatrième, écrit : O grands de la terre, quèies-vous plus que moi? Je suis votre égal. Tous les hommes sont frères. On dirait que c'est une découverte qu'on a faite ; il n'y a rien de mieux à faire, que de le croire et d'agir en conséquence. Mais le Souverain, ou celui qui en approche, a beaucoup plus de mérite à penser de cette sorte et à le prouver. A la place d'Alexandre, j'aurais fait rouler Diogène dans son tonneau.
Si encore les prétentions des philosophes avaient coïncidé avec un progrès des lettres et de l'esprit. Mais il faut
le répéter, ils se montrèrent beaucoup plus occupés des prérogatives de leur métier que de leur métier lui-même. Nous possédons d'ailleurs le témoignage de Duclos sur l'état des lettres au xvme siècle :
On distingue la république des lettres en plusieurs classes.. Les savants, qu'on appelle aussi érudits, ont joui autrefois d'une grande considération ; on leur doit la renaissance des lettres ; mais comme aujourd'hui on ne les estime pas autant qu'ils le méritent, le nombre en diminue trop, et c'est un malheur pour les lettres : ils se produisent dans le monde qui ne leur convient guère, et à qui ils ne conviennent pas davantage.
Il y a un autre ordre de savants qui s'occupent de sciences exactes. On les estime, on en reconnaît l'utilité, on les récompense quelquefois; leur nom est cependant plus à la mode que leur personne, à moins qu'ils n'aient d'autres agréments que le mérite qui fait leur célébrité.
Les gens de lettres les plus recherchés sont ceux qu'on appelle communément beaux esprits.
Un tel aveu est d'un prix inestimable pour l'historien du xvme siècle. Et l'on conçoit l'effroi où de pareilles boutades devaient tenir le parti des encyclopédistes... Duclos avait d'autant plus de mérite à déplorer ce « malheur pour les lettres » que cette vogue des beaux esprits avait fait sa propre fortune. Sans doute il était plus et mieux qu'un bel esprit ; il avait de la solidité dans l'intelligence et du jugement, et il portait aux lettres un amour aussi sincère qu'éclairé, qui devra lui gagner bien des indulgences. N'empêche que d'Aguesseau pouvait dire de son Histoire de Louis XI : « C'est un ouvrage écrit aujourd'hui avec V érudition d'hier. » Et Sénac de Meilhan : « Le défaut vient de ce que Duclos n'a pas soupe avec Louis XL » Cette décadence ou plutôt ce discrédit des hautes études et des grands genres littéraires justifie évidemment assez mal, de la part des philosophes, les pré-
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tentions d'une vanité exaspérée, qu'on regrette surtout
de voir soutenues par Duclos. Ses querelles de boutique avec les grtnds seigneurs beaux esprits ne manquent
jamais de me rappeler ce portrait de Facteur Baron qui, par un comble d'ironie, est de la main du même Duclos, dans ses mémoires :
Baron, sans estimer l'état de comédien, dont il pensait très
modestement, avait de son art d'acteur la plus haute opinion, et peut-être v devait-il en partie sa supériorité sur tous les comédiens. A talents égaux, tout homme enthousiaste de sa profession doit l'emporter sur les autres. Il s'imaginait qu'un acteur partait tel qu'il se croyait (et du moins n'avait-il point d'égal) devait aller de pair avec ce qu'il y avait de plus grand par la naissance, les dignités et le génie. On se souvient encore de son ton de familiarité avec les princes mêmes, qui le lui passaient en riant à cause de sa manie.
Que le moindre des gens de lettres montre les ridicules d'un comédien, il y a encore à redire. Mais qu'un écrivain comme Duclos, avec ses talents, tombe dans un si lourd travers et pousse la littérature sur la pente du cabotinage, c'est un mauvais service qu'il nous a rendu, et c'est une tache à sa gloire.
Aussi Duclos était trop bel homme et trop gâté des femmes. C'est ce qui Ta perdu.
