A PROPOS DE LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE
Il fallait à M. Pierre Lasserre une belle hardiesse puisée dans une connaissance certaine du personnage, pour porter contre le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris l'accusation de faux témoignage, de fraude philosophique et de veulerie intellectuelle, dont on trouvera le texte dans son excellent petit livre sur la Démocratie athénienne.
Cette accusation risque de paraître si grave et si extraordinaire à quelques esprits modérés que de sa gravité exceptionnelle ils voudront peut-être conclure immédiatement à son invraisemblance et, sans plus d'examen, à son injustice.
Ce sont ces esprits modérés que nous prions de considérer la facilité avec laquelle s'acquièrent et s'usurpent les réputations universitaires, et la surprise qui préside parfois à leur établissement.
M. Alfred Croiset ne fut d'abord qu'un helléniste
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sachant du me et ayant lu. dans les textes, une bonne partie de la littérature grecque. En collaboration avec
Son frère Maurice, que les esprits sérieux lui prêtèrent de beaucoup, il a donné une -rosse histoire de cette
littérature, qui est, aux yeux de ses pairs, le monument
unique de sa notoriété. Celte histoire a rendu et rend des services quotidiens aux professeurs de facultés et de lycées. Elle les dispense de trop longues recherche d'études trop compliquées. Mais il faut savoir qu'elle n'est guère qu'une appropriation au goût français, une clarification d'un gros ouvrage allemand sur la question, que M. Alfred Croiset, plus encore que son frère, suit servilement. Les autres mérites qu'on lui reconnaissait, outre celui de savoir habilement combiner sa connaissance du grec et de l'allemand, étaient une certaine élégance de forme, tout académique, voire un peu énervée, une fluidité de sirop, une clarté tant soit peu artificielle, surtout un art admirable de ne pas voir les difficultés, une volonté de demeurer superficiel qu'on a trop souvent confondu avec l'agilité de l'esprit français pour le plaisir de l'opposer à la pesanteur pédantesque de l'esprit allemand.
Tels sont les titres qui valurent longtemps à M. Alfred Croiset la gloire discrète, parfumée, un peu falote, d'un esprit distingué. Mais pour ceux qui avaient su tout de suite percer à jour le personnage, ce ne fut jamais qu'un vulgarisateur un peu dangereux.
Or, depuis l'affaire Dreyfus, le Doyen de la Faculté s'est mis en tête d'aborder la sociologie, la philosophie et la politique. Il a naturellement apporté dans ces matières délicates ses qualités de facilité, de légèreté, de futilité. Par habitude, déférence ou servilisme, on continua d'attacher quelque importance aux propos trop bienveillants pour le régime, mais neutralisés par une forme indécise et émasculée, en somme assez inopérants, de M. le Doyen.
Cela pouvait durer longtemps, autant que le régime, si M. Alfred Croiset n'avait un beau jour rencontré un sujet d'abord, un contradicteur ensuite, qui le mirent assez mal en point x. Notez qu'il s'agissait d'un sujet grec, de la démocratie athénienne principalement. Le Doyen est donc sans excuse. A défaut de la moindre compétence dans les questions politiques (et il n'en a aucune, en effet), M. Croiset devait au moins posséder une connaissance du sujet qui lui épargnât des erreurs trop grossières, trop évidemment voulues. Cette connaissance, il serait absurde de croire qu'il pouvait en manquer. L'histoire de la démocratie athénienne est inscrite en des textes précis, peu nombreux, que le Doyen a assez fréquentés pour les savoir presque par cœur. II faut dès lors expliquer la maladresse de ses falsifications par l'habitude que nous avons dû lui reconnaître de ne pas voir les difficultés. A cet esprit mou, sans nerfs ni structure, tout apparaît flou et indistinct; les choses n'ont, pour lui, d'autre forme que celles qu'elles peuvent prendre sur le papier, et il arrive naturellement à se duper avec son verbalisme coulant et prolixe. Cette tendance naturelle, lorsqu'elle est encouragée et accentuée par l'abaissement du caractère, par le milieu, par les institutions et par l'intérêt, doit aboutir à une prodigieuse désinvolture et engendrer cette immoralité de l'esprit effronté qui, en toutes choses, ne voit que l'exécution, ne s'intéresse qu'au tour de main. Le sens
i. L'ouvrage de M. Alfred Croiset, Les Démocraties antiques, est de 1909 (chez Flammarion). Le livre de Pierre Lasserre, M. Alfred Croiset historien de la démocratie athénienne, paraissait immédiatement à la Nouvelle Librairie Nationale, avec une préface de Charles Maurras. L'article de M. Emile Faguet, dont il sera question plus loin, est du 18 septembre 1909 dans la Revue Bleue, l'examen de Gilbert, du 25 du même mois, dans A? Revue Critique des idées et des. livres. — E. M.
