I AIS DE CRU [QUE
dans ses créations. Il veut agir sur ses pareils et créée non seulement des images, mais des événements et des actes. 11 veut que son monde poétique soit habité, fréquenté, adopté par les humains. Son rire éclatant, son rire en fanfare, ne le délivre vraiment que s'il se propage. 11 éprouve sur ceux qui l'approchent, la viabilité de ses créations; il travaille sur le vif, écoutant l'effet produit.
On devine tout ce que cette méthode exige de patience et d'obstination, comme aussi de constance dans l'inspiration et le génie. Cet homme, qui passe peut-être pour un impulsif, est le plus capable d'opiniâtreté. Sous des apparences de folie aristophanesque, il poursuit un plan. Ses manifestations éblouissantes se lient; l'action se déroule dans un ordre préfixe. Ne serait-ce pas encore un effet de cette tristesse qui a aiguisé la finesse naturelle de son esprit et donné la fièvre à ses méditations ?
Pour lui, il n'y a de campagnes terminées que les campagnes gagnées. L'activité ne lui suffit pas; il lui faut le succès : de même que pour l'artiste l'œuvre est le but de l'effort....
La satire de Daudet, ambigu de pamphlet et de chanson, avec sa rage froide et violente, qui glace la joie mais réveille toutes les puissances d'indignation, instaure un genre nouveau. C'est à certains échos de Rivarol que l'histoire devra plus tard se rapporter pour retrouver le diapason de nos colères. Et elle dira que le cri public adoptait aussitôt l'invective de Daudet. Elle dira que Daudet accolant, rituellement, l'épithète homérique de pleutre au nom de M. Jaurès, les adversaires du tribun socialiste ne purent plus jamais disjoindre le patronyme de son épithète, témoin M. Péguy dans Notre Jeunesse. Le nombre enfin est incalculable des Français qui voient avec ses yeux, qui parlent avec ses mots.
Il possède une virtuosité déconcertante dans l'art de simplifier, de corriger, de recomposer la réalité. Et quelle réalité le plus souvent? — La plus obscure, la plus indiscernable de toutes : la réalité politique, pis encore, la politique républicaine. Il est assez connu, en effet, que, sous le jeu constitutionnel et fictif du régime, derrière le Parlement et les ministres, des intérêts puissants de sectes ou d'argent nous gouvernent. Cette tyrannie occulte a pour première loi de tromper sur soi et d'espionner. La police en est le principal ressort, comme l'armée et la diplomatie sont les instruments essentiels des grands Etats. La guerre contre un pareil régime a donc ses conditions sévères : il s'agit d'animer contre un ennemi invisible l'opinion qui ne se laisse d'ordinaire émouvoir que par des représentations concrètes. Justement Daudet sait créer les « mythes » qui toucheront le public et en tireront les réactions utiles. Il applique la méthode du tir indirect : en désignant un objectif symbolique, il obtient que les coups* frappent l'adversaire réel.
Or on notera que ces audacieux raccourcis, ces schémas poétiques, sont l'œuvre de l'esprit de finesse. La passion les cherche, la subtilité les trouve. Il y faut une psychologie déliée et une constante communication avec le public. Tout ce que représenterait, en effet, de calculs et d'opérations abstraites cette pratique du tir indirect, toute cette algèbre ou cette mathématique politique, s'il fallait y procéder par déductions et supputations, dépasserait l'entendement d'un homme. Quelque intuition doit suppléer l'esprit de géométrie, et c'est affaire de subtilité.
Ayant choisi l'objectif à frapper pour d'utiles répercussions, Daudet lance son coup droit. — Tant de froid emportement a fait crier à la violence. Étonnant reproche. Il est vrai que notre époque a désappris l'art
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des belles violences qui font gémir l'adversaire. Car il tant une âme frémissante et d'une trempe énergique pour être ce bourreau cruel : une âme mesquine ne transmettrait à la voix que des sonorités expirantes. Sous ce rapport, je ne vois ^uère que Charles Maurras qui, avec ses moyens propres, puisse être comparé à Léon Daudet. Drumont moralise, Rochefort satirise, Maret ironise et Barrés subtilise. Mais Daudet est le monstre doué pour l'invective.