Son portrait par Latour, qui est au musée de Saint- Quentin, montre une haute taille, une forte carrure, une tète bien construite et d'une beauté un peu vulgaire sans doute, mais encore séduisante, des yeux vifs, des narines dilatées et sensuelles et une bouche gourmande. Ce devait être un personnage très sûr de faire impression
sur des cœurs un peu physiques et très content de soi : cette satisfaction éclate, se répand et rayonne sur tous les traits, et son sourire dénote une grande joie de vivre et de vivre dans le corps de Duclos ; nous n'avons sous les yeux qu'une reproduction photographique en noir de la toile de Latour, celle-là même que M. Emile Henriot a placée en tête de son édition de YHistoire de Madame de Selve ; mais il faudrait qu'elle trompât beaucoup, si Duclos n'était pas très poussé en couleur. Ce bon vivant qui se redressait devant le peintre, au regard abaissé et un peu papillotant peut-être, aspirant l'air largement, s'est laissé aller, dans ses Considérations sur les mœurs, à une confidence que nous retiendrons encore :
Dans l'enfance d'une nation, l'air noble était vraisemblablement un extérieur qui annonçait la force et le courage. Ces qualités donnaient à ceux qui en étaient doués la supériorité sur les autres hommes. Mais dans les sociétés formées, les enfants ayant succédé au rang de leurs pères, et n'ayant plus qu'à jouir du fruit des travaux de leurs ancêtres, ils se plongèrent dans la mollesse. Les corps s'énervèrent, successivement les races ne parurent plus les mêmes. Cependant, comme on continua de rendre les mêmes respects aux mêmes dignités, les enfants qu'on en voyait revêtus avaient un extérieur si différent des pères, qu'on a dû prendre une idée très opposée à celle de Y ancien air noble, qui avait été synonyme de grand. Celui d'aujourd'hui doit donc être une figure délicate et faible, surtout si elle est décorée de marques de dignités ; car c'est principalement ce qui fait reconnaître l'air noble. En effet, on ne l'accorderait pas aujourd'hui à une figure d'athlète ; la comparaison la plus obligeante qu'en feraient les gens du grand monde, serait celle d'un grenadier, d'un beau soldat; mais si les marques de dignités s'y trouvaient jointes, comme la nature conserve toujours ses droits, il éclipserait alors tous les petits airs nobles modernes, par un air de grandeur auquel ils ne peuvent prétendre. Il y a une grande distance de l'un à l'autre.
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tour goûter le sel de cette dissertation, il tant se souvenir que Duclos eut tait lui-même un superbe grenadier, lu j'avoue qu'il me parait plaisant de trouver un philosophe qui lasse si grand cas des avantages physiques. On saisit peut-être là le principe de sa mauvaise humeur contre les grands : c'était une rivalité d'homme à homme.
Bel homme et bel esprit, encore qu'il ait échoué auprès de M ■* d'Epinay, c'était pourtant plus qu'il n'en fallait pour conquérir un champ presque illimité de bonnes fortunes. Aussi est-il arrivé, comme souvent, que la sensualité, qu'il avait très vive, fit tort à la sensibilité, car il avait trop d'indépendance pour feindre des attendrissements ou des élancements de commande.
De là, je crois bien, je ne sais quelle froideur, et je ne sais quoi d'un peu plat et monotone dans ses œuvres même libertines, surtout libertines. Le feu de certaines âmes trop actives ou trop sensuelles se retrouve rarement dans leurs écrits. C'est que le moment d'écrire coïncide pour elles avec celui de l'application.
Quel bonheur d'admirer ce qu'on aime, écrit Duclos dans Y Histoire de Madame de Lu~x. Quelque chimérique que cet état paraisse à la plupart des hommes, peuvent-ils y préférer un commerce languissant, où souvent le dégoût succède au plaisir ? Ce n'est pas un vice de notre âme, c'est celui de nos organes. La nature n'a attaché la vivacité de nos goûts qu'à la nouveauté des objets ; et s'il était possible d'apercevoir dans un seul instant tout ce qu'il y a de charmes dans un objet, il n'inspirerait peut-être qu'un seul désir, et la jouissance ne serait pas suivie d'un second. Mais on ne découvre que successivement ce que cet objet a de piquant ; le commerce se soutient quelque temps, mais enfin le goût s'épuise ; je
n'en voudrais pas même d'autres iuges, que ceux dont la vie est une inconstance perpétuelle; qu2 ces hommes dont une figure aimable, un jargon séduisant, une s llie brillante font tout le mérite, et dont la raison détruirait les grâces. Courus des femmes, le plaisir et la vivacité les emportent ; mais bientôt la multiplicité des objets ne leur offre plus de variété: riei. ne pique leur goût, et leurs sens sont émoussés.
Et tel est encore à peu près le jeune prince Acajou de son conte charmant, Acajou et Zirphile.
Ce jeune prince n'avait jamais goûté de vrais plaisirs, parce que ses désirs avaient toujours été prévenus ; ses fantaisies ne tenaient qu'à la nouveauté des objets ; et la vivacité les use si vite !
Tel lut aussi le cas de Duclos. Il a dit des femmes qu'il rencontra dans la société de cet aventurier de Saint-Maurice : « Je les aimais toutes et je n'en méprisais aucune. »
Et Mme de Rochefort le tançait un jour : « Pour vous, Duclos, ce quil vous faut, c'est du pain, du fromage et la première venue. »
Tel était l'homme et tel l'esprit. Sans mériter peutêtre toute l'estime singulière que lui accorde M. Emile Henriot, le personnage est, atout prendre, sympathique. « Droit et adroit », le mot est de Rousseau, et c'est le plus fin qui ait été prononcé sur Duclos. Il était temps en tout cas qu'un lettré aussi averti que M. Emile Henriot remît en lumière cette « figure singulière et curieuse », frappée d'un injuste oubli, au plus haut point représentative de ce qu'il y eut de moins sot et de moins brouillon dans le xvme siècle : l'homme de société. Il n'a manqué vraiment à Duclos que du génie.