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des textes n'est plus dès lors qu'un à-peu-près ; et l'interprétation des événements doit montrer l'ingéniosité d'une imagination. En franc parler, M. Croiset est donc
ce que nos pères appelaient un mailrc fripon. Crispin sans la bonne humeur.
Comment a-t-il arrangé l'histoire de la Démocratie athénienne ? Il v a, en Sorbonne, une école relativement nouvelle, dont M. Seignobos parait le grand maître, qui voudrait enlever à l'étude de l'histoire son intérêt et son profit en présentant tout événement historique comme proprement sui generis, incomparable et incommensurable à tout autre. L'Histoire n'est plus dès lors qu'une succession de faits sans liens, sans rapports, dont on ne peut tirer aucune leçon : son étude est sans fruit ni sel ; c'est un métier. Il n'y a même plus de causes ni d'effets, car la notion de cause implique une recherche des raisons : le comment mène au pourquoi, le par quel moyen amorce le pour quelle raison. Quelle raison a permis à tel moyen d'opérer ? Voilà la question qu'on veut empêcher les contemporains de se poser, car toute réponse à cette question d'ordre assez général risquerait de valoir pour le temps présent, et c'est ce qu'il faut éviter. Si, en effet, les Français se risquaient à mettre à profit les leçons du passé pour juger le présent et préparer l'avenir, ils pourraient s'opposer au règne de la démocratie, qu'ils auraient cessé de considérer comme fatal et voulu par.« l'évolution ». Du moment que tous les événements paraissent déterminés par des causes connaissables, l'homme a tôt fait de regarder s'il n'est pas en son pouvoir de produire ou de favoriser telle cause qui porte des conséquences agréables. Et comme l'homme n'est généralement pas ennemi de lui-même au
point de désirer sa ruine et sa mort, il en viendrait très vite à seconder la renaissance du régime politique dont les bienfaits ont été de tout temps éprouvés par les particuliers et par les Etats.
Cette méthode, qui consiste à comprendre et engage à agir, sert à la fois les intérêts de la Raison et de la Liberté nationale.
Or elle est à peu près abandonnée en Sorbonne pour celle qui recommande la démission de l'intelligence et la soumission de l'art humain aux lois fatales de l'évolution. Comme cette prétendue évolution est toujours interprétée par les docteurs officiels dans un sens favorable à la république et à la démocratie, on ne peut pas ne pas penser que si la méthode en question put être conçue d'abord par un fou barbare mais désintéressé, elle est aujourd'hui défendue, répandue et imposée au nom de l'intérêt même du régime .
Or il se trouve que M. Croiset, qui veut servir le même intérêt, rejette cette méthode et adopte celle que nous avons saluée raisonnable et libératrice.
Il admet qu'on démande à l'Histoire la confirmation de certaines lois politiques propres à régler notre conduite. Il consent que, tout en reconnaissant la diversité des circonstances, on attribue aux mêmes institutions fonctionnant à différentes époques des effets généraux identiques.
C'est que, en donnant sa foi au régime, M. Croiset a entendu conserver des parties d'humaniste. Il n'a point voulu sacrifier ses élégances ordinaires. Et peut-être a-t-il cru, tant est grande sa suffisance, en sauvant ses avantages intellectuels, se donner les airs de l'indépendance. Mais il savait bien que, sur le fond des choses, les grâces dont il était si vain ne l'empêcheraient jamais de faire sa soumission au régime. Il ne s'était réservé que la faculté de donner un nouvel exemple de son incomparable désinvolture.
