V?)ir, à la fin du tome II, l'Appendice VI
I 66 ! SSAIS DE ( KITK.'Il.
1 1 cas de Bcrtrade semble Jonc singulier. Mais comme, pour complaire secrètement à son auteur, je me
rappelais, à propos de lui, l'histoire de Racine qu'il nous a contée un jour, il me vint à l'esprit que L'aventure
pliquait naturellement, qu'il était même nécessaire
pour la satisfaction de notre raison qu'il en advint ainsi et que d'un certain point de vue tout rentrait dans l'ordre. — Racine donc, après la représentation de Phèdre, renonce au théâtre, laissant les personnages fabuleux pour tenir ici-bas son rôle de père et d'époux chrétiens, l.e sort voulut qu'il écrivit encore des tragédies et il lit deux chefs-d'œuvre, mais combien différents ! Esther, sorte d'opéra-comique, œuvre douce et chantante, récitée par les jeunes voix des pensionnaires, où l'on ne tremble qu'à peine pour le sort de l'innocence et dont le dénouement noue plus fortement les liens délicieux d'un royal hymen. — Alhalie, tragédie religieuse et politique, où sont dépeintes les fureurs du despotisme, la division introduite au sein d'un peuple et la lenteur têtue d'un ouvrier de la bonne cause, puis la justice divine qui donne enfin la palme de la victoire au juste qui a lutté pour sa race, son sang et sa patrie. — Si nous avons quelque préférence, vous savez à qui elle s'adresse.
Eh! bien, M. Jules Lemaitre, qui, dans un temps, quitta aussi les lettres et le théâtre pour une vie moins glorieuse, et puis rit un retour à la Muse abandonnée, voit ses deux dernières comédies, la Massière et Bertrade, accueillies fort diversement. Qu'est-ce qui autorise chez ses contemporains cette saute d'humeur par où son destin se sépare de celui de son cher Racine ? Serions-nous devenus plus sensibles aux douceurs de l'élégie et du sentiment, et la tragédie politique n'exciterait-elle plus autant l'intelligence française ? Pourquoi les flûtes sont-elles entendues et non l'airain à 1« voix
grave ? Pourquoi toutes les couronnes à la plus frivole ? Cette erreur du goût public mérite qu'on y fasse quelque réflexion.
Entre Esther et Athalie, les contemporains ne balancèrent pas : ils virent dans la dernière un chef-d'œuvre qui éclipsait, en somme, sa devancière plus touchante. Cette rectitude de jugement de l'ancienne France peut nous émerveiller aujourd'hui ; elle peut être un sujet d'orgueil pour ceux d'entre nous qui ne dédaignent pas ces vieux titres de gloire du cerveau français. Mais il faut en découvrir la vraie raison. Devant qui furent jouées Esther et Athalie} — Non plus devant les loges qui cabalèrent contre Phèdre ; mais devant une assemblée de choix où présidait l'esprit royal : c'est-à-dire dans le lieu de France où tout était le mieux ordonné, où régnait la plus forte discipline intellectuelle et politique, où n'était appelé que ce qui approchait de plus près la personne du roi et en subissait naturellement l'ascendant, en sorte que ces esprits policés se ployaient d'eux-mêmes à la règle et entraient dans la pensée de l'auteur, suivant l'ordre voulu par celui-ci. Il y avait concours entre l'auteur et son public, et l'accord s'établissait sûrement parce que tous se rapportaient au même idéal royal de raison et d'ordre.
Mais c'eût été un scandale que Bertrade eût son plein succès en l'année 1905 : toutes nos idées d'ordre, de raison, de logique en eussent été choquées. Un phénomène, en termes de science, exige le concours d'autres phénomènes concomitants qui sont ce qu'on appelle ses conditions. Dirons-nous que toutes les conditions de succès étaient réunies, le jour où Bertrade parut ? Je crois plutôt qu'elles manquaient toutes. Comment une comédie éminemment sérieuse, raisonnable, où sont proclamées des idées d'organisation et d'ordre politique et social, eût-elle été comprise par les esprits contempo-
[68 i SSAIS DB ( union
rains on régnent l'anarchie et le désordre? Il est beau et
d'un bon exemple qu'ils aient témoigné par leur hésitation que cela De leur convenait point et que, par cet air déconcerté, ils se soient reconnus étrangers à tout ce qu'il y avait de classique et de français dans cette exquise
comédie....