Pierre Gilbert.
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I.\vu\rede Duclos est infiniment diverse. Outre son /' en Italie, ses travaux et mémoires historiques
et divers opuscules, outre ses Considérations sur les mœurs
qui sont d'un grammairien, d'un analyste et d'un ! CÎen, subtil à l'excès, plutôt que d'un véritable moraliste, Duclos a laissé trois principales œuvres d'imagination : le conte tfAcàjOU il Zirpbile, son meilleur ouvrage, Y Histoire de Miidamc de ]ji~, OU l'histoire de la Prineesse de Clives racontée par un libertin pour des libertins ; enfin les Confessions du comte de ***, qui sont le récit d'une succession de galanteries et dont Voltaire écrivait sans indulgence : « Ce n'est qu'un journal de bonnes fortunes, une histoire sans suite, un roman sans intrigue, un ouvrage qui ne laisse rien dans l'esprit et qu'on oublie comme le héros oublie ses maîtresses. Cependant je conçois que le naturel et la vivacité du style et surtout le fond du sujet aient réjoui les jeunes et les vieilles. » Ce n'est pas que Duclos n'ait plusieurs fois inventé des situations fortes, mais les scènes ne sont qu'indiquées et généralement l'intrigue tourne court. S'il avait de l'ingéniosité, Duclos manquait de vigueur. Il ne s'attachait pas à finir, à fouiller son sujet, à en Faire jaillir toutes les puissances; toujours pressé, il cherchait le nombre plutôt que les nuances et voyait les choses en gros comme il menait les affaires à la grosse. C'est dommage. Car il ne lui a peut-être manqué, avec un peu de travail, qu'un accident heureux pour rencontrer un chef-d'œuvre. Et les Confessions du comte de*** ne parviennent pas à nous épargner le sentiment qui suit d'ordinaire des amours trop rapides, la lassitude. M. Emile Henriot a donc rendu à l'auteur le meilleur service en détachant de l'ouvrage le principal chapitre.
Pourtant, s'il fallait choisir, d'autres parties de ces Confessions solliciteraient notre goût de préférence à
cette Histoire de Madame de Selve qui n'en forme que le dénouement assez fatigué et comme dégoûté. Car cet épisode qui pourrait s'appeler « la retraite libertine », est précisément celui de tout le livre, d'où la passion véritable est le plus absente. Quand le comte de *** rencontre Mme de Selve, c'est-à-dire la raison et la sensibilité mêmes, une carrière trop remplie de libertinage l'a mis au point d'aspirer à un bonheur tranquille et recueilli. L'âge et l'abus des plaisirs ont obtenu ce résultat qui, dans d'autres âmes plus ardentes, n'est l'effet que de leur délicatesse et de leur passion. A force d'instances, de serments et de docilité, il réussit pourtant à détruire la prévention que son passé de galanteries avait formée dans l'esprit de cette femme, et bientôt, à la faveur d'une surprise, il devient, selon sa propre expression, « le plus heureux des hommes ». Puis l'habitude éteint des feux que la difficulté surtout avait fait naître et le comte de *** insensiblement passe de la distraction à la trahison, dont un hasard rend témoin Mme de Selve.
J'en étais au désespoir. Je n'avais plus, à la vérité, pour Mme de Selve cette vivacité, cette fougue de passion qui m'avait d'abord rendu tout autre objet importun ; mais je ne l'en aimais pas moins. Mon amour, devenu plus tranquille, s'était uni à l'amitié la plus tendre. L'inconstance que j'avais dans l'esprit plus que dans le cœur, l'habitude d'intrigues où j'avais vécu, me faisaient toujours rechercher quelque commerce libre; mais j'aimais uniquement Mme de Selve, et je sentais qu'elle était absolument nécessaire au bonheur de ma vie. Je ne pouvais penser sans frémir qu'elle allait pour jamais me défendre de la voir.
Or, c'est précisément ce qui n'arrive point. Mnie de Selve, considérant qu'elle a confié au comte le dépôt de son honneur, n'entend point le lui abandonner ni le tenir quitte avec un parjure. Sans s'aviser du moindre éclat, elle offre au comte de changer leur présente équi-
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voque en une confiante amitié et se- rend bientôt l'âme
de M vie et la confidente de ses affaires : ainsi peu a peu elle ramena l'infidèle.
M de Selve reprit tous ses droits sur mon cœur, ou plutôt ce c'étaient plus ces mouvements vifs et tumultueux
qui m'avaient d'abord entraîné vers elle avec violence, et qui étaient ensuite devenus la source de mes erreurs ; ce it plus l'ivresse impétueuse des sens : un sentiment plus tendre, plus tranquille et plus voluptueux remplissait mon âme ; il v faisait régner un calme qui ajoutait encore à mon bonheur en me laissant la liberté de le sentir.
