‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 32 sur 115 · Ecclésiasle · texte numérisé non relu

Ecclésiasle

JULES LEMAITRK I75

essentiellement des contes moraux; non point qu'ils décèlent une intention édifiante, mais ils contribuent à la connaissance de l'homme.

Sans doute l'idée de ces récits en marge des vieux livres témoigne d'un goût de lettré, d'un parti pris de se contenter des thèmes qui ont jusqu'à présent suffi au génie des hommes pour exprimer leur philosophie ou plutôt leur sagesse ; mais dans le dessein de l'auteur voyons plus qu'une habitude d'humaniste. M. Jules Lemaitre brode ses fables sur la trame qui servit déjà aux plus vieux conteurs qu'on connaisse, par choix et de propos délibéré. C'est que le passé l'enchante, « le passé dormant, le passé endormeur », à qui l'on peut bien demander des sujets de rêves et de songeries, puisqu'il offre par surcroît les conditions de notre action raisonnable dans le présent. Le passé est toute notre raison d'être et n'est-il pas deux fois aimable, s'il sait encore être beau, ainsi qu'il parait dans les vieux livres ? « Loin de se dérober, le passé, lui, s'offre à nous de lui-même : car il est notre tout, et c'est de lui que nous sommes faits. Rêver dans le passé, — surtout dans le passé de la France, — c'est réveiller tous les hommes que nous portons en nous, c'est prolonger notre vie en arrière, par delà le berceau ; c'est jouir de sentir à tout notre être des racines si profondes, et d'avoir tant vécu déjà avant de voir la lumière I . »

Aussi bien, il est encore raisonnable de se tourner vers le passé, si l'on nourrit une intention de moraliste, si l'on veut fouiller un peu le cœur de l'homme. Car c'est dans l'histoire que se connaît l'homme permanent, et elle nous offre un recueil d'expériences si étendu qu'il dépasse nos médiocres facultés.

1. Voir encore l'Appendice VI, pour un dialogue de Lemaitre et de France sur le rapport des temps présent, passé et à venir. — E. M.

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Quand, à de certaines minutes de fatigue fiévreuse,

on quitte les philosophies, les néralement

>urd appareil des livres, désirant une vue plus directe, plus rapide et plus claire de la vie; quand on SC sent un peu las des détours utiles de la science et qu'on aspire a

une communication immédiate de la sagesse, il laut

ouvrir les deux derniers volumes de contes de M. Jules

Lemaitre. On repasse tout d'un trait l'histoire de

l'homme, revue sommaire, mais complète. De la Chine et de L'Inde, en passant par la Perse, la Grèce et Rome, jusqu'à nous, nous voyons revivre sous nos yeux les plus vieux et les plus jeunes des morts que porte la terre et que commémorent les légendes et l'histoire. Nous les voyons, dessinés et limités d'un trait précis, recommencer les gestes de leur vie mortelle. Nul n'est plus curieux que M. Jules Lemaitre de toutes les diversités d'apparences qui ont affecté les mœurs et les idées des hommes. Non pas qu'il emploie jamais cette absurde couleur locale qu'il a si justement décriée ; c'est toujours l'homme moral qu'il vise. Et la Légende Dorée de la littérature, qu'il a écrite, ne considère que les divers comportements intellectuels et moraux des hommes dans le passé et même dans le présent.

Les rêveries légères où l'on imagine qu'il s'abandonne dans le silence de sa librairie ou à l'ombre de ses peupliers bruissants, et qui remplacent pour lui l'assidue méditation du religieux, ont fini par arrêter dans son esprit une idée de l'homme, à la fois générale et précise, assez riche de nuances et nette dans ses grands traits . Cette idée tient compte de ce qu'il y a de plus mobile et de plus constant dans l'homme. Nul n'a mieux pénétré ce qui se cache de toujours identique sous les diver-

sites des civilisations et des âges. Ces diversités sont d'ailleurs le produit d'un élément humain, qu'il est plus facile de désigner que de comprendre, et qui est notre esprit. L'esprit de l'homme, inquiet et mobile, mal assuré et obscur pour lui-même, engendre les chimères, les idées, les superstitions qui entrent en combinaison et composent avec les sentiments éternels et leur donnent une forme propre. Fuyant également les excès contraires du jansénisme et du jeanjacquisme, du pessimisme et de l'optimisme délibérés, il se range à cette opinion moj-enne et vraisemblable, que l'homme n'est jamais tout à fait méchant, mais le plus souvent affligé ■d'un travers d'esprit. (V. le bon Maçon.} Et si les idées que se forgent les humains engendrent parfois le fanatisme, elles sont presque toujours le meilleur instrument du progrès, les instigatrices de notre industrie.

Mais cette perpétuelle agitation de l'esprit, principale cause de l'infinie diversité qui paraît dans le monde et dans l'histoire, n'altère pas, dans leur essence, les passions éternelles qui ont leur origine et leur siège dans les entrailles mêmes de l'homme. L'amour, l'ambition, la jalousie, toutes les formes du sentiment, depuis les piqûres de la vanité jusqu'aux douleurs de l'amour maternel, voilà ce qui meut éternellement l'homme et ce qui inspire aussitôt les ombres vaguant aux Champs- Elysées, dès qu'elles ont bu le sang répandu par Ulysse et retrouvé un souffle de vie. (V. Réveil d'ombres.) Les idées et les mœurs varient les modes et l'expression de ces sentiments et de ces passions. L'amour, le patriotisme, la piété, changent de forme et provoquent de différentes actions suivant la représentation que les hommes se font du monde et de Dieu. (V. P allas et le Chevalier franc.) Ces jeux des idées et des passions sont ce qui paraît exciter le plus vivement l'imagination de M. Jules Lemaitre. Les passions éternelles et les idées

Pierre Gilbert. — I. 12

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