Ce don, qu'on s'en persuade, consiste moins dans la véhémence du verbe âpre et tranchant que dans la j sûreté d'orientation de l'attaque. Nous avons vu que, d'intuition, Daudet écarte le détail qui gêne la vue et le mouvement ; il déblaie son terrain pour la charge ; puis sur le point essentiel il lance, comme un bélier, la masse de son effort. Le lecteur entend la plainte de l'obstacle, il le voit céder ; et la lumière conquiert peu à peu l'espace libéré. On admire tant de méthode et de lucidité dans la violence. Si bien servi qu'il soit par un tempérament de feu, il est certain que c'est l'esprit qui gagne à Daudet le laurier du triomphateur. La force, comme la beauté classique, de ses attaques, vient de la clarté et de la simplicité de leur plan.
Tel est l'homme : un triste, un poète, une intelligente violence, un prestigieux et subtil fantaisiste, un tempérament de démon.
Voyons-le en campagne d'Action française '.
Notre tâche ici devient décourageante. Pour analyser ce talent et cette action conjugués, nous devrons mor-
i. Sous ce titre, Une Campagne a" Action française, Léon Daudet venait de réunir en volume ses principaux articles publiés de 1908 à la fin de 1910. — E. M.
celer, et comme concasser, une œuvre complexe mais achevée....
Je ne sais si vous aimez les calembours et à-peu-près de Daudet. 11 y en a sans doute d'ordinaires, mais il en est aussi d'excellents. D'ailleurs le calembour est un genre méconnu dont nous entreprendrions incontinent la réhabilitation, si d'autres sujets ne nous appelaient. Indiquons au moins que ces mots qui, moyennant une très légère altération, révèlent soudain des sens imprévus, doivent trahir quelque dessein et découvrir comme un dépôt éternel de la Providence.
Du même point de vue, les petits vers de Rivarol rentrent pareillement dans le plan de Dieu. La prose a des insuffisances auxquelles ils suppléent. J'ai sous les yeux un vieux numéro du journal où je lis cet écho que je vous demande la permission de citer. M. Fallières avait adressé à la fanfare des « Armourins » de Neuchatel ces simples paroles :
Je suis un ancien ministre de l'instruction publique, et chaque fois que je vois des enfants cela me fait plaisir. Et puis ces enfants ont l'œil si vif, si intelligent ! Ah ! je suis sûr qu'ils ne sont pas endormis.
Là-dessus Rivarol, non moins simplement :
Ce dernier trait fait honneur à la perspicacité présidentielle :
Lorsque [entends le son joyeux de leur fanjare, Le manque de sommeil des « Armourins » m'effare, Car il est impossible — et ce serait charmant — De bien dormir tout en jouant d'un instrument.
Il me semble que cela ne manque ni de vivacité, ni d'irrévérence subtile.
La « rosserie » de Rivarol a une très fine saveur. Dans
le journal de ce matin (30 octobre 1910), je découpe, au petit bonheur, cet autre écho:
SABOTAGE PARLBJŒMTAIRB, — Porte-parole de M. Piour notre confrère Ernest Judet s'indigne à la pensée qu'on sabote le cher vieux parlementarisme, qu'on empêche de se manifester la rénovation salubre annoncée par les 207 nouveaux des bonnes élections : « Voilà bien le pur sabotage parlementaire. C'est la dérision et l'exploitation arbitraire de la tribune ! Voilà comment le parlementarisme devient inutilisable, selon la méthode de la Confédération srénérale £u Travail ! »
Mais non, Judet, vous n'y êtes pas. Le parlementarisme est, par son essence même et son incompétence, non seulement inutilisable d'emblée, mais encore perpétuellement nocif. On ne saurait trop le saboter. Le seul sabotage louable, permis et même glorieux, sera le sabotage complet du parlementarisme, et par conséquent de la République.
