DUE
incessamment changeantes entrent en des combinai innombrables qui enchantent son esprit amusé. Amusement qui n'est jus si vain, s'il provient d'une conn; sance profonde de ces inguérissables maladies humaines : l'amour et la chimère de l'esprit.
«naissance de l'homme dont l'agitation, pour être féconde, a besoin de direction, lui a découvert les rapports politiques immuables qu'il entretient partout )uvernements. L 'homme est sujet toujours. La psychologie a confirmé pour M. Jules Lemaitre cette vérité politique qu'illustrent des contes tels que TEcole des Rois OU la légende des Sept Donnants qui serait une élégante préface à bien des grosses Histoires politiques du Catholicisme.
Comme il est naturel au clinicien d'aimer les cas rares et les belles anomalies, il est aussi naturel que notre conteur recherche ou imagine les aventures où les idées et les passions se mêlent avec la plus grande complication possible, avec toutes sortes de raffinements et de délicatesses. Le scrupule catholique lui a toujours paru favoriser le plus riche épanouissement de la moralité humaine. Les cas troubles de la conscience humaine, toutes ces profondeurs où les sentiments bas et nobles se disputent et s'entre-croisent, ont été débrouillés et éclaircis avec un tact rare. On devine une secrète prédilection pour ces luttes héroïques où les passions sont épurées par une flamme ardente de mysticisme. Il aime Racine pour ses scrupules, pour son paganisme christianisé, pour sa belle conversion, pour ses victoires remportées sur lui-même et ses retours de sensualité. (V. aussi une Retraite.) Au contraire, l'état d'âme d'un guerrier homérique lui parait fruste et élémentaire. (V. Dans le cheval de bois.) Voici déjà plus de complication saine dans le Renégat, dans l'histoire d'un chevalier frai et d'une dame de Constantinople, où l'on voit un chevalier
étrangler sa maîtresse qui raffine trop sur la théologie et les deux natures du Christ. Et quelle fleur suave de chevalerie dans le Vœu de Vivien. Enfin lisez et relisez ce délicieux Journal du duc de Bourgogne ou Mère et fille, et vous admirerez cette subtilité d'analyse dont les mots que je trouve ne peuvent donner l'idée.
Lorsque M. Jules Lemaitre reprend tous les vieux contes de l'humanité, lorsqu'il les remplit ou les amende avec toute la sagesse qui accompagne la vieillesse du monde ou qu'il a recueillie lui-même, il semble cataloguer et accroître ce trésor d'humanité qui ne change jamais en son fond, mais qui peut s'enrichir sans cesse et gagner en délicatesse, en détails, en nuances. Il Fenrichit en effet, et voici de quelle manière.
Tant d'oeuvres ou de légendes que nous ont léguées les littératures, les cultures, les civilisations les plus diverses, témoignent de tendances parfois contradictoires et beaucoup choquent notre sentiment. Il s'agit de les accorder toutes ensemble en les pénétrant d'un même esprit de moralité. Voilà le dessein où a réussi le cerveau français, merveilleusement clair et sûr de sa force, de M. Jules Lemaitre. Ce que les peuples font dans leur obscur instinct, la déformation et l'adaptation des légendes, des dogmes et des rites, il l'opère par la vertu de son intelligence tout à la fois critique et créatrice, et devient le véritable auteur de ces contes dont la matière fut souvent empruntée au plus lointain passé et qui méritent, par leur exquise convenance, de nourrir l'imagination des jeunes Français à naître.
C'est, je l'imagine, ce dessein qui lui dicta ces suites qui, bien plutôt que des amusements de rhétoricien, sont de vrais arrangements d'anciennes fables à notre
1S0 -aïs dk CRITIQUE
tour d'esprit ou de senti nient . (V. la Suite de Grisélidis
et tant d'autres.) Critique, son uuvre de contei.r 1 est éminemment, si l'on donne à ce mot son sens, qui implique un choix et un jugement. M. Jules Lemaitre
trie et adapte à nos dispositions sentimentales tant d'histoires et de légendes. Un certain tour dans le récit insinue dans l'esprit du lecteur le jugement qu'il veut qu'on porte sur de certaines brutalités ou tel illuminisme du temps passé. L'art voile l'argument moral, mais aussitôt il le suggère.