Tachons d'en juger mieux, avec un esprit ou bien arriéré ou bien en avance sur son temps. Voici ce qu'il nous en a paru.
Il y a dans cette comédie nouvelle des parties tout à fait raciniennes et classiques : ce sera notre premier point; et M. Jules Lemaitre est, doué d'un esprit éminemment français : c'est le second point. Il n'y a peutêtre pas d'inconvénient à redire ces choses à propos de Bertrade.
Classique, nul ne l'est plus que M. Jules Lemaitre, et puisqu'il a pris la peine de nous apprendre qu'il faisait maintenant sa société des seuls maîtres du xvnc siècle ', il est naturel que suivant ses modèles, il traite des grands problèmes qui touchent le cœur humain. S'il y a des rapports entre Bertrade et Atbalie, il est possible qu'ils se soient établis sans son aveu. Mais a-t-il conçu Bertrade sans ressouvenance de cette Iphigénie modelée par Racine à l'image des tilles du grand siècle? Ce serait à ne pas le croire. Quel est le fond de l'âme d'un Chaillard, d'une Rommelsbach ? L'ambition et la fureur de réussir dans leurs entreprises. Qui niera qu'on retrouve dans Me Aubert tous les traits de nos bons confidents ? Il représente à merveille ce type médiocre de l'homme, que notre génie épris de vérité, a mis en son rang parmi les héros sublimes ou criminels de la fable : ce notaire, n'est-ce pas Œnone à la fois et un peu Burrhus, Elise et Abner ?
i . Les vieux livres (discours prononcé à la séance annuelle des cinq académies, le 25 octobre 1905).
Et Tarane, me dites-vous, c'est l'image accomplie de l'ennuyeux amant modèle, dont le portrait, sous diverses ligures, a été cent fois dessiné : aimé, fidèle et malheureux, il vous semble insipide et le digne frère de Bajazet ou d'Hippolyte l. Eh! bien, nos vieux poètes avaient peut-être leur idée de derrière la tête, en formant de ces caractères. L'esprit classique nous représente par là, qu'il n'est homme du monde plus malheureux qu'un heureux amant, ni qui accable de plus de plaintes le ciel et la terre, ni qui se forge à lui-même plus de tourments, et que le bonheur ne se trouve point dans l'amour et les passions, mais dans la règle et l'ordre. Enseignement précieux, qui nous devait mettre en garde contre tous les Adolphes à venir. Tarane, dans ses transports amoureux, y fait penser. Que dirai-je d'Huguette de Ligny, Ophélie comique et demi noyée, dont l'aventure montre assez les dangers que fait courir à nos esprits et à nos cœurs une excessive sympathie pour « l'étranger » ?
Ce sont là les fruits délicieux de l'expérience d'une race polie et prudente, recueillis par Jules Lemaitre. Et c'est un beau trait de son génie que cet accord parfait avec notre tradition littéraire. Et si, comme encore Corneille, Racine et Molière, il a eu, en peignant, le souci de ses modèles contemporains, il est donc vrai que classique, Bertrade est aussi une comédie française et d'un intérêt présent.
Les personnages, assurément, sont de France, puisque par certains côtés, ils représentent des caractères français éternels. Mais dans cette comédie, M. Jules Lemaitre a comme resserré toute la France, en sorte que c'est elle qui nous est montrée en raccourci, plutôt que les acteurs du drame.
1 . Il est encore bien autre chose ; mais c'est de quoi nous ne nous occupons pas présentement.
Li patrie française est l'œuvre du temps; ce qui a subi l'épreuve des siècles, ne semble pas avoir beaucoup
à redouter d'un avenir prochain; pourtant nous sonttrous d'un étrange malaise : division intestine, oubli des traditions, incertitude du lendemain. Le mal, c'est l'oubli. Le remède serait le retour aux traditions. Il faut de l'ordre, de la composition, de la dépendance et de l'autorité dans une nation. La vie du Français doit se rapporter à la France, comme la partie au tout : il un ordre des parties entre elles et des parties et du tout ; il v a un ordre dans le temps et un ordre dans l'espace. Voilà les idées qu'on recueille dans BertraJe.