Puis soudain, avec une feinte bonhomie qui me rappelle certain pli des paupières sous lesquelles coulent deux prunelles de jais, il ajoute, d'un ton impayable :
Et tene^, vous m'intéresse^. Je vais Jaire quelque chose pour vous. Evidemment vous ne connaissez pas les aveux de votre sauveur Briand au banquet Mascuraud. Écoutez-les. C'est saisissant. (Suivent lesdits aveux, ponctués et soulignés avec une joie féroce.^)
Nous ne quitterons pas Fivarol sans rendre hommage à la dignité grave où il sait s'élever dès que les circonstances l'y convient. Un exemple montrera la variété, la justesse, et souvent la noblesse de ses accents. Il s'agit de François Coppée, dont les panégyristes ne mentionnèrent qu'avec pudeur, après sa mort, le titre glorieux de fondateur de la Patrie française. Alors Rivarol :
La mort et la polémique. — Pourquoi et comment la
mort effacerait-elle les traces des polémiques ? Les polémiquesconstituent la vie, et la mort n'efface pas la vie. Il est beau qu'au sombre soleil de la glorification posthume, le poète, le penseur, le combattant, le patriote, apparaissent tels qu'ils furent, avec leurs passions toujours vivantes par la transmission du verbe. Le voile dont on dépouille une statue bienfaisante ne doit pas retomber sur le bienfait. La violence bien dirigée est un noble souvenir, un exemple. Il y a des colères sacrées.
Celui qu'on appelle justement « le bon Coppée » n'avait rien de fade ni d'édulcoré. Il a connu les haines vigoureuses, et ce n'est pas là une des moindres raisons des longs regrets qui l'ont accompagné sous les ombres.
Cette élévation, cette sérénité, cette émotion chaste et retenue, sont d'un maître : et il n'y a qu'à s'incliner... Puis le combat l'appelle ailleurs, et sans prendre haleine, il invective : « Un monument a l'eau. — Au fumier serait plus exact, car il s'agit du monument du Grand Fécal, etc.. » Le ton a changé; mais c'est la même fermeté de style, le même son plein et vibrant, le même mouvement égal, uni, rapide, sans défaillance, le même métal pur et sans tare.
Ce style de Daudet, nerveux et musclé, sanguin, ardent, et pourtant délié, ce style net, et comme perlé, ce style viril voudrait une étude où seraient loués ces brusques et impérieux exordes. [// n'y a qu'un cri dans le public : décidément ce Fallières est ignoble....], ces transitions abruptes, par-dessus lesquelles la pensée saute emportée, ou ces sentences de fabuliste [Le serpent soupçonné renvoie ses accusateurs à sa mue de l'année précédente]... Du moins nous noterons comme le style de Daudet garde sa précision aiguë dans la fantaisie, la bouffonnerie, et jusque dans la plus extravagante cocasserie. Il faudrait citer toute cette seconde partie de son livre, qu'il a intitulée /dî Mythes. Daudet sait garder un caractère
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humain à l'imagination la plus follement visionnaire. Et, sans ebangtr presque dé ton, il sait se ressaisir aussitôt après avoir cédé à SOI] démon, et découvrir la profonde raison de son apparent délire.
Quant à la qualité de cette imagination et à sa force comique ou tragique, il n'y a rien dans notre littérature qui puisse lui être comparé et nous ne saurions mieux faire que de citer largement '.
La Cour de cassation ayant décidé qu'un idiot peut voter, Daudet met en scène cet idiot et le présente à M. Charles Benoist.
Dresser son tableau noir, saisir sa craie fut au concurrent de Prache l'affaire d'un instant : « Écoutez-moi bien — dit M. Charles Benoist — et suivez mon raisonnement. Je tire mon ballonnet compensateur et je divise le nombre des inscrits par le tiers des suffrages moins dix-sept qui se sont repartis en trois ans sur la moitié des électeurs de la circonscription pris comme base. C'est d'une simplicité enfantine. Ceci fait, je multiplie la première somme ainsi obtenue par le logarithme de soixante. Si j'avais là, comme à Lille, des auxiliaires habitués au pointage, vous verriez qu'il suffit d'une ou deux heures et de cent quatorze divisions ou multiplications pour aboutir a un résultat qui sera le salut du pays. »
A ce moment l'idiot, troublé et effrayé par le déploiement des accessoires et la fougue du professeur, se mit à pousser des cris perçants...
