L'HOMME ET LE DESTIN
A M. Ma lira et à M. Pablo Iglesias.
L'occasion me fut offerte, l'automne dernier, de visiter, à peu de jours d'intervalle, M. Maura, ancien président du Conseil d'Alphonse XIII, et M. Pablo Iglesias, créateur, organisateur et chef du socialisme espagnol. Auparavant j'avais obtenu des entretiens des principaux personnages de la politique espagnole ". Mais après avoir rencontré ces deux hommes, j'eus bien l'impression de connaître, non plus de pauvres petits centres d'intérêts et d'intrigues, mais des chefs sûrs d'eux-mêmes et de leurs troupes et capables de regarder l'avenir un peu au delà du lendemain. De leur personne, grâce à leur caractère, à leur talent et surtout aux idées qui leur prêtaient une notable part de leur ascendant, l'esprit voyait partir tout un rayonnement d'influences, qui atteignait ensuite les hommes et mode-
i. Pierre Gilbert a publié ces entretiens dans une suite d'analyses, de portraits et d'informations qui définissaient parfaitement les directions, l'avenir et le personnel de la politique espagnole au lendemain de l'affaire Ferrer {Action française quotidienne de septembre 1909 à janvier 19 10). L'Homme et le Destin a paru à la Revue Critique le io août 19 10. J'ai essayé de donner idée de ce voyage d'Espagne dans une note que l'on trouvera à la lin du tome II du présent recueil (Appendice VIII). — E. M.
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lait les événements. Il n'y a sans doute pas de plaisir plus élevé que de considérer un bomme qui, placé dans
le COUrant des luis naturelles, les plie à son service.
J'eus le bonheur d'entendre, de la bouche de M. Pablo Iglesias, que l'œuvre réformatrice de M. Maura avait,
au moins sur quelques points, satisfait le chef socialiste. Cette rencontre de deux hommes, divisés moins par leur volonté que par des institutions perverses, leur rencontre, en quelque sorte, au cœur des choses et des nécessités humaines et des vérités politiques, portait confirmation certaine de mon jugement sur leur personne et sur leur œuvre.
Rappelons brièvement les caractères de l'une et de l'autre.
Dans un pays de race latine, race qu'une fausse philosophie de l'histoire représente comme vouée soit à l'anarchie, soit à un despotisme césarien et qui répugnerait de toutes ses forces à l'association, M. Pablo Iglesias a constitué le groupement ouvrier le plus uni, le plus homogène et en même temps le plus autonome qui soit peut-être en Europe. Le parti socialiste espagnol a occupé, jusqu'à ces derniers temps, une situation exceptionnelle et vraiment élevée dans la politique de son pays. En état d'hostilité théorique avec tous les partis « bourgeois », il se garda, en fait, de toute compromission et de tout louche marchandage. Les démêlés des socialistes avec les républicains sont restés fameux en Espagne, et il n'était pas très difficile de percevoir, sous les critiques adressées par les premiers aux seconds, le ton du plus exact mépris. En sorte que dans cette Espagne qui, même dans ses meilleures parties, est encore si gâtée d'anarchie parlementaire et libérale, le
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parti socialiste représentait la plus énergique protestation contre tous les faux dogmes politiques et sociaux de la Révolution et que l'incapacité où les institutions du pays se trouvaient d'utiliser cette grande force, portait contre elles la plus saisissante des condamnations.
L'estime, le respect, voire l'admiration, où se mêlait un peu de crainte, qu'inspiraient aux politiciens espagnols les socialistes et leur chef, m'avaient plus d'une fois frappé. Je me rappelais l'envie de certains républicains pour cette force que leur politique rétrograde n'avait pas su capter. C'est que cette force socialiste, outre qu'un homme intègre la dirigeait, étant en quelque sorte extraite des choses et des nécessités de la vie et s'y alimentant, on ne pouvait songer à en trafiquer comme d'une valeur fictive.
Dans la conversation qu'il m'accorda, M. Iglesias ne put retenir certaines expressions de mépris pour le parti républicain rongé de divisions, de haines et d'ambitions. Et pourtant, à la suite des circonstances qui vont être rappelées, il venait de contracter avec ce cadavre une alliance aventureuse. Mais comment n'être pas frappé des réticences, des restrictions, des réserves et des conditions qu'il était obligé de formuler en pleine lune de miel républicaine-socialiste ? Quant à l'homme, je trouvai en M. Pablo Iglesias un homme énergique, déjà blanchissant, à la figure ouverte et éclairée par cet insaisissable sourire que répand sur un visage humain la confiance en soi et dans une juste cause.
Ce sourire, je devais le revoir sur les traits de M. Maura, plus pur encore et, si le mot n'est pas trop fort, plus sublime. On connaît assez l'œuvre de ce dernier. Notre maître Charles Maurras en marquait récemment les caractères en quelque sorte éternels l. Le