Lorsque la Révolution eut prononcé le mot d'égalité, il sembla qu'il ne dût plus y avoir de classes. L'ancien régime en avait connu trois, et même un peu plus. Aujourd'hui, le terme en paraît aboli : il est le signe des temps barbares. Plus que jamais, nous avons la chose, à défaut du nom : il y a, dans notre nation, des compartiments clos ; rien ne pénètre de l'un dans l'autre : pas de communication entre hommes de divers ordres. On reconnaissait autrefois des droits aux classes élevées, qui accomplissaient en retour leur devoir ; aujourd'hui, plus de droits d'un homme sur un autre, partant plus de devoirs. L'égalité emporte avec elle l'anarchie ' : nul ordre entre les partis.
La Révolution enseigne la liberté ; Bossuet avait dit : « Les hommes naissent tous sujets. » Chacun pense : je suis tout seul et libre, au milieu de mes semblables; je mènerai ma vie avec le respect d'autrui, mais en tâchant de me faire la plus belle part possible. Personne ne se
i. « Tarane : — Un régime comme celui-ci, qui tend, sous sa rhétorique imbécile, à ramener les hommes à l'état de nature, est évidemment le plus favorable aux forts sans scrupules et aux gros mangeurs. » (Bertrade.)
dit plus : je ne suis rien par moi-même ; je n'existe que parce que d'autres m'encadrent, me définissent et me délimitent et parce qu'il y a, au-dessus et au-dessous de moi, des hommes qui recherchent la même lin que moi, le bien de la patrie. Je suis une pièce de la machine, j'en fais marcher d'autres et suis commandé par d'autres. Seul, je suis perdu dans cette multitude ; mais le concours de tous m'égale à ce qui est au monde le plus grand, une patrie. — Ordre et rapport des parties au tout.
En naissant, nous recevons du passé le dépôt de traditions qui rattachent notre oeuvre à celle d'une longue suite de travailleurs. Les âges s'encadrent et se tiennent, comme les anneaux d'une chaîne. Une génération porte en elle toutes celles qui l'ont précédée et poursuit le travail jadis inauguré. Les coutumes d'une famille, les vertus d'une race, les lois d'une nation, tout cela forme la tradition, rapport du présent au passé. S'il se commet des défaillances et qu'un anneau de la chaîne vienne à manquer, la suite n'est pas interrompue ; mais le fruit de longs efforts, loin de sitôt se perdre, est recueilli et l'œuvre des siècles reprise par d'autres, qui se relient au passé l : la génération qui suit la fautive, rachète le mal d'un homme ou d'un âge et, portant le poids du péché, accepte toutes les épreuves pour en réparer le dommage et en effacer jusqu'au souvenir. Ce sacrifice d'une génération rédemptrice, cette idée que l'homme seul ne peut rien contre l'oeuvre du temps et des hommes associés et que la volonté des morts s'exerce en dépit des erreurs, n'est-ce pas le fond et comme la trame de la comédie de M. Jules Lemaitre ? — Ordre dans le temps.
Comme nous occupons un point du temps, de même
1. « Bertrade : — Il y a aussi l'honneur, l'honneur de notre" nom. A votre défaut, j'en suis la gardienne. » (Bertrade.)
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nous taisons un point de l'espace : le lieu de notre naissance doit enfermer toute notre vie et nous devons
borner à L'horizon on s'arrête notre vue dès
•crceau. D'autant plus le doit -on. lorsqu'on est fils d'une terre nourricière et féconde, inspiratrice de fortes vertus, comme la terre de France. Pourquoi hobereaux
Oturiers quittent-ils les champs où la nature avait leur vie? Nous détruisons la belle ordonnance de notre patrie, et, au lieu que ses enfants et ses richesses soient répartis par toute sa face, pourquoi ces campagnes désertes et ces villes qui regorgent de tout? Auprès de son clocher, l'homme n'est pas isolé : il a des souvenirs, des amitiés, des devoirs, des facultés, en un mot, de la vertu ' ; s'il s'exile, il manque à sa destinée et se révolte contre l'ordre imposé, enfant prodigue qui ne vit que pour soi et a perdu son rang. Retournons à la terre. — Ordre dans V espace.
