‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 41 sur 115 · JUGEMENT LITTÉRAIRE DU PRÉCIS DE L'AFFAIRE DREYFUS · texte numérisé non relu

JUGEMENT LITTÉRAIRE DU PRÉCIS DE L'AFFAIRE DREYFUS

La vraie éloquence se moque de V éloquence . Pascal.

Il ne faudrait pas juger paradoxal notre dessein de définir le mérite littéraire d'une œuvre remarquable par l'absence de toute « littérature ». Car on ne trouvera assurément dans le Précis de V affaire Dreyfus aucune trace de cette manière brillante et vague, faite de procédés et d'originalité ostentatoire qui caractérisa au xixe siècle, la « littérature ». Mais si la soumission aux lois du genre et un merveilleux rapport du style au sujet sont des mérites littéraires qui témoignent d'un esprit ordonné dans ses démarches et lumineux dans l'expression, l'ouvrage de M. Henri Dutrait-Crozon s'impose à l'attention du critique littéraire au moins autant qu'à celle du politique et de l'historien. Il en est d'autant plus digne que nous le verrons soulever des questions qui se rattachent aux plus hautes lois de l'esprit.

Pascal eût aimé ce livre, où il eût trouvé de Y éloquence, c'est-à-dire l'art de dire les choses avec toute la propriété et la délicatesse, dans l'ordre et le mouvement convenables. Pascal, qui pénétra si avant dans la con-

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naissance de L'esprit, avait commencé par réfléchir sur questions de style et de méthode. De formation

mathématique, il devait être porté à étudier les rapports et les convenances des choses, et il savait que le style OU, comme il disait, « l'éloquence » doit se soumettre d'abord à la raison. Il n'y a pas //// beau stxlc; un style UJOUrs de la beauté s'il a celle qui convient. Toutefois Pascal voulait qu'un ouvrage humain satis-

tit l'homme tout entier, sa raison et ce qu'il appelait

son « cœur >. Le cœur, ou, comme nous dirions, l'imagination ou le sentiment, doit donner le branle à la raison, imprimer à l'ordre un mouvement qui entraîne | rit. Il lui appartient d'intéresser le lecteur à l'exposition de la vérité toute pure. C'est lui qui inspire l'art de dire le vrai d'une telle manière qu'il donne l'impression du vrai et émeuve l'inertie naturelle du lecteur. A cet égard, le Précis de M. Dutrait-Crozon constitue une ^aiaure. En une matière rebutante par sa complexité et qui a décourage les plus fortes patiences intellectuelles, il sait dès la première page, et ensuite à chaque épisode, forcer, entraîner l'intérêt. On dirait d'un roman. Xos lecteurs connaissent cet étonnant début :

Bien avant l'arrestation de Dreylus, on avait eu la preuve officielle que les attachés militaires allemand et italien s'occupaient personnellement d'espionnage. Le 30 août 1890, un archiviste de la section technique de l'artillerie, nommé Boutonnet, avait été condamné à cinq ans de prison pour avoir livré des documents à l'Allemagne. Etc...

L'imagination est tout de suite éclairée et conquise. Elle est aussi fixée. Pour introduire un personnage ou situer l'action, l'auteur ne veut qu'un renseignement de fait précis, un lieu, une date, une heure, ou note un rapport avec des faits antérieurs. C'est ainsi qu'il peint -et c'est ainsi qu'il prouve. Dans ces huit cents pages,

nous n'avons pas pu trouver un seul exemple de personnage ou de milieu représenté par une épithète. Aucun héros du drame n'est étudié en lui-même, on ne le montre qu'en action. S'il nous fallait comparer cet art à un modèle, nous ne pourrions penser qu\à Racine, oui, à Racine écrivant cette étonnante exposition du premier acte à'Andromaque.

Mais le genre même de l'ouvrage défend les comparaisons. Car on ne sait d'abord comment le définir. On ne trouve dans le Précis rien de ce qu'on croit être le mérite littéraire des grandes Histoires : ni maximes, ni réflexions ; point de vues sur la nature de l'homme, sur le cours des choses ni sur les institutions. Il n'y a que des faits, et tous les faits, sans un commentaire ni une lacune. Existe-t-il, me direz-vous, un genre littéraire auquel appartienne un tel ouvrage, dénué d'art nécessairement, puisque toute liberté est ravie à l'auteur, même celle de composer ? Il faut qu'il suive les faits, qu'il s'y enchaîne.