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Comme l'écrit avec fermeté M. Pierre Lasserre :
La conclusion du semblable au semblable est tout ce qu'il va de mieux fondé eu logique, là que M. Croiset songe à tirer de l'histoire de la démocratie athénienne quelque Consultation applicable à la démocratie française, voilà ce qu'en soi-même nous n'aurons garde de lui reprocher. Il est vrai que les propriétés d'un régime politique sont indépendantes des circonstances de temps et de lieux qui en modifient l'application. Athènes avait l'esclavage, et la population de la République athénienne eût tenu tout entière dans une grande ville moderne. Ces grosses différences de conditions peuvent modérer ou activer, ralentir ou précipiter les effets, bons ou mauvais, d'une même constitution politique. Elles ne sauraient en transformer la nature, lui faire produire ici le contraire de ce qu'elle a produit là. Dégager de la diversitéapparente des événements et des époques les ressemblances qui tiennent à l'action de quelque puissante influence commune, c'est le véritable esprit de l'historien. Le tout est que, pour faire parler l'histoire eu faveur d'une opinion arrêtée ifavance, ou ne vienne pas nous fausser l'histoire. Voilà qui serait ce subjectif ». Et si M. Je Doyen a fait résolument quelque chose, c'est cela.
Nous avons dit que l'étude des lois historiques était précieuse non seulement pour la raison de l'homme, mais aussi pour le salut et la grandeur des États. Cest-à-dire que la connaissance de ces lois permet aux hommes d'Etat de régler leur conduite conformément aux enseignements de Yempirisme organisateur. Eh ! bien, M. Croiset a trouvé le moyen de neutraliser, de stériliser une étude si salutaire; Les lois politiques qu'il imagine sont conçues de telle sorte qu'elles interdisent à jamais à l'homme d'État la moindre velléité d'intervenir dans le cours des événements. Par un détour bien subtil, il rejoint, après avoir paru la combattre, la théorie évolutionniste fataliste de M. Seignobos, et adopte son parti-pris
d'inintelligence. Seulement il limite la justesse de cette théorie, le bien fondé de ce parti-pris au seul phénomène démocratique. L'histoire de la démocratie athénienne lui enseigne qu'on ne fait pas à cette forme politique sa part. Rien ne peut s'opposer au développement et au plein épanouissement de la démocratie, du moment qu'elle a fait une fois son apparition en quelque point du globe. Le mouvement qui mène alors à leur ruine les institutions autoritaires, hiérarchiques et aristocratiques, est irrésistible et comme voulu des dieux.
A cette loi de l'évolution propre aux démocraties, M. Croiset en ajoute une autre particulière à Athènes, et c'est que la civilisation attique est fille de la démocratie. Voici d'ailleurs comment M. Pierre Lasserre et M. Croiset lui-même formulent cette thèse :
La thèse de M. Croiset se résume dans les propositions suivantes :
i° L'évolution d'Athènes vers la démocratie commence avec la réforme de Solon, et à dater de là ne s'arrête plus. « Quand on parcourt cette histoire, on est frappé de la logique intime qui y préside et de la régularité rapide avec laquelle elle se développe. En moins de cent cinquante ans, Athènes passe de la domination des Eupatrides au plein épanouissement du régime démocratique. Dans cette marche en avant, on ne trouve ni lenteurs comme à Rome, ni arrêt définitif comme à Chios, ni complications et combinaisons comme à Sparte. Le mouvement est rapide et direct. En même temps il est aisé et doux : il n'entraîne qu'un minimum de luttes, sans graves déchirements intérieurs ; Athènes arrive sans beaucoup de secousses au terme extrême de j évolution démocratique. » Elle devient « démocratique jusqu'au paradoxe ». Et ce paradoxe réalisé est ce que M. Croiset appelle son état politique « définitif ».
20 Parvenue à ce terme extrême, à ce stade définitif, Athènes s'y maintient « pendant plus d'un siècle, sans révolutions importantes. »
30 Athènes doit aux institutions de la démocratie et à Pierre Gilbert. — I. 18
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seules, non seulement ce qu'elle a connu de puissancepolitique, mais encore sa grandeur dans les lettres, les arts, les sciences et la philosophie, en un mot tous ses titres à une gloire universelle.