C'est ainsi que le comte de ***, étant enfin rentré en grâce, sut changer sa lassitude en bonheur. Et cette curieuse note finale nous donne comme le diapason de l'a me, voluptueuse mais un peu molle, de Duclos. Cette image, disons le mot, sénile, de la félicité, sut bien le séduire et même retenir cet inconstant. Encore une fois, c'est à un libertin que nous avons affaire, et très peu à un homme passionné. Aussi cette retraite d'un homme moralement et physiquement usé ne m'eût-elle pas paru le meilleur titre du livre à une exhumation. Et je pense qu'on lui eût de beaucoup préféré l'ensemble des trois anecdotes où Duclos a tenté une peinture de ces trois formes singulières de l'amour : l'italienne, l'espagnole et l'anglaise : « J'avais l'esprit gâté par les deux aventures qui m'étaient arrivées en Espagne et en Italie, écrit le comte de ***. Je fis une sérieuse réflexion sur les femmes et sur moi-même. Je compris que je ne devais pas chercher à Paris la passion italienne, ni la constance espagnole. » Si le manque de place et peut-être aussi le respect de nos lectrices ne nous empêchaient de reproduire ici ces trois épisodes, nous les eussions volontiers offerts comme des exemples, assez rares au xvme siècle, de la véritable passion, qui dut d'ailleurs
être mieux comprise que sentie par Duclos, et font plus d'honneur, je crois, à son esprit qu'à ses sentiments presque toujours très modérés. N'est-il pas curieux, au surplus, que ce grand amateur n'ait cru pouvoir rencontrer qu'à l'étranger l'expression violente de l'amour ? Tel est Duclos qui paraît bien en plein courant de son siècle, et M. Henriot n'a pas tort de comparer Y Histoire de Madame de Selve à Adolphe si ce rapprochement tend surtout à faire ressortir les contrastes des deux œuvres. Mais si nous cherchons des ressemblances, c'est plutôt cette curieuse Histoire de Madame de La Pommeraye, d'une si forte noirceur, insérée par Diderot dans Jacques le Fataliste, que nous voudrions comparer à Madame de Selve, de même que la Conversion de Mademoiselle Gantier, plus digne peut-être d'une réimpression qu'aucune autre œuvre de Duclos, n'est qu'une réplique anticipée et impartiale de la Religieuse. Cette confession d'une actrice réputée qui, dans la fleur de son âge et en pleine gloire, éleva vers Dieu des transports qu'elle avait fini par dédaigner de faire partager aux hommes, est probablement un modèle unique dans notre littérature. Le récit de Duclos est tout traversé d'une ardente sécheresse qui peut bien surprendre de la part de cette âme d'ordinaire épanchée et plutôt fluente. Mais ici l'actualité, le document contemporain, soutenaient, réchauffaient, resserraient son 'génie, et Duclos n'a jamais mieux rencontré, sauf peut-être dans le conte & Acajou et Zirphile, qui lui fut commandé pour accompagner des dessins sans emploi de Boucher. Car il lui manquait le feu de l'imagination et le véritable tempérament; mais ce fut un excellent chroniqueur, un narrateur intelligent, un commentateur précis, surtout une conversation étincelante : en somme l'homme le moins livresque, le moins littérateur du monde; ce qui ne veut pas dire qu'il ne fit pas de littérature, mais qu'il
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eut tort d'en faire, s.i ressemblance avec Stendhal se
borne niM doute à des habitudes de société. Mais, de toute façon, ce fut un assez curieux personnage pour qu'on remercie M. Emile Hcnriot d'avoir en sa faveur interrompu la prescription.
Il n'est pas rare que le stendhalien sente de la répugnance à expliquer sa passion, tant elle lui tient aux entrailles; car il n'y a pas une doctrine du stendhalisme, ni dogme, ni rituel, ni rien qui excite au prosélytisme indiscret et aime à se répandre : on est stendhalien ou on ne l'est pas, mais on l'est toujours pour soi. L'œuvre de Stendhal est ; on en jouit, comme d'un ciel pur ou d'un air délicieux, par toutes les racines du sentiment et de l'intelligence la plus active. L'excitant qui est à chaque page d'Henri Beyle, cette joie supérieure, exempte de mauvais trouble, cette passion enfin communique une allégresse dont la qualité ne se discute non plus que la lumière et fait qu'on s'y livre heureux. Être stendhalien, dirai-je, c'est une manière d'être et de vivre, où Stendhal joue le rôle d'accélérateur.
L'être bien occupé de son bonheur aime parler de ce qui le cause, pour se garder en sensation de jouissance ; mais qu'a-t-il affaire d'expliquer sa sensation ? Il n'y songe pas.