Justement le Précis rendra à nos contemporains l\isage de cette vérité, que l'art n'est pas une liberté, mais une discipline créatrice. Il n'est pas de genre ni de sujet qui ne doive d'abord enchaîner l'artiste : l'analyse, préliminaire à toute conception, n'est qu'une soumission patiente à l'objet. Et la synthèse, qui engendre l'œuvre d'art, ne vise qu'à reproduire l'impression faite par les choses sur un cerveau plus ou moins sensible et à raconter les faits non seulement tels qu'ils se sont passés, mais tels aussi qu'ils ont été pensés par l'auteur et ont passé en quelque sorte sous le regard de son intelligence. Un art libre serait un art facile. La difficulté, quelle que soit la matière traitée, est toujours dans l'expression, et l'expression consiste à trouver l'ordre des pensées qui correspond à l'ordre des choses et le mouvement soutenu qui communiquera fidèlement à l'esprit l'impression de la vie. La même difficulté attend

Pierre Gilbert. — I. 17

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le philosophe, le poète tragique ou l'historien. La discipline que s'est imposée M. Henri Dutraitr-Crozon, de ne jamais paraître dans son oeuvre, n'était pas de nature

à diminuer cette difficulté.

Il a ainsi créé un genre et une tonne nouvelles, qui semblent exiger la reunion de qualités contraires et consistent dans l'équilibre de forces coordonnées.

L'auteur s'est privé de tous les agréments étrangers qui peuvent égayer d'autres œuvres. Il savait que sa forme devait être nue et sèche, sa composition rigoureuse. Et il est arrivé, par un art tout naturel, à communiquer au récit cette vie, cette flamme qu'on sent partout présente, bien que toujours cachée.

Par surcroit, pour garder à son ouvrage la forme d'un récit vivant et suivi, il a dû dissimuler l'appareil scientifique et critique auquel chaque mot se rapporte secrètement et n'avouer sa documentation qu'en dehors du texte. Ce n'est pas le caractère le moins singulier du Précis, que les citations y soient aussi rares que les épithètes. Et c'est la merveille, dans un livre savant et coloré.

Cette histoire sans citation est, en somme, un retour à la conception historique des classiques. L'auteur doit, en effet, imposer sa forme au sujet, sans cesser, pour cela, d'inspirer et de mériter confiance. C'est toute la difficulté et c'est tout l'art.

Xous sommes, à cet égard, victimes des préjugés révolutionnaires qui ne voient dans tout l'univers, physique, moral ou intellectuel, que lutte, antagonisme et antinomies. Un de ces préjugés a divisé l'histoire en deux catégories : l'histoire pédante et documentaire, qui consiste à composer un herbier, et l'histoire prétendument « littéraire », toute d'impression et de fantaisie. Le Précis détruira ce préjugé. Il répond tout simplement à la définition étymologique de l'Histoire, qui pour être

le récit de ce qu'on sait exige essentiellement deux conditions, savoir et bien dire.

C'est ainsi que M. Henri Dutrait-Crozon a vaincu la résistance que lui offrait sa matière. Il a réussi à créer une forme absolument nue. Essayons d'en définir la beauté.

Elle brille d'abord d'une extrême clarté, non pas cette clarté irritante qu'un esprit superficiel répand sur son sujet, mais une clarté qui semble rayonner des choses, clarté de l'ensemble et des détails obtenue par l'extrême précision dans une matière horriblement compliquée. On peut citer comme un modèle la déposition du général Mercier à Rennes, non pas résumée, mais condensée en six pages, ou encore l'exposition de l'affaire dite de la dépèche Panizzardi. Cette affaire, que les intérêts diplomatiques en jeu embrouillèrent dès le début et qui semblait devoir toujours échapper à l'intelligence du grand public en raison de son caractère technique, est éclaircie en trois pages. La composition, l'ordre et le mouvement, les termes choisis, les moindres détails de chaque phrase et les rapports des phrases, la concision même du style qui demande à l'esprit exactement l'effort voulu, tout concourt à un effet de clarté qui, sans paradoxe, est presque déconcertant. Jamais on n'a passionné l'intelligence par une lucidité aussi froide.