1. Les circonstances autant que le défaut de place m'obligent à écourter les citations qui, dans la Revue Critique du 10 novembre 1910, illustraient le commentaire; je promets un grand plaisir de l'esprit et un grand bénéfice au lecteur qui voudra se reporter à l'ouvrage de Daudet, notamment dans sa seconde partie, pour éprouver la justesse de cette analyse de Gilbert. — E. M.
C'est leur caractère de vérité, de justesse et de profond sérieux qui donne à ces paraboles satiriques leur mordant. Nous y voyons une espèce d'hallucination vraie, pour laquelle il faut renoncer à trouver aucun nom si ceux d'inspiration, de vision prophétique, de génie ne conviennent pas. C'est la réalité transfigurée par un être doué d'un sixième sens.
A dessein nous avons employé le mot de parabole pour définir l'œuvre de cet écrivain qui est surtout un moraliste, habile non seulement à surprendre les secrets mouvements de l'àme humaine, mais à rechercher les vraies directions de la vie et prêcher la sagesse. C'est un sage et passionnément attaché à une sagesse qu'il a de lui-même retrouvée. Relisez cette page qui semble écrite en marge de Candide; sauf le dessin qui est plus ferme, c'est bien la touche de Voltaire.
Ce que je cherche dans les livres de Loti, ce n'est pas une documentation sur les peuplades « estranges », leurs coutumes, leurs villes, leurs paysages. Je sais parbleu bien que les Chinois dansent accroupis du matin au soir, en agitant des clochettes, que les Turcs et les Turquesques se promènent, sous de larges turbans, à travers des bazars embaumés, que les Persans ont de grands bonnets et se présentent toujours de profil. Je sais aussi que les Japonaises vivent mollement étendues, dans des étoffes légères, sur des parquets de papier peint, cependant que leurs jaloux tirent le canon perfectionné ou se frappent leurs fronts jaunes devant des tableaux noirs. Il ne m'échappe pas qu'à Bénarès, devant des monuments pareils aux croque-en-bouche de notre enfance, on rencontre des singes qui se baignent, des philosophes en méditation, Chevrillon, son Taine à la main, et Brieux. ivre de l'école du soir.
Comment ignorer que l'Arabe boit de l'eau, fréquente
^00 AIS Di. ( Kingri
volontiers le desert, se nourrit de mouton beurre et cuit en plein air, puis forme des caravanes OU smalas où des ustensiles de ménage sont portés par des femmes voilées que portent etis>mémes des dromadaires. Si vous lui demandez des nouvelles de madame, furieux, aussitôt il vous coupe leçon, puis monte sur son toit invoquer Allah et prendre un tub avec du sable.
« Le mirage des mots et des horizons inconnus » ne le touche plus. Il donnerait « dans les cinq minutes et de grand cœur, tous les paradis persans ou turcs, et les splendeurs des Indes par-dessus le marché, pour une route de Provence en été, au soleil couchant, ou pour une matinée sur la Loire. »
Voilà un Daudet peut-être moins connu, mais qui n'est pas moins vrai que l'autre. Et nous dirions que L'agilité avec laquelle ce pamphlétaire se mue en ironiste nous déconcerte, si nous n'avions encore besoin de ce mot pour une autre de ses transformations : nous voulons parler du portraitiste et du psychologue.
La finesse de ses jugements sur les œuvres et sur les hommes décèle, en même temps qu'une immense curiosité de l'esprit, une constante surtension de la sensibilité et des nerfs. Qu'il s'agisse de questions scientifiques, de métaphysique ou de méthode (V. A propos du transformisme, la Bêtise de Zola, Un juif de science : César Lombroso, le Primaire Brieux), ou de littérature anglaise (qu'on se rappelle ses jugements sur Meredith ou Swinburne), ou de littérature française (Balzac, Hugo, Flaubert, Zola, Rostand, de Curel), ou de philosophie, ou d'analyse morale, Léon Daudet apporte le sens critique le plus aiguisé, les intuitions les plus pénétrantes. Sa critique n'est pas doctrinaire, mais impressioniste, et d'ailleurs d'une justesse qui semble miraculeuse précisé-
ment parce qu'elle paraît se passer du secours des principes.