Un des grands plaisirs du beyliste, s'il ne lit pas son dieu, c'est d'en parler, d'évoquer les histoires qu'il raconta, de citer des traits de lui. Et par suite, être stendhalien, cela implique surtout ceci : comme ce qui passionne dans l'œuvre de Stendhal, c'est l'homme, la manière de prendre la vie, une conception dramatique du malheur et de la destinée, il ne nous excite profon-
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dément que parce que l'homme qu'il fut ou l'homme
tel qu'il le COOÇUt plaît à l'homme que nous sommes
et le subjugue. C'est la victoire de la personnalité ; elle approche des limites de la grandeur individuelle et nous y attire. Pour aimer Stendhal, il faut une certaine trempe morale et tenir la vie comme un navire tient le tlot. Stendhal affecte en nous l'homme plus que l'auteur. Ce n'est pas un grand peintre seulement, c'est davantage une personne, à la fois séductrice et provocante. De Lui seul, la yie tient cet accent de noblesse, cette suavité, cette douceur de voix, cette loyauté, ou pour mieux dire, cette grandeur dans l'embûche môme ; enfin, et surtout, cette précipitation du rythme et cette rapidité de pulsation, cette vertigineuse légèreté, dont on raffole. Ainsi Stendhal n'éprouve pas seulement notre aptitude à la vie, il agit comme ferment d'excitation, par sa maîtrise au paroxysme de la passion, sous les coups du malheur et dans les torrents de la félicité.
Or, rien n'est plus stendhalien que le style de Stendhal. Ht rien n'est davantage contesté que la beauté de ce style, à propos duquel je voudrais lever une équivoque. Dès la première heure, Balzac, avec des formes, Victor Hugo, sans aucune nuance, dirent que Stendhal écrit mal et on l'a cru depuis sur la foi de ces deux autorités téméraires. Il va un an ou deux, Rochefort faisait encore un acte de soumission au verdict de Hugo et croyait devoir ratifier que Stendhal écrit mal. Assurément il n'a pas la magnificence de René ni cette véhémence du discours qui sert à Jean-Jacques pour passionner le sophisme, et la conception toute scolaire du beau style, qui, après nous être venue de Chateaubriand, s'est encore un peu plus raidie grâce à Gustave Flaubert, la concep-
tion du « beau en soi », du « style artiste », de « l'écriture » condamne, en effet, Stendhal autant que l'apprêt et l'artificiel ont de pouvoir et d'armes contre le naturel et le vrai. Assurément aussi il a de l'incorrection, moins toutefois que Saint-Simon. Mais le goût a aujourd'hui recouvré assez de libie ingénuité pour sentir la vie, le feu de ce style endiablé et toujours si pur.
Nous ne nous faisons plus du style la même idée que le sauvage se forme de l'élégance représentée à ses yeux par quelque verroterie. Le style est bien pour nous, n'est-ce pas? l'expression la plus simple, vive et directe de l'idée ? Ce n'est pas un affiquet, un vêtement de surcharge, mais plutôt le dépouillement, l'apparition d'une beauté toute nue qui frissonne à lair " — Alors, je ne pense pas que Stendhal écrive mal si nul style mieux que le sien n'a jamais su se rendre expressif- Stendhal écrivait pour son plaisir. Ecrire des romans le soir à la chandelle, il dit quelque part que c'est son plus grand bonheur. En effet, il n'était heureux qu'en inventant et exprimant des passions ; et bien qu'il ait joui de la vie et des hommes autant que personne au monde, bien qu'il ait constamment aspiré à épuiser la somme de jouissances que le réel peut offrir, ce n'était encore pas assez pour cette ardeur infatigable : l'imagination lui réservait des plaisirs, je ne dis pas préférables aux autres, mais qui étaient à sa disposition toujours et qu'il dirigeait et multipliait davantage selon son cœur. La plume à la main, après la journée finie, la vie continuait pour Stendhal, mais une vie qu'il engendrait : elle était éperdue.