Le ton ne cesse pas un instant d'être celui d'un récit. Cependant, en un sujet si discuté, bien des points semblaient appeler une discussion régulière ou une interprétation ou une hypothèse, enfin une intervention de l'auteur sous quelque forme qu'elle dût se produire. M. Henri Dutrait-Crozon n'interrompt pourtant pas son récit. Ses explications sont si certaines, ses interprétations si rigoureuses, les unes et les autres s'enchaînent si bien aux faits, que ses inductions peuvent prendre place elles-mêmes dans la série des faits et que jamais

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l'auteur n'a besoin de quitter le ton du récit. Ce qui est, comme aussi bien ce qui ne peut pas ne pas être, n'est sujet, de sa paît, qu'à Constatation, Mais si le ton invariable, il arrive à l'accent de s'infléchir. Les tOUIS varient. Et les maîtres de rhétorique trouveraient dans le Précis une collection complète des divers modes de récits. (Il est vrai que le politique pourrait aussi bien tirer de ce livre une théorie achevée de la machination juive.) De même, si un lait particulier a eu des conséquences étendues, l'auteur ne s'arrête pas à les signaler, elles s'insèrent d'elles-mêmes dans la suite des événements. Il évite jusqu'aux apparences de la conjecture, ne rapportant que des faits. Tout est uni et rien n'est confus. Cet art semble s'amuser à se nier.

Il semblerait que cette atîaire aux mille personnages, et qui eut pour scène l'Europe entière, demandât, pour être racontée, de perpétuelles transitions et toute l'armée des conjonctions. Or, c'est ce qui manque le plus en cet ouvrage. Tout paraît se lier naturellement. Le mouvement même de la phrase place tout de suite le lecteur dans le courant. L'idée principale ou la relation essentielle est si bien placée au point le plus lumineux du récit, qu'il n'est besoin d'aucun de ces artifices de style qu'on nomme des conjonctions : les articulations du discours sont partout cachées. On les devine au mouvement de la pensée et du style, toujours naturel et sensible. Ainsi, le jeu puissant des muscles et des os ne se trahit, chez un cheval de sang, que par les rides légères qui courent sur la peau.

Ici, les faits et les faits seuls s'appellent, s'enchaînent et se lient. Par contre, au sein d'une même phrase, quelle exacte notation de tous les rapports, et quelle science de l'adverbe et de la préposition ! L'ouvrage de I M. Henri Dutrait-Crozon, d'où sont exclues conjonctions et épithètes, est un recueil de toutes les locutions

adverbiales et prépositives. Cette sèche remarque de grammaire renseigne mieux que des pages de commentaires sur le caractère singulier du Précis. En effet, s'il est nécessaire, en cette sorte d'ouvrages, de laisser parler les faits et de donner beaucoup à penser, l'auteur ne pouvait choisir une méthode plus appropriée à ses fins. Pour garder aux faits toute leur puissance émotive, il suffit d'en noter toute la complexité. Un grand nom obsède le lecteur, ces huit cents pages durant, celui de Stendhal, dont l'esprit s'excitait à la lecture du Code et qui aimait tant la nudité précise du récit.

Celui-là aussi était un passionné froid. La méthode est bonne. Voyez si la vie ne court pas, riche et colorée, sous toutes les pages du Précis. L'imagination est frappée par des traits de feu qui sont comme des visions." Dans la pleine et égale lumière du récit, se détachent avec netteté des portraits de personnages, des peintures de milieux, des tableaux mêmes, d'une admirable sécheresse de forme.

Voici comment on nous présente le juif Maurice Weil :

Esterhazy, au moment où l'enquête de Picquart commença, se trouvait dans une situation financière assez critique et avait eu recours aux Juifs pour en obtenir de l'argent. Il s'était adressé à un nommé Maurice Weil, qu'il avait connu au service des renseignements. Ce Weil, ancien officier des mobiles de la Seine, neveu de l'évêque Bauer, avait été nommé officier de réserve et avait dû donner sa démission à la fin de 1881, à la suite de scandales de courses. Il passa alors en Espagne. Il fut réintégré le 8 janvier 1890 et attaché le 7 février suivant, pour le temps de guerre, à Tétat-major du général Saussier, gouverneur de Paris ; il avait ses entrées au gouvernement militaire. Nommé chef d'escadrons de territoriale le 29 décembre 1890, accusé d'espionnage dans !a Libre Parole du 2 mai 1892 par le marquis de Mores, puis le 28 février 1893 dans une réunion publique à Saint-

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Mihiel, il donna m démission pour éviter une enquête. Au cours de l'enquête parlementaire ouverte, en 1881, sur les

imputations lancées contre le général de Cissey à propos de la baronne de Kaulla, Weil avait été mis en cause ; il avait.

en effet, été attaché au ministère de la guerre (service des

renseignements), du 25 août [875 à fin avril 1880, sous les ordres du commandant Campionnet. Weil était très répandu dans le monde du haut commandement. Il fit intervenir, en 1 SS 1 , les généraux Bérthaut (ancien ministre), dont il avait été officier d'ordonnance en 1870; de (iallitlet, Warnet, Saussier, avec lesquels il était «• intime ». Plus tard, il se targua de relations étroites avec les généraux Lcwal, Tisseyre, Peigné, d'Heilly, Radiguet, le colonel Fix, etc.