De cette finesse psychologique nous ne rapporterons qu'un exemple, mais remarquable; c'est le portrait de M. Emile Faguet, cet homme-enfant, dont toute la vie est l'histoire de ses lubies et de sa pétulance, par Léon Daudet. On remarquera comment la description, d'abord physique et si extraordinairement pittoresque, enfonce peu à peu dans le moral jusqu'à ce qu'elle ait effleuré la clef de l'énigme.
Relisez cette maîtresse page, il est impossible de faire la part de l'invention et de l'observation ; ce raccordement invisible de l'imaginaire et du réel, cette vérité de la bouffonnerie et de la caricature, sont la signature de Daudet. Nous avons expliqué déjà son besoin de retoucher vigoureusement le réel pour en faire jaillir un comique dru et violent. Mais sa faculté d'observation et cet art de la ressemblance restent le mystère d'une nature douée. Les personnages les plus ahurissants, les pires fantoches, sont ceux qu'il a le plus finement, le plus intelligemment pénétrés : ainsi attrapa-t-il la fausse audace, la feinte originalité de Clemenceau. Ses modèles, il les sent, il les voit mieux encore qu'il ne les explique : son analyse, en effet, reste toujours concrète, sensible, imagée ; les morceaux même démontés continuent de vivre et de s'agiter, et, sans les ajuster ni les recoller, il donne du personnage une idée totale et vraie.
Cette intuition psychologique a dû naturellement l'inciter à ces polémiques personnelles pour lesquelles je comprends qu'un homme ait du goût. Daudet est prompt à saisir le faible de l'adversaire. On devine qu'il aime à le blesser, à en obtenir un cri de douleur, à l'avoir à merci et à tirer au corps. Et ce faisant, il ne recherche pas seulement une volupté, il remplit une haute fonction. On peut dire que Daudet a exercé sur
les valeurs personnelles le même contrôle intolérant que Maurras sur les idées : les deux oeuvres se complètent ; dans L'intérêt de la propagande intellectuelle de Maurras, il était indispensable que vînt Daudet pour empêcher les trafiquants de tromper sur les personnes après avoir voulu tricher sur les idées. Tous deux accomplissent une œuvre de clarté et de loyauté. Daudet a déshabillé un certain nombre de mannequins dont on espérait abuser la candeur publique. Aussi chaque fois que, dans une nouvelle conjoncture, on le verra, obéissant à sa loi, provoquer l'adversaire, chercher l'homme et réclamer le combat singulier, il faudra honorer en lui, avec le courage et la clairvoyance, un splendide service.
La misérable condition de l'Intelligence ' tient en ces que^ues mots : l'esprit humain est avili dans la personne de ceux à qui en est commis l'honneur, les écrivains. Nous en citerons des preuves. Notons tout de suite que, dans cet ordre, spirituel, les plus précieuses valeurs courent les plus grands risques, parce que ni prince ni Etat n'en a la garde, et que le premier venu, s'il est habile, peut en trafiquer à sa guise. M. Georges Sorel a écrit : « L'histoire nous apprend que l'héritage des maîtres ne saurait être longtemps conservé sans des efforts quasi-héroïques de volonté. » L'Intelligence a bien, en effet, ses soldats et ses ministres des autels ; mais elle ne possède, pour les contenir, ni la chaire de Pierre ni la discipline des armées. Et la juridiction des pairs chôme depuis le jour que, devant le tribunal de la foule, les écrivains troquèrent la gloire pour le succès.
i. A notre époque. C'est le 25 juillet 191 1, dans la Revue Critique des idées, que Gilbert, préoccupé de savoir où nous en étions depuis le grand livre de Maurras sur le même sujet, faisait pour ainsi dire le point, à l'occasion d'une part des fausses manœuvres de M. Jean Richepin pour la défense des humanités, de l'arrestation d'autre part, et de la mise au régime de droit commun pour un délit politique, du jeune écrivain royaliste Henri Lagrange. — Henri Lagrange a été mortellement blessé à l'ennemi le 6 octobre 191 5 ; il a succombé à l'hôpital militaire de Montereau, à l'âge de vingt et un ans.