Soutenir donc que Stendhal écrit mal, signifierait à peu près qu'il eut une nature médiocre. Son style, instrument de jouissance, comparable à la pipe pour l'opiomane ou à l'aiguille pour le morphiniste, n'a qu'une ambition : être actif, virulent ; il doit causer le
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plaisir; ce n'est pas un enregistrement, une description,
après coup, d'éttta de sensibilité ; il n'évoque pas, il provoque ; c'est un acte en vue du plaisir; ici donc tant vaut le cœur, tant vaut la plume, et le cœur sera réjoui selon les talents de la plume. Car, il faut le redire, Beyle n'écrit que pour exprimer, et parce que l'expression le passionne. D'autres ont tenu la plume pour fixer des sentiments, des impressions, des émotions d'âme, qui étaient passés mais à celui-ci l'écriture sert à produire ces sentiments et ces émotions; elle n'est pas effet, mais cause; elle ne succède pas, elle précède le plaisir et l'engendre; au-dessus de tout il place l'expression et le tour ; un aement ne le touche à sa vraie profondeur qu'après qu'il lui a prêté son accent. Si c'est bien là la définition même de l'artiste, irons-nous reprocher à Beyle je ne sais quel manque d'art ? Car enfin si Stendhal écrivait mal, comme il se déclare satisfait, en définitive, de ce qu'il écrit, c'est que son Ame mal née jouirait à contretemps. Si, au contraire, l'on veut bien admettre, comme faisait Balzac, qu'il fut exceptionnellement doué pour le plaisir et la sensibilité, ayons confiance que son style remplit la perfection de son objet et possède une beauté, non point froide et embaumée, mais active, telle que Pvgmalion la souhaitait pour son ouvrage, telle aussi qu'un ancien l'aima, la nuit qu'il conversa dans le temple avec Vénus.
Stendhal a averti qu'il s'adresse aux bappy few : nulle jactance en cela, il se définit. Une certaine formation littéraire ne suffit plus pour goûter son style; les amateurs d'ésotérisme, de mystères et de sectes seront déçus au même titre que les natures basses et les victimes de la manie littéraire. Il ne s'agit que d'être normal ; il faut, dirai-je, être parfaitement doué sous le rapport de ces attributs jugés par Voltaire indispensables au poète tragique et non moins utiles, en somme, à l'interlocuteur
de Stendhal. Les happy few comprennent les êtres assez heureux et ouverts aux sensations que Stendhal peut jeter dans les transports qu'il se faisait éprouver à luimême.
Le terme d'interlocuteur, au lieu de lecteur, que j'ai employé à propos de Stendhal, me paraît le plus juste. Il vit dans ses livres; il reste, lorsqu'il écrit, en conversation ; il demeure l'homme de société, non pas l'honnête homme du grand siècle, mais le Milanais passionné et vif à qui la parole sert pour donner et recevoir le plaisir. L'anecdote est chez lui la face la plus connue de ce talent : l'intérêt qu'il prend a citer un trait de psychologie pour lui rendre la vie, prouve qu'entre son papier et lui s'établissent des vibrations comparables à tout ce qui se peut échanger de secret, de prompt et de nerveux entre des hommes qui se regardant les uns les autres se voient émus par un récit.
Le plaisir qu'il prenait à écrire de sa main des choses finies, parfaites en leur genre, certains papiers trouvés parmi ses manuscrits et qui n'ont pas laissé d'intriguer ses lecteurs de la bibliothèque de Grenoble, n'en témoigneraient-ils pas ? Ce sont des pages entières recopiées du Code, qu'il affectionnait comme personne ne l'ignore, ou bien de tel ouvrage, français ou étranger, soit italien, soit anglais, dont il devait être alors occupé. Pour lui, l'action d'écrire aurait-elle fini par se confondre avec l'action de causer?
Ainsi, du moins, il se tenait en pleine possession de cet étonnant prestige de style, qui exténue à dessein le mot, le rend impalpable et comme invisible, atome de feu qui dévore tout écran entre la chose et la sensation et va droit frapper en nous son but; sa matière est incroyablement épurée, volatilisée ; à peine a-t-elle plus de corps qu'un son en peut avoir. Merveille d'intelligence, ce style pourtant tâche de ne garder du travail d'analyse
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et d'une contention psychologique que \\r.\ devine
extrême, que qui peut s'exprimer dans le langage le
plus direct et par les deux premières personnes l. Stendhal court au dialogue comme a son suprême bonheur : ainsi, nous l'avons dit, il évitera la description en forme des états d'âme pour taire sentir, comme par contact, de Fabrice, la douleur de Mme de Rénal. Prodige de l'art dans lequel l'intelligence, partout présente, mais cachée, joue comme une lumière et avive toutes les racines des nerfs; merveille de la sensibilité qui trouve l'expression humaine et, dans ses frémissements, fait pressentir l'acte. Pour cet art d'exprimer un monde par quelques mots auxquels des préparations insensibles ont ainsi ménagé une puissance illimitée de répercussions et de retentissements profonds, un seul être se compare à Stendhal, une voix autorisée vous l'a dit, c'est Racine2. Qu'on comprenne seulement la condition expresse d'un tel effet de l'art : c'est la grande simplicité des moyens, et comme l'effacement, l'assourdissement, l'étouffement des mots dont aucun ne doit accrocher l'attention, mais tous la forcer plus outre ; non qu'il faille une langue énervée et plate, exactement une pudeur de l'expression est requise, qui laisse à l'explosion sentimentale produire tout son effet. Quand Balzac rédige son fameux jugement : « Le côté faible de cette œuvre est le style, en tant qu'arrangement de mots, car la pensée éminemment française soutient la phrase », il passe si près de la vérité que pour le style, on le dirait aveugle de nais-
i. On verra plus loin que le style direct, l'expression personnelle est toujours comme à fleur de texte dans Stendhal : même lorsqu'il traduit pour son compte les sentiments des personnages, sa plume encore a des inflexions de voix.