Weil s'entremit en faveur d'Esterhazv et obtint pour lui, à Tété de 1894, du grand rabbin Xadoc-Kahn, un secours assez considérable. Hsterhazy toucha à la même époque, de la banque Rothschild, une somme de 2.000 fr. sur le compte « Pauvres h.

Est-ce là un portrait ? Et quelles généralités vaudraient ceci ?

Parlant de la Sûreté générale et de sa mission de contreespionnage, M. Humbert montra en quelles mains le service des renseignements était tombé : le nommé Grumbach, chargé des « affaires de la frontière », avant épousé la cousine germaine de Mathieu Dreyfus, le père ou l'oncle de la femme de ce Grumbach ayant eu comme témoin dans un duel le traître Triponé, et Grumbach lui-même étant neveu d'Emile Weyl, jadis chassé du ministère de la marine par M. de Mahv, ce que ce dernier confirma.

Si vous aimez une vue directe des choses, ceci vous plaira :

Le 5 août 1896, le général de Boisdeffre rentrait de Vichy. Picquart l'attendait à la gare ; le général l'emmena avec lui en voiture et reçut son rapport sur Esterhazy.

Mais c'est la découverte du faux Henry et le suicide du colonel qu'il faudrait citer tout au long.

Le samedi 13 août 1898, à 10 heures du soir, le capitaine Cuignet examinait la lettre Panizzardi, composée de morceaux recollés avec du papier gommé. En la regardant par transparence, à la lumière de la lampe, il s'aperçut...

Le style est parfois d'un raccourci étonnant, et la syntaxe semble chérir l'ellipse ; le mouvement pressé de la phrase et la mesure, exactement calculée, autorisent ces libertés. Bien loin d'entraîner la moindre obscurité, elles n'engendrent qu'une clarté plus concise. D'ailleurs on rencontre partout ces phrases d'une construction architecturale, équilibrées et aériennes, qui enchanteront toujours les Latins sérieux que nous sommes :

Le général Mercier, en outre, ne pouvait oublier les observations de M. Hanotaux au sujet de la provenance du bordereau et, si ce document avait pu être versé aux débats sans qu'on décelât où il avait été pris, il n'en était pas de même des pièces secrètes qui mettaient directement en cause les attachés militaires.

Celle-ci n'est pas moins pure :

Sous couleur de donner « la preuve en toutes lettres » de la trahison de Dreyfus, on se réservait de provoquer une réaction dans l'opinion publique, en démontrant plus tard la fausseté de cette preuve.

Admirable phrase, vraiment, qui, par les termes les plus simples, explique tout un complot juif et dont il faut remarquer le mouvement, commençant par les mots qui détiennent l'idée maîtresse et s'encadrant du mot preuve répété. Tout y est disposé pour l'intelligence. Et cette robuste construction logique se revêt d'une forme souple et dépouillée. Tout le livre est ainsi plein

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d'une ardente et subtile sécheresse, comme l'air qui brûle à midi, en été. Tant d'aridité exalte l'esprit.

La langue est correcte et nette, mais entièrement

moderne. Elle est fille de celle dé Voltaire et de Mon-

(Uieu et représente exactement ce que fût devenue la langue française au xixf siècle si le romantisme ne l'avait gâtée. Il est étonnant qu'on puisse ainsi, par delà plus d'un siècle, renouer une tradition sans en être le moins du monde esclave. Un Jules Lemaitre, un Anatole France ne se soucient même pas d'éviter parfois une tournure, une locution anciennes. M. Dutrait-Crozon n'emploie que la langue classique de ce temps. A cet égard, son livre sera un témoin dans l'avenir.