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La décadence des mœurs et du prestige littéraires est
aujourd'hui si avancée que les écrivains mêmes dont l'attention est éveillée sur le péril ne savent plus en prendre une juste notion. La plupart ne songent qu'à leurs intérêts matériels et se lamentent d'une dépréciation de leur marchandise, qui risquerait pourtant, en leur ôtant l'appât des gains élevés, de les affranchir des puissances d'argent.
Ce mal n'est pas tout à fait récent. Il a été étudié par Charles Maurras dans ce livre révélateur, l'Avenir de l'Intelligence, où Ton voit qu'une telle disgrâce est juste et punit l'Intelligence de ses aberrations théoriques et pratiques. Pour être sortie de son ordre et avoir aspiré à une dictature universelle, l'Intelligence, dans l'égarement de cette ambition, privée des disciplines et des soutiens qui l'aident à se mouvoir dans sa sphère mais l'abandonnent au delà, fut aisément réduite en servage et tomba au pouvoir de l'Or. Nous n'entrerons pas dans le détail de cette démonstration ; voici pourtant une revue de l'Histoire du xixe siècle qui met bien des choses au point.
Ainsi tout ce qu'entreprenait d'utile ou de nécessaire la force des choses, l'Intelligence littéraire le dévoyait ou le contestait méthodiquement. C'est le résumé de l'histoire du -siècle dernier.
De ces deux pouvoirs en conflit, Intelligence et Force, lequel a paru l'emporter au cours de ce même siècle ?
On n'y rencontre pas une influence comparable aux dictatures plénières du siècle précédent. On avait le roi Voltaire, mais personne ne dit le roi Chateaubriand, qui ne rêva que de ce sceptre, ni le roi Lamartine, ni le roi Balzac, qui aspirait de même à la tyrannie. On n'a pas dit le roi Hugo.
elui-ci a dû se contenter du titre de « père » et de qui ? ies poètes, des seules gens de son métier.
En outre, les souverains qui ont gouverné la France après Napoléon se sont presque tous conformés à ses jugements, 3eu bienveillants, en somme, sur ses confrères en idéologie, ^a Restauration s'honora de la renaissance des Lettres Dures; elle les protégea, les favorisa d'un esprit si curieux n si averti que c'était, par exemple, le jeune Michelet qui illait donner des leçons d'histoire aux Tuileries. Mais le Gouvernement n'en était plus à prendre au sérieux les pétarades d'un sous-Voltaire. On le fit voir à M. de Chateaubriand. Villèle lui fut préféré, Villèle qui n'était ni manieur de mots, ni semeur d'images brillantes, mais le plus appliqué des politiques, le plus avisé des administrateurs, peutêtre le meilleur citoyen de son siècle.
Quoique fort respectueux envers l'opinion, Louis-Philippe montra une profonde indifférence envers ceux qui la font. Il ne les craignit pas assez ; en s'appuyant sur les intérêts, il négligea imprudemment l'appui de ceux qui savent orner et poétiser le réel. Son fils aîné avait pratiqué ce grand art, et la mort du duc d'Orléans, le 13 juillet 1842, fut un des malheurs qui permirent la Révolution de Février.
Le second Empire, qui adopta peu à peu une politique toute contraire à l'égard des lettrés, en parut châtié par le cours naturel des choses; les hommes de main, Persigny, Maupas, Saint-Arnaud, Morny, marquent précisément l'heure de sa prospérité ; quand l'empereur se met à collaborer avec les diplomates de journaux, qu'il s'enflamme avec eux pour l'unité italienne ou s'unit à leurs vœux en faveur de la Prusse, la décadence du régime se prononce, la chute menace. Mais il faut prendre garde qu'un Emile Ollivier, plus tard un Gambetta, se donnaient déjà pour des praticiens : on les eût offensés en les mettant dans la même compagnie que Rousseau.
Sous ces divers régimes, en effet, les lettrés purent bien accéder au gouvernement. Ce n'était plus la littérature en personne qui devait régner sous leur nom. Leur ambition commune était de se montrer, avant tout, gens d'affaires et hommes d'action.
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