Parce qu'il s'attache toujours à l'essentiel et comme à la moelle même de ses récits, notre auteur est assez indifférent au mérite de l'invention du thème et il a pris son bien dans tous les vieux livres. Mais parce que le thème lui importait assez peu, libre de la superstition des légendes consacrées, il ne s'est pas privé de les modifier et de les recréer, non par une fantaisie déréglée, mais, par delà la narration, à dessein de corriger une tradition, un esprit. Et il a soumis tant de traditions diverses ou contraires à la loi de la tradition française : il les a accordées à notre rythme.
Les idées de Lklte sont le chef-d'œuvre du genre et l'auteur y a découvert toute sa pensée. Ces idées d'une petite fille de France sont aussi celles où l'auteur a mis toute sa complaisance. Liette les expose à son parrain qui se trouve être M. Jules Lemaitre, et les voici : elle trouve les contes de Perrault injustes et immoraux : la vertu n'y est point récompensée ni le vice puni. Elle imagine de les refaire à son idée et, devant la Vierge Marie, dans l'étable de Bethléem, elle fait comparaître tous les héros des contes de Perrault : chacun y reçoit son dû avec toute la moralité désirable. C'est ainsi qu'une petite Française christianise d'instinct le paganisme septentrional des contes de fées. Et le parrain de la complimenter en ces termes :
JULES LEMAITRE l8l
— Tu as bien parlé, lui dis-je. Tu viens de montrer dans tes inventions puériles, avec la douceur et la grâce d'une femme de France, la délicatesse d'une conscience lentement épurée par les générations d'excellents Aryens dont tu es la petite héritière...
— Je ne comprends pas ce que tu dis là, parrain.
— Cela ne fait rien, Liette. Mais tu n'as pas parlé des fées qui sont dans les Contes de Perrault. Elles aussi vinrent adorer l'Enfant Jésus dans l'étable... L'Enfant Jésus reçut leur hommage : puis il changea les fées en saintes, et il les répandit dans les campagnes et dans les bois. Là, elles ont soin des herbes et des fleurs avec lesquelles on fait les remèdes, et des fontaines qui guérissent les maladies; elles protègent les voyageurs; elles détournent les troupeaux des mauvaises plantes ; elles apprennent à chanter aux oiseaux... Et ce fut l'une d'elles qui, la première, parla à ta grande amie Jeanne d'Arc, sous l'arbre des fées.
Il n'y a qu'à lire et à relire. M. Jules Lemaitre est le plus merveilleux accordeur de traditions.
C'est sous ce titre que nous voudrions qu'on prît l'habitude de l'invoquer désormais, c'est cette qualité que nous voudrions qu'on distinguât en lui. Elle est glorieuse et éminente et définit bien, semble-t-il, cette fleur exquise et désespérante qu'il y a dans son génie.
Il la possède d'ailleurs avec plénitude, et ce n'est pas sortir de notre sujet que de rappeler le dernier éclat de son esprit de tradition et de haute harmonie sociale.
Entre toutes les traditions, la plus difficile à connaître et à servir, c'est, sans contredit, la tradition politique, car elle est de toutes la plus instable, son objet étant, suivant une parole royale, de « réformer pour conserver ». Elle doit garantir d'une façon permanente des
t8j US DH I Kl il'.'
intérêts matériels et moraux qui changent constamment de nature ou d'importance, et les accorder clans leurs
Ltrariétés. Ainsi la tradition politique paraît la plus haute, la plus mobile et la plus nécessaire de toutes. Son service ne peut être confié qu'à des organes appropriés et d'une extrême sensibilité.
M. Jules Lemaitre a pénétré la nature et la susceptibilité de cette tradition qui peut seule maintenir toutes uties. Etant lui-même un accordeur de traditions, c'est-à-dire investi d'une fonction littéraire vraiment royale, il ne lui a pas échappé que les fonctions royales de la politique devaient être dévolues au roi et ne pouvaient être assumées que par lui.
Le 23 mai 1908, fêtant à Lyon la saint Philippe, il donnait à cette vérité une expression publique par cette phrase qu'il faut qu'on connaisse :
Après dix années d'expérience de tant d'erreurs, en toute confiance, en toute sécurité d'âme, je bois à la santé du roi de France.
Ainsi il achevait le plus beau de ses contes, celui où pourrait être racontée l'histoire d'un Français dont toute la vie de pensée juste et de sentiment contenu aboutissait, accourait à cette minute de couronnement....