M. Pierre Lasserre a repris point par point les erreurs tendancieuses de cette thèse. Il a d'abord critiqué la terminologie de M. Croiset qui ne concorde nullement avec celle de Fustel de Coulantes, lequel a bien pu se tromper, mais dont les erreurs ont au moins besoin d'être démontrées. Fustel avait démontréque les anciens ne comprirent pas sous le nom de démocratie les mêmes réalités que les modernes. Ce que l'antiquité appela État démocratique était soit le gouvernement d'une aristocratie de richesse, soit la tyrannie, ce que nous appellerions un régime césarien. Mais cette thèse fustélienne est extrêmement peu favorable aux entreprises du genre de celle qui a tenté l'ambition du Doyen. Et celui-ci a préféré équivoquer sur ce terme de démocratie, quitte à déconsidérer Fustel en lui prêtant des thèses qui sont exactement le contraire de ce qu'il a réellement soutenu. A ceux qui pourraient s'étonner que M. Lasserre ait traité avec quelque rudesse le Doyen de la Faculté des Lettres, notre auteur n'aurait, pour se justifier, s'il en était besoin, qu'à montrer la perfidie avec laquelle ce Doven a tenté d'exécuter une de nos plus grandes gloires intellectuelles du xixc siècle.
M. Pierre Lasserre n'a dû, pour convaincre M. Croiset de falsification antifustélienne, que reproduire les i textes de la Cité antique où le grand historien résume son véritable "système et expose la loi générale des républiques de l'antiquité.
De même, il s'est astreint, dans toute sa critique de Y Histoire de la démocratie athénienne par M. Croiset, à confronter les interprétations lointaines et personnelles du Doven avec les textes précis, d'un sens éclatant et
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plein, soit de Thucydide, soit de « l'incomparable Aristote ». M. Croiset sort de cette épreuve tout meurtri et passablement ridicule; le maître de grec n'a pas su ou pas voulu lire les textes les plus indiscutables parce qu'ils démentaient sa thèse démocratique. Et, fort du témoignage des anciens, M. Pierre Lasserre n'a pas de peine à démontrer que ce qui manqua le plus à l'évolution politique d'Athènes, ce fut précisément la rectitude, Y aisance et la douceur, tous mérites enchanteurs et idylliques sur lesquels le Doyen avait cru devoir complaisamment insister. En réalité, depuis la Constitution de Solon, Athènes, affranchie de ses tutélaires" institutions aristocratiques, ne connut que révolutions, entreprises des factions, tyrannies, réactions aristocratiques, invasions lacédémoniennes, répressions sanglantes, corruption politique, enfin conquête définitive et sujétion par le Macédonien. Et bien loin que la civilisation athénienne soit fille du régime démocratique, il paraît que les seuls fruits de ce régime furent la corruption politique et l'invasion étrangère.
On se demandera comment, en une matière éclairée par un petit nombre de textes précis, M. Croiset a pu commettre l'erreur grossière qui consiste à y voir exactement le contraire de ce qui s'y trouve en évidence. On trouvera la réponse à cette question au cinquième chapitre du livre de M. Pierre Lasserre. En comparant les textes, notre auteur démontre sans grand'peine que M. Croiset excelle dans la sophistication sournoise des textes et porte, par passion politique, le faux témoignage d'un historien sans scrupule. Quant à la dernière partie de la thèse du Doyen, qui concerne « la relation d'effet à cause qui existe entre la grandeur d'Athènes dans les lettres et 1' « individualisme » athénien d'une part, entre cet « individualisme et la démocratie d'autre part », M. Lasserre en a facilement fait ressortir Tina-
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nité. M. Croiset n'a même pas daigné alléguer un fait
précis à l'appui de sa théorie extravagante : il s'est enn-
tenté de sophismes très généraux étayés de quelques
considérations métaphysiques sur la Vie. Son contradicteur a eu la partie belle de démontrer que tout ce que lu Grèce a produit de grand dans V ordre esthétique est antérieur au régime démocratique, et que l'histoire, la critique, la philosophie grecques, qui sont contemporaines de la démocratie, ont été de tendances résolument antidémocratiques.