Ainsi tout parait nouveau, dans ce livre, et tout y est ique. Sa nouveauté ressemble à la jeunesse de la terre refleurissant au printemps. Elle n'est qu'une soumission à la vieille loi de l'ordre. M. Dutrait-Crozon a trouvé et en quelque sorte créé le genre et la forme que voulait son sujet. Il n'a cherché que des grâces décentes, tout au contraire de ce sauvage qui, traitant le même sujet, a cru devoir imiter ce qu'il voyait faire dans son pays de résidence, et remplir de lui-même d'abord et de vulgaire « littérature » ensuite six gros volumes conjecturaux. Ouvrez les livres de M. Joseph Reinach, vous v trouverez des portraits, des descriptions, des maximes, des considérations, tous procédés qui n'étaient pas de mise en l'espèce et qu'il employa tout de travers. Il imita. C'est le procédé constant de l'étranger. Le Français a su créer une forme nouvelle, qui répond à des circonstances nouvelles, mais dont la beauté durera infiniment plus qu'elles. Il a discerné qu'il convenait de n'être qu'un annaliste, et l'idée que le genre pourrait ne pas être assez littéraire pour faire valoir le mérite de l'auteur, l'a fait sourire.

Et il se trouve que le Précis est peut-être le livre le

plus propre à faire comprendre ce que c'est que la forme, la forme pure. C'est non un lourd placage de beautés conventionnelles et de procédés, mais l'expression sensible de l'idée. Ce n'est même pas un vêtement, si souple soit-il. La forme ne doit être que la manifestation de la pensée. Plus cette pensée se communique directement à l'intelligence, plus la forme est parfaite. Celle-ci doit simplement transcrire le mouvement de la pensée. Et le style ne doit interposer entre l'idée et l'esprit que les signes les plus directs, les plus propres, les plus invisibles, dirait-on.

Combien, à cet égard, la langue classique, tout intellectuelle et dépouillée de tout résidu sensuel et matériel, était supérieure à cette langue que nous a fabriquée le romantisme, chargée d'images et de matière, métal mal dégagé de sa gangue ! Dans la langue romantique, le jeu de l'association des images interpose entre l'idée et le lecteur, à chaque mot, tout un monde, met tout dans tout et finalement se perd dans le vague et l'infini. La langue classique s'entremettait plus discrètement, transmettait la pensée d'une manière plus impersonnelle. Elle était plus précise, plus limitée à son objet, parce qu'elle était plus générale, c'est-à-dire moins sujette à l'enchaînement des images. Il n'y a ici nulle contradiction. La précision des idées ne s'obtient que par la justesse et l'exactitude" des rapports, et celles-ci ne se rencontrent que dans une langue assez générale, assez intellectuelle, pour se prêter à l'expression de tous les rapports.

Cette forme et cette langue qui expriment l'idée dans toute sa pureté et sa nudité sont la langue et la forme du Précis de l'affaire Dreyfus. On n'apprendra vraiment ce que c'est que la forme que dans ce livre qui affecte un entier détachement à l'égard des ornements. La sienne n'est pas ornée; elle est vraie, pure et sèche. On

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aurait tort, sans doute, de QC chercher ici qu'un écrivain. Car on y trouve un grand esprit, maître d'une

pensée qui crée elle-même sa forme vive et nue.

Par là, le Précis appartient déjà à l'histoire de notre renaissance classique. Sa lecture combattra également

le dévergondage de l'imagination et la platitude informe

de la pure documentation. L'esprit contemporain soutire justement d'une dissociation du style et du savoir. M. Henri Du trait -Cro/on témoigne aujourd'hui que l'esprit ne peut ainsi se morceler. De vives lumières, lorsqu'elles se distribuent avec ordre dans un cerveau, se réfléchissent aussitôt en la claire perfection de la forme. Cette alliance de l'intelligence et de la sensibilité est naturelle et nécessaire, elle est le fait des grands esprits.

Ainsi, sous tous les rapports, ce livre, qui cache son vrai mérite, est la négation de toutes les antinomies révolutionnaires. Il découvre l'accord profond des qualités nécessaires à l'œuvre classique et que, pendant un siècle, nous avions crues opposées. Le Précis manifeste cette alliance universelle qui est la génératrice des grandes œuvres.

La plus féconde des alliances qu'il a ainsi renouées est sans doute celle de la nouveauté et de la tradition. Si M. Henri Dutrait-Crozon a produit une œuvre de forme neuve, il Ta rattachée profondément à la vieille souche française, et plus loin encore aux plus hautes lois de l'esprit.

Il paraît donc que ce livre, de destination politique, servira par surcroît à défendre des traditions intellectuelles. Son mérite remplit et déborde son objet. C'est un ouvrage de l'esprit.

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