Tous les portraits qu'on tentera de lui ne seront jamais complets, si l'on oublie d'y marier les traits du critique et du traditionnel. Jules Lemaitre n'a jamais exercé sa critique aiguë que pour séparer les impuretés et les étrangetés des perfections de notre culture classique. Sa raison maintenait et émondait une tradition.
Il faut laisser à quelques révolutionnaires attardés
l'antique opposition des préjugés et de l'esprit d'examen. Ou l'esprit d'examen n'est rien, qu'une bouffissure de la vanité, ou il doit justement servir à distinguer les préjugés nécessaires. Toute l'œuvre de Jules Lemaitre peut être considérée comme la reconnaissance de cette loi supérieure de l'esprit. Et l'on risquera de se tromper étrangement sur son compte chaque fois qu'on négligera de regarder ses écrits et ses actes d'abord de ce point de vue. Que de bévues ont été commises, que d'insanités proférées par de prétendus gens d'esprit qui voulaient lui reconnaître les élégances douteuses qu'ils ambitionnaient pour leur part ! On est allé jusqu'à taxer de scepticisme cet écrivain qui n'était amoureux que de vérité nuancée, c'est-à-dire complète. On a pratiqué des compartiments dans son œuvre; on séparait le critique de l'imaginatif et du politique; comme si ses Contemporains, ses Impressions, son théâtre, sa Patrie Française et enfin la royauté, comme si tout cela n'était pas d? ensemble \ Considérons plutôt combien sa critique fut toujours positive et que son vrai mérite littéraire consiste finalement en un très beau et très classique talent de moraliste. Ses livres de critique sont pleins de portraits, de caractères et de maximes; il n'étudia jamais que des façons de penser et de sentir; biographe, historien, littérateur, il fut tout cela, mais pour mieux être psychologue. Si ce n'était une chose très certaine, encore que peu célébrée, nous montrerions comment les contes se relient à l'œuvre critique et la continuent. Psychologue et moraliste, plein de toutes les traditions du grand siècle, tel il paraît encore dans son ralliement à la monarchie capétienne. L'unité profonde de sa vie intellectuelle a été pertinemment marquée par notre maître de politique, M. Charles Maurras, dont voici les paroles : « La conversion royaliste de Jules Lemaitre est le chefd'œuvre de la pensée de la France et du sentiment
i ,\h M CMTK2PJ
nation. il. Songea que son oeuvre entière pourrait, si on
ait bien, s'interpréter Cl s'ordonner par rapport an
dn 28 mai [908.)
Mnbien ont e de morceler cette belle unité
DOUr tirer à soi, comme une dépouille, quelque traînent de sa pensée on s'emparer d'un pan de sa gloire. NOUS gageons que les historiens de la République tronqueront son histoire a la date du 2} mai 1908 et omettront de rapporter lu saule du Roi. C'est ainsi que même à un personnage de cette notoriété on tente d'appliquer le fameux bâillon libéral.
Ces luttes de l'ombre et de la lumière qui se jouent sur son nom méritent d'être suivies. La commisération qu'inspirent les procédés républicains ne nous dispense de placer dans son grand jour la gloire de ce grand Français. Jules Lemaitre est nécessaire à notre intelligence. Il est le plus varié, le plus nuancé et aussi le plus traditionnel, en un mot le mieux équilibré de nos écrivains. Son intelligence lucide seconde un instinct dont les racines nerveuses plongent dans notre plus vieille France. Sa critique positive fournit à l'esprit un aliment substantiel, français, humain. Sa malice et son ironie ne sont hostiles qu'à l'étranger et au barbare. Et nous ne pouvons lire une de ses phrases au dessin si souple et, à la fois, si arrêté, sans nous souvenir que cet homme est né et a vécu dans le pays élégant qui se déploie autour de la haute nef ajourée de Notre-Dame de Cléry, hantée par les souvenirs du « rusé compère » Louis XI et du bon Jean La Fontaine, dans cette partie de la France qui, avec le Valois, mérite d'être dite le plus rovale. Ft ainsi il paraît que, de corps ni d'esprit, Jules Lemaitre ne s'est jamais beaucoup éloigné des- Lvs.
JULES LExMAITRE l8^
La princesse de Clèves.