Il convient d'ailleurs de marquer que M. Croiset, qui attribue ici aux institutions politiques une influence excessive sur les ouvrages de l'esprit, ne s'est pas privé, en d'autres parties de son livre, d'accorder aux idées morales une action supérieure à celle des institutions politiques et capable même d'influencer celles-ci. De telles palinodies valent un jugement.
Les cent vingt pages d'un petit livre auront suffi pour ramener à sa juste mesure le mérite d'un homme qu'une savante réclame avait considérablement enflé. M. Pierre Lasserre a exercé avec sûreté le magistère indispensable de la critique en classant définitivement le Doyen parmi les esprits faibles et louches et les caractères dégradés. Son courage et sa clairvoyance auront été d'intérêt public.
...M. Faguet a entrepris de refaire, après et d'après M. Croiset, l'histoire de la démocratie athénienne, en s'arrangeant pour maintenir les positions essentielles du Doyen. Il y a du mérite, car ce n'était pas toujours commode.
Voici le plan :
L'histoire intérieure d'Athènes jusqu'à sa chute est
l'histoire d'un peuple qui veut [?] devenir démocratique, qui le devient très lentement, qui arrive à l'être, qui reste tel cent années et qui disparaît, partie (car il faut faire comme M. Croiset, ne rien exagérer) par les vices de la démocratie, partie parce que, tout simplement, il est plus faible qu'un autre peuple qui veut l'asservir.
Cela est très beau. Mais on se demande comment un peuple qui veut devenir démocratique a tant de peine à y parvenir. On cherche ce qui peut résister a ses volontés. Serait-ce son intérêt ou la nature des choses ? M. Faguet ne le dit pas. On voudrait aussi savoir comment un peuple qui veut en asservir un autre s'y prend pour être plus fort que lui. M. Faguet ne le dit pas : c'est qu'il aurait pu rencontrer la question des institutions, question haïssable pour un démocrate. Enfin on se demande si ces vices de la démocratie ne suffiraient pas pour expliquer la conquête étrangère. M: Faguet ne le dit pas. Et pourtant voici quels ils lui paraissent être : (( Les défauts évidents de cette constitution étaient l'incompétence, l'impéritie et la frivolité de l'assemblée ; l'incompétence des juges et la vénalité des orateurs qui dirigeaient l'assemblée populaire. » Tout simplement! comme il dit.
M. Faguet, qui ne mentionne pas les services rendus par l'aristocratique Aréopage pendant la guerre médique ni l'autorité qui lui en revint pendant vingt ans, est pressé d'arriver à l'établissement de la démocratie et à son règne définitif.
Mais ici il renouvelle toutes les erreurs de M. Croiset : i° Il date du gouvernement de Périclès l'ère démocratique, contrairement au témoignage formel d'Aristote. 2° Il ose écrire : « Ce régime démocratique fut interrompu un temps très court par le gouvernement dit des Trente Tyrans, imposé à Athènes par Sparte victorieuse, fut rétabli par Thrasybule et se maintint jusqu'à
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la victoire de Philippe sur les Athéniens à Mantinée Cil J38. Il avait duré un peu plus de cent ans. »
Qui pourrait croire, après avoir lu ces lignes, plus laconiques évidemment qifattiques, que la démocratie à Athènes ne tut pas un régime fonctionnant normalement comme tout autre, avant ses défauts comme tout autre, mais obtenant les mêmes résultats que tout autre dans l'administration et le gouvernement? Or voici un petit texte de Thucydide qui n'est pas sans quelque saveur :
Ceux qui vinrent après Périclès, plus égaux entre eux, et voulant tous avoir le plus grand crédit, étaient réduits à flatter le peuple et à lui abandonner les affaires. De là, comme il doit arriver dans une république d'une grande étendue, et qui possède une domination (au dehors), résultèrent bien des fautes... Par la dissension qu'excitait entre eux l'ambition de conduire le peuple, ils paralysèrent les opérations de l'armée (dans la guerre de Sicile) et, dans l'intérieur, ils furent les premiers dont les querelles troublèrent les affaires de l'État.