Mais toutes ces réformes en veulent premièrement une autre : la réforme morale. L'homme n'est que partie d'un tout ; mais toutes les parties ne peuvent entrer dans le tout, à moins que d'v être convenablement disposées. L'homme est né pour la société, mais il ne la sert qu'autant qu'il vaut moralement et quant a soi. Si nous nous sommes fait des cœurs sociables et purs, si nous avons formé notre personne sur une règle et l'avons disciplinée, si nous nous sommes réfrénés et assujettis à la contrainte des bonnes mœurs, alors nous pourrons entrer dans une société, sans crainte de la détruire aussitôt par notre faute 2. La vie est une affaire
i. « Mme de Laurière : — Bertrade connaît tout le monde dans le pays. Elle invite tous les dimanches à déjeuner deux ou trois de ses camarades. Elle-même va quelquefois manger la soupe chez l'une et chez l'autre... Ça lui plaît, a (Bertrade.) " 2. « Bertrade : — Elle a fait ce qu'elle a voulu, je fais ce que je dois. » (Bertrade.)
JULES LEMAITRE \"{ y
sérieuse, parfois mystérieuse et que nous ne devons pas obscurcir encore de la fumée des passions ; mais recherchons la simplicité qui éclaircit et débrouille toutes les difficultés ; alors nous goûterons quelques joies pour voir clair en nous et autour de nous, de temps en temps. — Disposition des parties en vue du tout : harmonie intime des parties.
Voilà les idées contenues dans Bertrade, comme un baume dans un riche flacon. Qu'elles aient été exprimées et comme appliquées à propos, il est triste de n'en pouvoir douter. C'est la manne dans le désert : œuvre d'un penseur rempli d'émotion, d'un Français épris de clarté et de simplicité, de règle intellectuelle et morale, respectueux de la tradition, amoureux de la France et adorateur de son coin de terre natale ; enfin l'œuvre d'un esprit nourri du génie de sa race.
N'avais-je pas raison d'aimer Bertrade} Et ne puis-je admirer ce que je me suis prouvé à moi-même, être une comédie classique et, si c'est une partie de l'esprit classique d'avoir d'abord égard aux caractères, aux mœurs et aux destinées de la France, une comédie française entre toutes ?
Vous me direz : cette prédication de M. Jules Lemaitre n'a pas été très entendue.
— Peut-être le public de la Renaissance n'était-il pas préparé à entendre les voix de la France.
— Et naguère son apostolat politique...
— Sans doute, de 1899 à 1905, l'électeur s'amusait trop à la parade républicaine, pour montrer ni souci ni conscience de la chose française.
— Notre époque est sordide.
— ■ Que font quelques années à la suite des siècles?
— Je voudrais bien savoir ce qui vous répond de tant d'avenir?
— « Qui veut bien juger de l'avenir, sait consulter
• , 4 essais de ( nmojm
temps pas» La connaissance de notre nature et
de l'histoire nous découvre que nous sommes dans la
dépendance d'une puissance inévitable : le temps. « Le temps lait naître les occasions, le temps confirme les bons conseils1. » Dans un pays de monarchie, «qu'est-ce qui sera? Ce qui a été. Qu'est-ce qui a été tait ? Ce qu'on . VOUS verrez que Bcrtradc sera jouée et rejouée beaucoup plus que vos timidités ne se l'imaginent.
— Quand donc ?
— Eh ! bien, en 1950 !
Les Contes
ou l'accord des traditions
Il semble qu'on ait, en général, assez mal entendu le sens de ces contes. On en a surtout vanté l'esprit et la bonne langue, qui sont en effet des agréments dont un écrivain né spirituel et nourri de lettres se sert pour égayer son sujet. Mais il convient de s'aviser du vrai mérite de ces petits contes, dont plusieurs touchent à la perfection.
On voudrait ici très rapidement en noter l'esprit et montrer ce qu'ils renferment d'humanité. Car ce sont
i. Bossuet.