2. Albert Guinon. Dans ce même numéro de la Revue Critique des idées et des livres, du 10 mars 191 3, consacré à Stendhal, voir aussi Fagus, de Racine à Stendhal. — E. M.
sance. Stendhal n'arrangeait pas ses mots ? Essayez donc d'en déranger un seul; lui-même l'a tenté en un jour de condescendance pour Balzac et il existe un exemplaire de la Chartreuse récrite eh style plus « balzacien » : avec la permission du propriétaire, un érudit grenoblois, cette Chartreuse nouvelle sera publiée en appendice dans l'édition Champion-Debraye : on conviendra alors que l'histoire de l'adorable duchesse ne veut pas d'autre style que celui qui appartient à Stendhal et qui possède parfaitement ce que Balzac dans une inspiration meilleure appelle « une remarquable solidité littéraire ».
Pour Stendhal, il ne s'agit pas de briller, mais de créer des sensations : impossible par conséquent d'être plat s'il atteint son but. Mais c'est son critique qui verse dans la platitude quand de Ranuce-Ernest il trace ce portrait : « Ranuce-Ernest et son ministre sont attachés l'un à l'autre comme les deux frères siamois. En effet, ils ont à eux deux ourdi le plan impossible (précaution oratoire de M. Beyle) de faire un seul Etat du nord de l'Italie. Sous son masque d'absolutisme, le prince trame des intrigues pour devenir le souverain de ce royaume constitutionnel. Il meurt d'envie de singer Louis XVIII, de donner une charte et les deux Chambres à la haute Italie. Il se croit un grand politique, il a son ambition, il relève à ses yeux sa position chétive, par ce projet entièrement connu de Mosca, il a l'emploi de ses trésors ! Plus il a besoin de Mosca, plus il reconnaît de talent à son ministre, plus il y a de raisons au fond de cette âme de prince pour une jalousie inavouée. On s'ennuie à la cour, on s'amuse au palais San Severina. Que lui reste-t-il pour se démontrer à lui-même sa puissance ? La chance de tourmenter son ministre. Et il le tourmente cruellement! » Ce n'est pas trop faire le sorcier que de sentir là comme une influence du tour stendhalien. Cependant la plume du puissant romancier
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semble lourde, parce qu'il veut trop expliquer. Avec les mêmes mots (eu rejetant toutefois ces malencontreux « frères siamois >) Stendhal eût fait merveille : au lieu d'expliquer, il eût peint et sensibilisé tout cela à l'aide de mouvements expiessits. Son génie de Style est la. Il met de la musique sur ce qui, chez un autre, demeurerait libretto.
Justement l'admiration tendre de Stendhal pour la musique italienne explique assez bien son art. En prose, dans l'ordre du roman psychologique, il a rendu ce que, par un excès de complaisance peut-être, son aine enthousiaste adorait dans la musique des Italiens : du pathétique passionné et dramatique, exprimé directement par la voix ; et il est juste de lire la Chartreuse ou X Abbessc un peu comme on déchiffrerait une partition musicale. Un exemple me fera comprendre ; je le tire de YAbbesse de Castro, mais il n'est, après tout, pas plus typique que cent autres, auxquels déjà vous pensez.
Au premier coup de feu, Hélène avait tremblé pour les jours de son amant, et n'avait plus songé qu'à s'enfuir avec lui. Comment peindre son désespoir lorsque la petite Marietta lui parla de l'effrovable blessure que Jules avait reçue au genou et dont elle avait vu couler le sang en abondance ? Hélène détestait sa lâcheté et sa pusillanimité.
— J'ai eu la faiblesse de dire un mot à ma mère, et le sang de Jules a coulé; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime où son courage a tout fait.
Les bravi admis au parloir avaient dit aux religieuses avides de les écouter, que de leur vie ils n'avaient été témoins d'une bravoure comparable à celle du jeune homme habillé en courrier qui dirigeait les efforts des brigands. Si toutes écoutaient ces récits avec le plus vif intérêt, on peut juger de l'extrême passion avec laquelle Hélène demandait à ces bravi des détails sur le jeune chef des brigands. A la suite des longs récits qu'elle se fit faire par eux et par les vieux jardiniers, témoins fort impartiaux, il lui sembla qu'elle
n'aimait plus du tout sa mère. Il y eut même un moment de dialogue fort vif entre ces personnes qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signora de Campireali fut choquée des taches de sang qu'elle apercevait sur les fleurs d'un certain bouquet dont Hélène ne se séparait plus un seul instant.
— Il faut jeter ces fleurs souillées de sang.