Ce texte suffirait à expliquer ce qui, pour M. Emile Faguet, n'est qu'un phénomène accidentel, une coïncidence fortuite, la courte durée de l'anarchie démocratique athénienne. Il explique notamment par l'ingérence des politiciens dans les opérations militaires les revers des armées athéniennes et, en fin de compte, la conquête par le Macédonien.
Et si l'on recherche encore plus précisément ce que fut ce régime ou cette anarchie qui dura, au dire de M. Faguet, un peu plus de cent ans et ne fut interrompu qu'un temps très court, voici ce que l'on apprend :
Il ne s'accomplit pas à Athènes, écrit M. Pierre Lasserre, moins de quatre révolutions politiques, depuis la mort de Périclès jusqu'à la conquête macédonienne, c'est-à-dire
dans une période de quatre-vingt-dix ans. Le régime oligarchique ou aristocratique fut une première fois rétabli (gouvernement des Quatre-Cents), puis renversé, puis relevéune seconde fois (gouvernement des Trente), puis jeté bas encore. Ces changements s'accompagnèrent de violences et de proscriptions. L'un de ces gouvernements (les Trente) établit un véritable système de terreur.
Si M. Emile Faguet avait pu être possédé de toute autre pensée que de couvrir décemment la nudité où M. Pierre Lasserre avait réduit le malheureux Doyen, il eût sans doute découvert cette loi bien simple, bien évidente, bien banale : que la démocratie, lorsqu'elle ne masque pas les menées d'une oligarchie, ne peut pas être un régime, mais tout au plus une succession de gouvernements. Ce qui lui manque par définition, c'est en effet la continuité.
Mais, pour mettre le comble à ses politesses, le voici qui poursuit :
Si l'on veut essayer de juger ce régime (la démocratie athénienne) d'après ses résultats politiques, on ne le peut pas; car, comme il n'a duré que cent ans, il serait injuste d'arguer contre lui de ceci qu'il a coïncidé avec les désastres subis par Athènes; comme il serait injuste, si Athènes avait été triomphante, d'attribuer ses triomphes à un régime si nouveau et si court.
Régime si nouveau et si court ! Il avait fallu moins de cent ans à l'Aréopage pour relever la situation désespérée d'Athènes et remporter la victoire de Salamine. Il a fallu moins de cent ans à la Prusse pour venger Iéna par Sedan.
Si court ! M. de la Palisse ferait observer à M. Emile Faguet que « si Athènes avait été triomphante », elle n'eût sans doute pas été conquise par Philippe, et que rien ne prouve que le régime capable de la faire triom-
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plier ae se tut pas assuré de longues années d'existence, Mais le même homme qui vient de renoncer à juger
la démocratie athénienne parce que son expérience tut trop courte, admet très bien que M. Croiset, son Doyen, tire Je ce bref régime, si régime il y eut, tels enseignements qu'il trouvera bon, pourvu qu'ils soient favorables a démocratie.
les conclusions de M. Croiset sont d'un sage sans illusions et aussi sans enchantement, et c'est-à-dire qu'elles sont d'un sage... Or ce que l'étude de la démocratie inspire à M. Croiset est ceci :
« Le grand nombre, quand il prend conscience de sa force, encore plus quand, à sa volonté de puissance, il ajoute des idées générales (justice, égalité) qui renforcent, en la justifiant à ses propres veux et en l'idéalisant, sa volonté Je puis>ance, fui il par V emporter sur le petit nombre.
Dès que ce succès est obtenu, il est impossible de revenir en arrière et la démocratie existe.
« Elle peut être un bon gouvernement. Rien qu'aucun philosophe antique, sauf, et à demi, Aristote [le plus dur accusateur de la démocratie athénienne?}, n'ait été de cet avis, elle peut être un bon gouvernement. Il suffirait, pour qu'elle le fût, que le peuple eût cette v vertu des républiques » dont parle Montesquieu : solidarité — civisme — patriotisme. Il n'est pas impossible qu'elle l'ait. » [Et la compétence ?
Xous demandons à M. Emile Faguet ce qui l'autorise à trouver sages ces conclusions, puisque l'expérience trop courte de la démocratie athénienne ne doit pas, selon lui, comporter de conclusion. Si l'expérience avait duré davantage, peut-être le petit nombre eût-il repris le pouvoir sur le grand nombre. Voilà un argument dont la solidité, le sérieux, le réalisme, devront toucher M. Faguet.
— Qu'importe, nous dira-t-il, que mon Doyen se soit
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trompé. S'il a dit des bêtises, son livre cesse-t-il pour cela d'être intéressant ? S'il a un peu sollicité les textes, n'est-il plus un honnête homme ? Suivez le conseil que je donne à la première page de mon article : « II faut faire connue M. Croiset, ne rien exagérer. » Et pour mieux me connaître relisez mon préambule : « II y a plaisir à le contredire ; » et ma péroraison : <r Fût on aristocrate et porté à croire que la démocratie est nécessairement démagogique, parce que c'est l'instinct démagogique qui crée la démocratie, on ne saurait que rendre hommage à la bonne volonté de cœur et à l'élévation d'esprit qui ont dicté ces sereines et généreuses conclusions. » Voilà le vrai ton d'une discussion.
Ainsi j'ai bien pu écrire : « Une grande nation est un peuple où l'aristocratie est démophile, et où le peuple est aristocrate, » indiquant par là que les institutions n'avaient pas de valeur propre et ne comportaient pas de conséquences pour la grandeur et la prospérité des États. J'ai pu aussi écrire en un autre passage : « Lorsqu'on creuse l'idée de justice, on arrive à la pure et simple idée de nivellement » ; ce qui est manifestement le contraire de la vérité. Eh! bien, si j'ai écrit tout cela, c'est simplement pour vous donner le plaisir de me contredire.
Nous ne nous attarderions pas à dénoncer l'immoralité de l'intelligence officielle, s'il n'y avait intérêt à relier cette fleur malsaine à ses racines profondes. Le mal dont souffre la pensée universitaire n'est que le produit de l'orgueilleuse cuistrerie que devait nécessairement engendrer l'institution d'un Haut Enseignement d'Etat. Les faux aristocrates de la Science se sont très. vite arrogé tous les droits, même celui d'entreprendre sur la vérité et la raison, même celui de ruiner la civi-
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lisation occidentale dont ils ont pu se croire les gardiens
patentes. In libéralisme spécial, celui de l'esprit, le libéralisme du laisscç-dire, îaisse^-penser, est né de cette exorbitante usurpation de l'État. Cela devait être. Et
comme tout libéralisme ne profite qu'aux forts, c'est-àdire en démocratie aux créatures de l'État, les Universitaires ont établi ce principe que toutes les opinions possédaient le même degré de vérité, du moment qu'elles étaient soutenues par eux. Ils ont donc institué des luttes courtoises et niaises, pour le plaisir de se contredire. Et c'est ainsi que la pensée officielle, lorsqu'on la soumet à l'analyse, ne se compose que de vanité.
Elle est vaine, c'est en effet tout ce qu'on peut en dire. Car, à le bien prendre, le monstrueux privilège que les Universitaires prétendaient se constituer équivalait à une déchéance. Pour quelque gloriole, pour un bouton de mandarin, ces gens-là ont tout simplement donné leur démission d'êtres pensants, c'est-à-dire d'hommes dont la pensée doit influer sur les choses. Us se reconnaissent incapables de modifier le cours des événements et d'exercer une action sur le temps. Leurs yeux mornes et vidés de toute pensée forte sont des miroirs qui regardent couler l'Histoire. Ce sont des bonzes.
Si leur position de scribes accroupis est agréable, nous l'ignorons, mais il est évident qu'ils s'y plaisent. Nous n'y voyons même pas de péril public, à condition que la jeunesse intellectuelle les connaisse pour ce qu'ils sont.
M. Pierre Lasserre aura puissamment contribué à établir leur juste réputation. L'aventure de M. Croiset, à laquelle M. Faguet a voulu donner une suite comique, instruira tout ce qui pense de l'irrémédiable décadence de l'Université d'État.