— C'est moi qui ai fait verser ce sang généreux, et il a coulé parce que j'ai eu la faiblesse de vous dire un mot.
— Vous aimez encore l'assassin de votre frère ?
— J'aime mon époux, qui, pour mon éternel malheur, a été attaqué par mon frère.
Après ces mots, il n'y eut plus une seule parole échangée entre la signora de Campireali et sa fille pendant les trois journées que la signora passa encore au couvent.
Autant que le torrent lui permet de se rendre compte,, le lecteur s'est senti, à deux reprises, soulevé d'une émotion singulière, à chaque fois que les paroles s'envolent des lèvres de la future abbesse. Ces paroles marquent à n'en pas douter les moments de haute tension émotive, pour lesquels un mode spécial d'expression, le style direct, le dialogue, devient nécessaire. Mais pour mettre en valeur ces sortes de motifs mélodiques, quel art encore est dépensé dans ce qu'on pourrait appeler le récitatif, afin d'agiter doucement d'abord, puis de plus en plus fort, l'âme du lecteur, pour la calmer ensuite et la reprendre encore! Que d'accents directs même dans le récit, quelles inflexions expressives ! « Au premier coup de feu, Hélène avait tremblé... Comment peindre son désespoir... Hélène détestait sa lâcheté... Il lui sembla quelle n aimait plus du tout sa mère. » On juge alors que c'est son art même que Stendhal a caractérisé dans ce passage de Y Abbesse, qu'il adresse censément, pour la commodité de la fiction, à un prétendu conteur florentin : « Comme on voit, au xvie siècle, on aimait l'exactitude dans les
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histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces
histoires-là, l'imagination les sentait, et la passion du
lecteur s'identifiait avec celle des héros1. » Aussi je crois que l'on lait tort à Stendhal en le donnant comme élève de la seule école de Condillac et de Cabanis, l'école analytique.
Analytique, certes, son style l'est étonnamment : l'extraordinaire complication de l'intrigue psychologique de la Chartreuse exigeait un instrument d'une précision aigu* dans les moindres nuances, d'une agilité prodigieuse à saisir les mouvements les plus fugitifs. Mais ce n'est qu'une partie de son art, et comme l'élément ; sa forme, son tour, son expression n'est rien moins que raisonneuse, elle est sensible, elle respire, elle vît; elle est musicale2, en dépit de Balzac. Et donc elle doit revêtir une apparente simplicité, sacrifiant ainsi l'éclat au naturel, au pathétique, au charme tendre de la voix. Car de même que le musicien ne possède à son service qu'un petit nombre de notes dénuées de beauté propre et que toute son affaire est de combiner, l'écrivain dont Stendhal est le modèle, n'emploie que les mots en apparence les plus banaux, les plus vulgarisés », seulement il les fait jouer et chanter.
i. De même il faut, je crois, comprendre que si dans Stendhal l'exubérance des faits, des épisodes, cette ingéniosité fertile du détail matériel excèdent ce que la clarté du récit et l'intelligence des sentiments peuvent réclamer, c'est que ces faits, ces épisodes ont une valeur plus pathétique que logique ; ils sont là pour la joie et donnent ie rythme : par eux le récit tremble encore de passion.
2. C'est toujours à cette analogie que nous en revenons; n'est-elle pas juste ? Stendhal a dit de la musique, sur un faux ton de reproche, qu'elle « commet la fausseté perpétuelle de donner un cœur tendre et noble à tous les personnages ». On a fait la même remarque des personnages de la Chartreuse : c'est qu'ils s'expriment par Stendhal.
3. « L'art d'écrire est l'art par excellence, parce qu'il est le seul
LE STYLE DE STENDHAL iél
On oublie trop que, pour le style, il admirait surtout l'harmonieux Fénelon. Chateaubriand, par contre, n'obtenait que cette épithète de grand écrivain, qui sonne, me semble-t-il, avec un peu de dédain pour son affectation. Le tendu, le pompeux, l'emphatique lui donnaient la courbature. Il lui fallait un style qui en gardant de l'âme eût une extrême mobilité, pour refléter l'agitation de son cœur, de ses sens. Il fallait que ce style servit à lui créer mille alibis par heure ; ce style, enfin, c'était lui-même à plusieurs exemplaires. « Il a tout à fait, dit Balzac, la physionomie de son talent. » Lui demander, après cela, de mieux écrire, autant eût valu exiger qu'il changeât de figure avant que de se rendre chez la Pietragrua. Son style a donc d'autres soucis : il lui faut toucher, émouvoir, se dépenser, donner du plaisir : sous ces conditions, il sera excellent dans son type, ce qui est toute son affaire.
qui n'ait pas recours à un outil spécial. L'écrivain peut créer une phrase parfaite avec les quelques mots dont se sert son domestique. » (Albert Guinon.)
Pierre Gilbert. — I. il